dimanche 29 août 2010

La témérité islandaise à l'épreuve de WikiLeaks

L'Islande se prépare doucement à modifier sa législation en vue de devenir un "refuge pour le journalisme". Une résolution parlementaire (et non un projet de loi), adoptée le 16 juin par le parlement de Reykjavik, oblige le gouvernement à rendre compte tous les trois mois de l'avancement des travaux. Le dossier, j'allais dire la patate chaude, a été confié au ministère de l'éducation et de la culture, en charge des médias.
Nous en saurons donc bientôt (en principe le 16 septembre) davantage sur les contours exacts de cet ambitieux projet, baptisé Icelandic Modern Media Initiative (IMMI), présenté ici en anglais.

Il est à la fois simple et compliqué.

Simple parce qu'il s'agit de transposer dans la loi islandaise les dispositions législatives existant déjà ailleurs (Suède, Belgique, Etats-Unis, etc.) dans le but de protéger les médias, les journalistes et leurs sources. Une sorte de best of, en quelque sorte. En soi, je ne peux qu'approuver la démarche.

Compliqué parce qu'il faut s'assurer qu'un tel dispositif ne permette pas à divers organisations ou individus menant des activités illégales ou douteuses de se protéger derrière la future "super loi". "Reykjavik respectera ses obligations internationales", insiste-t-on au ministère de la culture.

Comme je l'écris en conclusion d'un article publié sur le sujet dans La Croix du 23 août (L'Islande se pose en champion de la liberté d'expression), rien ne garantit toutefois que le projet sera mené à son terme. La taille moyenne des articles de journaux ne cessant de rapetisser, je n'ai pas pu développer mes arguments dans le volume qui m'a été accordé par ce quotidien. Je vais donc m'expliquer ici.
Certes, le projet de résolution a été déposé par des députés de tous les partis représentés au parlement issu de la "révolution des ustensiles de cuisine" qui, en janvier 2009, fit chuter le gouvernement dirigé par les conservateurs (période que j'avais analysée ici). Mais, connaissant un peu l'environnement politique islandais et après en avoir discuté avec diverses sources sur l'île, je ne peux m'empêcher de croire que certains députés se sont ralliés à l'IMMI, non pas parce qu'ils sont convaincus de son bien-fondé, mais parce qu'ils ne veulent pas risquer d'être accusés un jour d'avoir laissé passer le train (s'il arrive à destination) sans monter à bord.
Adopter une résolution ne mange pas de pain. Le gros du travail législatif reste à accomplir et le débat politique à avoir lieu sur l'île qui, en cette période de crise, a eu d'autres chats à fouetter.
Qui plus est, l'IMMI a reçu le soutien actif de WikiLeaks et de son porte-parole et cofondateur, l'Australien Julian Assange, comme je le racontais dans La Croix.

Aujourd'hui, les promoteurs de cette initiative et le gouvernement islandais insistent pour que l'on dissocie les deux dossiers:
"l'IMMI n'est pas un projet de WikiLeaks". Je les comprends très bien. Mais étant donné l'odeur de soufre qui entoure Julian Assange et son site (qu'on le regrette ou non), je parierais bien que cet apport extérieur aura des répercussions en Islande. Affaire à suivre.

lundi 23 août 2010

L'immobilisation

Un voyage sur une île suédoise, en bonne compagnie, m'a inspiré une petite nouvelle que je publie ici.

Les pneus du taxi rouge n’avaient plus prise dans la gadoue. Ses ailes arrière étaient maculées de tâches brunâtres, des pépins incrustés dans une pastèque. De la main, je fis signe au chauffeur qu’il ne valait mieux pas insister. Sur son visage, croisé dans le rétroviseur extérieur, je lisais l’incompréhension. Comment lui, l’homme du pays, avait-il pu se laisser piéger de la sorte? Les pneus patinèrent une énième fois, le moteur mugit de confusion puis s’éteignit. Immobile, les deux mains sur le volant, il tentait de retrouver son calme. On m’avait décrit les habitants de l’île comme flegmatiques. Lorsqu’il sortit du véhicule, je lui en fis la remarque, pour détendre l’atmosphère. Il aurait pu m’envoyer balader mais non.

- Vous savez, dit-il en allumant une cigarette, je vous ai menti tout à l’heure. Je ne suis pas d’ici mais du continent. Ca fait un mois que je me suis installé sur l’île et à peine une semaine que j’ai commencé avec le taxi.

J’aurais dû m’en douter. Avant l’immobilisation, nous avions tourné en rond durant une bonne heure. Ne sachant pas où se trouvait mon objectif, je n’avais rien osé dire au chauffeur, un grand type au crâne chauve. Et puis ses hésitations pouvaient s’expliquer par le piètre état des routes et des sentiers de terre. Les pluies incessantes des derniers jours avaient noyé la campagne. J’avais hésité à commander le taxi mais, si près du but, je n’avais plus la patience d’attendre.

Lorsqu’il était arrivé à l’hôtel avec sa voiture rouge, je lui avais trouvé l’air engageant. Trop peut-être pour un chauffeur de taxi, mais j’avais mis cela au crédit des habitants de ce pays. Lorsque, l’air dégagé, je lui avais énoncé mon objectif, c’était à peine s’il avait tiqué. Bon signe. Après tout, peut-être n’étais-je pas le premier à lui avoir demandé un tel service. Et pourquoi l’aurais-je été? L’île portait tant l’empreinte de son hôte prestigieux qu’elle devait attirer son lot de curieux et d’amateurs plus ou moins originaux.

- Vous avez vu ses films?

Ma question visait plus à rompre le silence qu’à engager la conversation. Il avait répondu que non et tourné le bouton de l’autoradio. Aux flonflons qui s’en échappaient, j’aurais préféré une sonate de Beethoven mais je ne m’en formalisais pas. Calé sur la banque arrière, je pouvais commencer à me décontracter. Du bout des doigts, je palpais la poche intérieure gauche de ma veste. L’enveloppe était bien là.

Qu’en penserait M.? Après tout, c’est grâce à elle que je me trouvais là, sur cette île décharnée. Ou à cause d’elle, je ne pouvais pas me décider. En tous cas, si elle savait, elle en rirait de son rire cristallin qu’elle avait l’habitude de décocher à la moindre de mes initiatives maladroites. A l’époque, j’étais le champion du comique involontaire. Ce rire, je l’aimais, il me rassurait, c’était un rire tendre et affectueux. Dans l’obscurité des salles de ciné, elle changeait de tonalité. Son rire se faisait plus guttural et retentissant, quel que soit le genre du film que nous regardions. Un jour, à la sortie d’une salle, je lui fis part de mon observation, avec la gêne de l'amoureux bêta. Elle émit à nouveau son cher rire cristallin. Mais c’est pour exorciser, m’avait-elle glissé en me prenant par le bras.

M. avait une passion pour le cinéma nordique qui moi me laissait, comment mieux dire, froid. Trop de sentiments contenus, d’espaces dépeuplés, de silences, trop de rien. Pour elle, c’était l’apothéose sur grand écran. Et toujours ce rire guttural dans le noir. Oui, pour le coup, il y avait quelques beaux démons à exorciser… Avec le temps, j’avais ressenti un certain plaisir à voir ces films du Nord avec elle. On y trouvait des œuvres maîtrisées, resserrées au corset quand ce n’était pas à la camisole. Et puis, dans cet océan de rigueur et de non-dit, il y avait quelques îlots de plénitude qui éblouissaient d’insouciance. M. les trouvait niais. Elle préférait le noir, j’étais dans le poivre et sel.

- Qu’est-ce qu’on fait maintenant?

Le chauffeur de taxi me regardait comme s’il attendait de moi une réponse que, de toute évidence, je ne pouvais donner. Il m’étonnait. Je regardais aux alentours. Au-delà de murets en pierres plates, montés à la main il y a des lustres, des champs jaunâtres s’étendaient jusqu’à de lointains bosquets. Je devinais la mer sans la voir. Avant de quitter l’hôtel, j’avais étudié une carte mais, une fois en route, j’avais vite perdu mes repères. L’île était plus étendue qu’elle n’y paraissait. Je faisais confiance au chauffeur, ce que je commençais à regretter.

- Euh… Qu’est-ce qu’on fait? Vous n’avez pas un portable?

- Il est à plat.

- Le mien est à l’hôtel…

En cette saison, impossible de compter sur l’arrivée d’une voiture providentielle. Sur la route, nous n’avions croisé que deux personnes à vélo, un homme et une femme sensiblement plus jeune que lui, enveloppés dans des cirés aux teintes automnales. Ils n’avaient pas l’air suédois, si ça signifie encore quelque chose. Le couple devait être loin d’ici maintenant. Toute présence de vie autour de nous se limitait aux agneaux cendre et charbon qui paissaient, impassibles, et à quelques rapaces planant dans le ciel chargé de nuages. On se serait cru dans un film noir et blanc du vieillard à qui je destinais ma visite.

Il se remit à pleuvoir. Une pluie drue tambourinait sur la carrosserie. Malgré une vitre au quart baissée, la buée et la fumée de cigarette envahissaient l’habitacle de la voiture. Après avoir gentiment partagé les sandwichs qu’il se destinait pour la journée, le chauffeur me proposa une partie d’échec.

- Non merci, je ne joue pas.

- Et les cartes?

- Sans façon.

- Vous n’êtes pas joueur?

- Vous êtes psychologue.

- Non, je suis chauffeur de taxi.

- Un chauffeur de taxi bien équipé.

- Les journées peuvent être longues sur l’île.

- Surtout en plein hiver... Pourquoi n’avez-vous pas commencé en été?

- Je n’aime pas les gens.

- Donc vous ne travaillez que quand il n’y a personne?

- Disons que je préfère.

- Pourtant, pour jouer, il faut être deux?

- Avec les cartes, je fais des patiences. Quant aux échecs, on trouve toujours de nouveaux clients. Vous êtes sûr que vous ne voulez pas y jouer, juste une partie?

J’allais accepter, lorsqu’on frappa à la vitre. Je sursautais. Le chauffeur me regardait droit dans les yeux. Je fis descendre la vitre : les deux cyclistes du matin, trempés, nous demandaient leur chemin dans un anglais approximatif mâtiné de français. Eux aussi cherchaient la maison du cinéaste renommé. Ils déchantèrent lorsqu’ils comprirent que nous n’allions pas leur être d’une grande aide. Mais grâce à leur téléphone portable, nous allions pouvoir être dépannés.

La nuit suivante, à l’hôtel, je fis un drôle de rêve. Par un subterfuge incompréhensible, j’avais réussi à pénétrer à l’intérieur de l’ancienne ferme qui abritait la salle de projection privée du vieux cinéaste. Je la reconnaissais, je l’avais vue dans un documentaire à la télé. Je n’en revenais pas. Le lieu était plongé dans la pénombre. Je poussais la porte capitonnée qui séparait l’entrée, avec ses deux projecteurs mafflus, de la salle où le maître avait son fauteuil attitré. Le saint des saints. Au moment où j’allais descendre les quelques marches qu’il arpentait plusieurs fois par jour, j’entendis un bruit à l’étage : un grincement suivi d’un coup mat, suivis à intervalles réguliers d’autres grincements et d’autres coups mats. Sur la pointe des pieds, je montais l’escalier menant à l’étage. Y avait-il quelqu’un dans la pièce? Les bruits se faisaient plus distincts.

En entrant dans la pièce, sous les combles, je m’attendais à tout sauf à cela : la fenêtre du fond était ouverte et M. jouait à la pousser du bras, à toute volée, provoquant le grincement des gonds et le choc de la fenêtre qui revenait aussitôt vers elle. Je ne la reconnaissais pas, ses longs cheveux bruns flottaient. J’avançais pour lui dire d’arrêter, qu’on ne pouvait pas faire ça ici, surtout pas ici, comment ne pouvait-elle pas comprendre, elle qui vénérait le vieux cinéaste plus que tout! Debout devant la fenêtre ouverte, M. riait à gorge déployée, de son rire guttural, comme je ne l’avais jamais encore entendu. Je voulus la saisir, la calmer, interrompre le jeu stupide de la fenêtre. J’avançais. Le sol se déroba sous mes pieds, mon corps passa par la fenêtre et tomba dans le vide. Le rire de M. avait disparu.

mardi 17 août 2010

ROMAN-PHOTO Les très riches heures de Visby, ou un paparazzi chez les Vikings


Ce jour-là, l'ennui transpirait des remparts. Pas un mouton à tondre, pas un manant à fouailler.




Soudain de la musique s'élève de derrière les murs.




- Entrez, que la fête commence!




Tiens, des gens sont déjà passés par là.




Et derrière le beffroi, le spectacle. Cris de danseuses en transe sur sarabande rythmée. Chuchotements dans la foule.




- Hmm, girondes ces petites...




- Frère Magnus, qu'est-ce que tu regardes comme ça?
- Moi?





- Crotte, mon escarpin gauche me fait mal.




- Chouette la troupe, faut que je la fasse venir jouer au comité d'entreprise.




- Bon sang, elles vont arrêter avec cette musique de sauvages, j'en peux plus moi!




- Attends un peu que je me mette à chanter pour de vrai!




- Diantre, c'est qu'elles mettent du coeur à l'ouvrage!




- Oh-oh-oh!




- Pour la musique! A votre bon coeur m'sieurs dames!




- Et puis quoi encore?




- Mon Dieu, faites que ça s'arrête...




- J'aurais jamais dû écouter Olof, c'est trop nul ici.




- Tralalalala (ce qu'on assure!)




- Si ça continue comme ça, il va pleuvoir...




- Seigneur, je suis venu à toi nus pieds!




- Il délire celui-là...




- Tu vois, moi, les Goths, je les préfère revenus aux p'tits oignons...
- Et moi avec des frites!





- (Sourires entendus) Avec des frites?...




- Et (slurp!) il y a de l'aneth sur les frites?




- De l'aneth avec les frites? Mais il est malade!!!




- Pauvres types...




- J'en peux plus moi...




- Eh toi, le fumeur bedonnant, viens ici, on manque d'une grosse tête!




- Mais... on est où là?




- Attends, petit, tu ne sais pas?




- Euh non, je donne ma langue au...




- Ben, on est à la semaine médiévale de Visby!

Mara dans la baignoire Millenium

Je n'avais pas l'intention de revenir aussi vite sur le sujet mais les producteurs hollywoodiens viennent de faire leur choix quant à l'actrice qui incarnera Lisbeth Salander dans l'adaptation made in USA du 1er des trois romans de la trilogie Millenium de Stieg Larsson. Il s'agit d'une relative inconnue, Rooney Mara, dont voici une photo parmi tant d'autres:


Le magazine Variety relate les hésitations chez Columbia quant au choix de cette actrice américaine de 25 ans, finalement imposée par le réalisateur, David Fincher, avec lequel elle a déjà tourné.
A première vue, je ne suis pas convaincu. Rooney a l'air un peu tendre pour se glisser dans la peau d'une dure à cuire comme Lisbeth. Mais je ne demande qu'à être convaincu.

dimanche 8 août 2010

Millenium made in USA: erreur de casting?

- Blomkvist... Mikael Blomkvist.
Vous l'avez dans l'oreille, vous, la réplique?
Moi pas vraiment. Pourtant, c'est bien Daniel Craig, l'actuel Bond, James Bond, qui a été choisi pour endosser le principal rôle masculin dans l'adaptation américaine de L'homme qui n'aimait pas les femmes, le 1er volet de la trilogie Millenium. Sauf surprise, il devrait récidiver pour les deux autres épisodes de la série conçue par Stieg Larsson.
En tant que lecteur, il arrive qu’on se fasse une idée très personnelle du visage et de la silhouette des héros que l'on accompagne au fil de centaines de pages. Eh bien dans ma petite tête à moi, Mikael Blomkvist n'avait certainement pas les traits de l'acteur britannique qui a contribué à muscler le personnage de 007.
Non, en refermant le dernier volume de la trilogie, je le voyais moins macho, plus fluet, passe-partout. Un mélange de Christophe Malavoy (quand il avait la quarantaine) et de Steve Buscemi, si vous voyez ce que je veux dire... Après avoir vu le 1er des trois films réalisés en Suède (je ne me suis pas précipité sur les suivants), je trouve que l'acteur retenu faisait bien l'affaire. Michael Nyqvist, dont j'avais ébauché le portrait ici, a ce côté lagom bien suédois, ce côté je ne fais pas de vagues et je ne veux surtout pas en faire. Ce qui ne l'empêche pas, têtu comme il est, de mettre la pagaille jusque dans les plus hautes sphères de l'Etat. Ni de séduire les femmes, l'air de rien.
Prévue pour l'an prochain, l'adaptation made in Hollywood, confiée au réalisateur David Fincher, compte d'ores et déjà un acteur suédois dans sa distribution: Stellan Skarsgård, habitué des studios américains. Une fois de plus, il jouera le rôle du gros méchant, le pervers Martin Vanger. Pourquoi pas.
Mais alors, me demanderez-vous, quelle actrice se glissera dans la peau de Lisbeth Salander? Le choix n'a pas encore été annoncé. C'est pourtant LE rôle du film, la clé de voute de l'édifice imaginé par Stieg Larsson. Sans ce personnage aussi atypique, la trilogie n'aurait sans doute pas eu le succès qu'elle connaît. Encore une fois, les producteurs de la première version filmée (la suédoise) avaient eu le nez creux, je trouve, en confiant le rôle à Noomi Rapace.
Quel nom les responsables du casting hollywoodien sortiront-ils de leur botte? A priori, si l'on s'en tient au portrait détonnant de l'héroïne qui émerge des polars, le rôle devrait revenir à une toute jeune actrice, filiforme et déjantée, à la fois fragile et super-forte (rappelez vous, Stieg Larsson voyait en Lisbeth une Fifi Brindacier des temps modernes). Cela dit, après le choix de Daniel Craig pour incarner Blomkvist, je ne suis plus sûr de rien...
Et vous, vous avez une idée, une préférence?

jeudi 5 août 2010

Ode à l'été letton (3/3)

Juillet-août, c'est la saison de la célébration des cimetières pour les catholiques. Non pas que la Toussaint n'ait pas cours en Lettonie. Mais pourquoi faudrait-il priver les morts d'une petite visite dans la clarté de l'été? Et puis ce ne sont pas les tâches qui manquent. Nettoyer la tombe des parents ou des grands-parents, déblayer les brindilles tombées des tilleuls, épousseter les marbres vieillis, décrocher la mousse, arroser les fleurs avec l'eau du puits, ...




La date a été fixée en accord avec le prêtre, qui va de hameau en village. Il arrive en fin de matinée dans le cimetière où je me trouve, tandis qu'une bonne partie du ménage a déjà été fait sur ce flanc de coteau. Commence alors une cérémonie sans façons, au cours de laquelle l'homme en soutane devise sur l'année écoulée et invite au recueillement. Depuis l'été précédent, le cimetière s'est immanquablement peuplé de quelques pensionnaires supplémentaires. Tout le monde n'écoute pas les propos du curé relayés par un amplificateur de poche. Des petits groupes se sont formés à l'ombre, et l'on discute à voix basse.
















Vient le moment de la procession. Précédé par un Christ en croix porté à bout de bras par le bedeau, l'homme en blanc et pourpre montre le chemin. La petite foule le suit, à son rythme. On piétine, la poussière s'élève dans les rayons de lumière qui tombent à travers les branches, on dirait une image pieuse.




Quatre mini-chapelles dressées sur des tables à napperon marquent chaque coin du cimetière. Le prêtre s'y arrête et les bénit.





Puis le curé de campagne rejoint le monticule naturel qui domine le lieu en son centre. Re-sermon, tout le monde debout à l'exception des plus anciens. Les mains jointes, on s'observe sous cape, l'air de rien. C'est fini. Les familles (les clans?) rejoignent les voitures tapies dans l'ombre, de l'autre côté du grillage. Les discussions s'animent, on lève le hayon pour sortir la bouteille d'eau fraîche. Le curé remballe sa robe et s'éclipse au volant de son van, une autre cérémonie l'attend sans doute.
Attendez, la "fête" est loin d'être terminée. Le plus intéressant commence. Car ce rendez-vous estival est l'occasion idéale de se retrouver en famille. Pour ceux restés au village, souvent les plus âgés, c'est l'assurance de revoir les néo-citadins. Une fois le passage au cimetière terminé, on part pour la maison familiale. Ou à côté, lorsque celle-ci, abandonnée, est devenue invivable. C'est le cas de la famille qui m'a convié cet été. Isolée au milieu d'une forêt tout en verticale, la demeure de la grand-mère n'a pas résisté aux orages. Les orties l’ont sanctuarisée. Il faut les attaquer au bout de bois pour se frayer un chemin et constater l’étendue des dégâts.




Le picnic a lieu à une bonne centaine de mètres de là. On tire les couvertures sur l'herbe. A l'ombre des inévitables pins et bouleaux, on s'échange nouvelles, côtelettes panées et bouteilles de bière ou de kefirs. L'humeur est un peu sabotée par la mauvaise conscience. Que faire de cette bicoque familiale en piteux état, dans laquelle tous ceux qui ont plus de 40 ans ont passé un moment de leur vie? L'année prochaine, il faudrait se rassembler une nouvelle fois pour y mettre le feu, lance l'une des doyennes. Acquiescements murmurés du bout des lèvres, rêveries. On se remonte le moral en avalant une lampée de balsaminiu, un petit balsam, comme il se doit! Et, équipés de grands peignes à réceptacle et de sceaux en plastique, on ratisse les sous-bois pour faire provision de fruits rouges. Il sera bientôt temps de préparer les confitures pour l'hiver.