vendredi 9 octobre 2015

Un Nobel de la paix 2015 consensuel, une hypothèse


IL N'EST généralement pas facile d'anticiper le choix du Comité Nobel norvégien. Ses décisions collent parfois à l'actualité la plus évidente, la plus chaude du moment, parfois non. Les lauréats peuvent être connus du monde entier avant même leur consécration par le Nobel. D'autres, sans ce coup de projecteur d'une puissance quasi inégalée, seraient sans doute restés dans l'ombre.
Pas facile donc, mais tentant de faire un pronostic... Cette année, quelques éléments me laissent penser que les "sages" d'Oslo ne vont pas faire de vagues. Le Comité Nobel a un peu trop fait parler de lui ces derniers temps. Logiquement, il aurait intérêt à choisir un ou des lauréats qui font l'unanimité.

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Je m'explique. En mars dernier, le comité a défrayé la chronique en rétrogradant son président au rang de simple membre. Thorbjørn Jagland aurait bien rempilé à la tête de cette petite entité de cinq personnes. Les autres en ont jugé autrement. Sorte de mini-putsch interne inédit dans l'histoire du comité (lire mon article dans La Croix), la tradition voulant que la personne qui le préside reste à cette place jusqu'à ce qu'elle décide de passer la main.


Je pourrais écrire longuement sur les raisons de cet affront mais le temps me manque en cette matinée d'attribution du prix 2015. En résumé, Jagland (ci-dessus) a payé le prix de quelques choix jugés aventureux pour diverses raisons : le prix à Barack Obama (2009) et celui au dissident chinois Liu Xiaobo (2010). Plus encore que le premier, c'est sans doute le second qui a joué en défaveur de Jagland. Les intérêts du royaume scandinave ont été directement affectés par cette décision qui a fortement déplu à Pékin. Par la suite, le saumon et les diplomates norvégiens n'étaient plus les bienvenus aux tables chinoises.

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Deuxième raison pour laquelle le comité norvégien s'est attiré une publicité négative et très inhabituelle: la parution à Oslo des mémoires de celui qui a été pendant 25 ans le secrétaire dudit comité.
Dans Secrétaire de la paix, sorti en septembre, Geir Lundestad lève un coin de voile sur une partie des tractations ayant abouti au choix de tel ou tel lauréat depuis 1990. Il prend aussi ses distances avec certaines des décisions du comité qu'il assistait à longueur d'année (sans avoir pour autant le droit de voter au côté des cinq membres). Et en particulier le prix à Obama.


Dans son livre, Lundestad ne se gêne pas pour critiquer Jagland. Raconte que celui-ci a une haute opinion de lui-même, laisse entendre que son anglais est insuffisant, qu'il lui a piqué des idées pour écrire des discours de remise du prix, qu'il prenait des décisions à l'emporte-pièce, qu'il a "fuité" des noms de lauréats à la presse avant l'annonce de prix, etc.

Depuis, le comité s'est fendu d'un communiqué inhabituel pour reprocher à Lundestad d'avoir rompu la confidentialité des débats internes. L'ancien secrétaire a par la suite été sommé d'évacuer le bureau dont il disposait encore à l'Institut Nobel d'Oslo, qu'il avait également dirigé (cela va de pair avec le poste de secrétaire du comité). De son côté, Jagland, piqué dans son orgueil, a contre-attaqué. Pour lui, Lundestad était un donneur de leçons qui se prenait volontiers pour un des membres du comité et auquel il fallait rappeler qu'il n'était qu'un "fonctionnaire".

Ambiance à Oslo...

Inédit dans l'histoire du prix, ce lavage de linge sale sur la place publique fait craindre à certains pour la crédibilité d'une institution déjà mise en cause en raison du choix de lauréats controversés, du non-respect du testament d'Alfred Nobel et d'une certaine dérive commerciale (autant de points que je développe dans mon livre, Histoire du prix Nobel).

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Tout cela pourrait concourir, de mon point de vue, à l"attribution d'un prix 2015 consensuel.

Il serait dès lors logique d'exclure un prix "sanction" (contre la Russie, par exemple), porteur de clivages, ou susceptible d'exposer le comité à trop de critiques. Dans ce cas, exit Angela Merkel qui, si elle s'est distinguée par sa main tendue aux réfugiés arrivant en Allemagne, n'est pas jugée irréprochable dans d'autres domaines (ni dans celui des réfugiés d'ailleurs, son attitude n'étant a priori pas dénuée d'arrière-pensées politiques). Cela exclurait aussi l'attribution d'un prix en faveur de la liberté d'expression, qui risquerait d'aliéner tous ceux qui sont les cibles des libres penseurs à la Charlie Hebdo. Ou une partie du monde arabe (en cas de distinction d'un blogueur saoudien, Raef Badaoui, condamné à la prison).

Si la thématique des réfugiés était retenue, ce qui n'est pas à exclure, j'imagine qu'il irait plutôt à une personnalité/organisation de terrain, si proche de la souffrance humaine qu'elle ne souffrirait aucune critique un tant soit peu justifiée. Ou alors le Haut commissariat des Nations unies aux réfugiés (HCR), déjà récompensé - 1954, 1981 - mais peu contestable et susceptible de bénéficier d'un coup de zoom Nobel.


La « tradition » des années en 5, ayant récompensé les efforts de réduction ou de non-dissémination du nucléaire militaire, pourrait aussi se voir confirmée (5 en hommage aux hommages des victimes des bombardements de Hiroshima et Nagasaki, en 1945). L'inquiétude monte quant à un éventuel recours à des armes atomiques. Mais alors le comité Nobel pourrait vouloir choisir une instance/personnalité aussi neutre que possible, qui ne soit susceptible d'être estampillée "pro-Washington" ou "pro-Moscou" par le camp adverse.

Ce ne sont que des supputations, il y en a d'autres. Aucune garantie quant à l'exactitude de mon pronostic, formulé avant tout en tenant compte du débat qui secoue le Comité Nobel (ce que j'ai appelé, en fin d'un précédent billet de blog, une tempête dans un verre d'Oslo). Les cinq "sages" nous ont habitués aux surprises. Et l'an dernier, en privilégiant l'option d'un prix sanction à l'encontre de Vladimir Poutine, je m'étais trompé. Alors...

Résultat à 11h00 heure d'Oslo (et de Paris).

P. S. [le 14 octobre 2015]: En portant son choix sur le quartet menant le "dialogue national" en Tunisie, le Comité Nobel norvégien n'a pas choisi la controverse ni n'a fait de vagues. Tenter d'épauler, grâce à un prix renommé, le processus de démocratisation dans un pays qui en a besoin et, si possible, dans la région avoisinante, qui de sensé pourrait dénoncer une telle initiative (sauf à considérer que ce choix ne correspond pas à la volonté d'Alfred Nobel telle qu'exprimée dans son testament)? 
Car ce prix, comme d'autres par le passé, part a priori d'un bon sentiment. Peut-être un peu trop, a-t-on entendu à Oslo après l'annonce du comité. Il aurait mieux valu distinguer les Tunisiens plus tôt en raison de l'urgence sur le terrain, avancent certains. Ou plus tard, étant donné la fragilité du processus, estiment d'autres. Ou encore primer des personnalités plus offensives, plus flamboyantes qu'un "quartet" comprenant, entre autres, un syndicat et une organisation patronale.
Prix "peu spectaculaire", a tranché une experte interrogée par la télé publique norvégienne NRK. Certes. Les prix à Barack Obama et à l'UE, eux, étaient autrement plus spectaculaires ! Mais aussi nettement plus contestables, le premier des deux avant tout. D'autres choix, à l'avenir, provoqueront des éclaboussures et génèreront de bonnes grosses polémiques, n'en doutons pas. En attendant, le prix 2015 aura permis de donner un coup de projecteur sur une bonne cause -- et aux membres du Comité Nobel norvégien de respirer un peu, le temps d'une pause bienvenue après, en ce qui les concerne, une année tumultueuse.

jeudi 8 octobre 2015

Le bibliothécaire Nobel et les dédicaces



UN BOUQUINISTE en bas d'une rue en pente de Stockholm, non loin d'un quai. Boutique ordonnée où l'on respire et se retourne sans risquer de faire tomber une pile de livres ni de bousculer un autre curieux. Avant de viser le rayon jazz, je me dirige vers celui, presque aussi réduit, dédié à la littérature en langue française (traductions comprises), dans la pièce du fond. Flaque de soleil au sol. A quelques exceptions près, la matière écrite proposée est substantielle, voire exigeante. Je palpe L'homme sans qualités, en deux tomes, soupèse un volume de la Pléiade consacré à James Joyce, feuillette le tome 2 d'Œuvre poétique de Saint-John Perse, tombe par hasard sur un début de chapitre qui me donne envie de le lire, malgré la réputation d'auteur difficile qui précède le Français.



Saint-John Perse qui recevait, dans cette même ville, le prix Nobel de littérature en 1960, récompensé sur l'insistance d'un des dix-huit membres de l'Académie suédoise (Dag Hammarskjöld, son traducteur suédois et accessoirement secrétaire général de l'ONU). Depuis le lancement du prix en 1901, les "immortels" de Stockholm s'étaient montrés généreux à l'égard des auteurs français: 1901, 1904, 1915, 1921, 1927, 1937, 1947, 1952, 1957, 1960... Puis il y eut l'affaire Sartre (qui refusa son prix, en 1964: voir cette vidéo marante) et - pour faire vite - le souhait de plus en plus marqué de l'Académie de récompenser des écrivains originaires de pays plus lointains jusqu'alors délaissés. Résultat, ces cinquante dernières années, quatre Français seulement ont obtenu le prix, dont Patrick Modiano, dernier lauréat en date avant celui qui sera annoncé aujourd'hui.

Bref, je poursuis l'exploration du rayon dans la boutique. Et là je tombe sur deux bouquins d'auteurs différents dédicacés par leurs soins à la même personne, Anders Ryberg. Des livres, des écrivains publiés et lus en dédicacent un nombre incalculable de fois. A la demande d'inconnus qui les sollicitent lors d'un salon du livre, d'une rencontre en librairie. A l'intention d'amis, de parents. A l'attention de critiques littéraires également, par devoir ou dans l'espoir de les voir publier un article (si possible positif) sur l'ouvrage ainsi estampillé...
Mais le dénommé Anders Ryberg n'est ni un critique, ni un quidam croisé dans un salon.
"En souvenir de la passionnante visite de la Bibliothèque Nobel", écrit de sa main Emmanuel Roblès. Daté (Stockholm, 25.IX. 1985) et signé.



En griffonnant à l'encre quelques mots dans son livre Giraudoux? Tiens!... (1988), Paul Guimard (ci-dessous) n'indique pas s'il a, lui aussi, arpenté la Bibliothèque Nobel, plus formellement appelée Bibliothèque Nobel de l'Académie suédoise, réceptacle de toute une littérature suédoise et mondiale censée aider les "immortels" dans l'une des tâches qui leur incombent, celle d'attribuer plusieurs dizaines de prix, dont le Nobel n'est que le plus connu (et le mieux doté, avec l'équivalent de 855 000 euros chaque année).



Rien ne permet d'affirmer que Roblès et Guimard, en prenant soin chacun de dédicacer un livre au distingué bibliothécaire, caressaient l'espoir d'être un jour primés par les académiciens. Dans le doute, je m'abstiendrai de leur prêter une telle intention. Après tout, il s'agissait peut-être de gestes de courtoisie "à l'ancienne", gratuits, en guise de remerciements après une visite du lieu (en tout cas pour Roblès, ami d'un autre lauréat, Albert Camus, à propos duquel il écrivit ce texte) ou en souvenir d'une rencontre agréable.

Je sais simplement, pour en avoir parlé avec quelques-uns d'entre eux lors de la préparation de mon Histoire du prix Nobel, que les académiciens suédois sont l'objet d'une cour variablement discrète, régulière et insistante de la part d'écrivains, et d'ambassades des pays dont ils sont originaires.



De ce point de vue-là, Anders Ryberg représentait, à l'époque, le double avantage d'être le chef de la Bibliothèque de l'Académie suédoise entre 1969 et 1992 (son salon de lecture, ci-dessus) et secrétaire du comité Nobel qui, au sein de cette institution, est chargé du gros travail de sélection des lauréats potentiels. Ce poste de secrétaire est toutefois moins influent et moins formel que celui de secrétaire du Comité Nobel norvégien décernant le prix de la paix.

Auteur d'un Pär Lagerkvist in Translation (sur un autre prix Nobel), employé de la Bibliothèque nordique à Paris dans les années 60, membre de l'honorable Bellmanssällskapet et responsable un temps de la revue suédoise Biblis, Anders Ryberg est décédé en 2012. Quelle voie les livres dédicacés par Roblès et Guimard ont-ils empruntée pour arriver jusque chez un bouquiniste d'une rue en pente de Stockholm, je ne saurais dire.


mardi 6 octobre 2015

Carte blanche aux cartographes





carte blanche
aux cartographes
nettoyer
la Manche
et la Baltique
au stylographe
reglacer
le bel Arctique
placer
"revanche"
en épigraphe



vendredi 25 septembre 2015

Thorbjørn Jagland et la nobelologie

LES KREMLINOLOGUES auraient fait leur miel de cet "oubli" dans un organigramme officiel. Sur le site tout aussi officiel des prix Nobel, la page présentant les cinq membres du comité norvégien attribuant le prix de la paix ne fait pas mention de l'un d'entre eux, et pas du moindre puisqu'il s'agit de son ex-président, Thorbjørn Jagland.



Mon attention a été attirée sur cette bizarrerie par un tweet posté hier (jeudi 24 septembre) par Alistair Doyle, journaliste au bureau d'Oslo de l'agence de presse Reuters.




Une personne distraite (un webmaster, une secrétaire? à Stockholm, à Oslo?) aurait-elle pu zapper de la sorte un des membres du quintette norvégien? C'est possible mais, tout de même, il y a de quoi s'interroger... D'autant que la page Internet en question n'a pas encore été modifiée à l'heure où je publie ce message (vendredi 25 septembre à 11h30 heure scandinave). Et que l'oubli frappe celui des membres -- ex-Premier ministre, ex-ministre des Affaires étrangères et ex-président du Parlement norvégien, tout de même -- qui a été le plus fustigé, dans son pays et ailleurs, pour certaines décisions du Comité Nobel prises durant sa présidence.


Celle-ci a commencé en fanfare avec l'attribution du prix à Barack Obama (2009), moins d'un an après son entrée à la Maison-Blanche. En 2012, le choix de l'UE a également été contesté en période de doutes grandissants quant à ses objectifs et à son avenir. Pour des raisons différentes, l'attribution du prix au dissident chinois emprisonné Liu Xiaobo (2010) a également suscité une grosse controverse, comme je le rappelle dans mon livre (Histoire du Prix Nobel). Pékin, très remonté contre un Comité qui avait osé ne pas tenir compte de ses avertissements avant l'annonce du prix, a fait payer les autorités et les entreprises norvégiennes pour cet affront. Cela s'est traduit notamment par des pertes de marché pour les businessmen du royaume scandinave.


Le 3 mars dernier, surprise, Thorbjørn Jagland était rétrogradé au sein du Comité, passant du rang de président à celui de simple membre. Un fait inhabituel qui avait fait couler pas mal d'encre à Oslo. D'ordinaire, un président du Comité peut rester à son poste aussi longtemps qu'il le souhaite. Or l'intéressé, également Secrétaire général du Conseil de l'Europe, avait fait savoir qu'il aurait aimé rempiler.


Il n'en fallait pas plus pour alimenter les spéculations quant aux raisons exactes de cette rétrogradation. Certains (comme évoqué dans cet article que j'avais alors écrit dans le journal La Croix) y ont vu un geste politique destiné à amadouer le régime chinois et favoriser la reprise des échanges commerciaux (les Chinois raffolent du saumon...).


Le Comité avait fait le dos rond.


Et voilà que, à deux semaines de l'annonce du Nobel de la paix 2015, Thorbjørn Jagland -- désormais en bisbille avec l'ancien secrétaire du Comité Nobel, Geir Lundestad, qui l'a vertement critiqué dans un livre de souvenirs tout frais -- disparaît par enchantement de la page Internet présentant les membres du Comité (mais pas d'une autre, ce qui semble exclure une disgrâce totale, ouf...). Suspense insoutenable. Je reviendrai sur le sujet lorsque ce mystère aura été élucidé.


Il est temps, après la kremlinologie, de lancer une nouvelle discipline, la nobelologie!


P. S. [ajouté le 26 septembre]:  En fait de disgrâce, si l'on peut employer ce terme, c'est plutôt Geir Lundestad qui risque de tomber dedans... Son dernier livre, Secrétaire de la paix, 25 ans avec les prix Nobel (encore non-traduit du norvégien), lui a valu un accueil plus que glacial des membres du Comité Nobel qu'il côtoyait à chacune de leurs réunions, en tant que secrétaire dudit comité. A côté de la tempête (dans un verre d'Oslo) que le livre est en train de provoquer, la disparition de Jagland d'une simple page Internet - encore d'actualité ce jour - n'est qu'une vaguelette. J'espère avoir le temps d'y revenir d'ici peu sur ce blog. 

P. S. 2 [ajouté le 9 octobre]: En ce jour d'attribution du prix Nobel de la paix 2015, je constate que le nom de Jagland est réapparu sur la page Internet en question. L'honneur est sauf!

mardi 22 septembre 2015

Oiseaux migrateurs





    oiseaux migrateurs
désorientés
montés de Méditerranée
un début d'automne
enfants en pleurs
exode monotone
regards hallucinés



dimanche 30 août 2015

Étoile en papier d'un "communisme national" letton

CURIEUX de l'histoire de leur pays, des compagnons lettons me mettent entre les mains quelques exemplaires d'un magazine letton remontant à l'occupation soviétique. Le papier est humide (et pour cause, nous descendons une rivière, il a plu la nuit précédente), les pages cornées collent les unes aux autres, les couleurs ne sont pas de première fraîcheur.

Trois des numéros de cette revue - Zvaigzne (L'Étoile) - remontent à 1961.

A la "une" de l'un d'eux, un visage d'une jeune femme en tenue traditionnelle. Tresses blondes, col blanc et nœud noué autour du cou, nœud rouge comme il se doit, rouge comme les lèvres qu'elle a entrouvertes: Zvaigzne est la revue éditée par le Comité central du Parti communiste letton.



La descente de rivière terminée, je fais une petite recherche sur Internet. Pour tomber sur un article consacré à Zvaigzne, écrit par un historien letton ayant analysé son contenu entre 1956 et 1959, en pleine période khrouchtchévienne. La revue y est décrite comme l'un des principaux véhicules d'un "communisme national" letton, soucieux de perpétuer des valeurs quasi patriotiques et parfois critique à l'encontre de certains travers du régime soviétique.

Inclus dans un volume consacré aux "régimes d'occupation dans les pays baltes, 1940-1991", l'article en question - signé Ilgvars Butulis - est disponible ici dans sa version longue, en letton (pages 697 à 707). Voici son résumé en anglais (les extraits noircis sont de mon fait):

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A Few Expressions of National Communism in the Magazine Zvaigzne (1956–1959)

Ilgvars Butulis

Summary

The paper gives an insight into expressions of national communism in the magazine Zvaigzne (Star) in the period from 1956 to 1959. At that time, the magazine was one of the most important mouthpieces of national communism in Latvia. The author analyses those publications in Zvaigzne that in some way express ideas of national communism. The paper outlines the themes of these materials and the range of expressed ideas.

The paper relies not only on articles, but also on pictures (photographs, reproductions of pieces of art, drawings) and comments to them. An important part of the source basis include transcripts of the meetings of the Bureau of the Central Committee of the Latvian Communist Party. The analysis of these sources allows outlining the major activities of Zvaigzne connected with national communism.

In communication with its readers, the magazine to a large extent avoided the didactic tone. It spoke a language untypical for a Soviet publication and depicted the daily life or ordinary citizens. Zvaigzne no longer strictly observed the hierarchy and treated even the highest authorities in a down-to-earth manner. The freer way of thinking of the magazine’s editors manifested itself also in a new approach to the depiction of the woman, without shunning elements of eroticism. The magazine was not even afraid to address painful social ailments; it showed the harsh life in collective farms, the disastrous situation in commerce, and contemplated the declined level of social culture. The image of the leader, the chairman that emerged from its pages was not at all flattering to the nomenclature.

Speaking about Latvia’s history, Zvaigzne specially focussed on proto-history and the Red Latvian Riflemen, underlining the specifics of the national history and cultivating love for the Fatherland. The magazine was the first press publication in Latvia at that time that dared openly to mention the deportations of 1949. In numerous articles and pictures on cultural and historical monuments the publicists of Zvaigzne called for rejection of the nihilistic attitude towards the heritage of the past, for organisation of its protection and for enlarging the borders of cultural heritage. The published pictures and articles cultivated traditions of national festivities: song festivals, wedding customs and especially the Midsummer celebrations.

The depiction of Latvia’s nature almost developed into idolatry under the slogan “Look at the beautiful Latvia and admire it!” Materials on art occupied an important position in the propaganda of national communist ideas. Publications on fine and applied arts to a large extent built the Latvian-in spirit environment of the magazine, called for rejection of the narrow understanding of realism underlining as the key values the national character and modernity of art. Articles and pictures on architecture also advocated modernity and national traditions. Materials dedicated to theatre called for brilliant theatricality and open combat of the shortcomings and negative features of the society.

Remaining typical representatives of their time and environment and without leaving the concepts and frameworks of socialism, authors of the magazine Zvaigzne advocated a more Latvian and democratic model of socialism than the official Soviet Russian-style stereotype of socialism.


[In OCCUPATION REGIMES IN THE BALTIC STATES 1940–1991. Symposium of the Commission of the Historians of Latvia, Volume 25; Research of the Commission of the Historians of Latvia, 2008
and Proceedings of the International Conference “Occupation Regimes in the Baltic States (1940–1990): Research results and problems”, 30–31 October 2008, Riga
]


*  *  *

Me reviennent alors à l'esprit des choses lues ou entendues il y a déjà pas mal d'années. Une fois passée la fureur stalinienne, des leaders communistes lettons tentèrent - après la mort en 1953 du camarade Iossif Vissarionovitch Djougachvili - de promouvoir des mesures visant à préserver des valeurs "nationales". Tentèrent aussi de réduire l'arrivée de migrants en provenance du reste de l'URSS, de freiner la russification en cours.

Dans ma bibliothèque, je pioche Latvia in Transition, publié en 1996 au Cambridge University Press. L'auteur, Juris Dreifelds, professeur canadien d'origine lettonne, évoque ce courant "national" au sein du PC letton, animée par Eduards Berklavs, alors vice-président du Conseil des ministres de la République soviétique de Lettonie. Pour plus de détails, l'extrait du livre de Dreifelds est à lire ici (en anglais).

Berklavs, tout comme le 1er secretaire du PC letton, Jānis Kalnbērziņš, et quelque 2 000 autres "communistes nationaux", furent écartés en 1959. Une purge qui n'empêcha pas la parution en 1961, à la "une" de Zvaigzne, du visage - certes radieux, contemplant un avenir forcément meilleur encore - d'une mystérieuse femme en costume traditionnel letton.

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D'autres "unes" du même magazine:


1961
 

 
1961



1973

samedi 7 février 2015

Un Telegraf à optique européenne

JOURNAL EN RUSSE de Riga, Telegraf est à nouveau disponible dans les kiosques. De quotidien il s'est mué en mensuel, après une interruption de près d'un an pour cause de difficultés financières.


La "une" du 1er numéro de Telegraf nouvelle mouture est sobre: Poutine et la Lettonie. Pas de chef du Kremlin arborant des moustaches à la Hitler, comme ce photomontage publié au 1er semestre de 2014 par un hebdomadaire en langue lettonne, Ir, que j'ai connu plus inspiré. Le dossier de "une" de Telegraf, lui, relate l'évolution des relations entre les dirigeants lettons et le président russe depuis son arrivée au pouvoir. Mes (mé)connaissances en russe étant ce qu'elles sont, je n'ai pas pu me faire une idée plus précise quant à son contenu.

Rencontré un de ces soirs, Andrejs, l'un des responsables du mensuel, me dit que le magazine campera sur une ligne "proeuropéenne", au diapason de celle qui était généralement la sienne durant sa première vie de journal quotidien, inaugurée en septembre 2001. C'est ainsi que Telegraf s'ouvre sur un entretien de quatre pages avec Inna Steinbuka, la chef de la représentation de la Commission européenne en Lettonie.



Selon Andrejs, ce choix "proeuropéen" assumé prive le journal d'une bonne partie de son lectorat potentiel, plus prompt à adopter une grille de lecture de l'actualité faisant écho à celle en vigueur à Moscou. A défaut de pouvoir vérifier un tel penchant en cette période de grande prudence parmi les Russes de Lettonie, j'ai acheté mon exemplaire de Telegraf, en espérant que le journal subsistera longtemps. Fort besoin de pluralisme dans les médias de Lettonie, y compris sur le versant russophone.

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Encore faut-il pouvoir se l'offrir. A 1,49 € l'exemplaire (de 64 pages), ce n'est pas la fin du monde, certes, et un abonnement annuel revient à 10 €. Mais, comme pour tout journal acheté en Lettonie, cela représente un petit budget dès lors qu'on ne gagne que le salaire minimum (360 € bruts par mois) ou un peu plus.



Ce n'est pas la hausse des prix des transports en commun dans Riga qui améliorera la chose. Le passager étourdi ou pressé doit, depuis le 1er février, débourser 2 € pour s'offrir un billet de bus/trolleybus/tram lorsqu'il n'a d'autre choix que de l'acheter à bord, auprès de la personne le conduisant. Soit plus cher qu'un billet vendu à l'unité dans le métro parisien (1,80 €). Heureusement pour eux, retraités, étudiants et autres membres de familles nombreuses sont à peu près épargnés (cf. la grille de tarifs). Mais gare à l'oubli chez soi de sa carte de transports prépayés (qui met le voyage - pour une personne adulte en activité - à 1,15 €, tout de même). D'autant que les contrôles sont relativement fréquents. Un dernier détail: pour tout animal de compagnie, le ticket revient à 1,50 €...