lundi 25 avril 2016

De retour de pêche en eaux baltes


ON CROISE de drôles de poissons en littérature. Prenez ce dénommé Brochet, qui donne son nom à une traduction française du dernier roman écrit par Eric Ambler, au titre original moins aquatique (The Care of Time, 1981). Charles Brochet est l'un des pseudos choisis par celui qui, au départ, a tout pour endosser le costard du Grand Méchant de l'histoire. Eric Ambler décrète que Charles Brochet s'appelle en réalité Karlis Zander, "né à Tallin [sic], en Estonie. D'une famille de langue allemande." Karlis sonne franchement letton mais passons sur ce détail (Simenon a bien choisi de baptiser l'un de ses Grands Méchants Pietr-le-Letton, déjà évoqué ici).

"Quand l'Union soviétique a envahi les pays Baltes, après l'attaque de la Pologne par les nazis, il [Karlis] était étudiant. (...) Il devait avoir dans les dix-huit ans. Dans ces pays-là, on devient vite adulte... et coriace. Les Russes ont coincé sa famille, mais lui il a pu s'échapper. Il faisait partie d'un groupe de réfugiés qui sont parvenus à Dantzig en bateau. Là, il s'est porté volontaire pour entrer dans la Wehrmacht et, après une période d'entraînement, on l'a envoyé dans une école d'infanterie, puis dans un service de transmission." Parcours presque classique pour la région, dirais-je. Ils sont des dizaines de milliers de Baltes à avoir ainsi vu dans l'armée allemande le seul moyen de lutter contre les Soviétiques après l'invasion de leurs pays et la déportation de parents, de proches ou de voisins.

Mais revenons à ce roman d'espionnage de bonne facture (tel l'incipit: "La lettre d'avertissement arriva le lundi, la bombe le mercredi. Ce fut une semaine chargée"), bien qu'un brin suranné. Après un passage sur le front russe au service de l'Abwehr, le service de renseignement de l'armée allemande, Karlis Zander parvint à traverser l'Europe dans le flot de personnes déplacées et à gagner l'Algérie. "Il ne connaissait que le métier de soldat." Là, il s'engagea donc dans une unité de paras de la Légion étrangère sous le nom de Carl Hecht, combattit en Indochine, fut blessé à Diên Biên Phu, évacué et fait citoyen français sous le nom de Charles Brochet.

Le sandre (zander en anglais) et le brochet (Hecht en allemand), autant de poissons carnivores pour nommer un personnage qui déjouera les pièges tendus, dans un décor alpin, par un émir fou à lier et ses sbires. Le tout sous le regard faussement naïf de Robert Halliday, le héros du roman. "Nègre" de profession, ce dernier est embauché pour remettre en forme un manuscrit écrit par Serge Netchaïev, personnage bien réel (1847-1882), lui, auteur d'un Catéchisme du révolutionnaire (qu'il aurait rédigé avec Bakounine) et présenté dans le roman comme un théoricien du "terrorisme moderne". L'étrange commande passée à Holliday ne s'avère être qu'un prétexte en vue de l'utiliser dans le cadre d'une machination où le manipulé ne sera pas nécessairement celui que l'on croit...


*  *  *




Des brochets, on croise d'autres, inoffensifs, dans Metal, le roman autobiographique du Letton Jānis Joņevs paru en mars en français (chez Gaïa). L'occasion? Une partie de pêche épique ("en l'avant la canaille, à la nous la poiscaille!"), qui occupe une douzaine de pages du livre et dont l'issue est aussi pitoyable que le son du bâtonnet de dynamite balancé dans l'eau: ploc. Le temps d'une nuit de picole en bordure de rivière infestée de moustiques, Jānis, quinze ans à peine, se mesure à ses nouveaux potes, les "voyous".
"Avec eux, je pouvais me permettre de faire le con à ma guise." Un comportement, pense-t-il, qu'il ne saurait adopter en présence des membres de sa bande habituelle, les "métalleux". Avec eux, "on était toujours dans un état d'activité spirituelle, de tension et d'attention permanentes". C'est du moins comme ça qu'il voit les choses, Jānis, l'intello de la petite bande traînant dans la bourgade de Jelgava en 1994, année du départ des derniers soldats russes encore stationnés en Lettonie. Quasiment pas de politique dans ce roman, mais les préoccupations familières d'un groupe d'ados qui se cherchent et se retrouvent dans une passion immodérée pour le métal et ses dérivés tonitruants.

Jānis n'est pas un grand pêcheur ni ne pèche beaucoup. S'il le fait, en de vénielles occasions, c'est pour ne pas passer pour le ringard de la bande. Et en imaginant parfois ce que ses parents trouveraient à en redire. Il est attachant, ce jeune Jānis, qui languit d'enfin s'"intoxiquer à l'alcool" (il y parviendra vite), louche sur les filles sans oser les entreprendre (Diana "devait avoir l'air particulièrement sexy, car je me sentis, comme on dit, décontenancé. Hyper décontenancé"), a du mal à parler quand la fumée des premières cigarettes lui monte dans les yeux. Piètre guitariste, il hésite à former son groupe de black metal (surtout pas de pop, qui "représentait le conformisme de la majorité universelle face à quoi nous devions garder sans mollir notre position de minorité ricanante").

On est tous plus ou moins passé par cet état d'irrésolution juvénile, ce qui rend ce roman d'autant plus sympathique. Lancé à la baille, il ferait pas mal de ronds dans l'eau avec ses 350 pages, mais il ne se veut pas prétentieux pour un lats. Dialogues à l'emporte-pièce, souvent hilarants, touchants parfois (celui avec le soudeur rencontré un soir, non loin de la rue des Tractoristes) et finement traduits par Nicolas Auzanneau. Grâce à Jānis Joņevs (photo), on s'approprie l'univers de gamins de la Lettonie post-soviétique, qui ne jurent que par des groupes de musique anglo-saxons ou leurs copies locales, tout en citant des bribes du Maître et Marguerite.


*  *  *


Entre l'histoire de Metal et celle d'Es emu šeit, moins de vingt ans ont passé. On continue à pêcher en Lettonie (le vol de filets a remplacé le bâton de dynamite comme méthode "alternative"). Le lats n'a pas encore été remplacé par l'euro dans ce film sorti à Riga cette année. Après l'entrée du pays dans l'UE et la crise-massue de 2008, les campagnes se dépeuplent. La mère de Raja, 17 ans, et de son frère cadet Robi est partie tenter l'aventure en Angleterre. Le père, lui, est mort. Les deux ados cohabitent avec une grand-mère acariâtre dans une ancienne ferme dont les arbres sont vendus par cette dernière, contre leur volonté, pour améliorer le quotidien.

La vie n'est pas gaie en Latgale, province parmi les plus pauvres de l'UE, limitrophe de la Russie et de la Biélorussie. Raja tente de garder la tête au-dessus de l'eau après le décès accidentel de la baderne, dont elle et Robi ne disent rien à personne. La pension continue donc à être versée mois après mois. Difficile de ne pas taper dedans pour s'enivrer avec les copains (Robi) ou s'acheter une robe (Raja) pour participer, à Rezekne, la "grande ville" du coin, à un concours de langue anglaise dont le 1er prix n'est autre qu'un aller et retour en avion pour Londres. L'occasion inespérée de retrouver la mère émigrée et de tenter de la faire revenir.

Je n'en dirai pas plus, si ce n'est que ce film réaliste - l'un des rares longs métrages lettons à avoir été récompensés hors du pays, en l'occurrence au dernier festival de Berlin sous le titre de Mellow Mud (Ours de cristal du Meilleur film dans la section Génération 14plus) - m'a séduit. Séduit comme on peut l'être par une histoire qui fleure le "no future". La vie telle qu'elle est vécue hors des routes goudronnées est filmée de manière crédible. Elle mérite d'être racontée, ainsi que le sort  d'une jeunesse oubliée, loin de la capitale. Enfin, le réalisateur, Renārs Vimba, ne sombre pas dans le misérabilisme ni dans les bons sentiments. A chaque fois que l'un de ces écueils semble affleurer, il donne un léger coup de barre et le film peut poursuivre son chemin, servi par le jeu sobre d'acteurs qui préfèrent souvent le silence à la parole (on n'est pas en Lettonie pour rien).


Coup de chapeau particulier à Elīna Vaska, qui interprète Raja non sans me rappeler, ne serait-ce qu'un peu, l'Isabelle Huppert des débuts, espiègle et buttée. Raja, une fille de la campagne à la sensualité naissante... et qui sait souquer ferme lorsqu'un pêcheur en pétard tente de la rattraper lorsqu'elle s'enfuie avec ses poissons.

dimanche 28 février 2016

Occulte



l'affaire Palme
occulte crime
foire aux sicaires
complots fumeux
chasseurs de primes
dodu le mystère



mardi 23 février 2016

Sans crier




trente ans
le 28 février,
déjà,
qu'Olof Palme
sans élan 
ni, croit-on, crier
tomba


mercredi 10 février 2016

Pour le plaisir

IL M'ARRIVE d'utiliser le cadre restrictif de Twitter pour m'amuser à composer quelques vers en moins de 140 caractères.

Pour pimenter la chose, la Suède doit obligatoirement apparaître, d'une manière ou d'une autre.

Le  résultat n'est pas toujours des plus convaincants, nous sommes d'accord. Peu importe, c'est l'exercice qui me stimule avant tout.

Pour les curieux et les amateurs de triturations de mots et de méninges, je les rassemble à cette adresse: @Suedepol 

Le dernier en date, en guise d'exemple:


à Umeå

chercher noise

à un balaise

matelot

de la mer d'Iroise,

filer à l'anglaise

en paquebot

avec sa Chinoise





vendredi 9 octobre 2015

Un Nobel de la paix 2015 consensuel, une hypothèse


IL N'EST généralement pas facile d'anticiper le choix du Comité Nobel norvégien. Ses décisions collent parfois à l'actualité la plus évidente, la plus chaude du moment, parfois non. Les lauréats peuvent être connus du monde entier avant même leur consécration par le Nobel. D'autres, sans ce coup de projecteur d'une puissance quasi inégalée, seraient sans doute restés dans l'ombre.
Pas facile donc, mais tentant de faire un pronostic... Cette année, quelques éléments me laissent penser que les "sages" d'Oslo ne vont pas faire de vagues. Le Comité Nobel a un peu trop fait parler de lui ces derniers temps. Logiquement, il aurait intérêt à choisir un ou des lauréats qui font l'unanimité.

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Je m'explique. En mars dernier, le comité a défrayé la chronique en rétrogradant son président au rang de simple membre. Thorbjørn Jagland aurait bien rempilé à la tête de cette petite entité de cinq personnes. Les autres en ont jugé autrement. Sorte de mini-putsch interne inédit dans l'histoire du comité (lire mon article dans La Croix), la tradition voulant que la personne qui le préside reste à cette place jusqu'à ce qu'elle décide de passer la main.


Je pourrais écrire longuement sur les raisons de cet affront mais le temps me manque en cette matinée d'attribution du prix 2015. En résumé, Jagland (ci-dessus) a payé le prix de quelques choix jugés aventureux pour diverses raisons : le prix à Barack Obama (2009) et celui au dissident chinois Liu Xiaobo (2010). Plus encore que le premier, c'est sans doute le second qui a joué en défaveur de Jagland. Les intérêts du royaume scandinave ont été directement affectés par cette décision qui a fortement déplu à Pékin. Par la suite, le saumon et les diplomates norvégiens n'étaient plus les bienvenus aux tables chinoises.

* * *

Deuxième raison pour laquelle le comité norvégien s'est attiré une publicité négative et très inhabituelle: la parution à Oslo des mémoires de celui qui a été pendant 25 ans le secrétaire dudit comité.
Dans Secrétaire de la paix, sorti en septembre, Geir Lundestad lève un coin de voile sur une partie des tractations ayant abouti au choix de tel ou tel lauréat depuis 1990. Il prend aussi ses distances avec certaines des décisions du comité qu'il assistait à longueur d'année (sans avoir pour autant le droit de voter au côté des cinq membres). Et en particulier le prix à Obama.


Dans son livre, Lundestad ne se gêne pas pour critiquer Jagland. Raconte que celui-ci a une haute opinion de lui-même, laisse entendre que son anglais est insuffisant, qu'il lui a piqué des idées pour écrire des discours de remise du prix, qu'il prenait des décisions à l'emporte-pièce, qu'il a "fuité" des noms de lauréats à la presse avant l'annonce de prix, etc.

Depuis, le comité s'est fendu d'un communiqué inhabituel pour reprocher à Lundestad d'avoir rompu la confidentialité des débats internes. L'ancien secrétaire a par la suite été sommé d'évacuer le bureau dont il disposait encore à l'Institut Nobel d'Oslo, qu'il avait également dirigé (cela va de pair avec le poste de secrétaire du comité). De son côté, Jagland, piqué dans son orgueil, a contre-attaqué. Pour lui, Lundestad était un donneur de leçons qui se prenait volontiers pour un des membres du comité et auquel il fallait rappeler qu'il n'était qu'un "fonctionnaire".

Ambiance à Oslo...

Inédit dans l'histoire du prix, ce lavage de linge sale sur la place publique fait craindre à certains pour la crédibilité d'une institution déjà mise en cause en raison du choix de lauréats controversés, du non-respect du testament d'Alfred Nobel et d'une certaine dérive commerciale (autant de points que je développe dans mon livre, Histoire du prix Nobel).

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Tout cela pourrait concourir, de mon point de vue, à l"attribution d'un prix 2015 consensuel.

Il serait dès lors logique d'exclure un prix "sanction" (contre la Russie, par exemple), porteur de clivages, ou susceptible d'exposer le comité à trop de critiques. Dans ce cas, exit Angela Merkel qui, si elle s'est distinguée par sa main tendue aux réfugiés arrivant en Allemagne, n'est pas jugée irréprochable dans d'autres domaines (ni dans celui des réfugiés d'ailleurs, son attitude n'étant a priori pas dénuée d'arrière-pensées politiques). Cela exclurait aussi l'attribution d'un prix en faveur de la liberté d'expression, qui risquerait d'aliéner tous ceux qui sont les cibles des libres penseurs à la Charlie Hebdo. Ou une partie du monde arabe (en cas de distinction d'un blogueur saoudien, Raef Badaoui, condamné à la prison).

Si la thématique des réfugiés était retenue, ce qui n'est pas à exclure, j'imagine qu'il irait plutôt à une personnalité/organisation de terrain, si proche de la souffrance humaine qu'elle ne souffrirait aucune critique un tant soit peu justifiée. Ou alors le Haut commissariat des Nations unies aux réfugiés (HCR), déjà récompensé - 1954, 1981 - mais peu contestable et susceptible de bénéficier d'un coup de zoom Nobel.


La « tradition » des années en 5, ayant récompensé les efforts de réduction ou de non-dissémination du nucléaire militaire, pourrait aussi se voir confirmée (5 en hommage aux hommages des victimes des bombardements de Hiroshima et Nagasaki, en 1945). L'inquiétude monte quant à un éventuel recours à des armes atomiques. Mais alors le comité Nobel pourrait vouloir choisir une instance/personnalité aussi neutre que possible, qui ne soit susceptible d'être estampillée "pro-Washington" ou "pro-Moscou" par le camp adverse.

Ce ne sont que des supputations, il y en a d'autres. Aucune garantie quant à l'exactitude de mon pronostic, formulé avant tout en tenant compte du débat qui secoue le Comité Nobel (ce que j'ai appelé, en fin d'un précédent billet de blog, une tempête dans un verre d'Oslo). Les cinq "sages" nous ont habitués aux surprises. Et l'an dernier, en privilégiant l'option d'un prix sanction à l'encontre de Vladimir Poutine, je m'étais trompé. Alors...

Résultat à 11h00 heure d'Oslo (et de Paris).

P. S. [le 14 octobre 2015]: En portant son choix sur le quartet menant le "dialogue national" en Tunisie, le Comité Nobel norvégien n'a pas choisi la controverse ni n'a fait de vagues. Tenter d'épauler, grâce à un prix renommé, le processus de démocratisation dans un pays qui en a besoin et, si possible, dans la région avoisinante, qui de sensé pourrait dénoncer une telle initiative (sauf à considérer que ce choix ne correspond pas à la volonté d'Alfred Nobel telle qu'exprimée dans son testament)? 
Car ce prix, comme d'autres par le passé, part a priori d'un bon sentiment. Peut-être un peu trop, a-t-on entendu à Oslo après l'annonce du comité. Il aurait mieux valu distinguer les Tunisiens plus tôt en raison de l'urgence sur le terrain, avancent certains. Ou plus tard, étant donné la fragilité du processus, estiment d'autres. Ou encore primer des personnalités plus offensives, plus flamboyantes qu'un "quartet" comprenant, entre autres, un syndicat et une organisation patronale.
Prix "peu spectaculaire", a tranché une experte interrogée par la télé publique norvégienne NRK. Certes. Les prix à Barack Obama et à l'UE, eux, étaient autrement plus spectaculaires ! Mais aussi nettement plus contestables, le premier des deux avant tout. D'autres choix, à l'avenir, provoqueront des éclaboussures et génèreront de bonnes grosses polémiques, n'en doutons pas. En attendant, le prix 2015 aura permis de donner un coup de projecteur sur une bonne cause -- et aux membres du Comité Nobel norvégien de respirer un peu, le temps d'une pause bienvenue après, en ce qui les concerne, une année tumultueuse.

jeudi 8 octobre 2015

Le bibliothécaire Nobel et les dédicaces



UN BOUQUINISTE en bas d'une rue en pente de Stockholm, non loin d'un quai. Boutique ordonnée où l'on respire et se retourne sans risquer de faire tomber une pile de livres ni de bousculer un autre curieux. Avant de viser le rayon jazz, je me dirige vers celui, presque aussi réduit, dédié à la littérature en langue française (traductions comprises), dans la pièce du fond. Flaque de soleil au sol. A quelques exceptions près, la matière écrite proposée est substantielle, voire exigeante. Je palpe L'homme sans qualités, en deux tomes, soupèse un volume de la Pléiade consacré à James Joyce, feuillette le tome 2 d'Œuvre poétique de Saint-John Perse, tombe par hasard sur un début de chapitre qui me donne envie de le lire, malgré la réputation d'auteur difficile qui précède le Français.



Saint-John Perse qui recevait, dans cette même ville, le prix Nobel de littérature en 1960, récompensé sur l'insistance d'un des dix-huit membres de l'Académie suédoise (Dag Hammarskjöld, son traducteur suédois et accessoirement secrétaire général de l'ONU). Depuis le lancement du prix en 1901, les "immortels" de Stockholm s'étaient montrés généreux à l'égard des auteurs français: 1901, 1904, 1915, 1921, 1927, 1937, 1947, 1952, 1957, 1960... Puis il y eut l'affaire Sartre (qui refusa son prix, en 1964: voir cette vidéo marante) et - pour faire vite - le souhait de plus en plus marqué de l'Académie de récompenser des écrivains originaires de pays plus lointains jusqu'alors délaissés. Résultat, ces cinquante dernières années, quatre Français seulement ont obtenu le prix, dont Patrick Modiano, dernier lauréat en date avant celui qui sera annoncé aujourd'hui.

Bref, je poursuis l'exploration du rayon dans la boutique. Et là je tombe sur deux bouquins d'auteurs différents dédicacés par leurs soins à la même personne, Anders Ryberg. Des livres, des écrivains publiés et lus en dédicacent un nombre incalculable de fois. A la demande d'inconnus qui les sollicitent lors d'un salon du livre, d'une rencontre en librairie. A l'intention d'amis, de parents. A l'attention de critiques littéraires également, par devoir ou dans l'espoir de les voir publier un article (si possible positif) sur l'ouvrage ainsi estampillé...
Mais le dénommé Anders Ryberg n'est ni un critique, ni un quidam croisé dans un salon.
"En souvenir de la passionnante visite de la Bibliothèque Nobel", écrit de sa main Emmanuel Roblès. Daté (Stockholm, 25.IX. 1985) et signé.



En griffonnant à l'encre quelques mots dans son livre Giraudoux? Tiens!... (1988), Paul Guimard (ci-dessous) n'indique pas s'il a, lui aussi, arpenté la Bibliothèque Nobel, plus formellement appelée Bibliothèque Nobel de l'Académie suédoise, réceptacle de toute une littérature suédoise et mondiale censée aider les "immortels" dans l'une des tâches qui leur incombent, celle d'attribuer plusieurs dizaines de prix, dont le Nobel n'est que le plus connu (et le mieux doté, avec l'équivalent de 855 000 euros chaque année).



Rien ne permet d'affirmer que Roblès et Guimard, en prenant soin chacun de dédicacer un livre au distingué bibliothécaire, caressaient l'espoir d'être un jour primés par les académiciens. Dans le doute, je m'abstiendrai de leur prêter une telle intention. Après tout, il s'agissait peut-être de gestes de courtoisie "à l'ancienne", gratuits, en guise de remerciements après une visite du lieu (en tout cas pour Roblès, ami d'un autre lauréat, Albert Camus, à propos duquel il écrivit ce texte) ou en souvenir d'une rencontre agréable.

Je sais simplement, pour en avoir parlé avec quelques-uns d'entre eux lors de la préparation de mon Histoire du prix Nobel, que les académiciens suédois sont l'objet d'une cour variablement discrète, régulière et insistante de la part d'écrivains, et d'ambassades des pays dont ils sont originaires.



De ce point de vue-là, Anders Ryberg représentait, à l'époque, le double avantage d'être le chef de la Bibliothèque de l'Académie suédoise entre 1969 et 1992 (son salon de lecture, ci-dessus) et secrétaire du comité Nobel qui, au sein de cette institution, est chargé du gros travail de sélection des lauréats potentiels. Ce poste de secrétaire est toutefois moins influent et moins formel que celui de secrétaire du Comité Nobel norvégien décernant le prix de la paix.

Auteur d'un Pär Lagerkvist in Translation (sur un autre prix Nobel), employé de la Bibliothèque nordique à Paris dans les années 60, membre de l'honorable Bellmanssällskapet et responsable un temps de la revue suédoise Biblis, Anders Ryberg est décédé en 2012. Quelle voie les livres dédicacés par Roblès et Guimard ont-ils empruntée pour arriver jusque chez un bouquiniste d'une rue en pente de Stockholm, je ne saurais dire.


mardi 6 octobre 2015

Carte blanche aux cartographes





carte blanche
aux cartographes
nettoyer
la Manche
et la Baltique
au stylographe
reglacer
le bel Arctique
placer
"revanche"
en épigraphe