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dimanche 9 septembre 2018

Démocrates de Suède, toujours "le même parti"


LES ÉLECTEURS suédois vont aux urnes aujourd'hui, dimanche 9 septembre 2018, pour renouveler le Parlement, les conseils généraux et les conseils municipaux. Comme ailleurs en Europe, l'extrême droite progresse. Le principal parti suédois représentant ce courant politique, les Démocrates de Suède (SD), devrait, à en croire toutes les études d'opinion, obtenir des résultats d'une ampleur inédite dans ce pays. En tout cas, supérieurs à ceux des élections de 2014 (12,9% au niveau national), précédent record pour ce parti issu de la mouvance ultranationaliste. 
A sa création en 1988, il s'agissait d'un groupuscule mêlant néonazis, partisans la "race blanche", anticommunistes acharnés, sympathisants du régime d'apartheid en Afrique du Sud, etc. Comment ce parti a-t-il changé avec le temps, sous la houlette de Jimmie Åkesson? Qu'est-ce qui le diffère des partis de droite dite populiste qui sont devenus des forces incontournables au Danemark et en Norvège? Comment une telle formation en est-elle arrivée à pouvoir dépasser les conservateurs du plus que centenaire parti des Modérés, etc.? Anna-Lena Lodenius, une journaliste-auteure qui planche sur l'extrême droite suédoise depuis plus de 30 ans*, répond à mes questions. 

Les Démocrates de Suède ont-ils évolué d’un point de vue idéologique ou bien sont-ils, grosso modo, restés les mêmes ?

Ils n’ont pas changé. C’est quasiment le même parti qu’à ses débuts. Ce qui a changé tout de même, c’est l’ampleur des sujets qu’il aborde. Au début, l’immigration et la race suédoise étaient les seuls thèmes qui unifiaient ses membres et que ceux-ci mettaient en avant. Depuis qu’ils ont commencé à avoir des députés au Riksdag (le Parlement suédois), en 2010, ils ont dû s’intéresser à beaucoup d’autres sujets, formuler des idées et des propositions les concernant, notamment sur l’État-providence et d'autres pans de la société qui, selon eux, sont menacés par l'arrivée d'étrangers dans le pays. 

Autre chose a changé, qui ne tient pas au parti, c’est la manière dont on voit les choses dans le pays, et notamment la manière dont sont perçus les Démocrates de Suède. Une partie de l’opinion publique pense que les origines néonazies du parti, c’est de la vieille histoire et que ça n’a pas plus guère d’importance aujourd’hui. Le discours narratif des Démocrates de Suède à propos du « peuple contre les élites » est de plus en plus écouté, tout comme celui sur le côté « politiquement correct » des médias traditionnels et des autres partis sur des questions comme le multiculturalisme, le racisme, etc. Idem pour l’idée selon laquelle « la Suède vit une crise exceptionnelle qui ne cesse d’empirer ». De plus en plus de Suédois pensent qu’il vaut mieux voter pour les Démocrates de Suède, même s’ils ne sont pas d’accord avec tous les points du programme de ce parti. Sa théorie du « nous contre tous les autres » fonctionne.

Le qualificatif populiste de droite est-il approprié pour décrire ce parti ?

Le populisme de droite, c’est autre chose. On en trouve plusieurs manifestations dans les autres pays nordiques, il s’agit des mouvements de mécontentement nés au Danemark, en Norvège et en Finlande, dans les années 1970. Des mouvements qui remettaient en cause une fiscalité lourde, une omnipotence de l’État, etc. Même si le Parti du peuple danois, les Vrais Finlandais et, en Norvège, le Parti du progrès ont évolué par la suite vers des positions et des discours anti-immigration et anti-UE, ils n’ont pas le même fondement idéologique que les Démocrates de Suède. **

Ce parti-là ressemble davantage à l’ex-Front national français, avec un racisme sous-jacent. Il parle beaucoup plus de « peuple suédois », de « la culture suédoise », des « valeurs suédoises », de svenskhet (la « suéditude », ou le fait d’être intrinsèquement suédois). La direction du parti fait tout pour qu’il ne soit pas associé au nazisme ou au racisme, en excluant des membres ou des élus locaux ayant tenu des propos douteux ou carrément racistes, mais derrière cette vitrine, cela n’a pas disparu, loin de là.


Justement, comment expliquer que les révélations de médias sur les dérapages de responsables des Démocrates de Suède n’ont pas eu d’impact négatif sur l'image ou la progression du parti***?

Il peut y avoir un impact négatif dans l’opinion publique, mais il n’est que limité et de courte durée. Puis le parti repart à la hausse. Peu importe, semble-t-il. Une partie grandissante de la population pense que les Démocrates de Suède sont les plus crédibles sur les question liées à l’immigration. Qu’ils sont les dépositaires d'une recette originelle et que les autres ne sont que des copies. Et si la plupart des autres partis vont dans le même sens que lui, il ne reste plus aux Démocrates de Suède qu'à aller de l’avant et à développer leurs idées.


Les SD ne sont pas le seul parti d’extrême droite dans le pays. D'anciens membres ont formé, avec d’autres nationalistes, l’Alternative pour la Suède, sur le modèle de l’AfD allemande. Plus radical encore, le Mouvement de résistance nordique (NMR) appelle à la création d’une république nationale-socialiste dans cette région et s’est distinguée par de récents défilés de militants en uniforme dans quelques communes du pays. Comment ces mouvements interagissent-ils ? Est-ce que les Démocrates de Suède peuvent perdre des voix à cause de ces nouveaux venus ?

Je ne crois pas. Les Démocrates de Suède voient plutôt ça d’un bon œil, ils n’en apparaissent que plus respectables. Le NMR est très petit comme mouvement, mais il alimente et a le soutien d’un grand nombre de blogs, de podcasts et autres réseaux liés à Internet, toute une mouvance de l’alt-droite (la droite alternative) qui exprime des idées extrêmement racistes, antisémites, etc. Avec, ici et là, le soutien de militants ou de responsables locaux des Démocrates de Suède.

Toujours au niveau local, l’intérêt pour les idées xénophobes grandit chez des responsables d’autres partis de la droite traditionnelle, surtout chez les conservateurs et les chrétiens-démocrates. C’est bon pour les Démocrates de Suède et pour l’alt-droite, qui cherchent à élargir le spectre ce qu’il est possible de dire ou non dans la sphère publique. Pour les SD, cette tendance peut lui offrir des perspectives de développement.

Enfin, comment les SD sont-ils structurés, comment ça se passe à la tête du parti, son chef Jimmie Åkesson est-il le seul à décider ?

On a là un petit groupe de jeunes hommes qui étudiaient à Lund au même moment [à la fin des années 1990-début des années 2000]. Ils se sont liés d’amitié dans cette ville universitaire du sud, après des parcours assez similaires. Un petit groupe qui se voulait assez intellectuel, avec Jimmie Åkesson, Mattias Karlsson, Richard Jomshof et Björn Söder****. Ce groupe s’est mis en tête de prendre la tête du parti, comme on peut le faire quand on est jeune et qu’on vit pour un idéal. Lorsqu’en 2005, Jimmie Åkesson a défié Mikael Jansson, qui dirigeait les SD depuis dix ans, les trois autres l’ont soutenu dans sa prise du parti. Ces hommes-là constituent aujourd’hui le noyau dur de la direction des Démocrates de Suède. Jomshof en est le secrétaire général, Söder est le vice-président du Parlement sortant. Quant à Karlsson, c’est l’idéologue du parti, celui qui pèse le plus. Jimmie Åkesson l’écoute beaucoup, il dit beaucoup de choses que Karlsson a écrites. Ils sont très loyaux l’un envers l’autre.

x x x 

* Anna-Lena Lodenius est notamment la coauteure, avec Stieg Larsson (plus connu pour sa trilogie policière Millenium), de l'ouvrage Extrem högern (Extrême droite), publié en 1991 avec une édition mise à jour en 1994 (éd. Tiden, Stockholm).

** Pour plus de détails, L'Europe du Nord gagnée par le populisme de droite, article que j'avais écrit en 2010 dans la revue trimestrielle Politique internationale.

*** Les dernières révélations en date remontent à fin août-début septembre et sont le résultat du travail en commun réalisé par le quotidien Expressen et le journal antiraciste Expo. Un exemple (en suédois).

**** Lire à ce propos (en suédois) un article récent sur cet épisode, paru dans le journal des étudiants de Lund 


NB: Un autre bon connaisseur de l'extrême droite suédoise et de ses origines, Anders Sannerstedt, professeur de sciences politiques sur le point de prendre sa retraite à l'Université de Lund, fait la description suivante des Démocrates de Suède: « A l’origine, c’était un rassemblement de jeunes gens issus de groupuscules nationalistes, ce qu’ils sont restés depuis. En tant que tels, ils sont opposés à l’immigration et à l’Union européenne. Ils veulent réduire les possibilités pour les femmes d’avorter. Ils aiment aussi se décrire comme sociaux-conservateurs, ce qui les place à droite pour certains sujets – ils n’aiment pas les impôts – et à gauche pour d’autres – ils aiment l’Etat-providence (...) Ce qui est nouveau avec les SD, c’est qu’ils n’ont plus la rhétorique raciste des débuts, lorsque leurs membres proclamaient la suprématie de la race blanche et affirmaient vouloir la préserver. Peu à peu, ces allusions ont disparu. Et lorsque des membres du parti y reviennent en public, ce qui arrive de temps à temps, pas plus tard que fin août en Scanie, ils sont exclus. Désormais, les SD disent ne pas croire que des cultures différentes puissent coexister côte à côte, avec toutefois une exception pour les chrétiens d’Orient. Quant aux critiques à l’encontre de l’islam, elles sont nettement moins audibles qu’avant, pour des raisons purement tactiques. De toutes façons, les électeurs savent à quoi s’en tenir. » Propos tirés de l'article En Scanie, l'extrême droite suédoise nourrit de grands espoirs" , paru le 7 septembre dans Mediapart

samedi 23 juillet 2011

Les cavaliers et le barbare

Pour ce billet de fin juillet, j'avais envie de parler de littérature et, plus parti- culièrement, d'un parallèle noté au fil de lectures estivales. Il y était question, j'y reviendrai plus bas, de "forêts ténébreuses où passaient à fond de train des cavaliers barbus" et de "traverse d'un gué tout noir et plein de lames". Deux bribes de textes, le premier signé Julien Green, le second Pierre Michon.
Rien de nordique ni de balte, me direz-vous. Et pourtant, en relisant ces quelques phrases, je n'ai aucun mal à les transposer dans un décor lituanien ou suédois, par exemple, à une époque reculée où ces pays n'existaient pas encore comme Etats proprement constitués, où les frontières étaient encore floues, les allégeances fluctuantes, les vies aussi chevaleresques qu'aléatoires.
Je transcris en entier les extraits en question:

"5 avril [1935]. - Henri III et sa cour. Cette pièce m'a ravi, mais pour des raisons étrangères au texte. La France des Valois a toujours exercé sur moi une espèce de fascination. Ce n'est pas à l'histoire de ce temps que je pense, mais aux villages, aux forêts ténébreuses où passaient à fond de train des cavaliers barbus, dont les mantelets noirs galonnés d'or et les plumes blanches luisaient dans le crépuscule, aux poètes chantant sur des luths dans une langue que nous ne savons plus." (Julien Green, Derniers beaux jours, Journal 1935-1939, Livre de poche).

"Je lui demandai à dîner; elle s'excusa modestement de ses fourneaux éteints, de son grand âge, et me servit à profusion de ces choses froides qui dans les récits tiennent au corps de pèlerins et de gens d'armes, avant que dans leur corps ne passe le fil d'une épée, à la traverse d'un gué tout noir et plein de lames. Du vin là-dessus, dans un gros verre, pour affronter mieux les lames. Je mangeai ces charcutailles de haute époque (...)" (Pierre Michon, La Grande Beune, Folio, récent cadeau de l'ami Nicolas).

Pour ce billet de fin juillet, j'avais donc envie de parler de littérature, de ce que m'évoquent ces quelques belles phrases, de l'imaginaire qu'elles avaient enclenché en moi. L'actualité des dernières 24 heures m'a retardé. Vous l'avez sans doute appris, des événements tragiques ont touché la Norvège. Au moins 85 jeunes tués par un tireur fou sur une petite île proche d'Oslo, et sept autres personnes tuées par une bombe qui a explosé dans le centre de la capitale norvégienne.
Un homme a été arrêté. Un Norvégien vêtu en policier, le déguisement dont il avait usé pour emprunter, sans éveiller la méfiance, le bac menant à l'île où se tenait un rassemblement de jeunes membres du Parti travailliste, principale formation au pouvoir en Norvège.
C'est le même homme qui, selon la police, aurait fabriqué la bombe qui a causé de très importants dégâts à Oslo, dans le quartier des ministères, autant dire le centre politique du pays.
Ce Norvégien de 32 ans, Anders Behring Breivik (photo), a laissé derrière lui une série de commentaires et de réflexions postés sur un site norvégien "alternatif" (non politiquement correct). Se profile entre les lignes le portrait d'un homme obsédé par l'émergence du "multiculturalisme" et par l'entregent de ses agents zélateurs, les "marxistes" qui, selon lui, tiendraient les rênes du pouvoir en Norvège. Ceux-là même que le suspect semble avoir voulu punir vendredi, plutôt que de s'en prendre directement à des personnes d'origine étrangère (même si, parmi les centaines de jeunes présents sur l'ile, une partie non-négligeable sont des enfants de l'immigration).

Ce double massacre m'a fait travailler et sans doute en sera-t-il de même demain dimanche, pour les éditions de début de semaine des journaux auxquels je collabore. Ces événements m'ont aussi refait penser aux textes de Julien Green et Pierre Michon. S'il n'est plus question de chevalerie ni de poètes chantés sur fond de luth aérien, mais bien de barbarie, les "cavaliers barbus" ne sont pas loin, ceux qui voulaient défendre leurs biens, leurs territoires, leurs valeurs (ou les conquérir) à coup d'épées et autres dagues. Idem pour les pèlerins et gens d'armes évoqués par Michon, qui ne sont pas sans rappeler les croisés d'antan (y compris ceux ayant cherché à imposer leurs croyances aux païens vivant sur les plaines sablonneuses longeant, sur sa rive orientale, la Baltique).
La ruse et la force étaient alors des qualités nécessaires à la survie. L'agresseur d'Oslo y a eu recours lui aussi, dans un tout autre contexte, à une époque et dans une région du monde où le dialogue et la concertation sont censés avoir fait leurs preuves, gagné sur les ténèbres. Avoir, au lieu de cela, recours à la violence aveugle est une calamité, quelle que soit la cause qu'on défend. Et dire que le tireur de Norvège se proclamait "chrétien".

NB (le 24 juillet au soir): depuis la publication de ce billet, les médias norvégiens ont mis la main sur le "manifeste" en plus de 1 500 pages envoyé par Breivik juste avant qu'il ne passe à l'acte. Et le tueur, dans son délire, s'y présente comme un "Commandant justicier chevalier de l'ordre des chevaliers Europe".
Entre-temps, le bilan - encore provisoire - est passé à 93 morts, dont 86 sur l'île, et 96 blessés, sans compter des personnes encore portées disparues.

mercredi 27 octobre 2010

En Suède, les manoeuvres anti-droite extrême ont commencé

J'arrive à Stockholm à un moment a priori important pour la vie politique suédoise à venir. La coopération entre le Parti social-démocrate et ses alliés vert et ex-communiste est en passe de se défaire. Ce qui signifie que le gouvernement de centre droite, devenu minoritaire au parlement après les élections du 19 septembre (voir ici les résultats officiels), aura plus de facilité à coopérer avec l'un ou l'autre de ces partis d'opposition. Plus vraisemblablement les Verts, mais sans doute aussi les sociaux-démocrates au coup par coup. Si ce scénario se concrétise, le gouvernement aura alors réussi à ne pas dépendre du soutien des 20 députés d'extrême droite nouvellement élus, comme promis après le scrutin.
La décision des trois partis "de gauche" (pour simplifier) de partir ensemble à la bataille électorale de septembre, au lieu d'y aller séparément comme par le passé, leur a coûté des voix. Le Parti de gauche (ex-communiste) a effrayé une partie de l'électorat social-démocrate traditionnel. Les Verts sont apparus trop au centre pour les partisans du Parti de gauche... Bref, cette alliance, destinée à faire contre-poids à celle qui unit les quatre partis de centre-droit au pouvoir depuis 2006, a eu plus d'inconvénients que d'avantages.
Hier, 24 heures seulement après avoir présenté une contre-proposition commune de budget pour l'an prochain, deux des trois partis en question ont annoncé que la coopération ayant prévalu depuis fin 2008 était interrompue. "Une pause", dit Mona Sahlin, la chef social-démocrate. "La fin de notre coopération institutionnelle", annonce Peter Eriksson (Verts). Seul le Parti de gauche fait comme si de rien n'était, en affirmant que tout continue comme avant. Etonnante, cette capacité à nier la réalité...
Les Verts vont-ils prochainement franchir le Rubicon et entamer une coopération régulière avec le gouvernement minoritaire du conservateur Fredrik Reinfeldt? C'est LA question du moment, alors que la classe politique traditionnelle tente de trouver un moyen de court-circuiter les Démocrates de Suède, ce parti d'extrême droite qui vient de faire son entrée au parlement avec 5,7% des voix.
En attendant, Mona Sahlin se voit à nouveau contestée en interne après le pire résultat enregistré par le Parti social-démocrate depuis 1914 (30,6% des voix). Même si elle s'accroche à son poste, rien ne garantit qu'elle mènera sa formation aux prochaines législatives, prévues en principe en 2014. Déjà se profile une alternative en la personne d'Ilija Batljan, né en 1967 au Monténégro et arrivé en Suède à l'âge de 26 ans, dans le sillage de la guerre dans l'ex-Yougoslavie. Cet actuel élu stockholmois représente la "nouvelle" Suède multiculturelle (photo prise à Gotland cet été) apparue après des siècles d'homogénéité. Une évolution que veut combattre l'extrême droite et les électeurs qu'elle a attiré à elle.

jeudi 21 janvier 2010

Où l'on reparle de Stieg Larsson

Qui était vraiment l'homme qui a écrit la désormais célèbre trilogie Millenium? Pour avoir donné son interprétation et raconté ses souvenirs dans un livre publié le 13 janvier à Stockholm, Kurdo Baksi, un ami de Stieg Larsson et camarade de lutte contre le racisme en Suède, est aujourd'hui dénoncé par d'autres anciens proches et collègues du défunt. Ainsi que par Eva Gabrielsson, sa compagne de toujours, autour de laquelle la polémique s'était jusqu'alors cristallisée depuis la mort de l'auteur, il y a plus de cinq ans.
Après l'héritage financier généré par les ventes astronomiques des polars, c'est l'héritage intellectuel et amical qui fait l'objet d'une âpre querelle. Kurdo Baksi, un Kurde de Turquie arrivé en Suède en 1980, connaissait sans doute bien Stieg Larsson. Ils ont travaillé ensemble, ils se sont serrés les coudes face à des groupuscules néonazis actifs et parfois dangereux. Avec son magazine Svartvitt (Noirblanc), Kurdo Baksi a maintenu à flot Expo, la revue militant contre l'extrême droite que Larsson avait cofondée. Mais avait-il pour autant une image entière et précise de celui qu'il décrit comme un croisement du dalaï-lama et de Fifi Brindacier? Sur quelle base se fonde-t-il pour affirmer, notamment, que Larsson bidonnait certaines dépêches lorsqu'il travaillait à l'agence de presse suédoise TT? D'autres anciens proches de l'écrivain s'insurgent et crient même, comme Eva Gabrielsson, au "meurtre" post mortem. Bigre.
Sont-ils scandalisés de voir Baksi insulter (par endroits seulement) la mémoire du défunt et vendre des livres sur son nom? Ou bien regrettent-ils d'avoir été pris de cours par la publication de cet ouvrage controversé? Baksi raconte avoir décidé de prendre la plume pour évoquer "son" Stieg, parce que personne d'autre en Suède ne l'avait encore fait. En février 2009, Eva Gabrielsson, notamment, m'avait assuré vouloir donner sa version écrite de l'homme avec lequel elle vécut 32 ans. Rien n'est encore sorti. Le fait que le livre de Kurdo Baksi soit publié chez Nordstedts, l'éditeur suédois de la trilogie Millenium, ne doit la rendre que plus amère. Elle considère cette maison d'édition comme une alliée du frère et du père de l'auteur, avec lesquels elle est encore en bisbille. En décembre dernier, elle a rejeté une offre de ces derniers équivalant à deux millions d'euros pour solde de tout compte.
Le livre de Baksi relance une triste polémique et l'empoisonne. La petite scène antiraciste stockholmoise se divise. Voilà qui doit faire jubiler tous les racistes que compte la Suède, et ils sont plus nombreux que ne l'ont montré jusqu'à présent les élections nationales. Les prochaines législatives auront lieu le 19 septembre.