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samedi 16 juillet 2011

BALTE-TRAP: olig'art en Lettonie

"Attention, un président de la République peut en cacher un autre." Ainsi commence l'article consacré à la Lettonie que vient de publier la revue en ligne Regard sur l'Est (La Lettonie à l'heure de l'empoignade, signé de votre serviteur).
J'aurais tout aussi bien pu remplacer "président de la République" par "oligarque". Non pas que je les mette dans le même panier. Mais après tout, lorsque ce n'est pas l'un des trois oligarques lettons qui occupe le devant de la scène, il y a de fortes chances que cela soit l'un des deux autres - ou les deux à la fois - qui le supplée ou le soutienne.

Oeuvrer en coulisses est un art dans lequel excellent les oligarques.
Pourquoi ne pas l'appeler l'olig'art?
L'olig'art ou l'art consommé de l'esquive tactique, de l'intervention discrètement appuyée au nom d'intérêts bien compris, promus par toutes les ficelles disponibles (politique, business, médias).
L'art de la comédie aussi:

- tel ce numéro d'Aivars Lembergs (l'un des membres du trio) qui, l'air goguenard, affirme à la télévision qu'il ne peut pas ouvrir le coffre fort de sa mairie aux agents du Bureau de lutte anti-corruption (KNAB), parce qu'il a tout simplement oublié la combinaison;

- ou cette sortie d'Ainars Slesers (autre membre du trio) déplorant, le 5 mai, que les services secrets lettons aient écouté depuis "plusieurs années", via des micros dissimulés, des conversations tenues dans des suites d'un des grands hôtels de Riga (le Ridzene, celui où Jacques Chirac était descendu en 2001, mais aussi Angela Merkel et Jaap de Hoop Scheffer, alors secrétaire général de l'OTAN, en 2006). Parmi les propos qui auraient été enregistrés, selon Slesers, ceux tenus lors d'une rencontre "au sommet" entre lui-même, Aivars Lembergs et Andris Skele, le dernier membre du trio (les "trois A"). Slesers avait promis de porter plainte. A ma connaissance, il n'en a rien fait.

L'olig'art serait-il réservé aux seuls oligarques patentés? Certains donnent l'impression de vouloir prouver le contraire, même s'ils sont encore loin de maîtriser toutes les ficelles du métier et n'aspirent peut-être pas au statut d'olig'artiste à plein temps, réservé aux happy few.
Sans aller jusque là, Andris Berzins, le nouveau président de la République lettone (depuis le 8 juillet 2011 - photo), s'était livré, après l'accession de la Lettonie à l'UE, à quelques manoeuvres peu dignes d'un futur chef d'Etat. Il est vrai qu'il ne se doutait alors pas qu'il endosserait un jour ce costume. Décrites ici en détails (et en anglais) par Mike Collier, le correspondant de l'AFP à Riga, ces manoeuvres - il n'est pas le seul dans le pays à les avoir entreprises - consistaient à utiliser des fonds européens pour cofinancer un projet de maisons d'hôtes qui, ô surprise, n'a pas abouti.
Le pauvre homme en avait certainement besoin, lui qui, ancien président de banque âgé de 66 ans, ne pouvait compter (avant son élection au parlement en octobre 2010 et, depuis peu, à la présidence de la République) que sur la plus importante pension versée dans le pays.

jeudi 16 juin 2011

On ne plaisante plus en Lettonie

Les événe- ments s'ac- célèrent en Lettonie. Ce jeudi 16 juin, le parlement a décidé de remercier le direc- teur de l'agence anti-corruption, le KNAB. Normunds Vilnitis avait été placé là début 2009, non pas par l'actuel gouvernement mais par celui qui était alors encore contrôlé plus ou moins ouvertement par les oligarques du pays. Depuis, l'intéressé n'avait pas déçu ceux qui l'avaient installé à ce poste-clé (contrairement à son prédécesseur, Aleksejs Loskutovs, qui avait commencé à chercher des poux dans la tête de la même bande, avant d'être écarté en 2008). Lorsque ledit KNAB a lancé, à partir du 20 mai dernier, sa plus grande opération contre les oligarques, Vilnitis n'a pas même daigné interrompre ses vacances à l'étranger.
C'est désormais l'adjointe du directeur remercié, avec lequel elle était en conflit ouvert, qui - une nouvelle fois - dirigera l'agence par intérim, en attendant la nomination officielle d'un successeur. Juta Strike est une sorte de Jeanne-d'Arc locale, Lettone formée à l'école scandinave (la police danoise) avant de revenir au pays jouer les poils à gratter. Tel que c'est parti, l'été devrait être chaud pour ceux qui ont des choses graves à se reprocher.

Plus que jamais dans la courte histoire de la Lettonie indépendante s'affrontent ouvertement deux camps.
D'un côté, il y a ceux qui désirent un retour au statu quo ante, fondé sur des pratiques héritées du soviétisme finissant montées en sauce avec des ingrédients du capitalisme le plus débridé.
De l'autre, il y a ceux qui estiment qu'il est temps de passer à autre chose, même si les contours de cette phase à venir restent à définir. Cet "autre chose" semble en tous cas impliquer un plus grand respect de l'Etat de droit, un espace plus respirable où tout ne se déciderait plus à huis clos entre quelques hommes d'affaires et leurs obligés politiques, mais selon des préceptes plus conformes à l'idéal démocratique (tout aussi perfectible soit-il), mâtinés d'un minimum de transparence. Quelque chose comme ça.
Contrairement à l'ami Tintin en Baltonie, à qui j'avais confié la maison en mon absence, je n'ai pas la naïveté de croire que le second des deux camps en question n'est composé que bonnes âmes irréprochables (elles n'existent pas, et encore mois dans les "hautes" sphères politiques). Mais je suis persuadé que le camp adverse, lui, n'est constitué que de gens néfastes à leur pays et prêts à tout pour défendre les grosses parts du gâteau qu'ils se sont arrogés depuis la sortie de l'Union soviétique.

Certains me demanderont pourquoi le parlement letton a décidé ce jeudi d'approuver (par 82 voix sur 100) la décision gouvernementale visant à congédier le chef du KNAB, alors que, le 26 mai, le même parlement, dans sa majorité, refusait de lever l'immunité parlementaire de l'un de ses membres, l'oligarque Ainars Slesers, et qu'une semaine plus tard, il élisait à la présidence de la République le candidat soutenu par l'un des deux autres oligarques.
Excellente question, comme dirait l'autre.
La réponse me semble évidente: les députés, sauf surprise lors du référen- dum du 23 juillet destiné à valider la procédure de dissolution du parlement lancée par le président sortant, Valdis Zatlers (qui quittera son palais - photo - le 7 juillet), ont intérêt à se refaire une virginité avant d'affronter le verdict des urnes à la fin de l'été. Car plusieurs indices montrent que la population lettone n'est plus aussi dupe qu'avant, ni aussi prompte à fermer les yeux sur les abus commis par ceux qui ont eu les mains libres, jusqu'à ces derniers temps, pour en faire à leur guise.

L'indice le plus probant remonte au 8 juin, lorsque entre 5 000 et près de 10 000 personnes - comme d'habitude, ça varie selon les estimations - se sont réunies sur une île artificielle du centre de Riga pour, de manière symbolique, "enterrer" les oligarques (voire les brûler, comme le montre cette vidéo filmée en fin de manifestation).



Une telle affluence est rare dans ce pays peu versé dans l'extériorisation collective des sentiments et des frustrations. Ce jour-là, j'étais hors de Lettonie mais des témoins directs m'ont rapporté qu'une majorité de participants étaient des jeunes qui, d'ordinaire, estiment avoir mieux à faire que de se préoccuper de ce vieux machin vérolé qu'est la politique locale.
Grâce notamment aux réseaux sociaux en ligne, de nouveaux visages sont apparus, apparemment déterminés à ne pas se laisser intimider. Ce jour-là, chose impensable dans le pays, on appela la foule à boycotter les oligarques, à refuser leurs combines, à décliner leurs "faveurs", à renoncer à les servir dès lors qu'ils entreraient dans un restaurant, à cesser de jouer s'ils allaient au théâtre, bref à leur tourner le dos. Du jamais vu, du jamais entendu en public.
Encore une fois, j'attends de voir si cet élan durera et comment il se traduira dans les urnes, avec quelles conséquences. Qui sortira vainqueur des prochaines législatives, avec quelles intentions en tête? Nous en reparlerons certainement ici et ailleurs. En attendant, les événements s'accélèrent et les enjeux sont plus importants qu'il n'y paraît vu de loin. En quatre mots: on ne plaisante plus.

vendredi 24 septembre 2010

Les piques de la Dame d'argent lettone

Pour peu qu'on ouvre les oreilles et qu'on mette le décodeur en marche, les présentations faites hier (jeudi) matin par quelques banquiers et économistes "distingués" valaient le déplacement. Où donc? Au Forum économique balte, qui se tient à Riga ces 23 et 24 septembre.
A priori, le thème n'était pas des plus affriolants - "la gouvernance d'entreprise comme moteur de la compétitivité balte" - mais, chers lecteurs, ne fuyez pas, je vous réserve une petite pépite en guise de conclusion.
Voilà donc qu'après les discours plus ou moins convenus d'un grand banquier suédois (Hans Dalborg, de Nordea), d'un économiste danois de l'OCDE, d'un vice-ministre lituanien de l'économie et de son homologue letton, la parole était donnée à la présidente de la Cour des comptes lettone.
Inguna Sudraba - la Dame d'argent (ce métal se nomme sudrabs en letton) - ne passe pas pour une femme qui a la langue dans sa poche. Elle est d'ailleurs l'une des personnalités les plus populaires en Lettonie, loin devant bon nombre de politiques. Menée au pas de charge, son intervention ce matin-là n'a fait que confirmer sa réputation. Elle énuméra une série de dysfonctionnements de l'Etat letton et d'entreprises publiques, de dépenses superflues ou mal réfléchies, d'exemples d'activités non-rentables, etc.
Sourires discrets sur les visages des autres intervenants... Mme Sudraba ne faisait qu'illustrer concrètement ce qu'il arrive lorsqu'un pays ignore les conseils prodigués par ces messieurs sur une "bonne gouvernance", notamment dans les entreprises publiques (il y en a 83 en Lettonie, dont 70 détenues à 100% par l'Etat).
Du pain béni.
Puis arriva le moment des questions posées par l'assistance, triée sur le volet (représentants de cabinets de consultants et d'audit, ministères, ambassades, banques, médias, etc.). Se leva alors un quadragénaire, Andris Ozols, le directeur de l'Agence d'investissement et de développement letton, dont la mission consiste à attirer les investisseurs étrangers dans le pays balte (une mission compliquée en période de crise).
Visiblement, le discours corrosif de sa compatriote lui était resté en travers de la gorge. Il est vrai que le tableau qu'elle venait de dresser avait de quoi faire fuir des investisseurs potentiels...
Mais plutôt que de faire profil bas, ledit Ozols objecta, micro à la main, qu'au lieu de se répandre de la sorte devant des étrangers, la présidente de la Cour des comptes aurait mieux fait de réserver, entre quatre murs, ses critiques au gouvernement, elle qui était en poste depuis six ans déjà. "Pourquoi là, pourquoi maintenant?", demanda-t-il, comme si Mme Sudruba avait trahi un secret de famille.
Pourquoi là? Peut-être, M. Ozols, parce que la séance de travail était consacrée à la "bonne gouvernance" qui, entre autres, implique la transparence...
Le plus cocasse dans l'histoire est que le nom d'Andris Ozols, un proche de l'un des oligarques lettons (Anairs Slesers, actuel vice-maire de Riga), est cité dans une obscure affaire de pots-de-vin présumés demandés à une entreprise lettone dans le cadre de l'Exposition universelle de Shanghai.
Cela dit, le brûlot lancé par Inguna Sudraba n'est sans doute pas dû au hasard. Elle est citée comme éventuelle premier ministre, si le besoin d'un recours à une personnalité apolitique se faisait ressentir afin de sortir le pays d'une éventuelle impasse après les élections législatives du 2 octobre.
Vu de loin, la vie politique lettone peut paraître ennuyeuse ou sans intérêt. Mais une fois qu'on y plonge le nez...