lundi 27 octobre 2014

Dans une ancienne base aérienne de Lettonie



Des kilomètres de grillages agrémentés de barbelés, quelques rares vigiles, dont un logé dans la tour de contrôle qui vous envoie vers un autre, à l'autre bout de l'aérodrome. Discussion avec le moustachu en question à travers les barreaux d'un portail coulissant. Une bonne raison de frapper là. Le mécanisme s'enclenche. Le quinquagénaire qui l'a activé de l'intérieur n'est finalement pas mécontent d'avoir de la visite.

Les journées doivent être longues dans cette ancienne base aérienne soviétique de Tukums, dont l'existence remonte aux années 1930. Rebaptisée aéroport de Jurmala et dotée d'un terminal moderne légèrement démesuré, l'installation n'est guère fréquentée.


L'"aéroport" reçoit quelques jets privés par semaine, parfois moins, dit le placide vigile.
Rase campagne avec pour seuls voisins visibles quelques fermes isolées et une caserne désaffectée.
On imagine l'activité hivernale.


Ce jour-là, aucun vol ne semble attendu. Le parking et les hangars de service sont déserts. Sur le tarmac, le vent souffle plus qu'ailleurs. A l'horizon, des forêts noirâtres tapies sous le ciel de Zemgale.
Garés près de la piste d'atterrissage longue de 2500 mètres, trois coucous, dont un Yak-40 en piètre état apparent.









Un peu plus loin, deux autres appareils dont je n'ai pas retenu les noms (tout renseignement bienvenu via l'espace réservé aux commentaires).

UN PETIT...






... ET UN GRAND...


 




A l'une des extrémités de la piste d'atterrissage, derrière de lourdes portes jaune vif, d'autres appareils dorment à l'ombre. D'anciens avions militaires ayant volé pour le compte du Pacte de Varsovie ou ses alliés. Autant de pièces en attente, nous dit-on, de l'ouverture probable d'un musée.







lundi 11 août 2014

L'ancien siège du KGB à Riga (son & photos)


En Lettonie, l’ancien siège du KGB est ouvert au public pour la première fois depuis la fin de l’occupation soviétique de ce pays balte. L’occasion pour les visiteurs de découvrir ou de se remémorer, en principe jusqu'au 19 octobre, un lieu et un épisode sinistres d’une histoire encore récente.

Le lieu a ouvert ses portes le 1er mai, dans le cadre du programme de Riga 2014, la ville lettonne étant l'une des deux capitales européennes de la culture cette année. Je m'y étais rendu peu après l'ouverture, en compagnie de Gints Grube, responsable de la partie du programme consacrée à (ou ayant lieu dans) la rue Brivibas sur laquelle se trouve l'ancien siège du KGB. Une dépêche récente de l'AFP, signée de son correspondant dans le pays, Mike Collier, a attiré l'attention de la rédaction de RFI, qui m'a demandé de parler de cet événement pour son émission Bonjour l'Europe. Voici la petite discussion que j'ai eue ce 11 août avec le présentateur (son "lancement" n'est pas de moi). Le son est par endroits un peu déficient, toutes mes excuses, c'est la faute au réseau téléphonique sans fil... Vous trouverez, au-dessous de la vidéo-son, une bonne partie du contenu et quelques-unes des photos que j'avais prises pour illustrer le sujet. Lequel demande à être vu et ressenti sur place.

video




 Comment se présente le bâtiment et que voit-on?
C’est un immeuble de six étages, un immeuble Art nouveau assez stylé. Le KGB s’était installé là en 1940, au croisement de ce qui était alors la rue Lénine et d’une autre rue du centre de Riga. D’où le surnom donné à ce bâtiment: Stūra māja, "la Maison du coin". Cela évitait aux habitants d’avoir à prononcer le mot KGB, qui était tellement redouté. Et on comprend bien pourquoi lorsqu’on visite l’immeuble. Des dizaines de petites cellules peuplent le sous-sol. C’est là que les gens arrêtés par la police politique soviétique attendaient leur interrogatoire ou leur déportation vers la Sibérie. Il suffisait parfois d’une simple dénonciation pour se retrouver là, comme le rappellent les panneaux explicatifs installés dans l’entrée. Toujours au rez-de-chaussée, on voit la pièce qui a servi pendant un certain temps de chambre d’exécution.









Est-ce qu’il y a beaucoup de visiteurs? Comment réagissent-ils?
Oui, il y a du monde, dont pas mal de touristes étrangers. Riga est l’une des capitales européennes de la culture cette année. Les réactions varient. Des personnes âgées originaires de Lettonie tombent en larmes en visitant le lieu, certaines y ont été détenues. D’autres semblent si bien connaître les lieux qu’on se demande si elles n’ont pas travaillé là pour le KGB. On croise aussi des familles. Pas mal de jeunes découvrent là l’un des pires travers de l’occupation soviétique,  ça leur ouvre les yeux. En revanche, des visiteurs venus de Russie voisine ont du mal à croire à ce qu’ils voient. Certains affirment même que tout ça n’est que propagande antirusse, en cette période de tension entre l’Ouest et Moscou.



L’exposition se termine en octobre. Et ensuite, qu’est-ce que va devenir l’immeuble ?
C’est un point d’interrogation. L’Etat letton n’a pas encore décidé ce qu’il allait en faire. Après le retour à l’indépendance, en 1991, l’immeuble avait hébergé le QG de la police lettonne jusqu’en 2008. Depuis, il était inoccupé, là, sur l’un des grands axes de Riga. Il est possible qu’il redevienne une coquille vide, en attendant des investisseurs qui pourraient en faire des bureaux. A moins qu’un musée n’y soit ouvert en permanence. L’idée est dans l’air. Certains, dont pas mal d’intellectuels et d’artistes, souhaitent qu’on puisse y perpétuer la mémoire d’une époque dont l’histoire n’a pas encore été complètement écrite. Avec ses zones d’ombre, ses ambiguïtés aussi, puisque un nombre indéterminé de Lettons ont collaboré avec le KGB.





Je n'ai pas eu le temps d'en parler dans mon billet radio: à voir, dans les étages supérieurs de l'immeuble, là où travaillait encore la police lettonne il y a une demi-douzaine d'années, plusieurs expositions autour du totalitarisme et ses effets, la déportation en Sibérie avec, notamment, les quelques objets emportés par des Lettons. 


mardi 3 juin 2014

La ligne des glaces, glissades imaginaires ou pas


ÉTÉ. Ainsi intitulée, la troisième partie de La ligne des glaces, rayonnante, s'avale aux termes d'une traversée plus sombre de celles qui la précèdent, Gel et Dégel. C'est à dessein, on l'imagine, que l'auteur de ce roman paru en avril y fait glisser ou patauger près de 250 pages durant le lecteur, lequel assiste à la pénible adaptation du personnage principal (Samuel Vidouble, le narrateur) dans une contrée septentrionale, affectation supplémentaire après Istanbul et d'autres lieux. A 25 ans seulement.


Samuel, géographe, est volontaire international. Peu après son arrivée, l'ambassade de France lui confie une mission ayant trait à une délimitation de frontières. Mission éminemment importante, lui fait-on comprendre, bien que si tel avait été le cas, elle ne lui aurait sans doute jamais échu. Détail sans importance. Ce n'est là que prétexte à une dérive dans ce pays, "espèce d'archipel chimérique inventé par un idiot et situé dans un angle mort de l'Europe". Samuel, découragé par les obstacles inhérents à sa tâche, sombre dans un spleen hivernal rythmé de cuites avec un linguiste suisse à "la tête sortie tout droit d'un tableau du Greco" et de rencontres vite frustrantes avec une certaine Néva. On croise aussi des spectres plus ou moins inquiétants au fond de passages sous-terrains ou sur des trottoirs-patinoires. 
Cette ville, on en découvre les contours impressionnistes avec le narrateur, au fil du journal de bord qu'il tient, "seule solution [pour] conjurer ce pénible sentiment de vivre nulle part et hors du temps". Les chapitres sont courts, parfois d'une ou deux pages à peine, le temps d'une énième glissade incontrôlée. La ville est inconnue de Samuel mais, sans révéler un grand secret, elle ne l'est pas de l'auteur, Emmanuel Ruben. Si mon compte est bon, il devait avoir environ 25 ans lorsqu'il séjourna à Riga. Nous nous y sommes croisés à quelques reprises.


Tandis que la ville a tous les atours de Riga, le pays incarné dans le roman, une certaine Grande-Baronnie, n'est que partiellement la Lettonie. Il compte des îles et des îlots baignés par la Baltique qui l'apparenteraient plus à l'Estonie, de hautes dunes qui nous renverraient au littoral lituanien. Par endroits, la focale se fait plus nette, précise, mordante, lorsque Emmanuel Ruben, via son narrateur (son double?), esquisse l'un des épisodes les plus noirs du passé de cette soi-disant contrée imaginaire, avec des allusions directes à l'histoire lettonne. Un passé qui, apprend-on, n'est pas sans... Inutile d'en dire plus. Ce qui préoccupe le narrateur jusqu'à tourner à l'obsession est sans doute l'une des clés (la principale?) du roman.

Surgit alors É. Cette ultime partie, qui glisse du road-movie littéraire au récit onirique, a été écrite plus tard par un Samuel "bien décidé à en finir". L'indécrottable linguiste suisse est encore de la partie, qui l'emmène dans un pays transfiguré par cette saison aussi courte qu'intense et par les rites païens du solstice de juin ("Liiigouooo, Liiigouoooo", chantent à tue-tête les trois naïades qui les accompagnent). Samuel s'isole sur les hautes lagunes, se perd, fait un rêve étrange, un de plus, arpente des galets avec une jeune fille rousse et maigrelette, "yeux de sphinx", qui lui raconte une légende. La ligne des glaces fond, l'espace d'un moment.


Emmanuel Ruben, La ligne des glaces, Payot Rivages, Paris, 2014, 317 pages (premier volet d'une trilogie annoncée par l'auteur)

vendredi 2 mai 2014

Ma musique du vendredi (53): Isabel Sörling


Jusqu'à récemment et peut-être encore aujourd'hui, elle vivait à Paris. De loin, sans ne l'avoir jamais rencontrée, Isabel Sörling semble se chercher, à moins qu'elle n'aime multiplier les expériences musicales diverses (par goût? nécessité? pour brouiller les pistes?).
J'ai choisi le morceau suivant pour commencer. Pourquoi "Marfloa"? Pour l'enregistrement en plein air, dans l'apesanteur d'un été nordique, la nature sans obstacle qui donne cette sonorité si particulière, soyeuse, dénudée, aux instruments, pour le dialogue contrebasse-trompette du début et la complainte miaulée par Isabel Sörling (sans effrayer les oiseaux!), et pour le contraste avec l'épilogue qu'on peut imaginer enregistré au frais dans l'église du coin: 




Composition du trompettiste norvégien Kim Aksnes, filmée à Austrått, en Norvège.


* * *

Pour en savoir plus sur cette chanteuse "repérée en 2010 dans un club de jazz parisien" par Ibrahim Maalouf:



Je suis peu emballé par le tournant légèrement pop nappée de violoncelles qu'Isabel Sörling semble avoir pris récemment (si je me trompe, tant mieux). Alors je terminerai avec la vidéo suivante, qui me semble bien compléter ce bref portrait musical:


samedi 12 avril 2014

Echappée politique lettonne

CE N'EST PAS tous les jours que l'on peut écrire un article sur la vie politique lettonne sans trop se soucier du manque de place. J'imagine la tête de mes interlocuteurs dans les journaux auxquels je contribue si je leur proposais un papier de douze mille signes sur les rapports de force entre partis et personnalités politiques de Lettonie, sur les manœuvres des uns et des autres, etc. Il est vrai que, dans le genre sujet "grand public", il y a mieux. Heureusement qu'il existe des espaces où l'on peut, de temps à autre, s'épancher – certes pour pas un sou – sur un tel sujet en entrant dans les détails, en laissant la place aux nuances et aux éléments d'enquête glanés au fil des mois. C'était le cas tout récemment dans la revue Regard sur l'Est. Avant de reproduire le début de cet article (et d'inviter les curieux à poursuivre la lecture sur le site de la revue), j'admets volontiers qu'il aurait pu être encore plus complet, encore plus nuancé, encore mieux renseigné. Douze mille signes, finalement, c'est très court...


Incertitudes dans la Lettonie de l’après-Dombrovskis

Le 01/04/2014

Plus de quatre mois après la démission du Premier ministre Valdis Dombrovskis, le nouveau gouvernement reste perçu comme une solution temporaire, en attendant les élections législatives d’octobre. Sur fond de crise russo-ukrainienne, nombreux sont ceux dans le pays qui craignent une montée des tensions ethniques.

Pourquoi et dans quelles conditions Valdis Drombovskis a-t-il démissionné, le 27 novembre 2013? La question reste sans réponse claire et définitive. Même l’entourage de l’ancien Premier ministre en est réduit, comme tant d’autres, à émettre des hypothèses. Si celui qui dirigeait le pays depuis le 12 mars 2009 –un record national de longévité– n’est pas revenu publiquement sur cet épisode, il est possible d’avancer quelques explications plausibles.

Officiellement, l’intéressé a assumé la responsabilité politique de la tragédie qui, six jours plus tôt, venait d’endeuiller le pays[1]: dans l’émotion suscitée par le décès de 54 personnes lors de l’effondrement du toit d’un supermarché de Riga, ce geste fut le plus souvent applaudi. Était-ce pour autant au Premier ministre de démissionner dans un tel contexte, V. Dombrovskis ayant réussi à incarner une certaine stabilité politique dans un pays qui en manquait jusqu’alors? N’aurait-il pas été plus logique et justifié que des personnes directement impliquées dans la conception, l’application et le contrôle de normes portant sur la solidité des bâtiments assument leurs responsabilités?

Au lieu de cela, c’est le principal architecte de la politique économique du pays qui rendait son tablier à un peu plus d’un mois d’une échéance importante justifiant, dans le discours officiel, les mesures d’austérité décidées par son gouvernement: le passage à l’euro, au 1er janvier 2014.   PAR ICI LA SUITE

dimanche 16 mars 2014

De retour d'une marche d'anciens de la Légion lettonne


UN 16 MARS letton encore plus risqué que les précédents, en raison de la tenue le même jour du référendum en Crimée et de la crainte d'éventuelles provocations, pro-russes ou ultranationalistes. L'avertissement avait été lancé par les autorités lettonnes. Pour l'ancien directeur du Bureau de la protection constitutionnelle (sécurité intérieure), il s'agissait même du "plus dangereux" des 16 mars, journée habituellement porteuse de tensions: des Lettons rendent alors hommage à ceux qui, pendant la 2e Guerre mondiale, se sont battus contre les Soviétiques au sein de l'armée allemande. Une "tradition" récente - elle n'a commencé sur le territoire letton qu'après la fin de l'occupation soviétique en 1991 (et pour cause).
Pour éviter tout dérapage le 16 mars, le gouvernement letton a pris l'habitude depuis une dizaine d'années de déployer un important dispositif de sécurité. Et ce, tout du long du parcours du cortège emprunté par les vétérans de la Légion lettonne, leurs proches, leurs sympathisants et ceux qui voient en eux des "combattants de la liberté" ayant pris les armes pour chasser l'occupant soviétique, arrivé en Lettonie depuis l'été 1940.
En ce dimanche 16 mars 2014, policiers anti émeutes, policiers tout courts et membres d'une entreprise de sécurité privée à la tenue quasi-militaire sont mobilisés pour encadrer la marche d'une vingtaine de vétérans, à vue d'oeil, et des leurs. Au total, environ 500 personnes (sans compter les gros bras et les journalistes, priés - pour la 1ère fois - d'endosser des vestes de couleur orange ou jaune identifiées "Presse") se sont rassemblées devant la cathédrale luthérienne de Riga où était donnée une messe en l'honneur des "héros" du jour.


Parmi elles, il y a cette Lettonne de 26 ans au manteau anthracite, Irina Mackus, venue de Sigulda pour offrir un bouquet de fleurs. "L'arrière-grand-père et le grand-père de mon mari se sont battus contre l'armée Rouge. Même s'ils étaient dans l'armée allemande, ce sont des patriotes et je veux remercier ceux qui ont fait comme eux", me dit-elle, tout en reprochant aux médias de "politiser" l'événement. Elle reconnaît avoir "toujours" donné son suffrage au parti ultranationaliste qui siège au gouvernement. Parti qui, à l'exception d'un de ses membres (ministre de la Protection de l'environnement et du Développement régional, démis de ses fonctions depuis), s'est plié à la consigne de la Premier ministre de ne pas assister à l'hommage aux anciens légionnaires.


Précédé d'un porteur de drapeau letton et d'un pasteur, le cortège a arpenté les rues partiellement enneigées de la vieille ville. Avec une nouveauté, me semble-t-il, des pancartes rejetant à la fois le nazisme et le communisme, Hitler et Staline (écoutez 33 minutes de son enregistré tout du long de la marche).
Maintenu à distance, un groupe d'une trentaine de militants "antifascites" arrivés la veille d'Allemagne se fait entendre, sans effet. "C'est inacceptable de rendre hommage à d'anciens SS, en Allemagne on ne fait pas ça", m'avait dit un peu plus tôt Udo Stegemann, venu de Potsdam. Plus loin, ce sont quelques sifflements et slogans ("Fascistes", "Honte") émis par d'autres manifestants qui accueillent les vétérans sur l'esplanade du Monument à la liberté. Cela ne perturbe en rien le dépôt de gerbes.


En contrebas, une petite trentaine de membres de la minorité russe tentent de se faire entendre derrière un double cordon de policiers en vestes jaune fluo.


Je m'approche, parle à un barbu qui arbore sur sa veste un ruban aux couleurs orange et noire. Celles de l'Ordre de Saint-Georges, décoration russe de l'époque tsariste réinstauré après 1991. "Le symbole de l'unité russe", m'affirme en russe Sergejs Matasovs via une interprète. Une unité russe qui, à l'entendre, pourrait aussi englober la Lettonie, jadis sous contrôle tsariste puis, pendant un demi-siècle, soviétique.
Hormis quelques échanges oraux ("Lettons fascistes!" contre "Rentrez chez vous!"), la marche des vieux légionnaires s'est achevée dans un cimetière sans incident particulier. Sans doute à cause d'une météo capricieuse et grâce au déploiement massif de forces de police.


Sans doute aussi parce qu'une bonne partie des deux millions d'habitants de Lettonie, côté letton comme côté "russe", n'ont guère envie de se compliquer la vie avec des histoires anciennes et complexes. En rentrant chez moi à pied dans une ville par ailleurs très paisible, je me prends à espérer que cela durera ainsi, malgré l'Ukraine et tout le reste. Tant que des excités des deux bords n'arriveront pas à être pris au sérieux...

mardi 7 janvier 2014

Lettonie : l'ascension Straujuma


SI UNE FEMME a déjà présidé la République de Lettonie (Vaira Vike-Freiberga, 1999-2007), aucune n'a encore occupé la fonction de Premier ministre, qui concentre le gros du pouvoir exécutif dans ce pays. Laimdota Straujuma semble désormais bien partie pour entrer dans l’histoire nationale par ce biais-là: hier, lundi 6 janvier, le président de la République l'a chargée de former le nouveau gouvernement, après la démission du précédent le 27 novembre. Il ne lui reste plus qu'à obtenir une majorité de voix au Parlement (la Saeima) pour entrer en fonction, ce qui paraît très vraisemblable étant donné les intentions affichées par des partis "amis" et certains éléments exposés plus bas. 
Mathématicienne de formation, cette femme de 62 ans était ministre de l'agriculture depuis 2011, officiellement sans étiquette (voir son CV en anglais). Du moins jusqu'à ce qu’elle adhère au parti L’Unité (Vienotiba), dimanche dernier, juste avant que ses instances dirigeantes ne la proposent au poste de chef du gouvernement occupé précédemment par Valdis Dombrovskis, lui-même membre de L’Unité.

Détail qui n'est pas sans intérêt: Mme Straujuma (photo Wikipedia) a appartenu un temps au Parti populaire de deux ex-Premiers ministres lettons, Andris Skele et Aigars Kalvitis. Parti qui dirigeait le gouvernement lorsque le pays a connu une grosse surchauffe économique, laquelle, cumulée aux effets de la crise financière mondiale, a abouti à la plus lourde chute du PIB de toute l'UE en 2009 (-17,7%).
Les liens entre Laimdota Straujuma et Andris Skele, l'un des oligarques réputés du pays, remontent à longtemps. Il est directeur au ministère de l'Agriculture en 1993 lorsque Mme Straujuma débute sa carrière de fonctionnaire au sein du LLKC, un centre de conseils pour les agriculteurs (détenu à 99% par l'Etat et contrôlé par le ministère de l’Agriculture). Difficile de croire que le plus haut fonctionnaire du ministère n'ait pas approuvé la nomination de cette nouvelle venue au poste de directrice adjointe du LLKC.
Depuis, Andris Skele – et pas seulement lorsqu'il était Premier ministre, de décembre 1995 à août 1997 puis de mai 1999 à mai 2000 – a toujours gardé un oeil sur le secteur agricole, lui qui a bâti une partie de sa fortune sur l'agroalimentaire. Mme Straujuma, elle, quitte le LLKC en janvier 1999 pour devenir secrétaire d'Etat-adjointe au ministère de l'Agriculture (novembre 1999-octobre 2000) puis secrétaire d’Etat au même ministère (jusqu’en décembre 2006).
Qui voit-on défiler, entre autres, au poste de ministre de l’Agriculture durant cette assez longue période? Deux poids lourds du Parti populaire, dont Aigars Kalvitis, qui deviendra Premier ministre entre décembre 2004 et décembre 2007. Puis, pendant plus de six ans, Martins Roze, un responsable de l’Union des verts et des paysans (ZZS), qui n’est autre que le principal parti soutenant un autre oligarque réputé du pays, Aivars Lembergs, dont je reparlerai plus bas.
Dans le gouvernement Kalvitis, Mme Straujuma passe du ministère de l’Agriculture à celui du Développement régional, alors aux mains du Parti populaire. Elle occupe alors le poste de secrétaire d’Etat (janvier 2007-décembre 2010). Puis, lorsque ce ministère est fusionné à celui de la Protection de l’environnement, elle devient secrétaire d’Etat-adjointe (janvier-octobre 2011) dans le gouvernement Dombrovskis. Son ministre est Raimonds Vejonis, un autre cadre de la ZZS. 


Deux remarques avant de passer aux questions:

1/ Les deux ministères au sein desquels Mme Straujuma a œuvré au minimum au rang de secrétaire d’Etat-adjointe durant près de douze années sont deux ministères-clés dans la répartition des fonds européens qui ont afflué dans le pays avant et après son entrée dans l’UE, en mai 2004.

2/ En tant que supérieurs hiérarchiques directs de Mme Straujuma, ces ministres successifs auraient pu l’écarter si elle leur avait déplu, fait de l’ombre ou s’ils avaient eu quelqu’un de plus "utile" à mettre à sa place. On peut même avancer sans grand risque que la probable future Premier ministre a entretenu de bons liens avec les partis politiques de deux oligarques. Continue-t-elle à le faire ? On peut de nouveau l’avancer, du moins en ce qui concerne la ZZS. Le président de la République, qui lui a confié la tâche de former le nouveau gouvernement, a été député de cette formation, actuellement la cinquième plus importante du pays.

La probable consécration d’une femme qui n’a jamais été candidate devant le suffrage universel pose plusieurs questions:

1/ Pourquoi le parti de L'Unité a désigné Mme Straujuma, le 5 janvier, pour être sa candidate au poste de premier ministre, poste qu'il occupait jusqu'à la démission de Valdis Dombrovskis? Mme Straujuma n'a adhéré à L’Unité que le jour de sa nomination. N'y avait-il vraiment personne de plus légitime, de plus ancré au sein du parti, arrivé troisième aux dernières législatives, pour porter ses couleurs? Ou bien pense-t-on à L'Unité que ce poste est un cadeau empoisonné étant donné la faible marge de manœuvre du titulaire d'ici les législatives d'octobre 2014? Le fait que deux personnalités d’un plus grand poids politique aient d’abord été pressenties laisse entendre que le parti ne prenait pas cette nomination à la légère. 

2/ Pourquoi le président de la République, Andris Berzins (photo ci-dessous, source: president.lv), a-t-il approuvé le choix de Mme Straujuma? Ces dernières semaines, il avait rejeté les deux noms sur lesquels L'Unité s'était mise d'accord, exploitant à fond – en tous cas plus que certains de ses prédécesseurs l'article 56 de la Constitution lettonne ("Le gouvernement est formé par la personne qui a été invitée à le faire par le président"). Il avait notamment recalé la candidature d'Artis Pabriks, ministre de la défense dans le gouvernement démissionnaire. Motif avancé par le président: le manque de connaissances de l’intéressé en matière économique. Soit dit en passant, Artis Pabriks est, lui aussi, un ancien du Parti populaire. Parti démantelé en tant que structure depuis 2011 et dont le mentor, Andris Skele, avait échoué à rebondir au sein d'une alliance électorale (Pour une bonne Lettonie) créée en vue des législatives d'octobre 2010 avec Ainars Slesers, un des autres oligarques réputés.


3/ Quel rôle joue actuellement dans les coulisses le troisième oligarque letton, Aivars Lembergs, l'influent et toujours populaire maire du port de Ventspils? Le parti qu'il soutient (et qui le soutient), l'Union des verts et des fermiers (ZZS), semble en passe de réintégrer la coalition gouvernementale, dont il n'est plus membre depuis les législatives de septembre 2011. C'est dans les intérêts d’Aivars Lembergs, tant pour défendre au mieux ses intérêts politiques, économiques et judiciaires que pour avoir son mot à dire dans la répartition des fonds européens. Le président de la République n'aurait rien contre le retour de la ZZS dans la coalition, lui qui a brigué un mandat municipal à Riga sous cette étiquette (2005) avant d’être élu au parlement pour le même parti (2010). Quelle commission parlementaire préside-t-il alors? Celle traitant, entre autres, des affaires agricoles et du développement régional. L'année suivante, ce millionnaire ayant fait fortune dans le secteur bancaire est élu par la Saeima à la présidence de la République. Lui-même a montré qu’il avait su tirer profit, à des fins personnelles, des fonds européens. 

Ces questions en appellent d’autres. Peut-on déjà dire qu'avec la très probable accession au pouvoir de Mme Straujuma, les oligarques, en perte de vitesse depuis quelques années, (et ici), sont en train de prendre leur revanche? Certains l'affirment. Et qu’est-ce qui a vraiment poussé/incité Valdis Dombrovskis à démissionner contre toute attente, le 27 novembre 2013 ? Il a alors expliqué avoir voulu assumer "la responsabilité politique" du drame de Zolitude, cette banlieue de Riga où le toit d’un supermarché s’effondra sur les clients à une heure de pointe, faisant 54 morts. Je tâcherai de revenir ici sur ces points avec des éléments d’explication.