vendredi 11 novembre 2011

Musique du vendredi: concert au bureau

En ce 11 novembre, jour férié pour vous lecteurs de France et de Belgique, je me propose de vous renvoyer... au bureau. Elle vous manque, cette atmosphère compassée entre quatre murs ou parois vitrées. Moquette tâchée des couloirs ouatés, machine à débiter un liquide un peu vite baptisé café, tas de documents qui s'accumulent sur les bureaux dont l'arrangement subtil est mis en péril par des visiteurs du soir armés de chiffons et de produits odorants censés rafraîchir tout ça, discussions interminables des voisins, l'un au téléphone, les autres entre eux qui en chuchotant cassent du sucre sur le dos de la chef de service qui n'est pas là bien sûr, regards en coin, ambitions dégoulinantes, couardises d'un jour pour assurer les arrières, réunionite aiguë qu'on a du mal à soigner, manque d'air frais, plantes vertes en berne, photo de la gamine à côté de l'écran d'ordinateur qui vous aspire et ne vous lâche pas plus que vos collègues, remarques acerbes à celui qui ose délaisser le cocon entrepreneurial pour un rendez-vous à l'extérieur, un rendez-vous? oui un rendez-vous, sourires entendus, tu lui feras la bise de notre part, nuques ployées, sièges qui s'affaissent, scolioses en devenir, c'est bientôt l'heure de la prochaine réu, vite une idée à proposer, coup d'oeil sur le web, bâillements, gobelet qui se renverse merde pas le temps de nettoyer et puis la Sénégalaise passera bientôt avec son gros chiffon, portable qui sonne dans le vide quelque part au fond du couloir, qu'est-ce qu'il fout, tête connue qui se faufile, il est là Machin, ben non il est pas là mais ses affaires sont encore là, il doit pas être bien loin, ok je repasserai, hochements de têtes, le portable qui reprend ses couinements dans un lointain proche, putain faut se concentrer, tâches à accomplir, délais à tenir, l'ordi qui plante et qu'il faut relancer, ça met une plombe, bouts de rêverie, dehors déjà la nuit s'est installée.

Heureusement, il y a des musiciens qui passent parfois, à l'improviste, vous divertir. Håkon Kornstad, par exemple, souffleur norvégien dont j'ai déjà parlé ici (L'embellie Kornstad). Ou son compatriote Mathias Eick, trompettiste de son état, et ses acolytes (vidéo ici). C'est la série des Kontorkonsert, des "concerts au bureau", organisée par l'association de promotion de la musique norvégienne (MIC) avec la radio-télé publique NRK.

On écoute Håkon Kornstad:


jeudi 10 novembre 2011

La Suède oublie ses amis palestiniens

Telles les bornes d'une route nationale, les repères d'hier prennent parfois de sacrés coups de boutoir. Tenez, par exemple, cette décision du gouvernement suédois de voter contre l'admission de la Palestine à l'Unesco. Jamais une telle initiative n'aurait été imaginable dans la Suède d'Olof Palme (photo de 1983), ni même celle que représentait Anna Lindh lorsqu'elle était ministre des affaires étrangères, avant son assassinat en 2003. Et pourtant, Stockholm a bien voté contre, le 31 octobre.

Pas question, pour la Suède, d’accorder une telle faveur à la Palestine, qui tente d’obtenir le statut d’Etat indépendant et frappe à toutes les portes de l’ONU dans l’espoir d’une reconnaissance internationale formelle et définitive. La candidature à l'Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture est défendable sur le fond, explique-t-on à Stockholm, mais elle n'intervenait pas au bon moment.

Voilà donc la Suède, sur ce dossier, placée dans le camp - ultraminoritaire, avec 14 voix contre 107 "oui " et 52 abstentions - des Etats qui, au côté de Washington, ont voté contre l'entrée de la Palestine à l'Unesco. Elle s'y retrouve en compagnie notamment de 4 autres membres de l'UE (Allemagne, Pays-Bas, République tchèque et Lituanie), tandis que 10 autres pays de la même UE (France et Finlande comprises) ont voté pour. D'autres, comme le Danemark, l'Estonie et la Lettonie, ont préféré s'abstenir. Nous constatons, une fois de plus, la grande unité de vues qui prévaut au sein de cette bonne vieille Union!

Si Sten Andersson était encore vivant, il en avalerait de travers son chapeau de feutre. Cet ancien ministre suédois des affaires étrangères était devenu un interlocuteur apprécié des dirigeants palestiniens. A partir des années 1980, époque où ces derniers sentaient encore diablement le soufre, il avait contribué à un début de dialogue entre l’administration américaine et l'Organisation de libération de la Palestine (OLP). Notamment en incitant son chef, Yasser Arafat, à abandonner la lutte armée et à reconnaître à l'Etat d'Israël le droit d'exister, ce qu'il fit en décembre 1988 à Genève, comme le raconte ici Sten Andersson (lien en suédois).

Dans l’article qu’elle publia à la mort de l’ancien ministre social-démocrate, une éditorialiste du journal Aftonbladet raconte ce que lui avait répondu Yasser Arafat lorsqu’elle lui avait transmis les salutations de l’ancien ministre: "Oh Sten, my brother!"

Je me souviens aussi de l’accueil chaleureux réservé par les sociaux-démocrates suédois aux caciques de l’OLP, lorsqu’ils se rendaient à Stockholm dans les années 1990. On les croisait lors de conférences de presse tenues dans la salle de presse du ministère des affaires étrangères, couvés par des hôtes aux petits soins. Comme si ces messieurs venus de territoires lointains rappelaient aux Suédois l’époque dorée où leur pays, encore neutre et non-aligné, jouait un rôle d’entremetteur de l’ombre ou de démineur discret de conflits… avant de se faire chiper cette spécialité par les Norvégiens (cf. les accords d'Oslo de 1993).

Cette époque serait-elle à ranger définitivement aux rayons des souvenirs "caducs", comme disait l'autre (vidéo tirée des archives de l'INA)? N’y aurait-il plus besoin de discrets médiateurs désintéressés entre responsables palestiniens, israéliens et américains? Toujours est-il que le vote suédois du 31 octobre n’est pas passé inaperçu au Proche-Orient - d’un côté comme de l’autre.

Qu’est-ce qui explique ce revirement made in Stockholm? Il semble bien qu’il ait été dicté par des considérations de politique intérieure. Le Parti libéral, allié des conservateurs au gouvernement et par tradition le parti suédois le plus favorable à Israël, est très sceptique quant à la reconnaissance par l’ONU d’un Etat palestinien indépendant. Dans une tribune publiée le 1er septembre, les deux poids lourds du Parti libéral au gouvernement, Jan Björklund (ministre de l’éducation et chef du parti) et Birgitta Ohlsson (affaires européennes), l’avaient clairement fait savoir (lien en suédois).

Les libéraux ont su convaincre leurs partenaires au sein de la coalition de centre-droite. En échange du vote négatif à l'Unesco, les conservateurs du Premier ministre Fredrik Reinfeldt auraient, selon diverses sources à Stockholm, obtenu le principe d'une baisse du budget éducation, portefeuille que détient le chef du Parti libéral. Cela permettrait, avec d’autres mesures, d’envisager une nouvelle baisse des impôts, conformément aux promesses faites avant les législatives de septembre 2010. Depuis le scrutin, on le sait, la conjoncture s'est nettement détériorée. Mais le Premier ministre souhaite autant que possible pouvoir continuer à se profiler comme celui qui par lequel la pression fiscale a baissé en Suède.

Bien que plus ouvert sur le dossier israélo-palestinien que ne le laisse entendre le vote du 31 octobre, Carl Bildt, l'actuel ministre suédois des affaires étrangères, n'aurait pas cherché à aller contre ce marché. Lequel lui a permis, au passage, de marquer des points auprès de l'administration américaine. Cela peut toujours servir un jour, doit penser cet électron libre du gouvernement aux ambitions personnelles encore vivaces, en dépit du temps qui passe.

Sur son blog, Carl Bildt va même jusqu’à regretter le vote favorable à l'admission de la Palestine à l'Unesco qui, selon lui, va à la fois nuire à cette organisation et à la Palestine. "La Suède a voté non, parce que nous pensons que cette décision tombait au mauvais moment. Au lieu de renforcer la cause palestinienne - cause dont nous sommes l'un des plus fervents défenseurs - elle va affaiblir l'Unesco et son importante mission", écrit-il. Cela reste à prouver.

vendredi 4 novembre 2011

Musique du vendredi: Sinua, sinua rakastan

1968. A Paris, le Quartier latin est en ébullition. Un peu partout en Europe, des jeunes étouffent et se défoulent. Pendant ce temps-là, quelque part en Finlande...





Cette mélopée trèèès langoureuse deviendra vite un tube dans la Finlande d'Urho Kekkonen, période fin de règne. Sinua, sinua rakastan. Je t'aime... Kaj Chydenius en est le compositeur. Ce sera l'un de ses plus grands succès populaires.



Intitulé Asfalttilampaat (Les moutons d'asphalte), le film noir et blanc est signé Mikko Niskasen. En Suède, les distributeurs ont cru bon de remanier le titre: Asphatkärleken (L'amour d'asphalte). Torride.


vendredi 28 octobre 2011

Je peux être premjerministrs

A un jour près, la Lettonie avait un chef de gouvernement virtuel avant d'en avoir un "vrai".
La date du 26 octobre avait été fixée de longue date par la chaîne de télévision publique LTV1 pour la diffusion de la finale de son jeu Es varu būt premjerministrs, soit Je peux être premier ministre:



La direction de la chaîne de télé ne pouvait alors pas savoir (mais sans doute l'espérait-elle) que les négociations pour la formation d'une coalition gouvernementale, après les élections du 17 septembre, prendraient plus de temps que prévu et réserveraient un suspense digne d'une émission de téléréalité...
De fait, ce n'est que le 25 octobre, soit 38 jours après le scrutin, que le parlement finit par voter en faveur d'une nouvelle coalition gouvernementale, avec à sa tête Valdis Dombrovskis. Le vrai premier ministre donc (photo), qui dirigeait déjà le cabinet sortant (et celui d'avant).
Entre le scrutin du 17 septembre et le récent vote du parlement, les Lettons ont entendu les principales figures politiques du pays imaginer, tour à tour, une coalition intégrant pour la 1ère fois le parti de l'importante minorité russophone; un gouvernement arc-en-ciel incluant et les "russes" et les ultranationalistes anti-russes (!); puis un cabinet réduit aux partis du centre-droit et aux ultranationalistes. Formule finalement retenue et adoptée le 25 octobre par la Saeima, le parlement, avec une majorité de 57 sièges sur 100.

Imaginons un instant que les pourparlers aient duré un peu plus longtemps, à cause d'un quelconque désaccord entre "alliés" (ce ne sont pas les pommes de discorde qui manquent dans le verger politique local). Le 26 octobre au soir, la Lettonie aurait alors eu un "premier ministre" purement télévirtuel: Martins Puris, un jeune gars venant du port de Liepaja, déclaré vainqueur du jeu télévisé:



C'est ce blond sémillant qui a été choisi parmi les candidats comme étant le plus apte à diriger un gouvernement (on retrouve ici leurs vidéos de présentation). Inspirée d'une idée canadienne, l'émission, qui en était à sa 2ème édition dans le pays balte, vise à placer les candidats dans des situations telles qu'un chef de gouvernement est susceptible de les affronter. Que feraient-ils, par exemple, en cas d'une nouvelle faillite d'une grande banque lettone? Quels mots choisiraient-ils dans leur adresse à la nation si une puissance ennemie menaçait d'envahir le pays? Comment se comporteraient-ils s'ils se laissaient aller à coucher avec leur secrétaire, ou s'ils étaient pris en flagrant délit de conduite en état d'ébriété?, etc. La "vraie vie" de tous les jours, quoi, pour tout locataire du Matignon letton...
Afin de jauger ces jeunes aspirants très politiquement corrects, la chaîne de télé avait fait appel à quelques politologues et journalistes et, surtout, à d'anciens titulaires du poste, dont Ivars Godmanis, premier ministre à deux reprises (1990-1993 et 2007-2009) et batteur de rock à ses heures perdues, Aigars Kalvitis (2004-2007) et Indulis Emsis (2004), l'homme qui avait oublié une mallette pleine de dollars à la cafétéria du parlement...

Sens des responsabilités, gravité et dynamisme... Martins Puris et ses rivaux - Karlis Sils, Rudolfs Kreicbergs, Katrina Killa, Antonina Nenaseva, Edgars Zukovskis, Katrina Veismane, Dainis Persidskis, Janis Garancis et Edmunds Cepuritis - ont pris le jeu très au sérieux.

L'ambassade des Etats-Unis en Lettonie aussi. Le soir de la finale, Madame l'ambassadeur, Judith G. Garber, déboulait sur le plateau pour décerner un prix à l'une des quatre derniers candidats en lice (photo de LTV1, voir aussi cette vidéo). Pas de chance, ce n'était pas au vainqueur, le blond Martins, mais à la brune Antonina Nenaseva. Ainsi intronisée "Best Future Leader representing Our Shared Values", la candidate - issue de la minorité russophone - doit cette distinction à son implication dans une association (russe de Lettonie), PatriotiLV, qui prône plus de tolérance et la non-discrimination envers quiconque pour raisons ethniques, sociales ou autre.

Accorder un tel prix à une candidate ayant ce profil, ce n'est pas anodin, évidemment, de la part de "l'ami" américain. Pas plus que le moment et le lieu choisis pour le décerner, à une heure de grande écoute sur la télé publique. La tolérance vis-à-vis des minorités n'est pas la valeur la mieux partagée dans le pays. Et la discrimination n'est jamais très loin dès lors qu'on aborde la politique des autorités lettones vis-à-vis des minorités - et en particulier vis-à-vis des habitants d'origine russe, ukrainienne ou biélorusse, un groupe qui représente un tiers environ de la population totale.

Les dirigeants de ce pays viennent de manquer l'occasion de mieux associer à la vie publique cette minorité dont les membres, pour la plupart, n'ont nullement envie d'aller vivre en Russie ou en Biélorussie voisines. Comme je l'écrivais ici, le parti des russophones, le Centre de l'harmonie (ou de la Concorde), est arrivé en tête aux législatives du 17 septembre, et ce pour la 1ère fois depuis le départ des républiques baltes de l'ex-URSS.

Cela n'a pas suffi à convaincre les partis lettons de souche de faire un geste en intégrant cette formation au sein d'une nouvelle coalition gouvernementale. Laquelle formation - il faut le souligner - ne revendiquait pas le poste de premier ministre, malgré sa 1ère place aux élections (avec près de 8 points de pourcentage d'avance sur le suivant).
Valdis Zatlers, président de la République entre l'été 2007 et le 7 juillet dernier, a bien tenté à un moment de plaider en faveur d'une ouverture en direction des russophones. La manoeuvre fit long feu, en dépit de certains appels du pied du Centre de la Concorde. Et en particulier la reconnaissance par l'un de ses deux chefs, Nils Usakovs (photo officielle), du fait que la Lettonie avait bien été "occupée" par les Soviétiques à partir de la 2ème guerre mondiale.

Fait au détour d'une phrase prononcée dans le cadre d'un discours a priori anodin, ce tout récent aveu est à double détente. D'une part, il vise à contribuer à déminer un champ historique sur lequel a échoué, il y a un an, une précédente tentative (plus timide encore) d'entente sur une possible coalition "avec les Russes".
D'autre part, comme me le faisait justement remarquer un ami, reconnaître qu'il y a bien eu occupation à l'époque soviétique est à même d'inciter les nationalistes lettons à admettre qu'avec la disparition de l'URSS, l'occupation a cessé. Et donc que les russophones arrivés pendant la période soviétique ne peuvent plus être considérés comme des "occupants" à chasser (qualificatif bien pratique, d'ailleurs, pour délégitimer et neutraliser cette grosse frange de la population). C'est du moins ce qu'espèrent (sans doute, du moins je le devine) Nils Usakovs, l'actuel maire de Riga, et (certainement) ceux qui pensent qu'il est temps pour le pays de surmonter le passé.
On peut douter de la sincérité de Nils Usakovs et du soutien réel dont il bénéficie sur ce point au sein de son parti. Mais il n'est pas interdit d'espérer...

Las, les partis lettons de souche ont, plutôt que de bousculer leurs habitudes et prendre le moindre risque politique, préféré laisser une fois de plus le principal parti de la minorité russophone sur le seuil. Il faut croire que les mentalités ne sont pas encore prêtes au sein de la classe politique lettone, 20 ans après le retour à l'indépendance.
Je reste persuadé que, sauf en cas de sabotage téléguidé demain par Moscou, ce n'est que partie remise. Les petits pas effectués de part et d'autre durant l'automne vont faire réfléchir.
Je ne dis pas que l'inclusion au gouvernement du Centre de l'harmonie serait garante d'un meilleur fonctionnement des institutions. Je ne dis pas que des ministres membres de la minorité feront nécessairement un meilleur travail que leurs collègues lettons de souche. Je ne dis pas non plus que les cadres de ce parti sont plus intègres que les autres.
Mais pour la cohésion d'une population qui s'effiloche au fil des départs vers l'étranger et pour une meilleure atmosphère démocratique, il faudra bien un jour donner à cette importante minorité le droit d'être représentée au gouvernement, tout comme elle l'est déjà dans les affaires municipales. Je ne vais pas détailler pourquoi maintenant. Il faudrait des pages (à ce propos, je vous renvoie à mon livre Les pays baltes. Un voyage découverte) et je ne suis pas d'humeur à faire un résumé aujourd'hui! A bientôt.

mercredi 12 octobre 2011

Panique à Oslo, selon Munch

Panikk i Oslo. Rictus mi-angoissés mi-grotesques des messieurs au premier plan. On dirait qu'ils fuient un bal masqué qui aurait mal tourné.


Panique à Oslo. Pourquoi Edvard Munch a-t-il donné un tel titre, qui aurait fort bien résumé la journée du 22 juillet dernier en Norvège, à l'une de ses oeuvres, une gravure sur bois réalisée en 1917?
Le temps de me poser la question et le flux de visiteurs, en ce dimanche pluvieux, m'a déjà charrié plus loin. Avant de quitter l'exposition consacrée à Munch et à son "oeil moderne", au Centre Georges Pompidou, je remonte le courant pour prendre une photo de la gravure en question. Puis je m'assieds pour mieux la regarder. Pas évident...


Si le motif décrit sur la gravure n'est pas le simple fruit de l'imagination tumultueuse de Munch, à quoi pouvait-il faire allusion?
A la menace d'une révolution d'inspiration bolchévique? L'année s'y prêterait mais une telle hypothèse, bien que désirée alors par des socialistes plus radicaux qu'en Suède, paraissait peu crédible en ces terres norvégiennes encore peu industrialisées et sans noblesse de sang à clouer au pilori.
A l'irruption d'une épidémie dévastatrice, punition forcément venue d'en haut pour les plus illuminés, répétition locale avant la grande grippe espagnole qui fit, en 1918-19, des dizaines de millions de morts en Europe, Norvège comprise?
L'étiquette présentant la gravure de Munch, accrochée au haut à gauche d'un mur en cette salle surpeuplée du Centre Pompidou, n'éclaire pas le visiteur. Mais la proximité d'autres tableaux, sur le même mur, me met sur une piste. Au moins deux d'entre eux nous racontent un incendie, des femmes en coiffe et tablier blancs, des messieurs en melon fuient des flammes gigantesques qui montent d'un toit.


Une recherche sur la toile (virtuelle) confirme qu'Oslo, comme tant d'autres villes faites du bois des forêts qui les entourent, a été le théâtre d'incendies plus ou moins dévastateurs. L'un d'eux, survenu en 1890, transforma en un monticule de cendres cinq tableaux de Munch. Mais je ne parviens pas à identifier un gros incendie en 1917. Cela dit, ce ne serait pas la 1ère fois que Munch s'inspirerait d'un événement passé pour le reproduire plusieurs fois, à des années d'intervalles.
En fouillant dans le catalogue en ligne du musée Munch d'Oslo, je tombe sur un autre indice, qui pourrait s'avérer décisif. En 1915, Munch avait réalisé une autre gravure sur bois intitulée Panikk tout court.


Elle lui a été inspirée par l'angoisse ressentie en Norvège à l'annonce de la déclaration de la 1ère guerre mondiale. Bien que neutre, comme les autres pays scandinaves, le pays redoutait les conséquences d'un conflit sur le commerce maritime, l'emploi, le prix des denrées et sur la stabilité politique du royaume.
Avec son Panikk i Oslo datant de 1917, Munch aurait-il retravaillé ce motif, toujours selon le principe de la re-production d'une scène, d'un drame, d'une impression?

* * *

L'exposition, à voir jusqu'au 9 janvier (et savamment analysée ici par La Tribune de l'art), vaut aussi le déplacement pour les photos et courts métrages réalisés par le Norvégien, artiste curieux des innovations technologiques de son temps. Dans la pénombre d'une salle circulaire se profile Munch l'homme, pris sous diverses facettes par l'appareil photographique qu'il prenait visiblement un certain plaisir à déclencher. Quelques clichés de profil, pris si ma mémoire est bonne dans sa résidence d'Ekely, près d'Oslo, me disent quelque chose. Dans les traits, la lippe, la moue, les pauses, je ne peux m'empêcher de voir en Munch un croisement... de Mussolini et de Marlon Brando.



Lui se voyait ainsi (parmi des dizaines d'autoportraits qu'il a réalisés jusqu'à sa mort en 1944):


Non seulement Munch était pétri de talent, mais il avait une gueule.