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vendredi 30 septembre 2011

Quel lapin sortira du chapeau Nobel?

Et c'est reparti pour les spéculations concernant les prochains prix Nobel, et en particulier celui de la paix. Dans une semaine exactement, le 7 octobre à 11 heures locales, le Comité Nobel norvégien annoncera son choix. Qui succèdera à Barack Obama (2009) et à Liu Xiaobo (2010), pour ne citer que les plus récents lauréats? Le cru 2011 sera-t-il aussi controversé que les deux précédents? Le premier l'avait été parce que le président américain venait de débuter son mandat (manque de résultats concrets) et de décider de l'envoi de renforts militaires en Afghanistan (incompatible avec l'idée même de paix, selon les pacifistes). Le second parce que le régime chinois avait piqué une grosse colère après le choix d'un dissident qu'il avait expédié en prison pour contestation.

Sauf à vouloir descendre de son piédestal pour devenir avant tout une instance politique au message moralisateur, il sera difficile au Comité Nobel de continuer éternellement sur cette lancée. Une récente discussion avec le secrétaire du Comité Nobel, Geir Lundestad, me laisse entendre que le profil du ou de la lauréate 2011 sera plus consensuel, moins exposé à la polémique.

"Il y a beaucoup de chemins qui mènent à la paix. Il est évident que cette année, le prix sera d'un autre genre que les précédents", me disait Geir Lundestad, rencontré le 2 septembre pour un article à paraître la semaine prochaine dans le magazine Challenges.
Cette demi-confidence survenait quelques jours après une réunion des cinq membres du Comité norvégien, à laquelle il avait assisté en tant que secrétaire de cette instance indépendante, poste qu'il occupe depuis 1990.

Et Lundestad (à gauche) d'ajouter: "Ce n'est pas parce que certains prix à venir auront un profil moins haut qu'il faudra considérer que nous regrettons celui que nous avons donné l'an dernier à Liu Xiabo". Sous-entendu: les critiques et les appels au boycottage de la cérémonie du prix 2010 par Pékin n'ont en rien ébranlé les convictions du Comité Nobel, mais chaque prix ne sera pas aussi explosif.

* * *

Certains journalistes scandinaves croisés en septembre à Oslo sont, eux, convaincus que le Comité Nobel réserve encore une surprise détonante pour la cuvée 2011. Telle serait la volonté du président du Comité, Thorbjørn Jagland. A en croire mes confrères, cet ancien premier ministre est avide de publicité et prêt à beaucoup de choses pour que le monde entier parle à nouveau du lapin sorti du chapeau norvégien. Quoi de plus efficace alors qu'un prix poil à gratter qui exaspère tel ou tel puissant de ce monde ?

Les propos tenus par Geir Lundestad m'incitent toutefois à croire qu'un nouvel éclat polémique n'est pas à attendre cette année. Mais peut-être me suis-je fait rouler dans la farine... Peut-être Geir Lundestad a-t-il pris ses désirs pour des réalités? Peut-être Thorbjørn Jagland a-t-il réussi entre-temps à imposer ses vues auprès des quatre autres membres du Comité (quatre femmes, soit dit en passant, élues comme lui par le Parlement norvégien).

Les entretiens accordés ces derniers jours par Thorbjørn Jagland à des agences de presse internationales n'ont guère éclairé ma lanterne. A l'AFP qui lui demandait avec insistance si le "printemps arabe" serait distingué, comme le supputent plus d'un expert, il a refusé tout commentaire sur ce point précis. Un tel choix paraîtrait assez logique si l'on s'en tient aux principaux développements survenus récemment sur la scène internationale. Rappelons que, dans son testament rédigé en 1895, Alfred Nobel avait souhaité que les futurs prix soient décernés à des personnalités ayant oeuvré pour le bien de l'humanité au cours de l'année écoulée.

* * *

Cela dit, le Comité Nobel a déjà montré par le passé qu'il pouvait aussi décerner son prix à des personnalités ou à des organisations ayant accompli un travail de longue haleine, et pas forcément sous les projecteurs. Et puis quelle personnalité choisir dans le monde arabe en ébullition? Encore faudrait-il trouver quelqu'un(e), ou une organisation, qui symbolise suffisamment les avancées en cours, et si possible sans casseroles pour ternir sa réputation. Certains experts, habitués des devinettes d'avant-prix Nobel, se risquent à quelques pronostics ici ou là.

Pour éviter les querelles sur l'identité du "meilleur" champion du printemps arabe, pourquoi ne pas distinguer une autre partie du globe cette année, quitte à le retenir une fois qu'on y verra un peu plus clair dans les mêlées égyptienne, tunisienne, libyenne, etc.? En contrepartie, l'Académie suédoise pourrait dès maintenant accorder le prix de littérature à un écrivain arabe. Seul l'Egyptien Naguib Mafouz a eu cet honneur (en 1988). Cet automne, raconte The Guardian, le Libanais Adonis tiendrait la corde parmi les parieurs.
Réponse la semaine prochaine...

N. B. (le 12 octobre): le lapin est en fait une lapine, ou plutôt trois... Deux Libériennes (la présidente Ellen Johnson Sirleaf et la militante pacifiste Leymah Gbowee) et une Yéménite (la journaliste et activiste Tawakkul Karman) pour leurs efforts en vue de promouvoir et de faire respecter les droits des femmes dans des régions où ils sont encore bafoués.
Geir Lundestad avait donc dit vrai: le cru 2011 est nettement plus apte à faire l'unanimité que les précédents, même si certains se sont étonnés que le prix ait été accordé à la présidente libérienne à quelques jours du 1er tour de l'élection présidentielle dans son pays, elle qui remettait en jeu son mandat (la voici en train de voter - vidéo AFP).
Depuis la publication de ce billet, l'article que je préparais pour Challenges est paru.

lundi 28 février 2011

Olof Palme, mystères

Il y a 25 ans jour pour jour, les Suédois apprenaient, tard dans la soirée, que leur premier ministre avait été assassiné par balles. Très peu de personnes virent Olof Palme gisant sur le trottoir de Sveavägen, une des avenues principales de Stockholm, quasi-déserte à cette heure-là (devant cette vitrine en photo, au coin de la rue).


Cette mort violente n'en a pas moins marqué en profondeur un pays qui se croyait immunisé contre un tel acte, lové qu'il était dans le cocon de l'Etat-providence qu'il avait patiemment tissé. Les ratages de l'enquête, eux, ont ébranlé la confiance que les Suédois accordaient à leurs autorités. Ils ont aussi donné naissance à des théories fantasmagoriques sur le ou les auteurs du meurtre... (l'émission Rendez-vous avec X, sur France-Inter, reprend ici quelques pistes).
Jusqu'à aujourd'hui, donc, l'affaire reste nimbée de mystère.
Il y a un an, je racontais ici (Cette nuit-là, un inconnu) comment le jeune appelé de permanence que j'étais avait vécu cette nuit du 28 février au 1er mars 1986. Aujourd'hui, je vais reproduire l'article que j'ai écrit pour Le Temps, quotidien de Suisse - tiens, un autre pays "neutre" - où l'on garde un œil attentif à ce qui se trame en Suède. L'article a été publié en ce jour de commémoration. Je l'ai complété de quelques photos puisées sur la Toile.

Auparavant, je vous recommande ce portrait audiovisuel assez éloquent ("le Kennedy européen... citoyen jacobin bien élevé... aux yeux perçants au gris-bleu scandinave dont on ne trouve l'équivalent que dans le reflet de l'acier suédois... patricien rouge...") réalisé par l'ORTF et conservé dans les archives de l'INA. Ainsi que le journal d'Antenne 2 diffusé le lendemain du crime.
Je signale aussi un site proposant des discours et articles (en anglais) de cette figure de la social-démocratie européenne. Sur la page d'accueil du site, je vous conseille un petit film muet tourné en 8 mm par Palme lui-même, lors d'une visite en Algérie à l'automne 1962, alors qu'il n'était qu'un collaborateur de Tage Erlander, son mentor et prédécesseur à la tête du gouvernement.
De ce séjour, Palme écrivit plus tard: "Là, j'ai appris à quel point il était important de soutenir les mouvements de libération". Il le montra par la suite en manifestant contre la guerre du Vietnam et en exprimant son soutien à des nouveaux régimes post-coloniaux. Dans les coulisses, pourtant, Palme était soucieux de ménager le gouvernement américain en maintenant une collaboration secrète face à l'Union soviétique, selon des livres d'historiens et de journalistes (voici le dernier en date) qui écornent ainsi l'image d'un Palme croisé de l'anti-impérialisme américain. Ah, Realpolitik, quand tu nous tiens...

L'ARTICLE publié dans Le Temps:


Vingt-cinq ans après sa mort, l’énigme Olof Palme




28 février 2011

Cette fois-ci, c’en était trop pour Mårten Palme. Le fils cadet de l’ex-premier ministre suédois ne pouvait pas laisser dire, sans preuve aucune, que son père avait été assassiné par des militaires ou des policiers. Que la personne se répandant dans les médias pour avancer cette thèse, Leif G. W. Persson, soit un professeur en criminologie, auteur de polars à succès [dont un inspiré par ce meurtre], ne lui permet pas d’avancer n’importe quoi, selon Palme junior. «Sa théorie est infondée! Il tombe dans le même piège que d’autres avant lui, en cherchant des éléments qui renforcent sa propre conception de qui a pu commettre le meurtre.»

Ce petit règlement de comptes a fait grand bruit la semaine dernière en Suède, alors que le royaume commémore la mort d’Olof Palme, le 28 février 1986. Il en dit long sur l’impuissance du royaume à éclaircir la plus grosse affaire criminelle de son histoire contemporaine. Car, en dépit d’un travail considérable, en dépit de l’assistance apportée par des polices étrangères, l’assassinat de cette figure de la social-démocratie européenne n’a toujours pas été élucidé.

Il y a un an, le parlement de Stockholm a modifié la législation qui, auparavant, fixait à 25 ans le délai de prescription pour meurtre. En théorie, la police suédoise peut donc continuer indéfiniment à enquêter jusqu’à ce qu’elle débusque le ou les coupables. Mais y parviendra-t-elle un jour? 95% des Suédois ne le croient pas, selon un récent sondage publié par le journal Svenska Dagbladet.

Pour bon nombre d’entre eux, l’auteur du meurtre a bien été identifié… et il est mort. Christer Pettersson, un marginal arrêté en 1988, a été reconnu par Lisbeth Palme, l’épouse du premier ministre, avec lequel elle rentrait à pied d’une séance de cinéma, sans garde du corps, lorsqu’il fut abattu en pleine rue. Pettersson, qui aurait ainsi vengé un ami incarcéré, a été condamné à la prison à perpétuité. Puis gracié en appel pour cause de manque de preuves matérielles. De plus, Lisbeth Palme aurait été influencée par la publication d’une photo du suspect avant d’être confrontée à lui.

La Cour suprême a définitivement classé le dossier en 1998. Pettersson, impénitent consommateur d’amphétamines, est mort six ans plus tard, non sans s’être vanté d’avoir commis le crime… Il n’est pas le seul. Pas moins de 130 personnes ont «avoué» avoir tué le dirigeant, surtout dans les premières années qui ont suivi le drame. Des mythomanes, a conclu la police. Celle-ci n’a pas manqué de travail au fil des années: quelque 11 000 personnes ont été accusées nommément d’avoir appuyé sur la gâchette.

A plusieurs reprises, les Suédois ont cru que la police, après un début d’enquête pour le moins poussif, était enfin sur la bonne voie. Les hypothèses avancées les firent voyager en divers endroits de la planète, là où on aurait pu commanditer l’assassinat. Palme avait entrepris une médiation de paix entre l’Iran et l’Irak, alors en guerre. Il tentait de promouvoir une «troisième voix» entre Est et Ouest, au nom d’une Suède «neutre» jugée trop proche de Moscou par certains. Il honnissait le régime de l’apartheid sud-africain, qui le lui rendait bien.

C’est ainsi que s’entrechoquèrent plusieurs «pistes»: la CIA – associée à des policiers suédois d’extrême droite –, la police sud-africaine, le PKK (parti pro-indépendantiste kurde de Turquie) mécontent de la surveillance de ses membres en Suède, etc. Pas plus tard qu’en janvier, c’est la piste yougoslave qui a ressurgi à la faveur d’une enquête du magazine allemand Focus. Sans conséquence jusqu’à présent.

«Que l’appareil d’Etat suédois n’ait pas pu gérer une telle affaire a secoué les Suédois et réduit leur confiance en lui», pointe Kjell Östberg [lien radio, en suédois], un historien auteur d’une biographie de Palme. Conséquence, la population a accordé une oreille attentive aux «révélations» faites par des détectives privés plus ou moins sérieux. L’un d’eux a expliqué le meurtre par un trafic de diamants, un autre a accusé des membres de la famille Palme, etc. La récom- pense de 7,2 mil- lions de francs suisses, promise pour tout indice décisif, tient toujours.

Pour la police, l’élément qui pourrait relancer l’enquête serait la découverte de l’arme du crime, un Smith & Wesson 357 Magnum, selon les analyses balistiques. En 2006, un tel revolver, recherché de longue date, était retrouvé. Las, il était trop rouillé pour «parler». Les quatre enquêteurs du «groupe Palme» n’abandonnent pas leur mission, sans trop y croire. «Il faut être réaliste», lâche Stig Edqvist, son chef depuis 14 ans.

lundi 13 décembre 2010

Le Nobel de la paix, choc de civilisations

Ainsi le prix Nobel de la paix a-t-il été décerné à une chaise vide (photo AFP), pour la 1ère fois depuis 1935. Cela s'est passé vendredi à Oslo. Le dissident chinois Liu Xiaobo est emprisonné dans son pays. Pas même une épouse ni un frère pour venir recevoir le prix en son nom. La cérémonie s'est déroulée sous son regard: une grande photo du prisonnier trônait sur l'estrade. Au lieu du traditionnel discours du récipiendaire, Liv Ullmann a lu un texte pétri d'idéalisme, écrit par le lauréat.



Alors que les tapis rouges ont été remisés jusqu'à la prochaine cérémonie, le 10 décembre prochain, et que l'hôtel de ville a retrouvé sa quiétude habituelle, quelques réflexions sur l'édition 2010 du Nobel de la paix, avant qu'il ne disparaisse dans le tout venant de l'actualité (l'attentat de Stockholm de samedi m'occupe pas mal).

Commençons par le lauréat, Liu Xiaobo. Sa vie quotidienne n'aura pas été bouleversée par l'attribution du prix, annoncée le 8 octobre dernier. Il lui reste, en principe, un peu plus de 10 années à passer derrière les barreaux, loin de Pékin, de sa femme, de ses amis. Fin décembre 2009, la justice chinoise l'a condamné à 11 ans de prison pour avoir cosigné un appel à plus de démocratie en Chine (la Charte 08). Aucune amélioration à attendre de ce côté-ci, du moins tant que le régime chinois restera sur la même ligne.
La stature de Liu Xiaobo (interviewé ici en 2004 par un journaliste du Temps) sort néanmoins renforcée par le prix Nobel. Grâce à lui, il est devenu à l'étranger le symbole de l'oppression chinoise à l'encontre de ceux qui militent en faveur d'une plus grande liberté d'expression. Ce pays a beau devenir incontournable sur la scène économique et diplomatique mondiale, il n'est pas à la hauteur de ce nouveau statut dans le domaine des droits de l'homme.

La Chine donc. Le Nobel a contribué à mettre un peu plus la pression sur ce pays, tout du moins dans l'opinion publique. Au niveau des gouvernements, peu sont ceux qui, dans le monde occidental, osent désormais aborder clairement la question des droits de l'homme lors de rencontres avec les hauts représentants officiels chinois. A priori, l'attribution du prix ne changera rien à cette realpolitik. Au contraire, le poids croissant de la Chine devrait peu à peu anesthésier les velléités de critiques vis-à-vis de Pékin. On l'a vu à Oslo, plus d'un tiers des États disposant d'une ambassade dans cette capitale ont décliné l'invitation du Comité Nobel à assister à la cérémonie de vendredi (cf mon article dans La Croix). Y compris des pays qui aspirent à adhérer à l'UE: la Serbie et l'Ukraine (laquelle a décidé, in extremis, d'être représentée).

Malgré la montée en puissance de la Chine, malgré les courbettes des politiques et des hommes d'affaires occidentaux qui lorgnent sur ce marché gigantesque, Pékin a réagi de manière très vigoureuse dans cette affaire. Un homme seul et emprisonné représenterait-il donc une réelle menace pour ce pays d'1,3 milliard d'habitants dirigé d'une main de fer? En tous cas, le symbole Liu Xiaobo n'est pas sous-estimé par les gouvernants, à en juger par leurs efforts en vue de réduire la portée du prix et la légitimité des Norvégiens l'ayant attribué, qualifiés de "clowns" par une porte-parole officielle (photo). Cette crispation, selon certains experts (dont la sinologue Marie Holzman), traduirait l'existence de dissensions internes sur la direction politique à donner au régime. Le point de vue officiel chinois, pas inintéressant, est expliqué ici en anglais (une tribune de l'ambassadeur à Oslo publiée par le quotidien norvégien Aftenposten).

Et l'institution du Nobel, comment s'en sort-elle dans cette affaire? Une nouvelle fois, le Comité Nobel norvégien est persuadé d'avoir marqué l'histoire de cette récompense plus que centenaire. Le prix 2010 est "considéré par beaucoup comme l'un des plus importants dans l’histoire du Nobel de la paix", avec ceux décernés à l'Allemand Carl von Ossietzky (1935), au Soviétique Andreï Sakharov (1975), au Polonais Lech Walesa (1983) et à la Birmane Aung San Suu Kyi (1991), me déclarait le secrétaire du Comité, Geir Lundestad (photo), peu avant la cérémonie (voir cet autre article paru depuis dans La Croix).

Ce qui est sûr, c'est que l'institution norvégienne, composée de cinq personnalités élues par le parlement d'Oslo, s'est attaquée à un gros morceau. En 1989, elle avait déjà considérablement irrité Pékin en récompensant le dalaï-lama. Près de vingt ans plus tard, elle a remis sur le métier l'ouvrage, mais dans un contexte différent: si la République populaire ne s'est guère assouplie depuis l'année de la répression du mouvement de Tienanmen, elle est désormais mieux armée pour faire valoir ses intérêts dans le monde.

Je ne peux m'empêcher de voir aussi dans la récompense à Liu Xiaobo un moyen de se refaire une santé après son choix plus contestable - de mon point de vue de Français - de l'an dernier: Barack Obama. Quoi qu'ait pu en dire après coup Geir Lundestad (notamment dans l'entretien qu'il m'avait accordé pour la revue Politique internationale), l'attribution du prix à un président américain (photo) n'ayant pas eu le temps de faire ses preuves et qui, de surcroît, venait d'envoyer des renforts militaires sur le front afghan n'a pas été des plus heureux. Alors qu'avec le dissident chinois, le Comité Nobel endosse la tenue, plus consensuelle à l'Ouest, du Petit poucet face au gros méchant dragon jaune. Dans les deux cas, il passe pour une institution défendant avant tout les valeurs occidentales dans un monde dont le centre de gravité échappe de plus en plus à cette sphère de pensée.

Il est trop tôt sans doute pour prédire la diminution progressive de la portée du prix Nobel de la paix. Mais au fur et à mesure que l'influence des pays dits "civilisés" et autres "patries" des droits de l'homme ira en s'amenuisant, le poids d'une telle récompense n'est-il pas voué à diminuer? A moins que le monde occidental ne parvienne à convertir les pays émergents/émergés aux valeurs démocratiques, aux droits de l'homme, à la liberté d'expression, à la transparence qu'il prône tant, sans toujours les appliquer à lui-même... C'est un gant que le Comité Nobel prétend, à sa mesure, vouloir relever. Reparlons en dans quelques années. Et voyons ce qu'il adviendra, en parallèle, du tout nouveau prix Confucius de la paix, lancé la semaine dernière par une organisation chinoise avec l'ambition d'en faire un contre-Nobel.

vendredi 3 décembre 2010

WikiLeaks éclaire les bisbilles scandinaves

WikiLeaks est de nouveau sur mon agenda. L'Express me propose de glaner des informations pour un article en cours de préparation à Paris. Je tente de démêler le pan suédois (à mon avis, le moins passionnant) du cas Julian Assange. Difficile d'apporter quelque chose de neuf, lorsque beaucoup a déjà été dit et écrit sur les (présumés) dérapages sexuels du cofondateur du site WikiLeaks. L'avocat suédois de l'Australien, Me Björn Hurtig, est presque aussi muet que la procureure en charge. Il est vrai que l'affaire (résumée ici par l'AFP) est confuse et sensible et que tout propos risque d'être exploité par les différentes parties.

La dernière livraison en date de documents confidentiels américains publiés par WikiLeaks - du moins ce que l'on en sait - nous apporte des éléments beaucoup plus intéressants dans une perspective nordique. C'est de cela dont je veux parler aujourd'hui. Les télégrammes des ambassades des Etats-Unis à Oslo et à Stockholm, rendu publics par le site honni par Washington et pas mal d'autres capitales, lèvent un coin de voile sur le jeu ayant entouré la décision norvégienne d'acquérir des F-35 américains pour remplacer, dans la seconde moitié des années 2010, ses F-16 vieillissants.

Annoncée en novembre 2008, cette décision prise au détriment du JAS Gripen suédois a, vous vous en doutez, une portée qui excède celle d'un simple contrat industriel, même si la somme en jeu n'est pas anecdotique (environ 2 milliards d'euros pour 48 appareils). Car le choix d'Oslo a donné un coup de frein sérieux, au moins de manière temporaire, à l'élan de coopération nordique qui se dessinait en matière de défense. Il a aussi, semble-t-il, douché les espoirs d'une coordination basée sur une vraie confiance mutuelle entre ces pays sur d'autres dossiers. Les bisbilles régionales ne sont pas prêtes de cesser.

Parlons d'abord canons et obus. Depuis quelques années, les gouverne- ments nordiques taillent dans leurs budgets défense respectifs et tentent de réformer des armées bâties pour la Guerre froide. Les Nordiques ne pourraient-ils pas faire char ou avion commun dans le "nouveau monde" issu de la disparition de l'URSS? L'idée a d'abord semblé saugrenue pour cause de d'incompatibilités entre les neutres (Finlande, Suède) et les membres de l'Otan (Danemark, Islande, Norvège). Puis elle a fait son chemin, avant d'être promue par un rapport pondu par un ancien ministre norvégien de la défense et des affaires étrangères. Thorvald Stoltenberg (le père de Jens, l'actuel premier ministre) a voulu y aborder sans tabou les différents moyens pour les Nordiques de mieux coordonner sur le terrain leurs politiques de défense et de sécurité.

Si les idées de Stoltenberg senior devaient avoir une certaine substance, le gouvernement dirigé par son fiston travailliste n'était-il pas "obligé" de commander le JAS Gripen, qui équipe déjà l'armée suédoise? La Norvège était attendue au tournant. D'autant que, comme le serinait Saab (son maître d'oeuvre), l'appareil suédois avait déjà ses preuves: il a été commandé, entre autres, par l'Afrique du Sud et la Thaïlande, qui l'exploitent au quotidien, contrai- rement au F-35 encore en cours de dévelop- pement. Qui plus est, l'appareil suédois (photo) représentait, sur le papier, l'avantage d'être moins cher que l'américain.

C'était sans compter avec quelques paramètres qui ont fait la différence:
* Le prix des avions n'est pas l'élément le plus décisif pour un pays devenu très riche grâce au pétrole.
* La proximité géographique, culturelle, linguistique, historique, etc. n'est pas un argument suffisant pour vendre un avion de guerre.
* Les vieux liens entre Oslo et Washington, tissés de longue date et particulièrement durant la Guerre froide, ne sont pas aussi distendus que ne l'espéraient les Suédois (eux aussi très proches des Américains, en dépit d'une non-appartenance à l'Otan). Certes, le gouvernement en poste depuis 2005 est une coalition de centre gauche censée être moins proaméricaine qu'une alternative de centre droite, mais dès lors que les intérêts géopolitiques du royaume sont en jeu...
* Un pays membre de l'Alliance atlantique a tendance à acheter du matériel "compatible Otan", donc construit par un autre Etat membre. Un atout pour le F-35 même si une bonne partie des pièces du JAS Gripen sont en fait d'origine américaine.
* Les Suédois ont pris leurs désirs pour des réalités.

Après deux ans de réflexion, Oslo finit donc par opter (oh surprise!) pour l'appareil américain (photo), en l'estimant supérieur au suédois sur tous les points. Grise mine à Stockholm. Les Suédois s'en étonnèrent en public et en privé, persuadés que leurs cousins norvégiens avaient lu trop rapidement le mode d'emploi du JAS Gripen. Dégât colatéral: l'espoir d'une coopération nordique en matière de défense en prit un coup, que certains tentent depuis de revigorer, par des petits pas concrets ou par des déclarations d'intention volontairement provocantes (je vous invite à lire mon récent article publié dans L'Express).

* * *

Que nous apprennent les documents américains publiés désormais grâce à WikiLeaks?

A en croire les télégrammes des ambassades à Oslo et à Stockholm, dont le quotidien suédois Aftonbladet a publié des extraits dans son édition du 3 décembre, le gouvernement norvégien a nettement moins tergiversé qu'il ne l'a laissé entendre aux Suédois. On découvre notamment que, dès le 23 octobre 2008, alors qu'Oslo affirmait publiquement encore évaluer le dossier JAS Gripen, le secrétaire d'Etat à la défense (Espen Barth Eide) a "donné tous les signaux selon lesquels le F-35 serait choisi", lors d'une rencontre avec un général américain (Roger Brady). Le lendemain même, c'était au tour du ministre des affaires étrangères (Jonas Gahr Støre) de confier à l'ambassadeur américain (Benson Whitney) que "si nous ne faisons pas d'erreur, tout ira bien". Ce n'était pourtant pas gagné d'avance, étant donné la publicité négative dont avait initialement souffert le F-35.
Le 20 novembre 2008, quelques heures après que le ministre suédois de la défense (Sten Tolgfors) se fut exprimé de manière optimiste quant aux chances du JAS Gripen, le choix de son rival américain était annoncé officiellement par le gouvernement d'Oslo.

Les amicales pressions améri- caines, retracées dans les télégram- mes confi- dentiels cités par Aftonbladet, se sont donc révélé d'une grande efficacité. En filigrane se profile aussi le travail de détection et de conquête d'un allié dans la place. A Oslo, l'ambassade américaine (photo) a repéré Espen Barth Eide, alors considéré comme l'un des brillants représentants de la jeune garde travailliste. Celui-ci fit l'objet, selon les mêmes sources, d'un rapport destiné entre autres à la CIA et aux services de renseignements militaires américains: ses points forts et ses faiblesses, ses ambitions (un poste aux Nations unies), ses centres d'intérêt privés, etc. Depuis sa mise en cause par les documents publiés par WikiLeaks, l'intéressé a démenti avoir donné de quelconques signaux aux diplomates américains.
Et pour être sûre de bien savonner la planche suédoise, l'ambassade américaine à Stockholm avait, en juillet 2008, plaidé en faveur (et obtenu) le report très opportun d'une décision de Washington quant à la vente d'un système radar made in USA dont les Suédois voulaient doter leur JAS Gripen. Pas de décision sur le radar américain? Il était donc encore moins intéressant pour les Norvégiens d'acheter l'avion suédois!

Ce petit déballage proposé par WikiLeaks n'est pas une surprise pour les experts militaires. La vente d'armes n'a jamais été une affaire de saints (Saab en sait quelque chose, lui qui a été soupçonné d'avoir - avec son ex-partenaire britannique BAE Systems - versé des pots-de-vin pour la vente du même Gripen, comme évoqué ici ou là). Mais voir des détails du genre passer de l'état de simples suppositions/rumeurs à celui d'informations étayées par des documents confidentiels (non-démentis par les autorités américaines) n'est pas le moindre intérêt des fuites organisées par WikiLeaks, quelles que soient les réserves qu'on puisse avoir sur les motivations de cette organisation et sur le bien-fondé de l'hypothétique "transparence totale" dont elle s'est fait l'apôtre.