vendredi 25 février 2011

"Secrets" de diplomates, 20 ans après

Pas évident, le métier de diplomate de nos jours... Vos télégram- mes et autres rapports censés rester confidentiels risquent d'atterrir sur le site de WikiLeaks ou ailleurs. Internet et les réseaux sociaux font que l'information - vérifiée ou non - circule à une telle vitesse que vos analyses risquent d'apparaître périmées du jour au lendemain. Y compris dans les régimes dictatoriaux en principe très peu ouverts sur le monde extérieur, où naguère le diplomate avait l'avantage d'être sur place, même quand les médias occidentaux n'y étaient pas autorisés. Et puis il y a la politisation de certains de vos chefs, ambassadeurs nommés moins pour représenter un Etat que son président et (tenter de) corriger les éventuelles erreurs de pilotage de ce dernier.

Il est intéressant, à cette aune-là, de prendre connaissance des rapports pondus par des diplomates suédois à propos des républiques baltes d'URSS, au moment où celles-ci s'émancipaient de Moscou pour recouvrer leur liberté. Le gouvernement suédois a décidé de les publier avec 30 ans d'avance par rapport à la loi, et ce, à l'occasion du 20ème anniversaire du retour des Baltes à l'indépendance. Cette reconquête ne fut pas une mince affaire et, si elle se déroula sans grande effusion de sang, elle eut, elle aussi, son lot de tensions et de drames. Cette vidéo en témoigne, réalisée par le Letton Juris Podnieks et son équipe lors d'une (vaine) tentative de reprise en main par des OMON, forces de police soviétiques, le 21 janvier 1991 à Riga:

video


Vingt ans.
J'ai l'impression que c'était il y a nettement plus longtemps. Les pays baltes ont beaucoup changé depuis, en profondeur ou en surface. Les conditions de travail aussi: contempler les copies numériques des notes diplomatiques suédoises tapées sur des machines à écrire antédiluviennes, ça nous renvoie à l'ère d'avant Internet, d'avant les téléphones mobiles (je suis heureux d'avoir connu cette époque à mes débuts dans le journalisme, même si la fin était proche).

J'avoue n'avoir, pour l'instant, lu qu'une infime partie quelque 90 documents - en langue suédoise - désormais disponibles au public. Après en avoir parcouru quelques-uns, je ne suis pas sûr de l'intérêt réel qu'ils représentent pour moi, alors que le temps me manque pour faire ne serait-ce que la moitié de ce que je veux. De plus, la méthode de lecture proposée n'est guère aisée. On a beau être à l'ère Internet, celui-ci reste parfois peu commode ou mal adapté. La numérisation de vieux rapports dactylographiés a tendance à rendre plus flous les caractères, je vous assure: faites le test vous-même (à moins que ma vue ait baissé!).

* * *

Plutôt que de m'abimer les yeux, je vais me replonger dans un livre écrit par l'un des diplomates suédois alors en poste en URSS. Dag Sebastian Ahlander était consul général à Leningrad durant ces années décisives. Dès 1992, il a raconté dans un ouvrage ses missions sur le terrain, le climat de suspicion, ses voyages et ses rencontres à Tallinn, Riga et Vilnius pour décrypter l'issue du bras de fer a priori déséqui- libré que les indé- pendantistes avaient engagé avec Moscou. Pour écrire son bouquin Spelet om Baltikum (Le jeu autour des pays baltes, Norstedts), Ahlander a puisé dans la masse d'informations qu'il avait transmises à ses supérieurs sous la forme de télégrammes. Les mêmes, du moins en partie, que ceux rendus publics (de façon peu lisible...) par le gouvernement suédois. Un autre diplomate, consul à Riga de 1989 à 1991, a également largement reproduit dans un livre la matière première qu'il avait accumulée sur place (Lars Fredén, Förvandlingar, éd. Atlantis, qui fut suivi d'un autre sur la période 1991-1994; cf. cet article en suédois).

De tout ça, Stockholm s'est bien gardée de parler en présentant son initiative. Dans un communiqué, le ministère des affaires étrangères évoque "une grande quantité de rapports diplomatiques jusqu'à alors restés secret, remontant à la période dramatique de la chute de l'Union soviétique". Après tout, c'est de bonne guerre, même si on attendrait plutôt ce genre de pratique et de rhétorique de la part de journaux ou de maisons d'édition...

En visite à Riga il y a une semaine, Fredrik Reinfeldt, le premier ministre suédois (à gauche sur la photo, conserva- teur en réalité), a usé de la même méthode pour vanter la publication des archives "secrètes" suédoises. Valdis Dombrovskis, son homologue letton, n'était visiblement pas au courant de l'existence des livres des deux diplomates. Il a salué l'initiative suédoise comme constituant "une étape majeure dans l'approfondissement de nos connaissances et du processus qui était en cours à l'époque". Et il est fort possible, effectivement, que lesdites notes diplomatiques aient une valeur historique pour les chercheurs qui se penchent sur le sujet. Les plus intéressantes sont-elles désormais accessibles? Pas sûr... Car Stockholm en a gardé un nombre indéterminé dans ses armoires. Là aussi, c'est de bonne guerre. Un peu de transparence ça va, toute la transparence, bonjour les dégâts.

* * *

Plus tard, lors de la même visite officielle, Fredrik Reinfeldt tint un discours (en ang- lais) plus qu'élo- gieux sur la recette du "succès économique" suédois devant des étudiants de la Stockholm School of Economics de Riga (longtemps cofinancée par les autorités suédoises). Une fois les applaudissements épuisés, je croisais Carl Bildt, le chef de la diplomatie du royaume, devant des plateaux de petits fours. Pourquoi avoir "déclassifié" - oh l'anglicisme - les archives suédoises? Réponse: "L'époque était dramatique: la fin de l'URSS... La Suède, en tant que pays voisin, suivait de très près ce qui se passait chez les Baltes. Les rapports envoyés par nos diplomates étaient très significatifs et d'une grande qualité. Les rendre publics aujourd'hui, c'est notre contribution à l'écriture d'une histoire équitable de ces années-là."

Il y a 20 ans, Carl Bildt n'était pas encore l'habitué des coulisses diplomatiques et des réunions entre "hauts" dirigeants de ce continent, voire de ce monde. Il était le grand échalas qui, à la tête du parti conservateur, menait l'opposition "bourgeoise" avec l'espoir de déloger les sociaux-démocrates du pouvoir. A l'automne 1991, il y parvenait, à l'âge de 42 ans. Dans ses fonctions de premier ministre, il eut notamment à gérer la politique suédoise vis-à-vis de la nouvelle Russie de Boris Eltsine et des Baltes qui, on ne s'en souvient pas toujours, durent tolérer la présence d'éléments de l'armée russe (ex-armée Rouge) jusqu'en 1994.

Carl Bildt dut aussi s'employer à faire oublier quelques décisions ou propos malheureux d'autres responsables politiques suédois à l'encontre des Baltes. Stockholm fut l'une des rares capitales occidentales à reconnaître leur annexion par l'URSS durant la 2e guerre mondiale. Bien plus tard, lors d'une visite en URSS à l'automne 1989, celui qui était alors le ministre (social-démocrate) des affaires, feu Sten Andersson, eut le malheur d'affirmer que l'Estonie n'était "pas occupée" et que les militants baltes proindépendantistes ne constituaient qu'une "minorité" (il s'en expliqua dans ses mémoires, dont voici des extraits en suédois).

Dans la joyeuse ambiance de cocktail qui régnait à la Stockholm School of Economics de Riga, je rappelais à Carl Bildt ces épisodes peu glorieux pour l'Etat qu'il représente: "Ca ne devait pas être très facile pour toi [on se tutoie en suédois], à l'époque, de passer derrière et de recoller les morceaux..."
Bildt baissa un peu la tête - il est plus grand que moi - et me dit, en plantant son regard bleu dans le mien: "c'était une période... exigeante".

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