dimanche 19 mai 2019

Encore les prix Nobel (avec introduction)

DEPUIS la parution de mon livre Histoire du prix Nobel en 2012 (chez François Bourin Éditeur), de nouveaux lauréats ont été récompensés, certains plus contestés que d'autres. Plus frappant, un scandale mêlant sexe et pouvoir a secoué l'Académie suédoise qui décerne le prix de littérature. L'affaire a eu un tel retentissement dans le pays que l'attribution de la récompense pour 2018 n'a pas eu lieu. Sauf imprévu, l'Académie, remaniée depuis l'affaire, distinguera deux lauréats en octobre prochain: l'un pour l'année 2018, l'autre pour 2019.

En attendant, je reproduis ci-dessous l'introduction de mon Histoire du prix Nobel qui, hormis ces épisodes les plus récents, reste entièrement d'actualité (lien vers Amazon). Si tant est qu'on puisse parler d'actualité pour décrire l'histoire de ces prix, leurs rouages, les raisons des choix des jurys, les manœuvres en coulisses, etc. Au fait, l'introduction existe aussi en anglais et en allemand, en vue d'une éventuelle traduction du livre mis à jour.

Cliquez ici en savoir plus sur la méthode et mes sources utilisées durant l'enquête; et sur les interlocuteurs rencontrés pour le livre.


*  *  *



L’heure de fermeture approche. En ce milieu d’après-midi norvégien, l’obscurité hivernale qui tombe dehors peint la surface des fenêtres en un bleu-gris de plus en plus opaque. Un habitué de la bibliothèque de l’Institut Nobel ferme un livre dans un claquement mat, un autre ramène une revue à sa place, sur une étagère, avant d’enfiler sa parka et de sortir. On ne se salue pas, mais on sait, pour les plus assidus d’entre nous, qu’on se reverra là le lendemain, peut-être dès 8 heures, à l’ouverture. Dans une petite salle annexe, j’entends encore s’activer le bibliothécaire en chef et son adjointe. Bientôt, après mon départ, ils éteindront la lumière et verrouilleront derrière eux la lourde porte en bois sombre. 

Et si, cette fois-ci, je ne partais pas ? L’idée m’a effleuré plus d’une fois de me dissimuler dans un recoin pour me laisser enfermer. Passer une nuit seul dans l’Institut Nobel norvégien, ce n’est pas raisonnable bien sûr. De plus, le lieu est sans doute équipé d’un système d’alarme. Une caméra vous observe dans le hall d’entrée. Tout de même… Le comité qui décerne chaque année le prix Nobel de la paix, dont on connaît l’éclat mondial, tient ses réunions dans le même bâtiment, à l’étage supérieur. La majeure partie de la documentation qui lui sert à sélectionner les lauréats se trouve quelque part dans les archives. Une mine d’informations pour historiens et chercheurs voulant décrypter les choix de ce comité de cinq « sages » norvégiens et mieux comprendre comment fonctionne la mécanique Nobel. 

Lors de mes premières journées passées à la bibliothèque, j’ai découvert par inadvertance que la clé que l’on demande au personnel pour avoir accès aux toilettes, au rez-de-chaussée de l’Institut, ouvre aussi la porte voisine. Après un vestibule sans intérêt, je me suis trouvé dans un espace nettement plus vaste rempli de rayons de livres et d’armoires en fer-blanc sur plusieurs rangées. Des monceaux de documents dorment là, dans la pénombre. Impossible bien sûr d’en jauger le contenu d’un seul coup d’œil. Plus tard, de retour à ma place de travail, je n’ai pu m’empêcher de fantasmer sur les informations réunies dans cette pièce obscure. Certes, une bonne partie d’entre elles sont accessibles à tout chercheur ou journaliste après qu’il en a dûment fait la demande pour mener un projet bien précis. Mais comment ne pas penser aux données confidentielles qui, elles, sont entassées au fond d’armoires, à l’abri des regards indiscrets ?

Car le système sur lequel reposent tous les prix Nobel – paix, littérature, médecine, physique, chimie – et celui des sciences économiques greffé en 1969, s’il est transparent dans son mode de fonctionnement et les règles qui le régissent, ne l’est plus dès lors qu’on approche de son cœur décisionnel. Pour quelles raisons les différentes entités habilitées à décerner la plus prestigieuse des récompenses choisissent-elles tel ou tel lauréat, et pourquoi à un moment donné plutôt qu’à un autre ? Quelle importance accorder au facteur humain dans ce processus de décision ? Les préférences idéologiques, les inimitiés personnelles, les accointances relationnelles ou amicales, les défiances de principe à l’égard de représentants de telle ou telle nation, peuvent-elles demeurer étrangères à bien des choix ? Présentés souvent comme le summum de l’excellence littéraire, le nec plus ultra de la recherche scientifique, le couronnement d’un engagement en faveur d’une grande cause, les prix Nobel ne peuvent pas être objectifs. Or cet aspect-là, que je décoderai dans ces pages autant que possible, n’est pas destiné à être connu hors d’un cercle restreint de personnes impliquées. Il n’existe d’ailleurs pas de minutes des délibérations ayant lieu au sein des différents comités attribuant les prix Nobel.

En outre, les chercheurs et journalistes triés sur le volet n’ont accès aux quelques documents confidentiels concernant chaque prix Nobel que cinquante ans après qu’il a été décerné. Une période tampon instaurée en 1973 par la Fondation Nobel, la gardienne du temple sise à Stockholm. Un demi-siècle, c’est long. Il faudra attendre jusqu’en 2062 et au-delà pour savoir quels étaient les autres lauréats potentiels en lice pour les prix 2012 et les suivants ; qui les avait présentés aux différentes instances décernant les prix ; sur quels arguments ces dernières se sont appuyées dans leurs choix respectifs, etc. Ces détails auront alors perdu tout le sel de l’actualité et ne risqueront plus de prêter le flanc à la critique, si ce n’est peut-être de la part de quelques chercheurs entêtés. Mais ne nous plaignons pas : avant 1973, il n’était même pas question de soulever ainsi le couvercle sur la marmite Nobel. Tout devait mitonner dans le plus grand secret, et pour toujours. On est loin de l’image idéalisée d’une Scandinavie hypertransparente et accessible. 

Que cette cuisine interne reste à l’abri des regards extérieurs durant plusieurs décennies, c’est néanmoins logique et compréhensible du point de vue de la Fondation Nobel. Le système repose notamment sur l’avis d’experts ad hoc consultés par les institutions décernant les prix. Divulguer trop tôt leurs rapports risquerait de nuire à la carrière de leurs auteurs, notamment dans les disciplines scientifiques. Une telle discrétion a également contribué à façonner la réputation inégalée de ces récompenses accordées depuis 1901 dans les domaines de la physique, de la chimie, de la médecine, de la littérature et de la paix (et depuis 1969 pour les sciences économiques). Quelle autre récompense est attendue avec autant d’intérêt par les milieux de l’édition et les écrivains, par la communauté scientifique ou les cercles politico-diplomatiques ? Quelle distinction jouit d’un tel écho dans les médias qu’il porte aux oreilles du grand public des patronymes jusqu’alors souvent inconnus de ce dernier ? Le nom Nobel en soi est devenu une marque de fabrique synonyme de qualité éprouvée et d’éminence durable. Lisez-le à l’envers et vous verrez apparaître un autre mot. Nobel… Lebon. Voire le Bien, si l’on s’en tient au prix de la paix. Lequel reflète une vision souvent très occidentale, loin des préoccupations initiales du fondateur des prix, ce qui ne va pas sans agacer certains puristes. 

Bref, ces distinctions Nobel décernées en Suède (sauf la paix, attribuée en Norvège) visent à récompenser la fine fleur de chacune des disciplines concernées. Ou du moins ce qui est censé l’être. Car le choix de certains lauréats, je le raconterai dans cette enquête historique, n’a pas toujours été clairvoyant. D’autres personnalités, au contraire, n’ont jamais été primées alors qu’elles auraient pu légitimement prétendre l’être. L’exemple le plus connu concerne Mahatma Gandhi, oublié du Nobel de la paix. Une fois encore, les facteurs humains, politiques et géostratégiques ont leur importance. C’est le cas en particulier pour le comité qui attribue cette récompense-là. Cinq personnes seulement le composent, toutes citoyennes de Norvège, pays prospère qui se tient en marge de l’Europe dans une atmosphère gentiment provinciale, loin des soucis de la planète (sauf, gigantesque exception, lorsqu’un « croisé » issu du cru sème la terreur parmi ses congénères au nom d’une guerre contre le multiculturalisme, comme ce fut le cas le 22 juillet 2011). 

Ces « sages », nous le verrons, ne sont pas toujours sélectionnés pour leurs compétences dans les domaines de la politique étrangère, de l’histoire des relations internationales ou des questions de sécurité et de désarmement. En fait, c’est de moins en moins le cas. Et lorsque leurs choix se portent sur des lauréats discutables, la polémique n’en prend que plus d’ampleur. La dernière d’entre elles, surgie dans le sillage du prix 2009 accordé au président Barack Obama, vaut au comité norvégien de traverser une petite crise de légitimité et suscite un débat sur sa composition. Son indépendance aussi est remise en question, notamment par la Chine, furieuse de l’attribution du prix au dissident Liu Xiaobo en 2010. Sans se glisser dans la peau des dirigeants de Pékin, on peut effectivement se demander si la poignée d’anciens politiciens norvégiens qui siègent dans cette instance sont les mieux à même de décerner une récompense devenue mondialement connue. 

Le Nobel de littérature, lui aussi, reflète parfois de manière évidente les inclinations des membres de l’Académie suédoise qui le décernent. C’est le plus subjectif des six prix de la galaxie Nobel, comme l’ont reconnu les quelques académiciens que j’ai rencontrés à Stockholm. Mais la longue liste des personnalités récompensées – tout comme celle des grands absents – renvoie également aux mentalités et aux courants intellectuels successifs qui ont dominé la Scandinavie, plus ou moins au diapason du reste de l’Europe occidentale. La lente ouverture aux littératures sud-américaines, asiatiques, africaines, n’a lieu qu’à partir de la fin des années 1960. Et que dire de la place accordée aux femmes par les « immortels » suédois ? Pendant quarante-cinq ans, entre 1946 et 1991, une seule leur paraît digne de recevoir leur prix. Là encore, l’une des images que nous renvoie la Scandinavie, celle d’une région en pointe dans l’égalité entre les sexes, en prend un coup. 

Tout bien considéré, le bilan de l’institution Nobel reste toutefois extraordinaire, au sens propre du terme. Cela mérite, pour commencer, un retour aux sources, jusqu’à l’inventeur suédois Alfred Nobel, l’homme qui découvre la dynamite. Qu’est-ce qui le pousse, au début de la Belle Époque, à vouloir ainsi créer ces récompenses ? Les réactions en Suède et en Norvège à l’annonce du testament sont pour le moins mitigées. De nos jours, ces pays n’ont pas à le regretter, chaque édition annuelle des prix générant une couverture médiatique appréciable et globalement positive, « entre traditions et modernité ». C’est le cas en particulier pour les cérémonies de remise des prix, le 10 décembre, jour anniversaire de la mort de Nobel, en présence des familles royales régnantes. La fortune que le savant laisse derrière lui, pour récompenser les lauréats et financer une machine bien huilée, attise également les curiosités. Comment est-elle gérée, en cette période de crise économique ? De plus en plus pratiqué à Oslo et Stockholm, le recours aux sponsors privés constitue-t-il un risque pour l’indépendance des prix et pour la « marque Nobel », expression qui traduit à elle seule une évolution vers la sphère commerciale ? Ce sont quelques-unes des questions que j’aborderai dans ce livre, ainsi que les liens parfois très étroits qui unissent l’instance décernant le prix de médecine à de grandes entreprises pharmaceutiques. 

Enfin, la nature humaine étant ce qu’elle est, une enquête sur les mécanismes et les coulisses des prix Nobel serait incomplète si elle ne narrait pas, en filigrane, les efforts déployés par d’innombrables personnalités en vue d’accrocher cette belle distinction à leur palmarès. Comble de la réussite professionnelle et consécration universelle souvent synonyme de retombées pécuniaires non négligeables, pareille récompense ne peut que susciter la convoitise des plus assoiffés de reconnaissance, d’honneurs et d’émoluments. Dès leur lancement, ces prix font l’objet de campagnes en vue de promouvoir tel ou tel candidat. Leur retentissement grandissant, le lobbying s’accroît. De la simple visite de courtoisie au recours à des entremetteurs plus ou moins influents en passant par les cadeaux, la gamme de moyens mis en œuvre est assez large. En tout cas, assure-t-on à Stockholm et à Oslo, l’état d’esprit scandinave est incompatible avec ce genre de manœuvres. Ce qui ne veut pas dire, tant s’en faut, que les comités décernant les Nobel ne sont pas influencés dans leurs décisions – nous allons voir de quelle manière.

mardi 23 octobre 2018

L'automne français des compositeurs baltes

APRÈS la République d'Estonie il y a trois jours, le 20 octobre 2018, c'est au tour de celle de Lettonie de fêter le centenaire de sa fondation par un concert à la Philharmonie de Paris. Au programme de cette soirée baptisée Grand Nord, le Concerto pour piano n° 4 de Rachmaninov, la Symphonie n° 6 "Pathétique" de Tchaïkovski et, pour commencer, Musica appassionata du "régional de l'étape", le Letton Peteris Vasks. Le tout interprété par l'Orchestre national symphonique de Lettonie sous la direction d'Andris Poga, avec Nicholas Angelich au piano.
On imagine qu'étant donné la moindre notoriété de Vasks hors de son pays, bien moindre en tout cas que celle de l'Estonien Arvo Pärt, présent lors du concert du 20 octobre, la Philharmonie a convaincu l'ambassade de Lettonie en France d'ajouter deux valeurs sûres (russes) pour attirer un public suffisamment nombreux... Dommage parce que l’œuvre du plus grand compositeur letton vivant vaudrait à elle seule un concert entier. On peut toutefois comprendre les organisateurs.

Pour le plaisir, je publie ici un portrait de Peteris Vasks, rencontré en novembre 2004 à Paris, alors qu'il revenait des Boréales, "un festival en Nord" organisé chaque automne à Caen, auquel j'avais moi-même été convié (pour mon livre sur les pays baltes paru un an plus tôt chez Alvik, et réédité en 2009 par Lignes de repères, dans une édition actualisée). La rencontre avait eu lieu dans un café près de la gare de l'Est. Gita Grinberga avait joué l'interprète, lorsque Peteris Vasks et moi délaissions l'allemand. Le regard pétillant, l'homme, qui à ma connaissance vit encore près de Riga, s'exprimait d'une voix douce, presque aussi douce que celle de Gita, c'est dire.

Le portrait était paru sur le site Regards sur l'Est, qui continue vaillamment à publier dossiers et infos courtes sur ce qui se passe "à l'Est", pour faire simple (je recommande à ceux qui ne le connaissent pas d'aller y faire un tour).

Peteris Vasks est d'autant plus d'actualité cet automne en France que certaines de ses œuvres seront interprétées lors de la prochaine édition des Boréales consacrée aux Baltes (Estonie, Lettonie et Lituanie), comme vous le verrez dans ce programme (en pdf). Arvo Pärt aussi sera joué, tout comme son compatriote Veljo Tormis et d'autres compositeurs baltes moins connus (Pärt Uusberg, Eriks Ešenvalds, Vytautas Miškinis).

Rendez-vous donc du 15 au 25 novembre à Caen et dans sa région. A moins que vous n'alliez, comme moi, au festival Littératures européennes Cognac, qui se tiendra du 15 au 18 novembre avec, cette année, "les pays de la Baltique" à l'honneur (voir le programme en pdf). Dommage, encore une fois, que les deux événements n'aient pas lieu à des dates différentes... Mais assez tardé, place au portrait.


PETERIS VASKS, LA MUSIQUE EST DANS LA NATURE

Par Antoine JACOB* Le 17/11/2005


Le plus grand compositeur letton vivant évoque son parcours à l’époque soviétique et sa conception apaisée de la musique, alors que certaines de ses œuvres sont jouées ce mois-ci en France.



Ses yeux bleus brillent d’une douceur infinie. Avec sa barbe grise et sa calvitie prononcée, ses joues rosies par l’émotion qu’il puise en lui pour parler de sa musique, Peteris Vasks ressemble à un lutin géant sorti d’une forêt impénétrable où il entretiendrait un univers déconnecté de la réalité. Ses bras, que découvre un pull de laine épaisse remonté jusqu’aux coudes, sont ceux d’un bûcheron. « L’essentiel pour moi, aujourd’hui, est de raconter à travers ma musique la beauté qui se trouve dans la nature et dans l’homme », souffle celui qui est généralement considéré comme le plus grand compositeur letton vivant. Certaines de ses œuvres seront jouées en novembre en France, dans le cadre du festival L’Etonnante Lettonie (1).



Tandis qu’un Arthur Honegger fait surgir une locomotive dans l’éclat des cuivres (Pacific 231), Peteris Vasks préfère le bruissement des arbres et le chant des oiseaux. Auteur de symphonies, de musique vocale et de chambre, il s’inspire largement du folklore et des croyances pré-chrétiennes encore vivaces dans le pays Balte où il est né il y a 59 ans. Vent, terre, animaux, saisons, tout est matière à création. « Chaque arbre a sa personnalité », sourit notre interlocuteur, qui vit en marge de Riga. Si le tilleul symbolise la femme, le chêne personnalise l’homme. Et lorsque l’être humain « se mêle » à la nature, cela donne Le Message, une œuvre souvent lente et profonde, aux accents parfois tragiques mais jamais à l’emporte-pièce. « La musique de Vasks ressemble aux eaux calmes du golfe de Riga », avance Baiba Kurpniece, directrice d’un festival de musique de chambre à Riga.

L’alibi du folklore

Il est loin le temps où Peteris Vasks faisait sourdre la colère dans ses compositions. « Quand j’étais jeune, je mettais une énergie presque méchante à réveiller l’audience endormie », se souvient-il. Ce fils de pasteur luthérien, l’une des deux principales religions en Lettonie, trouvait là le moyen d’exprimer son opposition au sort qui frappait alors un pays annexé et occupé par l’Union soviétique. A cause de la profession de son père, il avait été empêché de poursuivre ses études musicales à Riga. Il perfectionna son art dans la Lituanie voisine, à Vilnius, tout en découvrant l’avant-garde polonaise.

C’est un peu par la force des choses que Peteris Vasks, amateur de musique sérielle, se plongea dans le patrimoine folklorique de son pays. « Le folklore paraissait si lointain et archaïque aux autorités communistes qu’il ne les inquiétait pas beaucoup », pointe-t-il. En réalité, ce retour aux sources, vécu aussi dans la danse ou la poésie, « nourrissait la conscience nationale» en cette période sombre. «Grâce à la musique, je restais libre à l’intérieur de moi ».

Sans compromission

Derrière le Rideau de fer, le compositeur, qui gagna un temps sa vie en jouant de la contrebasse dans un grand orchestre, a bâti une œuvre riche et variée, sans se compromettre avec le régime communiste. Il aurait pu choisir la voie de l’exil, empruntée par l’Estonien Arvo Pärt. Un choix qui a valu à ce dernier une notoriété internationale dont le Letton ne jouit pas encore. Il n’en a cure. « Si je n’arrive pas à atteindre le grand public, je ne l’accuserai jamais de ne pas avoir compris mon œuvre. La vanité est la pire des choses », glisse-t-il.

Le nom et la musique de Peteris Vasks ont toutefois commencé à franchir les frontières. Sa rencontre avec le Kronos Quartet lui a ouvert les portes du Théâtre de la Ville, à Paris, où son quatuor à cordes n°4, hommage à un siècle finissant, fut donné en 2000. Les Français ont pu le réentendre en novembre 2004 à Caen, en marge du festival des Boréales. L’intéressé se réjouit de pouvoir faire passer son message en forme d’interrogation : « Pourquoi est-on si pressé, où va-t-on ? »

* Correspondant du Monde à Berlin, en charge des États baltes jusqu’à l’été 2005 et auteur du livre Les pays baltes. Indépendance et intégrations (Ed. Alvik, Paris, 2004)

dimanche 9 septembre 2018

Démocrates de Suède, toujours "le même parti"


LES ÉLECTEURS suédois vont aux urnes aujourd'hui, dimanche 9 septembre 2018, pour renouveler le Parlement, les conseils généraux et les conseils municipaux. Comme ailleurs en Europe, l'extrême droite progresse. Le principal parti suédois représentant ce courant politique, les Démocrates de Suède (SD), devrait, à en croire toutes les études d'opinion, obtenir des résultats d'une ampleur inédite dans ce pays. En tout cas, supérieurs à ceux des élections de 2014 (12,9% au niveau national), précédent record pour ce parti issu de la mouvance ultranationaliste. 
A sa création en 1988, il s'agissait d'un groupuscule mêlant néonazis, partisans la "race blanche", anticommunistes acharnés, sympathisants du régime d'apartheid en Afrique du Sud, etc. Comment ce parti a-t-il changé avec le temps, sous la houlette de Jimmie Åkesson? Qu'est-ce qui le diffère des partis de droite dite populiste qui sont devenus des forces incontournables au Danemark et en Norvège? Comment une telle formation en est-elle arrivée à pouvoir dépasser les conservateurs du plus que centenaire parti des Modérés, etc.? Anna-Lena Lodenius, une journaliste-auteure qui planche sur l'extrême droite suédoise depuis plus de 30 ans*, répond à mes questions. 

Les Démocrates de Suède ont-ils évolué d’un point de vue idéologique ou bien sont-ils, grosso modo, restés les mêmes ?

Ils n’ont pas changé. C’est quasiment le même parti qu’à ses débuts. Ce qui a changé tout de même, c’est l’ampleur des sujets qu’il aborde. Au début, l’immigration et la race suédoise étaient les seuls thèmes qui unifiaient ses membres et que ceux-ci mettaient en avant. Depuis qu’ils ont commencé à avoir des députés au Riksdag (le Parlement suédois), en 2010, ils ont dû s’intéresser à beaucoup d’autres sujets, formuler des idées et des propositions les concernant, notamment sur l’État-providence et d'autres pans de la société qui, selon eux, sont menacés par l'arrivée d'étrangers dans le pays. 

Autre chose a changé, qui ne tient pas au parti, c’est la manière dont on voit les choses dans le pays, et notamment la manière dont sont perçus les Démocrates de Suède. Une partie de l’opinion publique pense que les origines néonazies du parti, c’est de la vieille histoire et que ça n’a pas plus guère d’importance aujourd’hui. Le discours narratif des Démocrates de Suède à propos du « peuple contre les élites » est de plus en plus écouté, tout comme celui sur le côté « politiquement correct » des médias traditionnels et des autres partis sur des questions comme le multiculturalisme, le racisme, etc. Idem pour l’idée selon laquelle « la Suède vit une crise exceptionnelle qui ne cesse d’empirer ». De plus en plus de Suédois pensent qu’il vaut mieux voter pour les Démocrates de Suède, même s’ils ne sont pas d’accord avec tous les points du programme de ce parti. Sa théorie du « nous contre tous les autres » fonctionne.

Le qualificatif populiste de droite est-il approprié pour décrire ce parti ?

Le populisme de droite, c’est autre chose. On en trouve plusieurs manifestations dans les autres pays nordiques, il s’agit des mouvements de mécontentement nés au Danemark, en Norvège et en Finlande, dans les années 1970. Des mouvements qui remettaient en cause une fiscalité lourde, une omnipotence de l’État, etc. Même si le Parti du peuple danois, les Vrais Finlandais et, en Norvège, le Parti du progrès ont évolué par la suite vers des positions et des discours anti-immigration et anti-UE, ils n’ont pas le même fondement idéologique que les Démocrates de Suède. **

Ce parti-là ressemble davantage à l’ex-Front national français, avec un racisme sous-jacent. Il parle beaucoup plus de « peuple suédois », de « la culture suédoise », des « valeurs suédoises », de svenskhet (la « suéditude », ou le fait d’être intrinsèquement suédois). La direction du parti fait tout pour qu’il ne soit pas associé au nazisme ou au racisme, en excluant des membres ou des élus locaux ayant tenu des propos douteux ou carrément racistes, mais derrière cette vitrine, cela n’a pas disparu, loin de là.


Justement, comment expliquer que les révélations de médias sur les dérapages de responsables des Démocrates de Suède n’ont pas eu d’impact négatif sur l'image ou la progression du parti***?

Il peut y avoir un impact négatif dans l’opinion publique, mais il n’est que limité et de courte durée. Puis le parti repart à la hausse. Peu importe, semble-t-il. Une partie grandissante de la population pense que les Démocrates de Suède sont les plus crédibles sur les question liées à l’immigration. Qu’ils sont les dépositaires d'une recette originelle et que les autres ne sont que des copies. Et si la plupart des autres partis vont dans le même sens que lui, il ne reste plus aux Démocrates de Suède qu'à aller de l’avant et à développer leurs idées.


Les SD ne sont pas le seul parti d’extrême droite dans le pays. D'anciens membres ont formé, avec d’autres nationalistes, l’Alternative pour la Suède, sur le modèle de l’AfD allemande. Plus radical encore, le Mouvement de résistance nordique (NMR) appelle à la création d’une république nationale-socialiste dans cette région et s’est distinguée par de récents défilés de militants en uniforme dans quelques communes du pays. Comment ces mouvements interagissent-ils ? Est-ce que les Démocrates de Suède peuvent perdre des voix à cause de ces nouveaux venus ?

Je ne crois pas. Les Démocrates de Suède voient plutôt ça d’un bon œil, ils n’en apparaissent que plus respectables. Le NMR est très petit comme mouvement, mais il alimente et a le soutien d’un grand nombre de blogs, de podcasts et autres réseaux liés à Internet, toute une mouvance de l’alt-droite (la droite alternative) qui exprime des idées extrêmement racistes, antisémites, etc. Avec, ici et là, le soutien de militants ou de responsables locaux des Démocrates de Suède.

Toujours au niveau local, l’intérêt pour les idées xénophobes grandit chez des responsables d’autres partis de la droite traditionnelle, surtout chez les conservateurs et les chrétiens-démocrates. C’est bon pour les Démocrates de Suède et pour l’alt-droite, qui cherchent à élargir le spectre ce qu’il est possible de dire ou non dans la sphère publique. Pour les SD, cette tendance peut lui offrir des perspectives de développement.

Enfin, comment les SD sont-ils structurés, comment ça se passe à la tête du parti, son chef Jimmie Åkesson est-il le seul à décider ?

On a là un petit groupe de jeunes hommes qui étudiaient à Lund au même moment [à la fin des années 1990-début des années 2000]. Ils se sont liés d’amitié dans cette ville universitaire du sud, après des parcours assez similaires. Un petit groupe qui se voulait assez intellectuel, avec Jimmie Åkesson, Mattias Karlsson, Richard Jomshof et Björn Söder****. Ce groupe s’est mis en tête de prendre la tête du parti, comme on peut le faire quand on est jeune et qu’on vit pour un idéal. Lorsqu’en 2005, Jimmie Åkesson a défié Mikael Jansson, qui dirigeait les SD depuis dix ans, les trois autres l’ont soutenu dans sa prise du parti. Ces hommes-là constituent aujourd’hui le noyau dur de la direction des Démocrates de Suède. Jomshof en est le secrétaire général, Söder est le vice-président du Parlement sortant. Quant à Karlsson, c’est l’idéologue du parti, celui qui pèse le plus. Jimmie Åkesson l’écoute beaucoup, il dit beaucoup de choses que Karlsson a écrites. Ils sont très loyaux l’un envers l’autre.

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* Anna-Lena Lodenius est notamment la coauteure, avec Stieg Larsson (plus connu pour sa trilogie policière Millenium), de l'ouvrage Extrem högern (Extrême droite), publié en 1991 avec une édition mise à jour en 1994 (éd. Tiden, Stockholm).

** Pour plus de détails, L'Europe du Nord gagnée par le populisme de droite, article que j'avais écrit en 2010 dans la revue trimestrielle Politique internationale.

*** Les dernières révélations en date remontent à fin août-début septembre et sont le résultat du travail en commun réalisé par le quotidien Expressen et le journal antiraciste Expo. Un exemple (en suédois).

**** Lire à ce propos (en suédois) un article récent sur cet épisode, paru dans le journal des étudiants de Lund 


NB: Un autre bon connaisseur de l'extrême droite suédoise et de ses origines, Anders Sannerstedt, professeur de sciences politiques sur le point de prendre sa retraite à l'Université de Lund, fait la description suivante des Démocrates de Suède: « A l’origine, c’était un rassemblement de jeunes gens issus de groupuscules nationalistes, ce qu’ils sont restés depuis. En tant que tels, ils sont opposés à l’immigration et à l’Union européenne. Ils veulent réduire les possibilités pour les femmes d’avorter. Ils aiment aussi se décrire comme sociaux-conservateurs, ce qui les place à droite pour certains sujets – ils n’aiment pas les impôts – et à gauche pour d’autres – ils aiment l’Etat-providence (...) Ce qui est nouveau avec les SD, c’est qu’ils n’ont plus la rhétorique raciste des débuts, lorsque leurs membres proclamaient la suprématie de la race blanche et affirmaient vouloir la préserver. Peu à peu, ces allusions ont disparu. Et lorsque des membres du parti y reviennent en public, ce qui arrive de temps à temps, pas plus tard que fin août en Scanie, ils sont exclus. Désormais, les SD disent ne pas croire que des cultures différentes puissent coexister côte à côte, avec toutefois une exception pour les chrétiens d’Orient. Quant aux critiques à l’encontre de l’islam, elles sont nettement moins audibles qu’avant, pour des raisons purement tactiques. De toutes façons, les électeurs savent à quoi s’en tenir. » Propos tirés de l'article En Scanie, l'extrême droite suédoise nourrit de grands espoirs" , paru le 7 septembre dans Mediapart