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vendredi 31 janvier 2020

Le tunnel géant des compères et l'argent chinois




CES DEUX compères finlandais, Peter et Kustaa, ont une grande "vision" en mode startup, celle de rallier les littoraux finlandais et estonien par un tunnel ferroviaire deux fois plus long que celui creusé sous la Manche. Avec, reliées au tunnel, deux îles artificielles, dont la plus grande, à une quinzaine de km au large de Helsinki, hébergerait 50 000 habitants dans des gratte-ciels, vache à lait du projet. 

Cette île aurait quatre "langues officielles", dont le mandarin. Oui, parce que ces sympathiques compères finlandais, rencontrés il y a peu à Helsinki, aiment la Chine. Ils y ont de si bons contacts qu'ils ont trouvé des investisseurs prêts à mettre 15 milliards d'euros sur la table (dont 10 milliards sous la forme d'un emprunt). Un fond chinois -- domicilié à Londres, ça fait plus sérieux -- qui est totalement désintéressé, bien sûr. 

Peter Vesterbacka (en rouge) et Kustaa Valtonen y croient dur comme fer: ils sauront garder la main sur leur projet dans la FinEstBay (admirez le modeste jeu de mots). Qu'on se le dise: l'argent chinois n'est qu'un "facilitateur". Et puisqu'il est là, enfin presque, autant en profiter pour dynamiser plus encore "le triangle du succès" Helsinki-Tallinn-Stockholm, "plus forte de concentration de talents au monde". En attendant d'y ajouter les startuppers de Saint-Pétersbourg, une fois cette ville connectée à Helsinki par un train rapide que promeuvent aussi les deux compères. 

Un lobbying moins voyant, mené de concert avec des maires et des hommes d'affaires du cru, est également en cours en faveur de la construction d'une ligne ferroviaire entre la ville de Rovaniemi (patrie du père Noël, comme chacun sait), dans le nord de la Finlande, et l'extrême nord norvégien. Car, assure-t-on, c'est par cette région arctique qu'arriveront de plus en plus de cargos en provenance d'Asie, une fois rendu plus navigable le passage du Nord-Est, au nord de la Russie, grâce... au réchauffement climatique. 

Fraîchement débarquées, ces marchandises chinoises n'auraient alors plus qu'à glisser vers les grands marchés européens en empruntant l'axe ferroviaire nord-sud imaginé: Laponie, Rovaniemi, Helsinki, le futur tunnel sous-marin vers Tallinn, puis la Pologne grâce au Rail Baltica, la ligne de train rapide en cours de construction dans les pays baltes, financée à 85% par des fonds de l'UE. Et hop! D'une simplicité enfantine. Gageons que le coronavirus aura été éradiqué d'ici là.

Telle est donc la vision de Peter et Kuusta, qui ne comprennent pas (ou feignent de ne pas comprendre) pourquoi les autorités finlandaises et estoniennes sont nettement moins emballées qu'eux par un projet pourtant aussi stimulant. Bizarre tout de même qu'on puisse ainsi se montrer sceptiques. Et dire que ce manque d'enthousiasme local risque de gâcher la fête de Noël 2024! C'est la date imaginée par nos volubiles compères pour l'ouverture du grandiose tunnel. Car, assurent-ils, les mégatunneliers chinois sont si puissants qu'ils auront largement le temps de boucler le chantier d'ici là. Même si l'on parle d'un ouvrage qui serait alors le plus long tunnel au monde. Pour en en savoir plus sur ce projet et les visées chinoises dans la région, lire l'article que publie L'Express cette semaine.



Après avoir discuté deux fois une heure avec le néanmoins sympathique Peter Vesterbacka, je me dirige à pied vers le ferry qui relie Helsinki à Tallinn. C'est sûr que l'entrepreneur finlandais (ex-Angry Birds) promet une traversée nettement plus rapide qu'avec les navettes actuelles: moins d'une demi-heure, contre deux heures avec le navire de la compagnie Tallink. Mais le tarif annoncé (50 euros l'aller) est le double de celui que j'ai payé en ce samedi (jour chargé pour cette liaison attirant Finlandais en goguette et Estoniens rentrant du boulot). Et puis, rien à faire, je préfère monter à bord d'un bateau, avec la lenteur des manœuvres, le décor portuaire qui s'éloigne doucement, les moments passés comme en suspension entre deux rives, plutôt que de m'enfermer à bord d'un train sous-marin... 

Le terminal ultramoderne se profile au bout de la rue. Des bourrasques de pluie fine venues du large commencent à transformer mon manteau et mon bonnet en éponge. A 13h30, le Star larguera les amarres. Me revient une rencontre, près de vingt ans plus tôt, avec l'un des grands écrivains estoniens, Jaan Kross, pour un article à paraître dans Le Monde. Dans son appartement de Tallinn, il m'avait parlé, comme d'un rêve inatteignable, du jour où un pont ou un tunnel relierait son pays à la Finlande, vue pendant l'occupation soviétique comme une fenêtre sur le monde libre. Mort en 2007, que penserait-il aujourd'hui du projet des compères Peter et Kuusta avec leur argent chinois?

lundi 25 avril 2016

De retour de pêche en eaux baltes


ON CROISE de drôles de poissons en littérature. Prenez ce dénommé Brochet, qui donne son nom à une traduction française du dernier roman écrit par Eric Ambler, au titre original moins aquatique (The Care of Time, 1981). Charles Brochet est l'un des pseudos choisis par celui qui, au départ, a tout pour endosser le costard du Grand Méchant de l'histoire. Eric Ambler décrète que Charles Brochet s'appelle en réalité Karlis Zander, "né à Tallin [sic], en Estonie. D'une famille de langue allemande." Karlis sonne franchement letton mais passons sur ce détail (Simenon a bien choisi de baptiser l'un de ses Grands Méchants Pietr-le-Letton, déjà évoqué ici).

"Quand l'Union soviétique a envahi les pays Baltes, après l'attaque de la Pologne par les nazis, il [Karlis] était étudiant. (...) Il devait avoir dans les dix-huit ans. Dans ces pays-là, on devient vite adulte... et coriace. Les Russes ont coincé sa famille, mais lui il a pu s'échapper. Il faisait partie d'un groupe de réfugiés qui sont parvenus à Dantzig en bateau. Là, il s'est porté volontaire pour entrer dans la Wehrmacht et, après une période d'entraînement, on l'a envoyé dans une école d'infanterie, puis dans un service de transmission." Parcours presque classique pour la région, dirais-je. Ils sont des dizaines de milliers de Baltes à avoir ainsi vu dans l'armée allemande le seul moyen de lutter contre les Soviétiques après l'invasion de leurs pays et la déportation de parents, de proches ou de voisins.

Mais revenons à ce roman d'espionnage de bonne facture (tel l'incipit: "La lettre d'avertissement arriva le lundi, la bombe le mercredi. Ce fut une semaine chargée"), bien qu'un brin suranné. Après un passage sur le front russe au service de l'Abwehr, le service de renseignement de l'armée allemande, Karlis Zander parvint à traverser l'Europe dans le flot de personnes déplacées et à gagner l'Algérie. "Il ne connaissait que le métier de soldat." Là, il s'engagea donc dans une unité de paras de la Légion étrangère sous le nom de Carl Hecht, combattit en Indochine, fut blessé à Diên Biên Phu, évacué et fait citoyen français sous le nom de Charles Brochet.

Le sandre (zander en anglais) et le brochet (Hecht en allemand), autant de poissons carnivores pour nommer un personnage qui déjouera les pièges tendus, dans un décor alpin, par un émir fou à lier et ses sbires. Le tout sous le regard faussement naïf de Robert Halliday, le héros du roman. "Nègre" de profession, ce dernier est embauché pour remettre en forme un manuscrit écrit par Serge Netchaïev, personnage bien réel (1847-1882), lui, auteur d'un Catéchisme du révolutionnaire (qu'il aurait rédigé avec Bakounine) et présenté dans le roman comme un théoricien du "terrorisme moderne". L'étrange commande passée à Holliday ne s'avère être qu'un prétexte en vue de l'utiliser dans le cadre d'une machination où le manipulé ne sera pas nécessairement celui que l'on croit...


*  *  *




Des brochets, on croise d'autres, inoffensifs, dans Metal, le roman autobiographique du Letton Jānis Joņevs paru en mars en français (chez Gaïa). L'occasion? Une partie de pêche épique ("en l'avant la canaille, à la nous la poiscaille!"), qui occupe une douzaine de pages du livre et dont l'issue est aussi pitoyable que le son du bâtonnet de dynamite balancé dans l'eau: ploc. Le temps d'une nuit de picole en bordure de rivière infestée de moustiques, Jānis, quinze ans à peine, se mesure à ses nouveaux potes, les "voyous".
"Avec eux, je pouvais me permettre de faire le con à ma guise." Un comportement, pense-t-il, qu'il ne saurait adopter en présence des membres de sa bande habituelle, les "métalleux". Avec eux, "on était toujours dans un état d'activité spirituelle, de tension et d'attention permanentes". C'est du moins comme ça qu'il voit les choses, Jānis, l'intello de la petite bande traînant dans la bourgade de Jelgava en 1994, année du départ des derniers soldats russes encore stationnés en Lettonie. Quasiment pas de politique dans ce roman, mais les préoccupations familières d'un groupe d'ados qui se cherchent et se retrouvent dans une passion immodérée pour le métal et ses dérivés tonitruants.

Jānis n'est pas un grand pêcheur ni ne pèche beaucoup. S'il le fait, en de vénielles occasions, c'est pour ne pas passer pour le ringard de la bande. Et en imaginant parfois ce que ses parents trouveraient à en redire. Il est attachant, ce jeune Jānis, qui languit d'enfin s'"intoxiquer à l'alcool" (il y parviendra vite), louche sur les filles sans oser les entreprendre (Diana "devait avoir l'air particulièrement sexy, car je me sentis, comme on dit, décontenancé. Hyper décontenancé"), a du mal à parler quand la fumée des premières cigarettes lui monte dans les yeux. Piètre guitariste, il hésite à former son groupe de black metal (surtout pas de pop, qui "représentait le conformisme de la majorité universelle face à quoi nous devions garder sans mollir notre position de minorité ricanante").

On est tous plus ou moins passé par cet état d'irrésolution juvénile, ce qui rend ce roman d'autant plus sympathique. Lancé à la baille, il ferait pas mal de ronds dans l'eau avec ses 350 pages, mais il ne se veut pas prétentieux pour un lats. Dialogues à l'emporte-pièce, souvent hilarants, touchants parfois (celui avec le soudeur rencontré un soir, non loin de la rue des Tractoristes) et finement traduits par Nicolas Auzanneau. Grâce à Jānis Joņevs (photo), on s'approprie l'univers de gamins de la Lettonie post-soviétique, qui ne jurent que par des groupes de musique anglo-saxons ou leurs copies locales, tout en citant des bribes du Maître et Marguerite.


*  *  *


Entre l'histoire de Metal et celle d'Es esmu šeit (Je suis ici), moins de vingt ans ont passé. On continue à pêcher en Lettonie (le vol de filets a remplacé le bâton de dynamite comme méthode "alternative"). Le lats n'a pas encore été remplacé par l'euro dans ce film sorti à Riga cette année. Après l'entrée du pays dans l'UE et la crise-massue de 2008, les campagnes se dépeuplent. La mère de Raja, 17 ans, et de son frère cadet Robi est partie tenter l'aventure en Angleterre. Le père, lui, est mort. Les deux ados cohabitent avec une grand-mère acariâtre dans une ancienne ferme dont les arbres sont vendus par cette dernière, contre leur volonté, pour améliorer le quotidien.

La vie n'est pas gaie en Latgale, province parmi les plus pauvres de l'UE, limitrophe de la Russie et de la Biélorussie. Raja tente de garder la tête au-dessus de l'eau après le décès accidentel de la baderne, dont elle et Robi ne disent rien à personne. La pension continue donc à être versée mois après mois. Difficile de ne pas taper dedans pour s'enivrer avec les copains (Robi) ou s'acheter une robe (Raja) pour participer, à Rezekne, la "grande ville" du coin, à un concours de langue anglaise dont le 1er prix n'est autre qu'un aller et retour en avion pour Londres. L'occasion inespérée de retrouver la mère émigrée et de tenter de la faire revenir.

Je n'en dirai pas plus, si ce n'est que ce film réaliste - l'un des rares longs métrages lettons à avoir été récompensés hors du pays, en l'occurrence au dernier festival de Berlin sous le titre de Mellow Mud (Ours de cristal du Meilleur film dans la section Génération 14plus) - m'a séduit. Séduit comme on peut l'être par une histoire qui fleure le "no future". La vie telle qu'elle est vécue hors des routes goudronnées est filmée de manière crédible. Elle mérite d'être racontée, ainsi que le sort  d'une jeunesse oubliée, loin de la capitale. Enfin, le réalisateur, Renārs Vimba, ne sombre pas dans le misérabilisme ni dans les bons sentiments. A chaque fois que l'un de ces écueils semble affleurer, il donne un léger coup de barre et le film peut poursuivre son chemin, servi par le jeu sobre d'acteurs qui préfèrent souvent le silence à la parole (on n'est pas en Lettonie pour rien).


Coup de chapeau particulier à Elīna Vaska, qui interprète Raja non sans me rappeler, ne serait-ce qu'un peu, l'Isabelle Huppert des débuts, espiègle et buttée. Raja, une fille de la campagne à la sensualité naissante... et qui sait souquer ferme quand un pêcheur en pétard tente de la rattraper alors qu'elle s'enfuit avec ses poissons.

jeudi 31 janvier 2013

A Tallinn, laissez moi payer le bus s'il vous plait

Reportage à Tallinn sur la gratuité des transports publics dans cette ville. Introduite le 1er janvier, la mesure n'est censée ne bénéficier qu'aux quelque 425 000 habitants de la capitale estonienne. En montant à bord du bus ce matin, j'ai donc voulu acheter un ticket de bus à l'unité, l'une des possibilités "offertes" aux non-résidents de Tallinn, ceux qui sont invités à continuer à payer.
1,60 euro pour un adulte, ce n'est pas donné, surtout lorsqu'on rapporte ce montant au salaire mensuel moyen en Estonie (855 euros brut). Mais bon, je peux bien m'offrir ça, il le faut même pour le reportage.
Je monte donc à bord du bus par la porte de devant et demande au conducteur dans un estonien approximatif:
- Üks pilet, palun.
Le sourcil relevé, le chauffeur de bus grisonnant ne me comprend visiblement pas.
- Üks pilet, palun! [M'enfin quoi, un billet s'il vous plait!]
- Ah... 1,60 euro. [en estonien]
Coup de chance, je connais déjà le prix du billet à l'unité.
Pas de chance, je n'ai pas la monnaie suffisante.
Je tends un billet de cinq euros. Le chauffeur me fait les gros yeux et, lâchant le volant, sa main droite virevolte dans l'air, du genre vous m'embêtez avec votre billet, passez et qu'on n'en parle plus.
Loyal à l'égard d'une mairie qui prend une telle mesure (à dix mois d'élections municipales, mais cela n'a bien sûr rien à voir), j'insiste un peu en tendant à nouveau mon billet de cinq. Même geste de la main de l'homme bourru, le regard déjà ailleurs, loin sur la chaussée.

Impossible de payer.
Oui, je peux en attester, les transports en commun sont vraiment gratuits!
Une habitante de Tallinn, qui elle n'a aucune obligation légale de payer mais doit tout de même valider sur une borne sa carte magnétique verte à chaque nouveau trajet, ne peut s'empêcher de sourire à ma déconvenue.

Un peu plus tard, je renouvelle mon expérience à bord d'un tramway, bien décidé à payer. La conductrice, plus compréhensive que son collègue, prend mon argent et, dans l'espace prévu à cet effet, glisse en échange le petit billet en papier blanc estampillé Tallinna Transpordiamet. Mission accomplie.



NB: l'article écrit après ce reportage est finalement paru dans La Croix du 8 mars 2013, consultable ici.

jeudi 9 juin 2011

Ruban jaune pour otages (estoniens) au Liban

J'ai gardé un souvenir très vague de mon bref passage dans la plaine de la Bekaa. C'était fin 1992 ou début 1993, je ne sais plus bien. La guerre civile avait cessé de miner le Liban mais il était recommandé aux Occidentaux de ne pas traîner dans cette région, en dépit de sa beauté. Si j'y suis tout de même allé, à la fin d'un séjour au Liban pour le compte de l'AFP, c'est que la réputation du lieu était alors plus sulfureuse que la réalité sur place. Les gens qui m'avaient accompagné, fins connaisseurs du pays, voulaient éviter tout risque gratuit. Nous avions marché, entre chien et loup, à travers les ruines de la ville antique de Baalbek, l'ancienne Heliopolis romaine (photo). Je me souviens qu'il était vaguement question de relancer le festival international qui se tenait là jusqu'à la guerre civile (ce qui fut fait plus tard).

Après avoir troqué les suettes orientales pour les claquements de dents septentrionaux, je n'ai quasiment plus entendu parler de la Bekaa, jusqu'à une rencontre avec Jean-Paul Kauffmann. Nous avons fait connais- sance en Lettonie, alors qu'il travaillait à l'écriture de Cour- lande, son livre con- sacré à cette région. Lors d'un long entretien commandé par la revue lettone Rigas Laiks, après la sortie du bouquin, nous avons évoqué, entre autres, le Liban et sa captivité, de mai 1985 à mai 1988 (l'entretien est disponible ici en français).

Ces deux dernières années, niché dans mon coin d'Europe, en haut à droite sur la plupart des cartes du continent, je ne pensais pas que j'aurais de nouveau à parler du Liban dans le cadre du boulot ou sur ce blog. Or voilà que sept Estoniens ont été pris en otage dans la plaine de la Bekaa, le 23 mars, et sont retenus en captivité depuis. Selon la version officielle estonienne, il s'agit de touristes qui étaient partis découvrir le Proche-Orient en vélo. Cela peut paraître incongru, surtout en cette période de troubles dans la région, mais on compte des aventuriers un peu partout et, jusqu'à ce jour, rien (à ma connaissance) ne laisse accroire que ces messieurs étaient là pour faire autre chose que du cyclotourisme.

Toujours est-il qu'après avoir traversé la frontière syro-libanaise en vélo, ils étaient enlevés par des hommes qui, selon certains témoignages, les auraient emmenés avec eux en direction de la Syrie. Un groupe méconnu a revendiqué l'opération. Depuis, les sept Estoniens ont refait surface sur Internet. Dans deux vidéos publiées sur youtube et jugées authentiques, ils lancent des appels à l'aide, en particulier, dans la 1ère des deux, en s'adressant au président Sarkozy:



Il faut croire que les autorités françaises oeuvrent en coulisse pour tenter d'obtenir la libération de ces otages. Non seulement l'ambassade de France à Beyrouth héberge des diplomates estoniens, dans un pays où la République balte n'a pas de représentation diplomatique. Mais, selon le Premier ministre estonien, la France leur fournit "toutes sortes d'assistance" et use de son influence dans la région pour obtenir une issue favorable. C'est ce que m'a dit Andrus Ansip, sans plus de détails, lors d'un entretien à paraître cet été dans la revue Politique Internationale.
A sa boutonnière, le chef du gouvernement arborait un ruban jaune (photo ERR), comme un nombre croissant d'Estoniens: un signe de solidarité avec les familles des otages initié par le président de ce pays, Toomas Hendrik Ilves, sur sa page Facebook.
Ici, une Estonienne émigrée aux Etats-Unis vous montre, ciseaux en main, comment confectionner un tel ruban. Elle explique que, pour un pays d'environ 1,2 million d'habitants, sept hommes détenus en otage, c'est beaucoup.

vendredi 25 février 2011

"Secrets" de diplomates, 20 ans après

Pas évident, le métier de diplomate de nos jours... Vos télégram- mes et autres rapports censés rester confidentiels risquent d'atterrir sur le site de WikiLeaks ou ailleurs. Internet et les réseaux sociaux font que l'information - vérifiée ou non - circule à une telle vitesse que vos analyses risquent d'apparaître périmées du jour au lendemain. Y compris dans les régimes dictatoriaux en principe très peu ouverts sur le monde extérieur, où naguère le diplomate avait l'avantage d'être sur place, même quand les médias occidentaux n'y étaient pas autorisés. Et puis il y a la politisation de certains de vos chefs, ambassadeurs nommés moins pour représenter un Etat que son président et (tenter de) corriger les éventuelles erreurs de pilotage de ce dernier.

Il est intéressant, à cette aune-là, de prendre connaissance des rapports pondus par des diplomates suédois à propos des républiques baltes d'URSS, au moment où celles-ci s'émancipaient de Moscou pour recouvrer leur liberté. Le gouvernement suédois a décidé de les publier avec 30 ans d'avance par rapport à la loi, et ce, à l'occasion du 20ème anniversaire du retour des Baltes à l'indépendance. Cette reconquête ne fut pas une mince affaire et, si elle se déroula sans grande effusion de sang, elle eut, elle aussi, son lot de tensions et de drames. Cette vidéo en témoigne, réalisée par le Letton Juris Podnieks et son équipe lors d'une (vaine) tentative de reprise en main par des OMON, forces de police soviétiques, le 21 janvier 1991 à Riga:




Vingt ans.
J'ai l'impression que c'était il y a nettement plus longtemps. Les pays baltes ont beaucoup changé depuis, en profondeur ou en surface. Les conditions de travail aussi: contempler les copies numériques des notes diplomatiques suédoises tapées sur des machines à écrire antédiluviennes, ça nous renvoie à l'ère d'avant Internet, d'avant les téléphones mobiles (je suis heureux d'avoir connu cette époque à mes débuts dans le journalisme, même si la fin était proche).

J'avoue n'avoir, pour l'instant, lu qu'une infime partie quelque 90 documents - en langue suédoise - désormais disponibles au public. Après en avoir parcouru quelques-uns, je ne suis pas sûr de l'intérêt réel qu'ils représentent pour moi, alors que le temps me manque pour faire ne serait-ce que la moitié de ce que je veux. De plus, la méthode de lecture proposée n'est guère aisée. On a beau être à l'ère Internet, celui-ci reste parfois peu commode ou mal adapté. La numérisation de vieux rapports dactylographiés a tendance à rendre plus flous les caractères, je vous assure: faites le test vous-même (à moins que ma vue ait baissé!).

* * *

Plutôt que de m'abimer les yeux, je vais me replonger dans un livre écrit par l'un des diplomates suédois alors en poste en URSS. Dag Sebastian Ahlander était consul général à Leningrad durant ces années décisives. Dès 1992, il a raconté dans un ouvrage ses missions sur le terrain, le climat de suspicion, ses voyages et ses rencontres à Tallinn, Riga et Vilnius pour décrypter l'issue du bras de fer a priori déséqui- libré que les indé- pendantistes avaient engagé avec Moscou. Pour écrire son bouquin Spelet om Baltikum (Le jeu autour des pays baltes, Norstedts), Ahlander a puisé dans la masse d'informations qu'il avait transmises à ses supérieurs sous la forme de télégrammes. Les mêmes, du moins en partie, que ceux rendus publics (de façon peu lisible...) par le gouvernement suédois. Un autre diplomate, consul à Riga de 1989 à 1991, a également largement reproduit dans un livre la matière première qu'il avait accumulée sur place (Lars Fredén, Förvandlingar, éd. Atlantis, qui fut suivi d'un autre sur la période 1991-1994; cf. cet article en suédois).

De tout ça, Stockholm s'est bien gardée de parler en présentant son initiative. Dans un communiqué, le ministère des affaires étrangères évoque "une grande quantité de rapports diplomatiques jusqu'à alors restés secret, remontant à la période dramatique de la chute de l'Union soviétique". Après tout, c'est de bonne guerre, même si on attendrait plutôt ce genre de pratique et de rhétorique de la part de journaux ou de maisons d'édition...

En visite à Riga il y a une semaine, Fredrik Reinfeldt, le premier ministre suédois (à gauche sur la photo, conserva- teur en réalité), a usé de la même méthode pour vanter la publication des archives "secrètes" suédoises. Valdis Dombrovskis, son homologue letton, n'était visiblement pas au courant de l'existence des livres des deux diplomates. Il a salué l'initiative suédoise comme constituant "une étape majeure dans l'approfondissement de nos connaissances et du processus qui était en cours à l'époque". Et il est fort possible, effectivement, que lesdites notes diplomatiques aient une valeur historique pour les chercheurs qui se penchent sur le sujet. Les plus intéressantes sont-elles désormais accessibles? Pas sûr... Car Stockholm en a gardé un nombre indéterminé dans ses armoires. Là aussi, c'est de bonne guerre. Un peu de transparence ça va, toute la transparence, bonjour les dégâts.

* * *

Plus tard, lors de la même visite officielle, Fredrik Reinfeldt tint un discours (en ang- lais) plus qu'élo- gieux sur la recette du "succès économique" suédois devant des étudiants de la Stockholm School of Economics de Riga (longtemps cofinancée par les autorités suédoises). Une fois les applaudissements épuisés, je croisais Carl Bildt, le chef de la diplomatie du royaume, devant des plateaux de petits fours. Pourquoi avoir "déclassifié" - oh l'anglicisme - les archives suédoises? Réponse: "L'époque était dramatique: la fin de l'URSS... La Suède, en tant que pays voisin, suivait de très près ce qui se passait chez les Baltes. Les rapports envoyés par nos diplomates étaient très significatifs et d'une grande qualité. Les rendre publics aujourd'hui, c'est notre contribution à l'écriture d'une histoire équitable de ces années-là."

Il y a 20 ans, Carl Bildt n'était pas encore l'habitué des coulisses diplomatiques et des réunions entre "hauts" dirigeants de ce continent, voire de ce monde. Il était le grand échalas qui, à la tête du parti conservateur, menait l'opposition "bourgeoise" avec l'espoir de déloger les sociaux-démocrates du pouvoir. A l'automne 1991, il y parvenait, à l'âge de 42 ans. Dans ses fonctions de premier ministre, il eut notamment à gérer la politique suédoise vis-à-vis de la nouvelle Russie de Boris Eltsine et des Baltes qui, on ne s'en souvient pas toujours, durent tolérer la présence d'éléments de l'armée russe (ex-armée Rouge) jusqu'en 1994.

Carl Bildt dut aussi s'employer à faire oublier quelques décisions ou propos malheureux d'autres responsables politiques suédois à l'encontre des Baltes. Stockholm fut l'une des rares capitales occidentales à reconnaître leur annexion par l'URSS durant la 2e guerre mondiale. Bien plus tard, lors d'une visite en URSS à l'automne 1989, celui qui était alors le ministre (social-démocrate) des affaires, feu Sten Andersson, eut le malheur d'affirmer que l'Estonie n'était "pas occupée" et que les militants baltes proindépendantistes ne constituaient qu'une "minorité" (il s'en expliqua dans ses mémoires, dont voici des extraits en suédois).

Dans la joyeuse ambiance de cocktail qui régnait à la Stockholm School of Economics de Riga, je rappelais à Carl Bildt ces épisodes peu glorieux pour l'Etat qu'il représente: "Ca ne devait pas être très facile pour toi [on se tutoie en suédois], à l'époque, de passer derrière et de recoller les morceaux..."
Bildt baissa un peu la tête - il est plus grand que moi - et me dit, en plantant son regard bleu dans le mien: "c'était une période... exigeante".

mercredi 19 janvier 2011

Kalda, Un roman (bien) estonien

Dire que j'ai franchi le cap de l'année 2011 la mauvaise conscience au ventre serait une exagération aussi démesurée que l'absence de soleil en cet hiver letton. Mais je m'étais promis de parler ici d'un roman qui, s'il a fait parler de lui en France, y aurait sans doute retenti d'un écho plus durable s'il n'avait été étouffé par une autre nouveauté littéraire lui ressemblant par certains aspects (mais pas du tout par d'autres).
Il est vrai que deux romans se passant en Estonie, c'était un peu beaucoup pour un automne hexagonal peuplé de critiques littéraires qui, souvent par manque de place, ont tendance à élaguer face à la profusion de bouquins proposés. Qui plus est, les livres baltes en question sont l'oeuvre de deux jeunes femmes qui n'avaient auparavant jamais publié dans de grandes maisons parisiennes. Si l'on ajoute le fait que ni l'une ni l'autre n'a écrit son livre en estonien (mais en finnois et en français) ni ne vit dans le pays balte (l'une habite à Helsinki, l'autre en France depuis ses 10 ans)... on pourra comprendre que, par nécessité davantage que pour des critères "objectifs", l'une ait pris le pas sur l'autre dans la quête d'une reconnaissance médiatique.
Comme souvent, c'est la personne qui a tapé le plus fort sur la table (du critique, du libraire), qui a décroché le pompon - en l'occurrence, le prix Médicis étranger et le prix Fnac. Avec Purge, Sofi Oksanen n'y est pas allée par quatre chemins pour nous jeter à la figure le destin de deux femmes d'Estonie et celui du pays de sa famille côté maternel, entre fin des années 1930 et début des années 1990. L'occupation soviétique marque les chairs, déforme les esprits, pervertit et brise des familles. La transition vers la démocratie et l'économie de marché n'est pas rose pour autant pour ces deux Estoniennes. J'ai déjà eu l'occasion de parler - en bien - de ce livre fort sur ce blog.

* * *

A côté du cru et rugueux Purge (Stock), jugé manichéen par certains dans le pays balte, Un roman estonien, premier livre publié par Katrina Kalda, née il y a 30 ans à Tallinn et arrivée 10 ans plus tard à Calais, ferait presque figure d'aimable jeu d'écriture. De la dentelle joliment ourlée, presque trop ouvragée par endroits, mais confectionnée avec dextérité par une personne qui se réclame d'un style plus classique, élégant, abouti.
Est-ce un hasard? Sofi Oksanen et Katrina Kalda ont chacune le physique de l'emploi (du subjonctif), une apparence qui correspond à leur style d'écriture et au sujet de leur roman respectif. La première, que j'ai rencontrée à Helsinki, est fardée à outrance, ses lèvres, le pourtour de ses yeux verts. Elle arbore de longue date des tenues gothiques. Elle s'exprime avec assurance, parfois un brin de dédain. Elle avance sans coup férir, sûre de son destin d'Ecrivaine.
La seconde, pour le peu de temps que nous avons pu passer ensemble, voisins de table au festival des Boréales, en novembre dernier à Caen, m'est apparue toute en finesse, passant d'une légère hésitation à un demi-sourire, ne s'en laissant pas compter pour autant. Teint diaphane, yeux bleus, fins cheveux blonds, elle me rappelle des filles surdouées sorties d'hypokhâgne, souris de bibliothèque nourries aux classiques de la littérature et dotées d'une imagination fertile.
Il en faut pour avoir bâti Un roman estonien (Gallimard). Architecture ambitieuse, piliers élancés, genre gothique tardif à la King's College Chapel de Cambridge. Pour le reste, rien de british dans l'intrigue en question. Elle se déroule, elle aussi, dans l'Estonie des années 1990 avec moult virées dans la décennie précédente. Une période charnière donc, pour ce pays qui doit alors se réinventer au sortir de l'occupation soviétique, laquelle avait mis fin à une première période d'indépendance de 20 ans à peine. Aussi, quand l'armée Rouge quitte le pays, la nation estonienne se recompose, se cherche des héros, en fabrique parfois de toutes pièces, ou plutôt des individus s'en chargent.

* * *

August, l'un des personnages principaux du roman, a reçu cette tâche au nom d'un passé de dissident que s'obstine à lui prêter Eerik, industriel influent et actionnaire d'un journal. August se retrouve à pondre au jour le jour un roman de l'avant-indépendance, publié sous la forme d'un feuilleton dans la même feuille de chou.
La trame s'intensifie lorsqu'on comprend que le narrateur d'Un roman estonien n'est autre que le personnage créé par August pour son roman-feuilleton. Une sorte de double, mais sous des traits plus flamboyants et hardis, qui autorisera notamment le petit écrivain craintif et sans talent à assouvir par procuration sa passion pour la femme d'Eerik. Me suivez-vous? Cela peut paraître un peu confus de premier abord, et expliqué comme ça à la va-vite, mais il n'en est rien. Et si je me suis parfois un tout petit peu égaré, c'était pour mieux m'y retrouver, assez bluffé par la construction qui prenait forme sous mes yeux.
Katrina Kalda en profite pour glisser quelques réflexions sur la perspective d'une entrée de l'Estonie dans l'Union européenne ("Eerik y voyait des accords et des contrats, August voyait Dante, Shakespeare et Schiller. Aucun des deux ne voyait les normes alimentaires, la pasteurisation du lait, les croissants à l'huile sous emballage plastique, ni les passeports à empreinte digitale incorporée"), l'attente des lecteurs (ils "ne veulent lire que leur propre histoire") ou la création littéraire. Laquelle permet bien des tours et des retournements que je tairai ici.
La seconde moitié du livre, qui se veut la plus intime dans un écrin de campagne luxuriante, m'a moins convaincu. J'ai préféré les évocations des salons de Tallinn ou l'ambiance au Viru, le premier grand hôtel construit dans la ville à l'époque soviétique pour héberger les touristes occidentaux, qui y laissaient des devises fortes sans savoir - certains s'en doutaient, bien sûr - qu'ils étaient espionnés. J'en profite pour annoncer au passage l'ouverture, toute récente, d'un musée du KGB au 23ème étage de l'établissement. Le même hôtel joue d'ailleurs un rôle significatif dans le premier roman de Sofi Oksanen (Les vaches de Staline, en cours de traduction en français pour Stock).
Seuls autres petits bémols à mon goût:
1. le vernis un peu apprêté dont je parlais plus haut qui, par endroits, donne l'impression d'une composition trop réfléchie pour couler de source (mais le narrateur ne dit-il pas: "Tout se fabrique, rien ne se crée"?);
2. la manière dont le même narrateur nous prend à témoin, moi, vous, nous les lecteurs. Qu'il veuille nous confier ses sentiments, soit. Mais j'ai moins apprécié qu'il nous demande, de temps à autre, d'aller "vérifier" des dates et des noms, de "patienter pendant plusieurs chapitres" avant que tel ou tel événement ne survienne, etc. Peut-être est-là un procédé imaginé par Katrina Kalda pour baliser le terrain, afin que le lecteur ne s'y perde pas. Etait-ce nécessaire? Si je ne demande qu'à être pris par la main et mené dans un livre, je ne tiens pas à ce qu'on m'intime ma conduite ni qu'on ne m'annonce la couleur.
A propos de nuances et de teintes, je citerai un extrait pour terminer, dans lequel je me suis reconnu, et avec moi sans doute bon nombre de lecteurs vivant plus près des pôles que de l'équateur.
"A neuf heures, le soleil se levait enfin, la plupart du temps à peine décelable, flou, dans les jaune pâle et dans les gris, mais quelque fois orange et éclatant, un peu liquide, ressemblant à un oeuf sur le plat dont le jaune central n'a pas fini de cuire et dont la fine membrane transparente, élastique, menace de se rompre à chaque instant. Cette timide amorce de soleil, qui semblait n'apparaître que pour nous sauver, nous mettait le coeur en joie."

vendredi 31 décembre 2010

Tere euro!, dit l'Estonie

Who cares? Ce ballet créé par Balanchine sur une musique de Gershwin sera l'un des clous du bal du Nouvel An qui, à l'opéra de Tallinn, marquera la fin de l'année 2010 et l'entrée, au 12e coup de minuit, de l'Estonie dans la zone euro.
Etrange choix, ce Who cares? Non pas sur le plan musical (j'aime bien Gershwin). Mais à cause de la symbolique du titre du ballet, qui sera présenté ce soir juste avant minuit, en présence du gratin politico-mondain d'Estonie et des premiers ministres des trois Etats baltes.
J'ai du mal à croire que ce choix n'ait pas une signification particulière. Mais lequel? Who cares? Qui s'en fout? De qui, de quoi?
J'imagine que, dans la tête des Estoniens ayant sélectionné cette oeuvre, on aimerait bien répondre de la sorte aux commentaires moqueurs et aux élans de surprise que suscite, ici et là, l'entrée de ce pays balte dans une zone monétaire, il est vrai, passablement bousculée...
J'ai relevé quelques titres d'articles sur internet:
- Ils sont fous ces Estoniens!
- L'Estonie s'éloigne de Moscou en adoptant l'euro au pire moment
- Welcome, Estonia, to flawed euroland

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J'admets que, vu de loin, cette adhésion estonienne à la zone euro peut paraître à contre-temps (euphémisme) ou suicidaire (exagération). J'ai essayé, dans un article publié ce matin par La Croix, d'expliquer et de mettre en perspective le ralliement de l'Estonie. A chacun de se faire son opinion.


A mon avis, ce pays n'avait guère d'autres choix que de s'arrimer à l'espace monétaire européen. Une devise comme la kroon, la couronne estonienne, peut-elle survivre à terme dans un monde de plus en plus global? Sur quelles bases? Imaginez que l'économie estonienne ne génère que 600 000 emplois. Et le pays a beau se prévaloir d'un bilan étonnant en matière de déficit budgétaire et d'endettement public, celui-ci n'est pas à l'abri de soubresauts venant de l'extérieur. Bien qu'individualiste par caractère, je dois reconnaître que bien souvent, l'union fait la force...
Je comprends aussi fort bien que les Estoniens voient dans cette appartenance à la zone euro une assurance supplémentaire face au grand voisin russe dont on ne sait toujours pas comment il évoluera. C'est là l'une des, si ce n'est LA principale raison qui explique la volonté estonienne de rejoindre le noyau dur de l'UE, en dépit des incertitudes actuelles quant à son avenir.

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Dans le même temps, j'entends bien quelques-uns des arguments des rares militants eurosceptiques estoniens. Celui que j'ai rencontré il y a quelques jours à Tallinn (Anti Poolamets) a tout d'un Zébulon provocateur qui se stimule en débitant à haute voix des rafales d'idées et de formules. Le voici posant devant une des affiches de son cru, assimilant la zone euro au Titanic:


Si j'ai du mal à ne pas tiquer en l'entendant comparer l'euro au rouble soviétique et les eurocrates aux affidés de Vladimir Poutine, je reconnais qu'il n'a pas tort sur d'autres points, même si ses arguments peuvent souvent être contrés.

Oui, le gouvernement estonien tait les aspects négatifs de l'abandon de la devise nationale (mais ça ne veut pas dire qu'il n'en est pas conscient... et puis c'est de bonne guerre, il ne va pas clamer sur tous les toits que le pays s'apprête à monter à bord d'un rafiot en difficulté).

Oui, il n'a pas consulté la population sur cette étape importante (mais l'adhésion à l'euro était prévue par le traité d'adhésion à l'UE), qui plus est à un moment très délicat dans la courte histoire de la monnaie européenne.

Oui, le passage à l'euro peut paraître imposé d'en haut (mais les députés estoniens qui ont approuvé cette décision n'ont-ils pas été élus par le peuple?).

Oui, les Estoniens ont dû, une nouvelle fois, se serrer la ceinture pour que le gouvernement puisse présenter un dossier de candidature acceptable par les membres de la zone euro.

Oui, les billets de banque estoniens sont esthétiquement plus réussis que les euros. Sans parler de la symbolique de l'indépendance qu'ils véhiculent (la kroon a été créée en 1992, juste après la sortie de l'URSS).


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Pour l'instant, des gens comme Anti Poolamets semblent prêcher dans un désert (blanc) d'indifférence ou de lassitude. Dans les bourrasques de neige qui soufflent sur cette contrée, il y a une petite voix qui siffle "puisque la décision est prise et que l'Europe nous ouvre les portes de l'euro, allons-y, on verra plus tard". Depuis des mois, d'ailleurs, les Estoniens s'y préparent sans trop se poser de questions, notamment en affichant les prix des produits en couronnes et en euros, comme à la cafétéria de l'université de Tallinn:


La monnaie européenne est loin d'être la panacée. De toute façon, il n'existe pas de solution magique ni parfaite. Il est donc probable qu'une fois le pays entré dans la zone euro, les arguments eurosceptiques gagneront en popularité parmi les Estoniens. Il sera alors temps d'en reparler.
En attendant, le moment est venu de dire Tere euro!... Salut l'euro!