samedi 9 janvier 2010

Kit ou double

Enquêter sur Ingvar Kamprad, le fondateur d'IKEA, ce n'est pas comme monter un meuble en kit tout droit sorti d'un de ses magasins bleu et or. On ne vous livre pas tous les morceaux à l'intérieur du paquet plat. Heureusement d'ailleurs, ça ne rend l'exercice que plus amusant (comme si j'aimais le bricolage...). Le Suédois, qui fêtera ses 84 ans le 30 mars, n'accorde que très peu d'entretiens aux médias. Pour "L'Ikea-man", le portrait que je viens de réaliser pour Challenges, il a donc fallu rassembler les pièces éparses du puzzle. Si les langues ne se dénouent pas facilement à l'intérieur d'IKEA, il existe ailleurs des gens plus diserts. Et quelques livres (la plupart en suédois) sur ce fils d'immigré allemand et sa "famille", comme il qualifie l'entreprise qu'il a fondée... en 1943.
Au moment où Saab est en voie de liquidation, où Volvo (voitures) est vendue aux Chinois, où Ericsson est largement distancée par Nokia, etc., Kamprad est sûr d'une chose: il laissera derrière lui la seule entreprise suédoise à s'être vraiment imposée au niveau mondial. Désormais, l'octogénaire n'a qu'une hantise: c'est que son "bébé" périclite après sa disparition.

vendredi 8 janvier 2010

Glaciale vengeance

Petite suite ironique à mon billet du 5 janvier (Le pari risqué d'Olafur), qui a pour toile de fond la crise économique en Islande.
Rappelons qu'en pleine tempête financière sur l'île, le gouvernement de Londres avait gelé les avoirs (assets en anglais, ce qui a son importance, vous le verrez) des banques islandaises dans le Royaume-Uni pour protéger les épargnants britanniques. Et ce, en usant d'une loi anti-terroriste! Bien des Islandais ne l'ont toujours pas digéré...
Depuis, Londres insiste pour que l'Islande - donc les contribuables du pays - rembourse l'argent dépensé pour compenser les épargnants britanniques ayant perdu leurs économies dans la tourmente Icesave.
Et voilà que ce matin, tandis que le Royaume-Uni croule sous la neige, je reçois de Reykjavik un courriel très simple, avec juste une photo et quelques mots:

Peuple britannique: rendez vous et nous reprendrons notre mauvais temps.
Cordialement,
L'Islande











En guise de légende photo, cette phrase qui se traduit d'elle-même:
British citizen in downtown London said: "We froze their assets... Now they freeze our asses!"

jeudi 7 janvier 2010

Devinettes russo-lettonnes

Première devinette:
Qui a prononcé les phrases suivantes? "Je vous dis honnêtement que je fais tout mon possible pour liquider les États baltes. […] Vous avez l’impression d’être indépendants mais ça se terminera dans le sang, le vôtre. Vous n’avez pas eu de chance géographiquement, parce que vous êtes situés à notre porte. Vous êtes sur notre chemin direct vers la mer. La Russie a besoin de ports, l’occupation des États baltes est donc inévitable […]. La guerre est inévitable et l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie disparaîtront entièrement et définitivement de la carte politique mondiale."
La bonne réponse est... le Russe Vladimir Jirinovski, dans un entretien au quotidien estonien Postimees publié en avril 1996.
La citation ne date pas d'hier mais l'homme aux convictions ultra-nationalistes n'a pas changé d'un iota sur ce point-là. Ce populiste, accessoirement ancien du KGB, est réputé pour ses provocations en tous genres. Il revendique notamment le retour des anciennes républiques soviétiques (et de l'Alaska!) dans le giron russe. Un trublion patenté, dont le parti (dit libéral-démocrate) s'est tout de même hissé au 3e rang lors des législatives russes de décembre 2007 (avec plus de 8% des voix)... Cela lui vaut d'occuper jusqu'à aujourd'hui la vice-présidence de la Douma (la chambre basse du parlement). A l'élection présidentielle de 2008, Jirinovski a obtenu plus de 9% des voix.

Seconde devinette:
Le gouvernement letton vient de déclarer persona non grata un membre de la délégation russe invitée en tant qu'observatrice à une session de l'Assemblée parlementaire de l'Otan, fin mai à Riga. Comment s'appelle ce délégué?

mardi 5 janvier 2010

Le pari risqué d'Olafur

Voilà qui augure d'un hiver chaud en Islande. Olafur Ragnar Grimsson, le président de l'île en crise, vient, à la mi-journée, de mettre son veto à une loi péniblement adoptée par le parlement de Reykjavik. Une décision présidentielle qui va à la fois diviser un peu plus la société islandaise, compliquer la sortie de crise et rendre plus incertaine la marche de l'Islande vers une possible adhésion à l'UE.
Résumons: lorsque la tempête financière partie des Etats-Unis s'abat sur l'île, en octobre 2008, plus de 320 000 épargnants britanniques et néerlandais font partie des victimes de l'effondrement du secteur bancaire de l'île. Ces braves gens (aussi nombreux que la population islandaise!) avaient commis l'erreur de croire aux promesses de rendement juteux brandies par Icesave. Il s'agit d'une filiale en ligne de Landsbanki (photo), une des trois grosses banques de l'île dirigées par des hommes d'affaires aussi intrépides que sourds aux avertissements venus de l'étranger quant aux risques d'éclatement de la bulle qu'ils avaient créée (lire mon analyse dans Politique internationale).
Les gouvernements britannique et néerlandais se sont alors faits fort de réclamer à Reykjavik des compensations pour leurs citoyens floués. Le nouveau gouvernement islandais, issu des urnes en avril 2009, n'a guère d'autre choix que d'accepter la solution proposée par Londres et La Haye. Car, dans le cas contraire, ces capitales menacent implicitement de bloquer la candidature de l'Islande à l'UE. Quant au FMI, il soumet le versement de tranches du prêt accordé à l'île à l'acceptation de cette solution financière.
Le hic, c'est que pour beaucoup d'îliens, la potion est trop amère. L'Islande, en acceptant la loi Icesave, s'engage à payer d'ici 2024 environ 3,8 milliards d'euros. Soit près de 40% du PIB annuel de ce petit pays fortement touché par la crise. D'où la mobilisation des opposants à la loi, qu'ils rebaptisent "Iceslave" (jeu de mots entre Icesave et slave, esclave en anglais). Quelque 60 000 personnes, soit un quart des électeurs islandais, demandent alors au président de la république de mettre son véto au projet de loi, péniblement adopté par le parlement le 30 décembre.
Le pouvoir de promulguer les lois est l'une des seules prérogatives concrètes du président, d'après la Constitution. En général, il (ou elle) ne se fait jamais prier. Mais en son "palais" présidentiel (photo), Olafur, comme l'appellent ses concitoyens, a bien des choses à se faire pardonner. Avant la crise, cet ancien militant de gauche (en fonction depuis 1996) a paradé aux côtés des "nouveaux Vikings", ces hommes d'affaires ultralibéraux ayant grandement contribué à la faillite du pays. Sa cote de popularité étant au plus bas, il voit dans le rejet de la loi Icesave une occasion idéale de se refaire une virginité en surfant le mécontentement populaire qu'elle suscite.
Ainsi décide-t-il de dire stop!
Avec pour conséquence de placer le gouvernement de Reykjavik en porte-à-faux vis-à-vis des créanciers de l'Islande et de l'UE. Et d'approfondir les divisions sur l'île, partagée entre le besoin de s'ancrer à l'Europe et à sa monnaie, et l'amertume causée par les coupes budgétaires draconiennes résultant des prêts accordés par l'étranger. Comme l'écrit Gérard Lemarquis dans Le Monde daté du 5 janvier, "l'affaire Icesave est un psychodrame national par lequel les Islandais peuvent exorciser la crise et retrouver un semblant de dignité dans un rejet des responsabilités sur les Britanniques et les Néerlandais".
Voilà donc qui augure d'un hiver chaud en Islande, avec la tenue désormais très probable d'un référendum national sur la loi Icesave, rendu possible par le veto mis par un président en quête de popularité.

Le Copenhague de J. C. Grøndahl

Evocation d'un Copenhague presque surrané dans Bruits du coeur de Jens Christian Grøndahl, que je viens de terminer (Gallimard, 2002, traduit du danois par Alain Gnaedig). D'une plume sûre et légère, l'auteur décrit les sentiments et l'amour qui unissent les trois personnages principaux, le narrateur d'un côté, un frère et une soeur de l'autre. Le fils unique est issu d'une famille qui se décompose sous ses yeux d'enfant dans le quartier chaud du Copenhague des années 70, juste derrière Hovedbanegarden, la gare centrale. Quartier qui, s'il est encore hanté par quelques drogués et émaillé de sex-shops, se normalise peu à peu, se formate.

Extrait:
"Mon père tenait l'hôtel pour un oncle, qui est mort depuis longtemps. Je n'aurais pas considéré le quartier comme un des plus durs de la ville si ma mère ne m'avait parlé avec mépris des putes, des cinés pornos et des truands qui, dans mon imagination, donnaient aux cafés des airs de films. Elle n'était pas bornée, mais bien des gens l'auraient certainement traitée de snobinarde, ce dont certains ne se privaient pas. A l'époque, je ne connaissais pas le sens de ce mot.
"C'était elle qui assumait le quotidien, mon père, lui, disparaissait. Il dormait jusqu'à une heure avancée de la matinée et il passait le reste du temps à traîner dans les bistrots ou à jouer avec quelques Yougoslaves dans des arrière-boutiques un peu plus bas dans la rue. Il était toujours bien habillé, presque tiré à quatre épingles, avec un faible pour les chemises rouge vif et les foulards de soie, de plus, ses chaussures étaient toujours aussi étincelantes. C'est lui qui m'a appris à cirer mes chaussures, mais c'est aussi la seule chose dont je puisse dire avec certitude qu'il me l'a correctement enseignée."

Après une aventure avec un Français sur la Côte d'Azur, la mère du narrateur emménage avec ce dernier dans la lointaine banlieue Nord de Copenhague. Là même où j'ai vécu quelques semaines avant de m'installer, le temps d'un hiver glacial des années 80, dans le quartier plus central de Nørrebro.

"Je venais d'un endroit totalement différent des autres, eux qui avaient grandi là, dans les villas aux jardins profonds. Mais ce n'étaient ni les jardins ni les villas chics et impénétrables qui me faisaient la plus forte impression. C'était le silence particulier, uniquement rompu par le gazouillis des oiseaux, le vrombissement assoupi des tondeuses à gazon et le murmure du vent dans les feuilles. Et, plus que tout, j'associais ce silence à l'assurance évidente et nonchalente qui était l'apanage de mes nouveaux camarades. (...) Je me sentais comme un intrus dans le parfum de rhododendron et de cytise des rues silencieuses (...). J'était tout à la fois un espion et un explorateur. La crainte, la témérité et la volatile sensation d'inconnu provoquaient des solutions enivrantes et toxiques dans mon être de doux ans."

Le narrateur, dont jamais le nom n'est dit, connaîtra d'autres émois, de moins en moins innocents, avec Ariane, la grande soeur d'Adrian, son camarade d'école dont il deviendra inséparable, avant que la vie ne les éloigne peu à peu l'un de l'autre. Beaucoup plus tard, il apprendra la nouvelle du décès d'Adrian à l'âge de 39 ans. C'est en fait le point de départ de ce roman intimiste. "J'ai reçu une lettre de mon plus vieil ami cinq jours après sa mort", lit-on dès la 1ère ligne. C'est là aussi l'occasion pour le narrateur de reprendre contact avec la soeur du disparu, de retisser dans sa mémoire les fils d'une vieille amitié, et pour Grøndahl de décortiquer ce qui crée et défait les sentiments, d'aborder quelques sujets naguère tabous...

dimanche 3 janvier 2010

Aux castors reconnaissants

Discussion au coin du feu, chez de bons amis à Riga: les castors sont dans la place! Renseignement pris, ils seraient plus d'une centaine. Et en bons rongeurs, ils font des dégâts, visibles en particulier le long du canal qui sépare la vieille ville de Riga des quartiers Art nouveau. On déplore déjà plusieurs victimes dans le parc forestier municipal. Y compris le long de l'opéra national, où une famille de castors notoirement actifs a pris ses quartiers d'hiver... Le patron des jardins et parcs de la ville s'arrache les cheveux: il est interdit de chasser le castor! Et la municipalité, en cette période de crise, n'a pas un sou vaillant pour acheter des filets de protection et protéger les arbres.

Walter-Kurau ou l'art de l'appropriation

Belle découverte à Riga d'un peintre, Johann Walter-Kurau, alias Janis Valters pour les Lettons. Bon paysagiste, en particulier, inspiré par l'impressionnisme, le fauvisme et l'expressionnisme.
L'artiste est né en 1869 d'une famille allemande installée dans ce qui n'était pas encore la Lettonie indépendante mais une province occidentale de l'empire russe. Sa ville natale s'appelait alors Mitau, l'ancienne capitale du duché de Courlande. Rebaptisée depuis Jelgava, à une quarantaine de km de Riga.
Le jeune peintre suit des cours à l'académie impériale des beaux arts de Saint-Pétersbourg en compagnie d'élèves lettons tout aussi prometteurs que lui. De retour à Mitau, il commence à peindre, expose à Riga avant de s'installer à Dresde en 1906. Donc bien avant l'indépendance de la Lettonie, douze ans plus tard. C'est là, en Allemagne, qu'il prend son nom de pinceau, Johann Walter-Kurau (les patronymes de son père et de sa mère). Il multiplie les voyages en Allemagne, à Rome, Paris, Moscou, ... En 1917, il déménage à Berlin, où il ouvre un atelier à Charlottenburg. Et se rapproche du courant expressionniste, alors à la mode en Allemagne. Il meurt en 1932 à l'âge de 63 ans.
Aujourd'hui, Janis Valters - les Lettons n'hésitent pas à se l'approrier... - est considéré comme l'une des figures importantes de la peinture lettone du début du 20ème siècle, avec Vilhelm Purvitis et Janis Rozentals, ses compagnons d'études à Saint-Petersbourg.
Exposition à voir jusqu'au 10 janvier au Musée national d'art letton.