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lundi 6 juin 2011

Tintin en Baltonie: on marche sur la tête

- La prochaine fois que tu me survends une histoire, je te vire!

Jamais encore Tintin n'avait entendu son rédacteur-en-chef le tutoyer. Dans le taxi qui l'emmène à l'aéroport, il repense à cette conversation, désagréable il faut bien le dire, avec son supérieur qui, décidément, ne comprend rien à rien.

Tout avait pourtant commencé de manière courtoise:

- Alors, mon cher Tintin, content de vous entendre. Qu'est-ce que vous nous ramenez de beau?

- Eh bien, comment dire, j'ai quelques pistes prometteuses...

- Des pistes prometteuses? Ah ah, j’aime votre humour! Dites moi donc ce que vous avez trouvé de croquignolet…

- C’est-à-dire que je suis encore en train de creuser...

- De creuser? Soyez plus précis, je vous prie.

- Eh bien, je prépare un portrait du nouveau président balton, qui...

- Comment ça, le "nouveau" président? Mais vous m'aviez dit que le sortant - comment s'appelle-t-il déjà? Euh… oui, monsieur Z! - vous m’aviez dit qu’il allait être réélu!

- Non, pas du tout, j'avais simplement émis l'hypothèse que son coup de poker, la procédure de dissolution du parlement, pourrait inciter les députés à le reconduire pour quatre ans, plutôt que d'apparaître comme des moutons peureux aux ordres des oligarques...

- Et donc, si je vous entends bien, vous vous êtes trompé!

- Disons qu'en avançant cette hypothèse, j'ai peut-être pris mes désirs pour des réalités...

- Dites donc, Tintin, on ne vous paye pas une semaine d'enquête en Baltonie pour "avancer des hypothèses", surtout si c'est pour vous planter! Vous allez me faire le plaisir de boucler vos valises et de revenir illico au journal, on a besoin de vous aux chiens écrasés!

Tintin sursauta. Comme d’habitude il avait été maladroit au téléphone (pourquoi une telle franchise?). Mais c'est la 1e fois que son rédac' chef le menaçait d'un retour à la case zéro. Notre reporter avait commencé comme simple localier dans les pages régionales de son journal.

- Attendez chef, j'ai plein de choses à raconter! Même si monsieur Z n'a pas été réélu, il y a un début de prise de conscience dans la population baltonne. Les gens, et notamment les jeunes, commencent à comprendre que seule une mobilisation collective permettra de réduire l'influence des oligarques! Et d'ailleurs, l'affaire n'est pas finie. Il y aura sans doute des nouvelles élections législatives à la rentrée, et là...

- Là quoi? Vous êtes en train de me dire que vos copains baltons vont se mettre à faire la révolution, comme ça, du jour au lendemain!? Et puis quoi encore... Ils m'ont plutôt l'air d'être de sacrées carpettes, oui! En tous cas, ne comptez pas sur moi pour publier une seule ligne sur le thème du "début d'une prise de cons- cience". C'est du foutage de gueule intégral, Tintin! D'ailleurs, c'est bien simple, la prochaine fois que tu me sur- vends une histoire comme ça, je te vire!

Tintin avait encore à l'oreille le bip-bip-bip stressant de la communication interrompue. Le chef lui avait raccroché au nez. Même au plus bas de l'affaire des bijoux de la Castafiore, il n'avait pas réagi de manière aussi virulente. Bigre, il allait falloir ramer sec pour éviter d'être muté à l'agence du canard à Moulinsart.

* * *

Comment faire? Tintin regardait le paysage - entrepôts, concessionnaires automobiles, supermarchés, stations-service - défiler dans le taxi qui le conduisait à l'aéroport. Avait-il été trahi par son enthousiasme naturel, qui d'ordinaire faisait sa force? S'était-il fait bourrer le mou par des sources trop partisanes? Plus tard, il lui faudrait reprendre ses notes pour voir s'il n'avait pas surinterprété telle ou telle déclaration.

Pourtant, non, il n'avait pas l'impression d'être tombé dans un quelconque panneau. Si ledit monsieur Z n'avait pas été réélu, ce n'était pas parce que son diagnostic était faux, bien au contraire. Sa défaite était la manifestation éclatante du phénomène qu'il avait touché du doigt juste avant l'élection: l'omnipotence des oligarques en Baltonie. Ces messieurs avaient réussi à l'écarter, lui, le pion choisi en 2007 pour sa docilité et devenu, tout d'un coup, trop gênant.

Et qui donc va succéder à monsieur Z à la présidence? Un certain monsieur Petitbouleau, ancien cadre du Parti communiste local (du temps où, déjà, Tintin - cet éternel gamin - s’était rendu au Pays des Soviets). Le bougre était ensuite devenu président d'une banque avant d’investir dans la terre. Son expérience politique récente se limite à celle de député, lui qui a été élu l'an dernier sous les couleurs d'un parti financé par M. Lambert (monsieur L), le plus influent des oligarques baltons. Lequel parti siège au gouvernement avec celui du premier ministre...

Pourquoi diable n'ai-je pas dit ça à mon rédac' chef, au lieu de me perdre dans des explications vaseuses? Ca m'aurait évité des ennuis, soupire Tintin, alors que l'aéroport approche.

Mais le plus embêtant, songe-t-il, ce n'est pas tant mon sort personnel, c'est celui d'un petit pays finalement assez attachant dont les principales instances de décision politique - le parlement, le gouvernement et la présidence de la république - sont désormais sous l'influence plus ou moins directe d'un seul et même homme, monsieur L.

* * *


A l'aéroport, notre reporter idéaliste a le pressentiment qu'il reviendra ici plus vite que prévu. Si ce n'est pas pour le compte de son journal, ce sera à titre personnel, avec Milou. Il fait une halte au kiosque à journaux. Et là que voit-il, sur un présentoir? Le gros titre d'un quotidien: "Le dossier criminel engagé contre Monsieur L examiné par un tribunal de Riga".

Tintin se souvient avoir entendu dire qu'en effet, cet oligarque était sous le coup de poursuites judiciaires depuis trois ans pour corruption, blanchiment d'argent acquis illégalement, abus de pouvoir, et que, comme par hasard, la procédure s'éternisait. Les chefs d'accusation, qui visent aussi un de ses enfants, tiendraient à peine en 140 volumes!

Son billet d'avion en main, il se dit que décidément la Baltonie est une étrange contrée. L'oligarque le plus influent de la place peut, tout en étant poursuivi en justice, se permettre de tirer les ficelles à distance depuis son fief éloigné de la capitale baltonne, avoir un pied au gouvernement et faire élire un de ses sbires à la présidence de la république. Excusez du peu.

mercredi 1 juin 2011

Tintin en Baltonie: coup de bistouri

A sa grande surprise, Tintin obtient de rester quelques jours de plus en Baltonie. Son rédacteur en chef est de bonne humeur lorsqu'il l'appelle depuis sa chambre d'hôtel.

- Ecoutez Tintin, je sens que le sujet vous passionne. Entre nous, nos lecteurs n'en ont pas grand-chose à battre de ce qui se trame en Baltonie mais bon, je vous accorde trois jours de plus. Cela dit, attention, vous me ramenez...
- Je sais, je vous ramène une belle histoire, avec de la couleur, du vécu, de l'intime, pas du jus de crâne de politologue...
- Ca, évidemment, bien sûr! Mais surtout, surtout, vous me ramenez une note de frais qui ne soit pas astronomique. Le journal doit rendre des comptes à ses actionnaires, vous le savez, et la pub, c'est pas fameux...
- Comptez sur moi, je connais la musique.

* * *

Muni de ce blanc-seing, Tintin va enfin pouvoir approfondir le sujet. Le chef a vu juste, le sujet le passionne. Que le lectorat français n'en ait pas grand-chose à faire, il peut bien l'imaginer mais il trouve ça dommage. Car, songe-t-il, voilà un pays européen placé devant un choix tel qu'il n'a jamais été aussi clairement présenté auparavant: se complaire dans un système hérité d'un autre âge, fondé sur la magouille, l'opacité et le clientélisme, ou écarter les tristes acteurs de cette farce pour repartir sur des bases plus saines.

Vaste programme. Même Tintin, grand naïf devant l'éternel, se rend compte de l'immensité de la tâche. Pas facile de s'extraire d'un moule dans lequel on baigne depuis des décennies. Le clapotis d'un jus recuit résonne dans tous les locaux d'entreprises, les salles de conseil municipal, les ex-kolkhozes ravaudés aux normes européennes et les krogi à bière. Et tout le monde s'en accommode plus ou moins. On connait les règles non-dites et on en tire parfois profit à des fins personnelles.

Et pourquoi pas, après tout? Tintin, tout frais débarqué de son univers confortable et politiquement correct, se dit qu'il n'a pas le droit de juger. Il peut tout juste espérer un peu moins d'injustice. Car dans le système dont il pressent les contours, il devine de vrais abus et une lassitude profonde chez ceux, les plus nombreux, qui sont du mauvais du côté du manche.

* * *

Parvenir à modifier la trajectoire mentale et structurelle d'un pays exige une mobilisation collective ou, pour le moins, un soutien tacite d'une majorité qui, en Baltonie, sera toujours silencieuse. Or, sous la loupe de l'actualité, il n'y a pour l'instant que quelques individus qui se démènent. Le président Z, en particulier, qui est à l'origine du choix cornélien qui se profile de manière de plus en plus évidente.

Tintin se souvient que cet homme-là, avant d'entrer par hasard en politique, maîtrisait le bistouri comme pas un. Se pourrait-il que derrière son geste politique, le lancement d'une procédure de dissolution du parlement balton, il y ait celui du chirurgien à l'oeuvre pour éviter que la gangrène ne se généralise? C'est en tout cas l'image utilisée par l'un des interlocuteurs de Tintin. Même si le président Z n'est sans doute pas dénué d'arrière-pensées politiques, il est possible qu'il ait conçu son intervention télévisée comme une opération chirurgicale. Le geste qui peut sauver.

Tintin, ce grand idéaliste, aime bien l'idée. Il n'est pas sûr qu'elle tienne la route mais elle aurait le mérite, au-delà de la formule qui plaira sûrement à son rédac' chef, de donner un sens à ce qui, pour quelques sceptiques croisés ici, en manque.

Quoi qu'il en soit, notre reporter se réjouit déjà d'aller traîner jeudi matin du côté du parlement balton. Les députés ont pour consigne d'élire un nouveau président pour quatre ans. Monsieur Z, le sortant, a maintenu sa candidature, prêt à affronter le verdict d'une assemblée d'élus jouissant d'encore moins de crédit dans l'opinion que lui. Cette journée du 2 juin s'annonce prometteuse.

dimanche 29 mai 2011

Tintin en Baltonie: les bijoux des oligarques

Tintin s'apprêtait à prendre des vacances bien méritées lorsqu'il reçut un sms de son rédacteur-en-chef:

URGENT STOP ALLEZ EN BALTONIE STOP COUP DE THEATRE STOP ENQUETEZ DISSOLUTION STOP

Son supérieur hiérarchique ne s'était jamais complètement fait aux nouvelles technologies. S'il le pouvait, il glisserait du papier troué pour télex dans son iPod.
Bref, tout cela ne faisait pas les affaires de notre reporter, qui avait prévu d'aller assister à un festival de cymbalum dans sa chère Syldavie. Mais, comme on lui avait appris à l'école de journalisme, quand il faut, il faut.
Par le premier avion, il arrivait en Baltonie, où il n'avait pas remis les pieds depuis les élections législatives. Les lecteurs les plus attentifs de ce blog s'en souviennent, c'était à l'automne dernier.
Tintin avait gardé un bon souvenir de son premier séjour dans cet autre plat pays, en dépit - ou à cause - de quelques paradoxes ou étrangetés relevés ici et là.
Pour son retour, il n'allait pas être déçu.

* * *

Sitôt sur place, il perçoit dans l'air des ondes différentes. Nulle fièvre ni ivresse, nul soulagement, non, mais une discrète ébullition. C'est que la police anti-corruption (le LOBC) et le président de cette république venaient de mettre les pieds dans le plat. Comment? En s'attaquant aux trois oligarques baltons, désormais officiellement suspectés d'enrichissement personnel illicite et autres combines pas jolies jolies.
Le coup de balai avait commencé quelques jours plus tôt. Descentes de police aux sièges de diverses compagnies ou institutions contrôlées par le trio qui, jusqu'à il y a deux ans, faisaient encore la pluie et le beau temps dans le pays.
Stupeur et incrédulité. Se pourrait-il que des enquêteurs aient enfin les coudées franches et suffisamment de biscuits pour s'en prendre aux trois hommes de manière frontale? Ou bien n'était-ce là qu'un énième coup d'épé dans l'eau, voire une manoeuvre de diversion?
Après tout ce qu'il avait entendu dire sur ces fameux oligarques, Tintin ne leur aurait jamais confié Milou, ne serait-ce que le temps d'une promenade le long de la Baltique. A côté d'eux, Rastapopolous, en dépit d'une certaine ressemblance, passerait pour un gentil garçon de plage.

* * *

L'affaire avait pris une toute autre dimension lorsque le président de la République baltonne, un certain monsieur Z (comme Zorro?), avait annoncé, samedi soir à l'heure du sauna, qu'il lançait une procédure en vue de dissoudre le parlement. Du jamais vu dans l'histoire contemporaine du pays! Et ce, moins de huit mois après les dernières législatives.
Quelle mouche avait donc bien pu piquer cette bonne pâte de président qui, jusqu'alors, n'était pas apparu comme un va-t-en-guerre?
Tintin, qui avait reçu pour mission d'enquêter, s'y met dare-dare. Très vite, il apprend qu'une majorité de députés s'étaient coalisés, deux jours plus tôt, pour mettre des bâtons dans les roues des enquêteurs du LOBC. Non, ils ne lèveraient pas l'immunité parlementaire d'un trois des oligarques, mesure nécessaire pour permettre aux inspecteurs de perquisitionner son domicile. "Sa femme s'occupe de leurs enfants à la maison, ça ne se fait pas d'envoyer la police", avait expliqué l'un des élus, très prévenant.
Sur les 100 députés que compte le parlement, seuls 35 avaient voté pour la levée de l'immunité. Et notamment ceux du parti du Premier ministre. Les autres - du moins les présents - s'étaient soit prononcés contre (ceux du parti cofondé par deux des oligarques, Tout pour la Baltonie), soit abstenus (les députés d'un parti soutenu et financé par le 3e oligarque, pourtant allié au parti du Premier ministre au sein de la coalition gouvernmentale).
Et ça, monsieur Z, le président, n'a pas apprécié du tout. Lors de son discours, il s'en est pris à ces élus qui défiaient ainsi les forces de l'ordre et plaçaient leurs intérêts personnels et ceux de leurs copains au-dessus de ceux de l'Etat. Est-ce ainsi qu'on remercie la population locale d'avoir accepté sans mouffeter d'importants sacrifices pour permettre au pays de sortir d'une crise économique abyssale? Toutes ces baisses de salaire, toutes ces hausses d'impôts, ces fermetures d'hôpitaux, tout cela aurait été enduré pour que de l'argent disparaisse dans les poches profondes des oligarques?

* * *

Pour le brave Tintin, toujours prêt à défendre la veuve et l'orphelin, cette indignation paraît justifiée. Il en fait part à des connaissances baltonnes, qui lui répondent par un sourire mi-figue mi-raisin.
Ells sourient parce qu'enfin quelqu'un a osé saisir le taureau par les cornes. Elles sourient aussi parce que ce quelqu'un, ce monsieur Z, ne doit son poste de président qu'aux dits oligarques... Eh oui, ce sont eux qui sont allés débusquer ce directeur d'hôpital, chirurgien reconnu (notamment auprès de la classe politique) pour le parachuter à la présidence de la République, en 2007. Le débauchage avait été bouclé lors d'une réunion tenue dans un zoo, à l'abri des regards indiscrets.
"Sacrés zèbres, ces oligarques. Ils ont misé sur un cheval qui, aujourd'hui, leur donne le coup de pied de l'âne", consigne Tintin dans son carnet de notes, pas mécontent de son piètre jeu de mots.
Drôle d'animal, aussi, ce monsieur Z, songe Tintin. Car, et c'est loin d'être anodin bien sûr, le coup de théâtre dont il est l'auteur - après consultation avec le procureur général et le premier ministre - est survenu moins d'une semaine avant le premier tour de l'élection présidentielle! Et dans ce pays, ce sont les députés qui, au suffrage universel indirect, élisent le titulaire de ce poste (en principe honorifique en matière de politique intérieure).
Qu'espère monsieur Z dans l'histoire, au moment où un autre candidat s'est déclaré contre lui? Difficile de croire qu'il est complètement désintéressé, suppute Tintin. Dans son discours, le président sortant estime, qu'avec son initiative, ses chances d'être réélu le 2 juin se sont grandement envolées. Est-ce aussi sûr? Ne parie-t-il pas sur un sursaut d'orgueil de députés piqués au vif, ou désireux de se refaire une virginité avant de se présenter aux électeurs? Et puis, question bête, un parlement sous le coup d'une procédure de dissolution est-il dans la capacité d'élire un président?

* * *

Tintin se perd en conjectures. D'autant qu'on lui explique, entre deux plats arrosés de mayonnaise vite avalés dans un bouiboui, qu'en Baltonie, la Constitution prévoit qu'une dissolution du parlement, avant d'être effective, doit être soumise à l'approbation de l'électorat. Il faudra donc que les Baltons disent si, oui ou non, ils veulent renvoyer leurs députés dans leurs chaumières. Si le "oui" l'emporte au référendum prévu fin juillet (hypothèse fort probable, au regard de l'impopularité des oligarques), les électeurs retourneront aux urnes pour choisir un nouveau parlement. En revanche, si le "non" gagne, le président devra quitter ses fonctions. Mais puisqu'il risque de ne pas être réélu en juin...
Tu parles d'une affaire alambiquée, c'est pire qu'en Belgique, soupire le jeune reporter.
Tintin se gratte la houppe. "Ca risque de coûter très cher à l'Etat balton ça, non? Qui plus est, en pleine cure d'austérité..." Certes, lui répond-on entre la poire et un verre de liqueur noirâtre, mais ce qui disparaît dans les poches profondes des oligarques coûte encore plus cher à l'Etat et aux contribuables.

* * *

Hmmm. Tintin aimerait bien en savoir plus sur les combines du trio infernal, mais il sent déjà que son article sera beaucoup trop long. Son rédacteur-en-chef lui en voudrait d'entrer dans les détails... "Attendez, Tintin, vous n'allez pas écrire un roman, ce n'est que la Baltonie!", s'était-il déjà entendu dire lors de son 1er séjour, lorsqu'il avait voulu dépasser les 4500 caractères, espaces inclus.
Espaces inclus... espèce d'inculte, avait-il pesté en son fort intérieur.
Pour cette nouvelle histoire, Tintin n'est même pas sûr d'avoir un tel volume à sa disposition, avec tout le ramdam mondial qui truste les rubriques étrangères des journaux. Il maugrée. Pourquoi n'a-t-il jamais lancé un blog pour évacuer le trop-plein d'infos et de frustration qu'il traîne en lui, de reportage en reportage?
Heureusement, il connaît une revue spécialisée sur Internet qui pourrait lui prendre une version plus étoffée de ce nouvel épisode a priori décisif de la vie politique baltonne. La revue ne rapporte pas une queue de cerise, mais l'affaire le vaut bien. Peut-être arrivera-t-il même à placer quelques anecdotes succulentes sur les réactions des oligarques sur la sellette.
Le soir, notre reporter fourbu rentre à l'hôtel et s'endort sans même penser à Milou, confié au capitaine Haddock le temps de sa mission. La nuit, une pensée l'assaille. Et si Rastapopoulos était de mèche avec les oligarques?

mercredi 29 septembre 2010

Tintin en Baltonie

Que découvrirait Tintin s'il arrivait à Riga ces jours-ci? Notre jeune reporter ne manquerait de remarquer qu'une élection se prépare. Non pas que l'air soit particulièrement enfiévré. Mais, tout de même, Tintin est perspicace: des affiches ont fleuri dans les rues de la capitale lettone, de la propagande a été diffusée, colportée, distribuée. Peut-être a-t-elle été écoutée et lue. En tous cas, samedi, on élit un nouveau Parlement.
Et ça Tintin, bien qu'il n'y connaisse pas grand-chose au rayon balte (sa spécialité, c'est la Syldavie), il se ferait un devoir de s'y intéresser de près. Alors, le temps d'écrire ces lignes, je vais me glisser dans sa peau.

***

Que verrais-je avec les yeux de Tintin en Baltonie?

* Ce n'est pas la joie... Les candidats ne sourient pas, tout juste certains parviennent-ils à grimacer. C'est dans le tempérament local, paraît-il. Pas d'effets de manche (il faudra que j'avertisse la Castafiore). On veut faire sérieux avant tout. Et c'est vrai que l'heure est plutôt à la gravité, vu l'ampleur de la crise (-18% de PIB l'an dernier, la plus forte chute de toute l'UE!). Ambiance Île noire.

* Avec l'aide d'un interprète (le Tchang letton), je comprends quelques slogans ici et là. Tiens, il y a un monsieur (un certain Guntis Ulmanis, dont on me dit que c'est un ancien président de la République) qui veut mettre les intérêts de la Lettonie "par-dessus tout". Ca me rappelle vaguement des livres d'histoire... Le plus étrange, c'est que son grand-oncle, Karlis Ulmanis, avait un penchant pour la chose autoritaire dans les années 30. Il n'était pas le seul en Europe, certes, mais il avait tout de même dissous les partis politiques et le parlement (Saeima). Se pourrait-il que son petit-neveu y fasse allusion de manière subliminale? En tous cas, le parti dont il représente les couleurs s'appelle Tout pour la Lettonie!. Avec ça, si les électeurs n'ont pas compris le message.

* Ah, on me dit maintenant que ce parti, qui m'a pourtant l'air très patriotique, fait du business avec la Russie, et pas toujours de manière très claire. Est-ce possible? On me dit aussi que c'est le parti de deux oligarques lettons, deux hommes qui ont bien profité des années de flou postsoviétique pour faire du flouze avant de se lancer en politique pour promouvoir leurs intérêts. Un petit côté Trésor de Rackham le Rouge...

* Il y a un parti qui a la gentillesse de mentionner que "les gay et les transsexuels votent pour" un parti adverse. C'est attentionné ça, quelle ouverture d'esprit :) A moins que... que cela ne soit pour le discréditer? Serait-ce possible? Saperlipopette! On voit la hauteur des débats. En fait, on me précise que ce parti si délicat n'est autre que Tout pour la Lettonie! Décidément, il les accumule.

* L'Unité, le parti du premier ministre, lui, aime les flèches, les courbes, les graphiques et les pourcentages. Il y en a partout sur ses affiches! Le professeur Tournesol aimerait ça. Moi ça me donne mal à la tête. Il paraît que, parmi les gens ayant l'âge d'avoir vécu la période soviétique, on apprécie, ça fait sérieux. Et pour le coup, le premier ministre, un certain Valdis Dombrovskis, il fait vraiment premier de la classe, avec ses petites lunettes et son air concentré. On me dit que ça plait à une partie des Lettons de souche. Un type qui fait le boulot, sans la ramener, ils acceptent.

* La grosse minorité russe, elle, aimerait plutôt le genre macho, le candidat marmoréen qui rien qu'en le regardant vous donne envie de changer de trottoir. J'en ai rencontré un comme ça. Pas en vrai, heureusement, mais sur une affiche, de pied en cape. Terrible. A côté, le capitaine Haddock passerait pour une lavette. Je ne trouve pas sa photo (tant mieux pour vous). Mais avec ses gros bras croisés sur un costard gris reluisant, il avait tout l'air du videur de boite de nuit (moscovite) à qui on ne la raconte pas. Je serais curieux de voir s'il sera élu. Ce bachibouzouk risque de mettre de l'ambiance au parlement! Saeimarchera au pas...

* Le parti russophone pour lequel se présente cet olibrius serait, me dit-on, bien placé pour remporter le plus de voix, samedi. Mille milliards de mille sabords! Comment est-ce possible? Il paraît que les gens auraient tellement soupé des dirigeants qui les gouvernent depuis 20 ans qu'ils seraient prêts à voter pour l'un des rares partis en lice qui n'aient encore jamais eu le pouvoir au niveau national. Et comme il leur promet l'objectif lune... Pourtant, ils sont nombreux à affirmer que ce parti est trop proche de Moscou pour être honnête. Qu'est-ce que j'en sais moi? J'ai beau être Tintin, difficile de se faire une idée claire et nette. En tous cas, ce parti, qui s'appelle le Centre de la concorde (ou de l'harmonie, selon les traductions), fait pas mal d'efforts pour rassurer son monde. "Viss bus labi!" ("Tout ira bien"), proclame-t-il sur ses affiches. Sans nul doute le slogan phare de ces élections 2010.

***

Avant de renvoyer Tintin à ses albums, je lui ai demandé de me confier ses pronostics sur l'issue des élections. Il m'a répondu qu'il n'avait pas sept boules de cristal.