dimanche 17 avril 2011

Finlandais pour de vrai

Ainsi les Vrais Finlandais devraient faire une percée aux élections législatives de ce dimanche.
Encore un parti politique qui joue sur la peur de l'autre, sur les angoisses face aux changements, sur le penchant naturel à l'égoïsme et l'autodéfense, sur la lassitude à l'égard des contradictions de l'Union européenne, etc.
Encore un leader, Timo Soini (pris en photo le 12 avril), qui a l'art, par quelques formules choc, de simplifier les choses face à une réalité nécessairement complexe, car qui peut nier que le monde est complexe?
Lors de mon séjour à Helsinki, cette semaine, pour raconter le phénomène des Vrais Finlandais dans le journal La Croix, j'ai repensé au dernier roman en date d'un auteur du cru, Kari Hotakainen, qui mériterait d'être plus connu des lecteurs francophones. La Part de l'homme a été publié en 2009 en Finlande (sous le titre Ihmisen osa), où il a reçu le prix Runeberg, et est paru en février en France (aux éditions JC Lattès, dans une traduction signée Anne Colin du Terrail). J'ai repensé à ce livre, parce qu'il donne quelques clés pour mieux comprendre pourquoi près d'un cinquième de l'électorat finlandais est assez perdu pour envisager de voter pour une formation très poujado-démagogue.

Kari Hotakainen sait se glisser dans la peau de ses personnages pour se faire l'interprète de leurs interrogations, leurs doutes ou leurs obsessions. "J’écris des sortes de monologues et soudain, je me trouve dans le cerveau, ou dans les tripes, d’un personnage… Il en découle un flux de mots", m'avait-il dit lors d'un entretien, en janvier dernier à Helsinki.
Au travers de ces personnages, l'écrivain brosse le tableau d'une société finlandaise déroutée par les changements rapides dont elle est le théâtre depuis quelques décennies.
Il en va notamment de l'arrivée d'immigrants, phénomène encore récent dans ce pays. "Il y a 25 ans, s'est souvenu Kari Hotakainen lors de notre rencontre, quand je suis arrivé de ma campagne pour m'installer à Helsinki, on ne croisait pas encore de Noirs dans les rues. Je me souviens avoir été marqué par une visite à ma soeur, qui vivait en Suède. Dans son immeuble, à Uppsala, il y avait des gens de sept nationalités différentes. C'était quelque chose de très nouveau pour moi. La Finlande était encore une île au milieu de l'océan."

S'il estime l'immigration "positive" pour son pays, l'écrivain a voulu, dans son roman, donner le pour et le contre, "décrire les parts d'ombre et de lumière". C'est ainsi que l'un des personnages principaux, Salme Malmikunnas, mercière à la retraite vivant dans une bourgade éloignée de la capitale, confie au petit ami noir d'une de ses filles que "la Finlande n'est pas prête" pour lui.
Voici l'extrait en question:
"Nous n'avions pas eu beaucoup l'occasion, dans ce pays, de pratiquer les échanges internationaux, parce qu'une génération avait consacré sa jeunesse à la guerre et la suivante à s'en remettre (...) Ce pays n'est pas achevé, lui ai-je dit, malgré tous les efforts faits pour le construire. Il n'est pas prêt, surtout pour quelqu'un de ta couleur, car il l'est à peine pour nous, qui sommes gris. Tu vas devoir à t'habituer à beaucoup de choses."

Ailleurs, Salme réfléchit à l'évolution en cours:
"A l'époque, il y avait du travail pour tous ceux qui en voulaient. Puis le monde a changé et avec Paavo nous n'y avons plus rien compris.(...) Paavo et moi appartenons à un autre monde. Ce n'est pas que nous soyons contre le changement, mais il faut bien dire que nous sommes complètement largués. Et c'est très bien ainsi, inutile de s'accrocher quand la comprenette ne suit pas. L'essentiel est que les enfants restent dans la course au moins jusqu'au prochain virage."

Ce que Salme et son mari Paavo ne savent pas, ou ne veulent pas savoir, c'est que leurs rejetons, eux aussi, sont "largués". C'est le cas de leur fils Pekka, qu'ils croient être en train de mener une honnête carrière dans le commerce, à leur image. En réalité, Pekka est un paumé qui hante les cérémonies d'enterrement pour manger des plats chauds ou qui, pour mendier, se déguise en SDF péruvien jouant El Condor Pasa à la flute de Pan.
Etat d'âme:
"Il se considérait comme le premier immigré de souche, et son sort était de ce fait plus dur encore que celui des arrivants habituels, accueillis pour la plupart avec bienveillance par les autorités en raison des guerres civiles faisant rage dans leur patrie. (...) Pekka soutenait que son pays natal était devenu en dix ans si différent et insolite que même un autochtone pouvait s'y sentir étranger. (...) Chaque fois qu'il abordait ces questions, Pekka était contraint de préciser qu'il n'avait rien contre les immigrés, il se sentait simplement semblable à eux. Moins l'avantage de l'exotisme. Il avait air plus finlandais que nature et ne pouvait donc pas compter sur les sentiments maternels ou paternels des personnes pleines d'empathie."

Kari Hotakainen campe aussi un très convaincant salopard, Kimmo Hienlahti, un de ces nouveaux riches tels que la Finlande en a produits à partir des années 1980. Kimmo le beau parleur issu d'un milieu rural très modeste, dont le bagout lui a permis de faire fortune dans ce pays de taiseux. Voici quelques scènes où il est à l'oeuvre:

... à propos d'ouvriers estoniens qui lui ont refait son jardin:
"Il les avait payés au noir huit euros de l'heure et, une fois le travail fini, leur avait offert deux bouteilles d'alcool qu'ils avaient refusées en lui demandant à la place un euro de plus de l'heure. Cracher sur la boisson et réclamer plus d'argent! On voyait à quel point le monde avait changé."

... ou au hasard d'une rencontre dans Helsinki:
"Une bande de jeunes crève-la-faim s'avança à sa rencontre, chaloupant sur toute la largeur de la rue. (...) Je vous comprends, vous êtes jeunes, tout juste sortis de l'école et déjà au chômage, je suis conscient que vos gestes et attitudes n'ont pas pour but de me blesser personnellement (...) Même si je vous comprends, il m'est impossible de masquer mon mépris, dû au fait que j'ai pour ma part gagné de mes mains mon argent, dont un tiers sert à subvenir aux besoins de gens de votre espèce."

Un jour, Kimmo décide, une fois n'est pas coutume, de prendre le bus:
"Le chauffeur de bus était noir (...) En réponse à son regard interrogateur, il lui annonça en mauvais finnois la somme, deux vingt. Kimmo n'avait que des billets de cent euros, dont il tendit le moins froissé au chauffeur. Ce dernier soupira et secoua la tête. Moi aussi je peux secouer la tête en soupirant, songea Kimmo, et te dire en bon finnois ce que je pense de la mondialisation que j'ai un jour soutenue avant de changer d'avis. Si j'avais su qu'en pratique elle était synonyme de liberté pour tout et pour tous, je m'y serais opposé."

Plus loin, ledit chauffeur noir, qui n'est autre que le gendre de Salme l'ancienne mercière, se rebelle mentalement contre un passager désagréable avec lui:
"Si ça peut te consoler, je peux te dire que moi aussi je suis raciste. Je trouve les Finlandais simples d'esprit. Par devant, vous vous aplatissez, mais par derrière vous ronchonnez. (...) Oui. Je vous considère comme une race inférieure. Mais je vous respecte parce que vous avez survécu seuls, dans ce froid sidérant. Vous n'avez pu trouver d'appui nulle part, avec l'ours russe à vos frontières. Je ne parle même pas de la Suède, ce n'est pas un pays mais une base de loisirs."

Contrairement à l'impression que peuvent donner ces citations, La Part de l'homme n'est pas dénué d'humour, loin de là. Les scènes initiales, cocasses, campent un écrivain qui, parce qu’il "n’a pas de vie", convainc une retraitée a priori son histoire - Salme Malmikunnas - de lui livrer la sienne, moyennant 7 000 euros. "Dans cette femme qui 'n'aime pas les livres inventés', m'a raconté Kari Hotakainen, j’ai mis beaucoup de mes parents, des gens simples et directs qui, comme elle, tenaient une boutique dans une petite ville, loin de Helsinki."
Le roman dessine un univers où, finalement, les plus âgés ne s’avèrent pas les plus déboussolés face au "progrès". Et où les "méchants", aussi nantis soient-ils, peuvent y laisser des plumes... "Je suis obsédé par l’idée de vengeance", concède Kari Hotakainen, qui a vu Taxi Driver, le film de Martin Scorsese, "plus de dix fois" dans ses jeunes années. Mais point de violence gratuite chez ce romancier (dont son Rue de la tranchée, prix Finlandia 2002 puis du Conseil nordique, a aussi été traduit en français). Grand amateur de Buster Keaton, dont il a écrit une biographie fictive, il préfère manier les ressorts du burlesque doux-amer. On est loin de l'artillerie lourde déployée par Timo Soini, le chef des Vrais Finlandais.

NB (le 19 avril 2011): les Vrais Finlandais ont obtenu 19% des voix (contre 4,1% aux précédentes législatives de 2007) et seront, sauf imprévu, invités aux pourparlers en vue de la formation d'une coalition gouvernementale. Les résultats complets sont disponibles ici (en suédois).

dimanche 3 avril 2011

Le bon ange

Une petite fille avait un lapin. Elle habitait en ville, dans un appartement, avec sa mère. Et le lapin donc, depuis qu'une connaissance le lui avait donné pour son anniversaire. Né à la campagne, l'animal dodu eut un peu de mal à se faire à la vie urbaine. Mais choyé par la petite fille, il finit par prendre goût à sa caisse en plastique tapissée de feuilles de salade. Les carottes qu'elle lui donnait avait presque la même saveur que celles sur lesquelles il fit ses dents. La petite fille allait les chercher au grand marché spécialement pour lui.
Un jour, le lapin tomba malade. Sans doute avait-il le mal du pays. La petite fille, elle, mit son manque d'appétit sur le compte d'une émission qu'ils avaient regardée ensemble à la télévision. A travers le grillage de sa cage, le lapin avait entrevu une belle lapine, héroïne d'un dessin animé. La maman, un moment amusée, assura à sa fille qu'un lapin ne pouvait pas voir la télé et que si son petit cœur battait, ce ne saurait être pour une lapine.
La petite fille n'y crut pas une minute. Pour consoler son lapin, elle continua à lui parler de la princesse lapine, tout en guettant son prochain passage à la télé. Celui-ci tarda et le lapin d'amour mourut.
Drame dans l'appartement. La fille était bouleversée. Sa tristesse prit la maman de court. Comment lui faire oublier? Elle dit à sa fille qu'elles ramèneraient le lapin à la campagne pour qu'il repose là où il était né, entouré des siens. Avec sa maman et son papa? Oui, avec sa maman et son papa. On lui creusera une petite tombe rien que pour lui, surmontée de deux grosses carottes entrecroisées.
La petite fille réfléchit, sécha ses larmes et partit dans sa chambre, pendant que la maman puisait dans un bocal les pièces de monnaie qu'il faudrait dépenser pour le voyage.
Le lendemain, on sortit de l'appartement, en direction de la gare routière, où attendaient les bus en partance pour la campagne. La maman avait installé délicatement le lapin dans un sac en skaï vert. Le fond du sac avait été garni de la plus fraîche des salades trouvée au marché le matin même. La fermeture était restée en partie ouverte, pour laisser passer un peu d'air.
En remontant la rue qui menait à la gare routière, la mère et la fille, main dans la main, se heurtèrent à un gros monsieur pressé. Qui arracha le sac en skaï de l'autre main de la maman et s'enfuit en courant. Après l'avoir vu disparaître au coin de la rue, la petite fille, d'abord sans voix, se mit à hurler. Des passants firent mine de ne pas voir la scène. Agenouillée à ses côtés, la maman prit sa fille dans ses bras. Après avoir susurré bien des mots inutiles, elle fut prise d'une inspiration. Ne pleure pas, tu vois, ce monsieur qui a pris notre sac, c'est un bon ange. Il s'occupera encore mieux de notre lapin que nous et l'emmènera directement au paradis.

N. B.: librement adapté d'un fait divers raconté ces jours-ci à la télévision lettone.
La photo de la salade a été broutée sur ce blog, merci à lui.
Pour l'anecdote, il s'agit du 100ème billet posté sur Nordiques & Baltes.

mardi 22 mars 2011

Pôles magnétiques


Il est des personnages et des créatures sortis de l’imaginaire nordique qu’on ne souhaiterait pas croiser ailleurs que dans un conte ou dans un roman. Imprimés qu’ils sont sur le papier, le risque est moindre qu’ils ne nous sautent à la figure. Encore que… Un troll, par exemple, a plus d’un tour dans son sac que les lecteurs ignorent. Les sagas islandaises en regorgent, tout comme de revenants maléfiques (les têtes roulent dans La Saga de Grettir). On y croise aussi des géants plus ou moins bien intentionnés et des créatures féminines venant hanter le sommeil de guerriers (La Saga de Gisli Sursson).

Bien sûr, ces êtres surnaturels, qui rôdent dans des œuvres écrites entre le 12e et le 14e siècles, ne sont pas le pain quotidien des générations d’auteurs nordiques qui se sont succédé depuis. Mais ils peuvent réapparaître de temps à autre, à l’improviste, de manière évidente ou par simple allusion. Certes, pas toujours dans les œuvres les plus abouties ni les plus exigeantes. Qu’à cela ne tienne, ces résurgences sont le signe d’une certaine continuité et de la popularité des caractères extraordinaires. Ainsi en croise-t-on dans La Saga de Valhalla, trilogie conçue au début des années 2000 par Johanna Hildebrandt, auteure suédoise à succès.

Dans une autre trilogie autrement plus célèbre hors de Scandinavie, Millenium, Stieg Larsson ne se contente pas de doter sa jeune héroïne de pouvoirs quasi surnaturels (n’a-t-il pas voulu faire de Lisbeth Salander une version moderne de Fifi Brin d’Acier, création ô combien insolite de la Suédoise Astrid Lindgren?). En donnant naissance à l’infâme Ronald Niedermann – le demi-frère de Lisbeth –, Larsson puise dans la mythologie nordique à double titre. Ce « géant blond » ne craint personne, il résiste même aux projectiles. Mais il perd tous ses moyens dès lors qu’il se trouve seul à la campagne, persuadé qu’il est d’être surveillé par des créatures rampantes sorties « tout droit des enfers ».


Partir à la recherche des fantômes qui planent sur la littérature nordique comporte donc quelques risques. Cela dit, l’imaginaire littéraire en Europe du Nord n’est pas peuplé que de lutins et de monstres. Certes, la nature dramatique avec ses fjords et ses forêts impénétrables, le climat rude et l’obscurité hivernale se prêtent au lugubre. Un tel environnement, cumulé au poids de la peu guillerette religion luthérienne et au rejet qu’elle put engendrer, a influencé des œuvres sombres, graves ou austères, à l’image de films d’Ingmar Bergman ou du théâtre de Lars Norén. Cette noirceur-là n’est pas un mythe…


Il se pourrait bien, pourtant, que l’humour soit l’un des autres fils conducteurs de la création littéraire nordique au fil des siècles. Oui, l’humour, quitte à aller à l’encontre des clichés. Comme antidote ou pour le simple plaisir d’épicer un récit dans une région où les contes ont longtemps été plus écoutés que lus. On ne s’ennuie pas à cheminer au fil des sagas d’Islande, ni à suivre les pérégrinations du barde Väinämöinen dans le Kalevala, l’épopée nationale finlandaise nourrie de poèmes populaires. Ceux-ci, ordonnés, voire un peu arrangés à sa manière par un spécialiste de médecine magique (Elias Lönnrot) au milieu du 19ème siècle, nous font assister ici à une joute oratoire, là à des noces. On y courtise, on y joue du kantele, la cithare locale. On incendie aussi, on trompe, on noie et on trucide mais cela, impossible d’y échapper à l’époque…


L’absurde, la facétie et l’humour décalé marquent autant certains contes populaires anonymes que les récits d’auteurs plus récents ayant pignon sur rue. Un exemple? Ce concours d’exagérations proférées en public pour gagner la main d’une princesses menteuse et la moitié d’un royaume – épisode des aventures d’Askeladden, un héros récurrent de contes norvégiens recueillis au 19ème siècle – pourrait fort bien avoir été disputé par Museau, Bjørken, William le Noir et quelques autres chasseurs du Groenland imaginés par le Danois Jørn Riel dans sa savoureuse série de « racontars » arctiques.


L’Islandais Halldór Laxness nous a, quant à lui, gratifiés d’une superbe parodie de La Saga des Frères jurés (conçue au 13ème siècle), dans laquelle il se gausse d’un patrimoine qu’il maîtrise sur le bout des doigts. Tout au long de cette imposante Saga des fiers à bras, publiée en 1952, celui qui allait obtenir le prix Nobel trois plus ans tard « se déchaîne, du grotesque au macabre, de la farce grossière au pastiche gaillard », se réjouit Régis Boyer dans la préface de l’ouvrage qu’il a traduit.


Grand loufoque devant l’éternel, le Finlandais Arto Paasilinna ne renierait pas l’approche de Laxness, ni certaines bouffonneries médiévales. De même, en écho à la fin du monde (Ragnarök) évoquée de manière prophétique dans les anciens manuscrits islandais, entonne-t-il un Cantique de l’apocalypse joyeuse. Alors que la troisième guerre mondiale approche et que « New York s’est noyée dans la merde », une sorte de phalanstère vit un moment de grâce autour d’une église en bois bâtie dans l’Est de la Finlande, selon la volonté du « dernier bolchevik de la planète » en quête du rachat de son âme…


Paasilinna touche à une autre des lignes de force de la littérature nordique: la description souvent critique de la transition, plus rapide que dans les grandes nations européennes, de contrées restées longtemps pauvres et rurales vers une modernité plus prospère, avec son cortège de bouleversements. Elle a d’abord donné naissance au courant des « écrivains prolétaires », avec pour défricheur le Danois Martin Andersen Nexø. Ecrit au début du siècle dernier, son Pelle le Conquérant, un artisan en butte à la misère et aux « profiteurs », sera suivi d’une pléthore de camarades d’infortune. Ils verront le jour en particulier en Suède, la plus industrialisée de la région.


Autodidactes, ces écrivains étaient issus de la classe ouvrière, comme Eyvind Johnson et Harry Martinsson, ou de familles paysannes, tels Ivar Lo-Johansson et Vilhelm Moberg, auteur d’une magistrale œuvre en quatre volets sur ces Suédois partis chercher du travail en Amérique (1949-1959), regroupés en français sous le titre de Saga des émigrants. Cette génération a accompagné la montée en puissance de la social-démocratie, qui a modelé la région et les mentalités des populations nordiques, désormais attachées à l’Etat-providence.


Alors que les écrivains prolétaires continuent à faire quelques émules, c’est toutefois les fissures du « modèle » social nordique, les dérives de la société de consommation et les atteintes à la nature que, désormais, la plume de Paasilinna et d’autres s’attachent à décrire. Ancien flotteur de bois sur les rivières de Finlande, l’auteur du Lièvre de Vatanen représente le versant « écolo-humoriste » de ce courant littéraire engagé.


A l’inverse d’il y a quelques décennies encore, c’est la désindustrialisation d’une région en mal de nouveaux repères qui sert de toile de fond. Démantèlement du « modèle » et déconstruction du style littéraire et du mode de narration classiques vont d’ailleurs souvent de pair. Où il s’avère plus facile de revenir, par la suite, à une écriture plus traditionnelle que de colmater les brèches de l’Etat-providence et du consensus social nordique… Chacun à leur manière, les Norvégiens Kjartan Fløgstad et Dag Solstad, tous deux nés dans les années 1940, symbolisent cette période de tâtonnements, d’expérimentations et de renonciations douces-amères.


Le roman policier est l’autre canal – pour ne pas dire l’égout, plus populaire et encombré – par lequel s’écoule le trop-plein de malaise et de frustrations générées par une société qui s’est voulue parfaite. Depuis l’apparition de l’inspecteur Martin Beck, créé dès les années 1960 par le couple suédois Maj Sjöwall et Per Wahlöö [déjà évoqué ici sur ce blog], pionniers du genre dans la région, il ne cesse de charrier les immondices du fameux « modèle ». Jusqu’à l’écœurement. En quittant l
e rayon polar d’une librairie de Stockholm, d’Oslo ou de Copenhague, on a la désagréable impression qu’en lisière de chaque forêt et qu’au fond de chaque lac gît un cadavre.

N.B.: ce texte, que j'ai écrit en janvier, a été publié dans le dossier que Le Magazine littéraire a consacré, dans son édition de ce mois de mars, aux littératures nordiques à l'occasion du salon du livre de Paris, dont les portes sont ouvertes jusqu'à ce soir. Le titre (Pôles magnétiques) n'est pas de ma composition.

mardi 15 mars 2011

A Helsinki, pour le confort de la musique

Alvar Aalto est une icône en Finlande. Cela n'empêche pas certains de ses compatriotes de critiquer franco la mauvaise acoustique régnant dans un des bâtiments qu'il a conçus à Helsinki, le Finlandia Hall.


A en croire les propos entendus et lus ici ou là, l'architecte, tout aussi réputé soit-il, était passé à côté de son sujet... Sans parler du manteau blanc de cet ouvrage, un marbre de Carrare allergique au froid, qui défraye la chronique depuis les années 1990.


Bref, les pensionnaires du Finlandia - le Philarmonique de Helsinki - ont été très heureux d'apprendre, il y a une quinzaine d'années, qu'ils iraient jouer ailleurs. Cela n'a pas été une mince affaire mais la ville de Helsinki et l'Etat ont fini par se mettre d'accord sur le financement d'un nouvel espace qui serait dédié à la musique, classique avant tout.
Quelque 160 millions d'euros plus tard, l'ouvrage est sorti de terre, "mis en acoustique" par le Japonais Yasuhisa Toyota, orfèvre, dit-on, en la matière. Encore inachevée, la carcasse verdâtre du Centre, carapace de verre, se dresse en contrebas du parlement, au milieu d'un des éternels grands chantiers de la capitale finlandaise.
Là, dans un périmètre délimité à l'autre extrémité par la gare ferroviaire et la baie de Töölö, s'accumulent quelques bâtisses modernes dans un fouillis architectural plus propre à Bruxelles qu'à une capitale nordique.


On y trouve... le musée d'art contemporain (Kiasma), dessiné par l'Américain Steve Holl:


...l'imposant QG du groupe de médias éditant notamment le Helsingin Sanomat, le principal quotidien du pays (qui publie en ligne une version anglaise consistante):


...et, depuis peu donc, le Centre de musique, avec ses six salles de concert, dont une de 1708 places:


Cet hiver, alors qu'une épaisse couche de neige recouvrait encore Helsinki, la directrice musicale du lieu, Helena Hiilivirta, m'a fait faire le tour du propriétaire.


Je me propose de vous en faire profiter, avant l'inauguration du lieu, le 31 août. Chaussez le casque, c'est parti pour une visite!





Le Centre de musique de Helsinki s'annonce d'ores et déjà comme un des principaux lieux où écouter de la musique autour de la Baltique. Sans doute moins spectaculaire que les nouveaux opéras de Copenhague (du Danois Henning Larsen) et d'Oslo (du bureau norvégien Snøhetta). Mais tout de même! C'est là que répèteront et joueront les musiciens de l'Orchestre symphonique de la radio finlandaise, ceux du Philarmonique de Helsinki et les élèves pas manchots non plus de l'Académie Sibelius, dont j'ai parlé ici récemment.

lundi 28 février 2011

Olof Palme, mystères

Il y a 25 ans jour pour jour, les Suédois apprenaient, tard dans la soirée, que leur premier ministre avait été assassiné par balles. Très peu de personnes virent Olof Palme gisant sur le trottoir de Sveavägen, une des avenues principales de Stockholm, quasi-déserte à cette heure-là (devant cette vitrine en photo, au coin de la rue).


Cette mort violente n'en a pas moins marqué en profondeur un pays qui se croyait immunisé contre un tel acte, lové qu'il était dans le cocon de l'Etat-providence qu'il avait patiemment tissé. Les ratages de l'enquête, eux, ont ébranlé la confiance que les Suédois accordaient à leurs autorités. Ils ont aussi donné naissance à des théories fantasmagoriques sur le ou les auteurs du meurtre... (l'émission Rendez-vous avec X, sur France-Inter, reprend ici quelques pistes).
Jusqu'à aujourd'hui, donc, l'affaire reste nimbée de mystère.
Il y a un an, je racontais ici (Cette nuit-là, un inconnu) comment le jeune appelé de permanence que j'étais avait vécu cette nuit du 28 février au 1er mars 1986. Aujourd'hui, je vais reproduire l'article que j'ai écrit pour Le Temps, quotidien de Suisse - tiens, un autre pays "neutre" - où l'on garde un œil attentif à ce qui se trame en Suède. L'article a été publié en ce jour de commémoration. Je l'ai complété de quelques photos puisées sur la Toile.

Auparavant, je vous recommande ce portrait audiovisuel assez éloquent ("le Kennedy européen... citoyen jacobin bien élevé... aux yeux perçants au gris-bleu scandinave dont on ne trouve l'équivalent que dans le reflet de l'acier suédois... patricien rouge...") réalisé par l'ORTF et conservé dans les archives de l'INA. Ainsi que le journal d'Antenne 2 diffusé le lendemain du crime.
Je signale aussi un site proposant des discours et articles (en anglais) de cette figure de la social-démocratie européenne. Sur la page d'accueil du site, je vous conseille un petit film muet tourné en 8 mm par Palme lui-même, lors d'une visite en Algérie à l'automne 1962, alors qu'il n'était qu'un collaborateur de Tage Erlander, son mentor et prédécesseur à la tête du gouvernement.
De ce séjour, Palme écrivit plus tard: "Là, j'ai appris à quel point il était important de soutenir les mouvements de libération". Il le montra par la suite en manifestant contre la guerre du Vietnam et en exprimant son soutien à des nouveaux régimes post-coloniaux. Dans les coulisses, pourtant, Palme était soucieux de ménager le gouvernement américain en maintenant une collaboration secrète face à l'Union soviétique, selon des livres d'historiens et de journalistes (voici le dernier en date) qui écornent ainsi l'image d'un Palme croisé de l'anti-impérialisme américain. Ah, Realpolitik, quand tu nous tiens...

L'ARTICLE publié dans Le Temps:


Vingt-cinq ans après sa mort, l’énigme Olof Palme




28 février 2011

Cette fois-ci, c’en était trop pour Mårten Palme. Le fils cadet de l’ex-premier ministre suédois ne pouvait pas laisser dire, sans preuve aucune, que son père avait été assassiné par des militaires ou des policiers. Que la personne se répandant dans les médias pour avancer cette thèse, Leif G. W. Persson, soit un professeur en criminologie, auteur de polars à succès [dont un inspiré par ce meurtre], ne lui permet pas d’avancer n’importe quoi, selon Palme junior. «Sa théorie est infondée! Il tombe dans le même piège que d’autres avant lui, en cherchant des éléments qui renforcent sa propre conception de qui a pu commettre le meurtre.»

Ce petit règlement de comptes a fait grand bruit la semaine dernière en Suède, alors que le royaume commémore la mort d’Olof Palme, le 28 février 1986. Il en dit long sur l’impuissance du royaume à éclaircir la plus grosse affaire criminelle de son histoire contemporaine. Car, en dépit d’un travail considérable, en dépit de l’assistance apportée par des polices étrangères, l’assassinat de cette figure de la social-démocratie européenne n’a toujours pas été élucidé.

Il y a un an, le parlement de Stockholm a modifié la législation qui, auparavant, fixait à 25 ans le délai de prescription pour meurtre. En théorie, la police suédoise peut donc continuer indéfiniment à enquêter jusqu’à ce qu’elle débusque le ou les coupables. Mais y parviendra-t-elle un jour? 95% des Suédois ne le croient pas, selon un récent sondage publié par le journal Svenska Dagbladet.

Pour bon nombre d’entre eux, l’auteur du meurtre a bien été identifié… et il est mort. Christer Pettersson, un marginal arrêté en 1988, a été reconnu par Lisbeth Palme, l’épouse du premier ministre, avec lequel elle rentrait à pied d’une séance de cinéma, sans garde du corps, lorsqu’il fut abattu en pleine rue. Pettersson, qui aurait ainsi vengé un ami incarcéré, a été condamné à la prison à perpétuité. Puis gracié en appel pour cause de manque de preuves matérielles. De plus, Lisbeth Palme aurait été influencée par la publication d’une photo du suspect avant d’être confrontée à lui.

La Cour suprême a définitivement classé le dossier en 1998. Pettersson, impénitent consommateur d’amphétamines, est mort six ans plus tard, non sans s’être vanté d’avoir commis le crime… Il n’est pas le seul. Pas moins de 130 personnes ont «avoué» avoir tué le dirigeant, surtout dans les premières années qui ont suivi le drame. Des mythomanes, a conclu la police. Celle-ci n’a pas manqué de travail au fil des années: quelque 11 000 personnes ont été accusées nommément d’avoir appuyé sur la gâchette.

A plusieurs reprises, les Suédois ont cru que la police, après un début d’enquête pour le moins poussif, était enfin sur la bonne voie. Les hypothèses avancées les firent voyager en divers endroits de la planète, là où on aurait pu commanditer l’assassinat. Palme avait entrepris une médiation de paix entre l’Iran et l’Irak, alors en guerre. Il tentait de promouvoir une «troisième voix» entre Est et Ouest, au nom d’une Suède «neutre» jugée trop proche de Moscou par certains. Il honnissait le régime de l’apartheid sud-africain, qui le lui rendait bien.

C’est ainsi que s’entrechoquèrent plusieurs «pistes»: la CIA – associée à des policiers suédois d’extrême droite –, la police sud-africaine, le PKK (parti pro-indépendantiste kurde de Turquie) mécontent de la surveillance de ses membres en Suède, etc. Pas plus tard qu’en janvier, c’est la piste yougoslave qui a ressurgi à la faveur d’une enquête du magazine allemand Focus. Sans conséquence jusqu’à présent.

«Que l’appareil d’Etat suédois n’ait pas pu gérer une telle affaire a secoué les Suédois et réduit leur confiance en lui», pointe Kjell Östberg [lien radio, en suédois], un historien auteur d’une biographie de Palme. Conséquence, la population a accordé une oreille attentive aux «révélations» faites par des détectives privés plus ou moins sérieux. L’un d’eux a expliqué le meurtre par un trafic de diamants, un autre a accusé des membres de la famille Palme, etc. La récom- pense de 7,2 mil- lions de francs suisses, promise pour tout indice décisif, tient toujours.

Pour la police, l’élément qui pourrait relancer l’enquête serait la découverte de l’arme du crime, un Smith & Wesson 357 Magnum, selon les analyses balistiques. En 2006, un tel revolver, recherché de longue date, était retrouvé. Las, il était trop rouillé pour «parler». Les quatre enquêteurs du «groupe Palme» n’abandonnent pas leur mission, sans trop y croire. «Il faut être réaliste», lâche Stig Edqvist, son chef depuis 14 ans.

vendredi 25 février 2011

"Secrets" de diplomates, 20 ans après

Pas évident, le métier de diplomate de nos jours... Vos télégram- mes et autres rapports censés rester confidentiels risquent d'atterrir sur le site de WikiLeaks ou ailleurs. Internet et les réseaux sociaux font que l'information - vérifiée ou non - circule à une telle vitesse que vos analyses risquent d'apparaître périmées du jour au lendemain. Y compris dans les régimes dictatoriaux en principe très peu ouverts sur le monde extérieur, où naguère le diplomate avait l'avantage d'être sur place, même quand les médias occidentaux n'y étaient pas autorisés. Et puis il y a la politisation de certains de vos chefs, ambassadeurs nommés moins pour représenter un Etat que son président et (tenter de) corriger les éventuelles erreurs de pilotage de ce dernier.

Il est intéressant, à cette aune-là, de prendre connaissance des rapports pondus par des diplomates suédois à propos des républiques baltes d'URSS, au moment où celles-ci s'émancipaient de Moscou pour recouvrer leur liberté. Le gouvernement suédois a décidé de les publier avec 30 ans d'avance par rapport à la loi, et ce, à l'occasion du 20ème anniversaire du retour des Baltes à l'indépendance. Cette reconquête ne fut pas une mince affaire et, si elle se déroula sans grande effusion de sang, elle eut, elle aussi, son lot de tensions et de drames. Cette vidéo en témoigne, réalisée par le Letton Juris Podnieks et son équipe lors d'une (vaine) tentative de reprise en main par des OMON, forces de police soviétiques, le 21 janvier 1991 à Riga:




Vingt ans.
J'ai l'impression que c'était il y a nettement plus longtemps. Les pays baltes ont beaucoup changé depuis, en profondeur ou en surface. Les conditions de travail aussi: contempler les copies numériques des notes diplomatiques suédoises tapées sur des machines à écrire antédiluviennes, ça nous renvoie à l'ère d'avant Internet, d'avant les téléphones mobiles (je suis heureux d'avoir connu cette époque à mes débuts dans le journalisme, même si la fin était proche).

J'avoue n'avoir, pour l'instant, lu qu'une infime partie quelque 90 documents - en langue suédoise - désormais disponibles au public. Après en avoir parcouru quelques-uns, je ne suis pas sûr de l'intérêt réel qu'ils représentent pour moi, alors que le temps me manque pour faire ne serait-ce que la moitié de ce que je veux. De plus, la méthode de lecture proposée n'est guère aisée. On a beau être à l'ère Internet, celui-ci reste parfois peu commode ou mal adapté. La numérisation de vieux rapports dactylographiés a tendance à rendre plus flous les caractères, je vous assure: faites le test vous-même (à moins que ma vue ait baissé!).

* * *

Plutôt que de m'abimer les yeux, je vais me replonger dans un livre écrit par l'un des diplomates suédois alors en poste en URSS. Dag Sebastian Ahlander était consul général à Leningrad durant ces années décisives. Dès 1992, il a raconté dans un ouvrage ses missions sur le terrain, le climat de suspicion, ses voyages et ses rencontres à Tallinn, Riga et Vilnius pour décrypter l'issue du bras de fer a priori déséqui- libré que les indé- pendantistes avaient engagé avec Moscou. Pour écrire son bouquin Spelet om Baltikum (Le jeu autour des pays baltes, Norstedts), Ahlander a puisé dans la masse d'informations qu'il avait transmises à ses supérieurs sous la forme de télégrammes. Les mêmes, du moins en partie, que ceux rendus publics (de façon peu lisible...) par le gouvernement suédois. Un autre diplomate, consul à Riga de 1989 à 1991, a également largement reproduit dans un livre la matière première qu'il avait accumulée sur place (Lars Fredén, Förvandlingar, éd. Atlantis, qui fut suivi d'un autre sur la période 1991-1994; cf. cet article en suédois).

De tout ça, Stockholm s'est bien gardée de parler en présentant son initiative. Dans un communiqué, le ministère des affaires étrangères évoque "une grande quantité de rapports diplomatiques jusqu'à alors restés secret, remontant à la période dramatique de la chute de l'Union soviétique". Après tout, c'est de bonne guerre, même si on attendrait plutôt ce genre de pratique et de rhétorique de la part de journaux ou de maisons d'édition...

En visite à Riga il y a une semaine, Fredrik Reinfeldt, le premier ministre suédois (à gauche sur la photo, conserva- teur en réalité), a usé de la même méthode pour vanter la publication des archives "secrètes" suédoises. Valdis Dombrovskis, son homologue letton, n'était visiblement pas au courant de l'existence des livres des deux diplomates. Il a salué l'initiative suédoise comme constituant "une étape majeure dans l'approfondissement de nos connaissances et du processus qui était en cours à l'époque". Et il est fort possible, effectivement, que lesdites notes diplomatiques aient une valeur historique pour les chercheurs qui se penchent sur le sujet. Les plus intéressantes sont-elles désormais accessibles? Pas sûr... Car Stockholm en a gardé un nombre indéterminé dans ses armoires. Là aussi, c'est de bonne guerre. Un peu de transparence ça va, toute la transparence, bonjour les dégâts.

* * *

Plus tard, lors de la même visite officielle, Fredrik Reinfeldt tint un discours (en ang- lais) plus qu'élo- gieux sur la recette du "succès économique" suédois devant des étudiants de la Stockholm School of Economics de Riga (longtemps cofinancée par les autorités suédoises). Une fois les applaudissements épuisés, je croisais Carl Bildt, le chef de la diplomatie du royaume, devant des plateaux de petits fours. Pourquoi avoir "déclassifié" - oh l'anglicisme - les archives suédoises? Réponse: "L'époque était dramatique: la fin de l'URSS... La Suède, en tant que pays voisin, suivait de très près ce qui se passait chez les Baltes. Les rapports envoyés par nos diplomates étaient très significatifs et d'une grande qualité. Les rendre publics aujourd'hui, c'est notre contribution à l'écriture d'une histoire équitable de ces années-là."

Il y a 20 ans, Carl Bildt n'était pas encore l'habitué des coulisses diplomatiques et des réunions entre "hauts" dirigeants de ce continent, voire de ce monde. Il était le grand échalas qui, à la tête du parti conservateur, menait l'opposition "bourgeoise" avec l'espoir de déloger les sociaux-démocrates du pouvoir. A l'automne 1991, il y parvenait, à l'âge de 42 ans. Dans ses fonctions de premier ministre, il eut notamment à gérer la politique suédoise vis-à-vis de la nouvelle Russie de Boris Eltsine et des Baltes qui, on ne s'en souvient pas toujours, durent tolérer la présence d'éléments de l'armée russe (ex-armée Rouge) jusqu'en 1994.

Carl Bildt dut aussi s'employer à faire oublier quelques décisions ou propos malheureux d'autres responsables politiques suédois à l'encontre des Baltes. Stockholm fut l'une des rares capitales occidentales à reconnaître leur annexion par l'URSS durant la 2e guerre mondiale. Bien plus tard, lors d'une visite en URSS à l'automne 1989, celui qui était alors le ministre (social-démocrate) des affaires, feu Sten Andersson, eut le malheur d'affirmer que l'Estonie n'était "pas occupée" et que les militants baltes proindépendantistes ne constituaient qu'une "minorité" (il s'en expliqua dans ses mémoires, dont voici des extraits en suédois).

Dans la joyeuse ambiance de cocktail qui régnait à la Stockholm School of Economics de Riga, je rappelais à Carl Bildt ces épisodes peu glorieux pour l'Etat qu'il représente: "Ca ne devait pas être très facile pour toi [on se tutoie en suédois], à l'époque, de passer derrière et de recoller les morceaux..."
Bildt baissa un peu la tête - il est plus grand que moi - et me dit, en plantant son regard bleu dans le mien: "c'était une période... exigeante".

dimanche 20 février 2011

Gilles en Lettonie, c'est fini

Après "7 ans et 8 mois" à l'étranger, l'auteur du blog bien connu des internautes francophones amateurs des pays baltes - Gilles en Lituanie puis Gilles en Lettonie - rentre au pays.
Ce n'est pas par gaieté de coeur, on le sent bien. Gilles Dutertre apprécie sa vie d'expatrié et ne craint pas les déracinements répétés, de caserne en caserne, de mission en mission (Allemagne, Liban, Cambodge, Bosnie, etc.). Mais pour une raison indépendante de sa volonté, comme le veut l'expression, il a décidé de retourner vivre en France, plus précisément en Indre-et-Loire. Départ prévu mardi.


Durant sa période balte, Gilles n'a pas été du genre à se cantonner aux beaux quartiers des capitales. Lui s'est fondu dans la masse. Par nécessité - la retraite d'un ex-lieutenant-colonel n'est visiblement pas à rallonge - mais aussi par goût, me semble-t-il, il résidait dans les banlieues populeuses. D'abord sur les hauteurs de Vilnius, pendant 5 ans, puis à Riga depuis mars 2010, dans une tour des "nouveaux" quartiers reliés au centre-ville par moult bus et trolleybus.
Là, depuis son trois pièces, il observait la vie locale à sa façon, selon ses lubies, ses centres d'intérêt. Il était intarissable sur les aléas de la météo, les accidents de la route, les petits événements qui animent les discussions de tous les jours. On les retrouvait dans les billets réguliers et concis qu'il écrivait sur son blog, le plus souvent avant le lever du jour, lui qui, droit dans ses bottes, continuait à vivre au rythme de la caserne.
Gilles est aussi friand d'histoire et s'en est fait une spécialité sur le tard. A Riga, il a fréquenté des bibliothèques, à la recherche d'ouvrages qui pourraient l'aider dans la préparation d'un livre sur les Français dans l'histoire de la Lettonie. La suite logique de celui qu'il avait écrit, avec la même approche, sur la Lituanie. Paru chez L'Harmattan, ce 1er bouquin lui a valu une petite notoriété dans une région d'Europe peu habituée à ce que des étrangers écrivent à son propos.
Le regard de Gilles pétille lorsqu'il raconte les conférences qu'il allait donner "dans les provinces de Lituanie", sur son thème de prédilection ou bien juste pour parler de la France ou de n'importe quel autre thème, pour peu que ça soit en français. Ses hôtes voyaient débarquer un gaillard encore vert, toujours propre sur lui et peu avare d'anecdotes, lui qui aime bien, notamment, s'attarder sur son parcours.
Une fois ce 1er livre terminé, Gilles a commencé à s'ennuyer à Vilnius. "Cinq ans dans la même caserne, ça ne m'était jamais arrivé avant!", plaisante-il, avec un fond d'humour propre aux (ex-)militaires. Il lui fallait un nouveau projet. Pourquoi ne pas s'installer à Riga, à quatre heures de route? Il y a près d'un an, il arrivait donc dans l'ancienne ville hanséatique avec armes et bagages ("400 kilos", dont un tas de bouquins, accumulés au fil des années). Aidé par un ami du cru, il n'a pas tardé à trouver ses marques dans cette nouvelle ville-étape. Le tempérament letton, plus réservé que le lituanien, l'a un peu dérouté, même s'il s'y attendait. Il s'explique notamment par l'histoire, les occupations, et la présence à Riga d'une forte proportion de représentants de la minorité "russophone", arrivés pour la plupart durant l'annexion soviétique. "Riga, c'est surtout une ville russe", a coutume d'observer notre blogueur qui, dans ses billets, n'hésite pas à épouser les opinions des "patriotes" de tous poils que comptent les pays baltes.
Gilles et moi, nous n'avons pas toujours été d'accord sur tout, et il le sait. A quelques reprises, nous avons eu l'occasion de nous expliquer, toujours de manière courtoise. Sa manière de taper sur les médias en général dès que l'un d'entre eux commet une boulette, surtout lorsqu'elle concerne ses chers pays baltes, m'a parfois lassé... Il n'a pas tort sur le fond, mais ses piques - fort appréciées de ses lecteurs les plus fidèles - frisent parfois la démagogie. Mais qu'y puis-je? A chacun ses opinions, son style. Et puis, comme il le dit lui-même, "Antoine, il ne faut pas te sentir visé!" Peut-être suis-je devenu un peu trop sensible aux attaques dont ma profession est souvent la victime un peu facile, alors que, comme les trains à l'heure, le boulot utile dont elle s'acquitte sans dérailler passe, lui, inaperçu. Bref!
Malgré ces petits différends, malgré mes a priori de départ et nos différences (nous n'avons jamais parlé politique mais je subodore le fossé) et malgré le fait que nous ne nous sommes que peu croisés, je crois toutefois pouvoir avancer que Gilles et moi éprouvons un certain respect mutuel. C'est déjà pas mal.
Mardi, il atterrira dans son pays natal, avec une vague appréhension. Pas évident de réintégrer ses pénates après des années à l'étranger, nous sommes nombreux à en avoir fait l'expérience. Je lui souhaite bon vent. Gageons que, s'il rencontre l'ennui en Touraine, il saura le tromper en renouant avec ses amours baltes, ne serait-ce que grâce à Internet. Quelque chose me dit que, dans les mois à venir, il nous arrosera de billets et d'informations lettones et lituaniennes via son blog, comme s'il était encore à Riga, à veiller du haut de sa tour de banlieue.