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mardi 23 octobre 2018

L'automne français des compositeurs baltes

APRÈS la République d'Estonie il y a trois jours, le 20 octobre 2018, c'est au tour de celle de Lettonie de fêter le centenaire de sa fondation par un concert à la Philharmonie de Paris. Au programme de cette soirée baptisée Grand Nord, le Concerto pour piano n° 4 de Rachmaninov, la Symphonie n° 6 "Pathétique" de Tchaïkovski et, pour commencer, Musica appassionata du "régional de l'étape", le Letton Peteris Vasks. Le tout interprété par l'Orchestre national symphonique de Lettonie sous la direction d'Andris Poga, avec Nicholas Angelich au piano.
On imagine qu'étant donné la moindre notoriété de Vasks hors de son pays, bien moindre en tout cas que celle de l'Estonien Arvo Pärt, présent lors du concert du 20 octobre, la Philharmonie a convaincu l'ambassade de Lettonie en France d'ajouter deux valeurs sûres (russes) pour attirer un public suffisamment nombreux... Dommage parce que l’œuvre du plus grand compositeur letton vivant vaudrait à elle seule un concert entier. On peut toutefois comprendre les organisateurs.

Pour le plaisir, je publie ici un portrait de Peteris Vasks, rencontré en novembre 2004 à Paris, alors qu'il revenait des Boréales, "un festival en Nord" organisé chaque automne à Caen, auquel j'avais moi-même été convié (pour mon livre sur les pays baltes paru un an plus tôt chez Alvik, et réédité en 2009 par Lignes de repères, dans une édition actualisée). La rencontre avait eu lieu dans un café près de la gare de l'Est. Gita Grinberga avait joué l'interprète, lorsque Peteris Vasks et moi délaissions l'allemand. Le regard pétillant, l'homme, qui à ma connaissance vit encore près de Riga, s'exprimait d'une voix douce, presque aussi douce que celle de Gita, c'est dire.

Le portrait était paru sur le site Regards sur l'Est, qui continue vaillamment à publier dossiers et infos courtes sur ce qui se passe "à l'Est", pour faire simple (je recommande à ceux qui ne le connaissent pas d'aller y faire un tour).

Peteris Vasks est d'autant plus d'actualité cet automne en France que certaines de ses œuvres seront interprétées lors de la prochaine édition des Boréales consacrée aux Baltes (Estonie, Lettonie et Lituanie), comme vous le verrez dans ce programme (en pdf). Arvo Pärt aussi sera joué, tout comme son compatriote Veljo Tormis et d'autres compositeurs baltes moins connus (Pärt Uusberg, Eriks Ešenvalds, Vytautas Miškinis).

Rendez-vous donc du 15 au 25 novembre à Caen et dans sa région. A moins que vous n'alliez, comme moi, au festival Littératures européennes Cognac, qui se tiendra du 15 au 18 novembre avec, cette année, "les pays de la Baltique" à l'honneur (voir le programme en pdf). Dommage, encore une fois, que les deux événements n'aient pas lieu à des dates différentes... Mais assez tardé, place au portrait.


PETERIS VASKS, LA MUSIQUE EST DANS LA NATURE

Par Antoine JACOB* Le 17/11/2005


Le plus grand compositeur letton vivant évoque son parcours à l’époque soviétique et sa conception apaisée de la musique, alors que certaines de ses œuvres sont jouées ce mois-ci en France.



Ses yeux bleus brillent d’une douceur infinie. Avec sa barbe grise et sa calvitie prononcée, ses joues rosies par l’émotion qu’il puise en lui pour parler de sa musique, Peteris Vasks ressemble à un lutin géant sorti d’une forêt impénétrable où il entretiendrait un univers déconnecté de la réalité. Ses bras, que découvre un pull de laine épaisse remonté jusqu’aux coudes, sont ceux d’un bûcheron. « L’essentiel pour moi, aujourd’hui, est de raconter à travers ma musique la beauté qui se trouve dans la nature et dans l’homme », souffle celui qui est généralement considéré comme le plus grand compositeur letton vivant. Certaines de ses œuvres seront jouées en novembre en France, dans le cadre du festival L’Etonnante Lettonie (1).



Tandis qu’un Arthur Honegger fait surgir une locomotive dans l’éclat des cuivres (Pacific 231), Peteris Vasks préfère le bruissement des arbres et le chant des oiseaux. Auteur de symphonies, de musique vocale et de chambre, il s’inspire largement du folklore et des croyances pré-chrétiennes encore vivaces dans le pays Balte où il est né il y a 59 ans. Vent, terre, animaux, saisons, tout est matière à création. « Chaque arbre a sa personnalité », sourit notre interlocuteur, qui vit en marge de Riga. Si le tilleul symbolise la femme, le chêne personnalise l’homme. Et lorsque l’être humain « se mêle » à la nature, cela donne Le Message, une œuvre souvent lente et profonde, aux accents parfois tragiques mais jamais à l’emporte-pièce. « La musique de Vasks ressemble aux eaux calmes du golfe de Riga », avance Baiba Kurpniece, directrice d’un festival de musique de chambre à Riga.

L’alibi du folklore

Il est loin le temps où Peteris Vasks faisait sourdre la colère dans ses compositions. « Quand j’étais jeune, je mettais une énergie presque méchante à réveiller l’audience endormie », se souvient-il. Ce fils de pasteur luthérien, l’une des deux principales religions en Lettonie, trouvait là le moyen d’exprimer son opposition au sort qui frappait alors un pays annexé et occupé par l’Union soviétique. A cause de la profession de son père, il avait été empêché de poursuivre ses études musicales à Riga. Il perfectionna son art dans la Lituanie voisine, à Vilnius, tout en découvrant l’avant-garde polonaise.

C’est un peu par la force des choses que Peteris Vasks, amateur de musique sérielle, se plongea dans le patrimoine folklorique de son pays. « Le folklore paraissait si lointain et archaïque aux autorités communistes qu’il ne les inquiétait pas beaucoup », pointe-t-il. En réalité, ce retour aux sources, vécu aussi dans la danse ou la poésie, « nourrissait la conscience nationale» en cette période sombre. «Grâce à la musique, je restais libre à l’intérieur de moi ».

Sans compromission

Derrière le Rideau de fer, le compositeur, qui gagna un temps sa vie en jouant de la contrebasse dans un grand orchestre, a bâti une œuvre riche et variée, sans se compromettre avec le régime communiste. Il aurait pu choisir la voie de l’exil, empruntée par l’Estonien Arvo Pärt. Un choix qui a valu à ce dernier une notoriété internationale dont le Letton ne jouit pas encore. Il n’en a cure. « Si je n’arrive pas à atteindre le grand public, je ne l’accuserai jamais de ne pas avoir compris mon œuvre. La vanité est la pire des choses », glisse-t-il.

Le nom et la musique de Peteris Vasks ont toutefois commencé à franchir les frontières. Sa rencontre avec le Kronos Quartet lui a ouvert les portes du Théâtre de la Ville, à Paris, où son quatuor à cordes n°4, hommage à un siècle finissant, fut donné en 2000. Les Français ont pu le réentendre en novembre 2004 à Caen, en marge du festival des Boréales. L’intéressé se réjouit de pouvoir faire passer son message en forme d’interrogation : « Pourquoi est-on si pressé, où va-t-on ? »

* Correspondant du Monde à Berlin, en charge des États baltes jusqu’à l’été 2005 et auteur du livre Les pays baltes. Indépendance et intégrations (Ed. Alvik, Paris, 2004)

jeudi 8 octobre 2015

Le bibliothécaire Nobel et les dédicaces



UN BOUQUINISTE en bas d'une rue en pente de Stockholm, non loin d'un quai. Boutique ordonnée où l'on respire et se retourne sans risquer de faire tomber une pile de livres ni de bousculer un autre curieux. Avant de viser le rayon jazz, je me dirige vers celui, presque aussi réduit, dédié à la littérature en langue française (traductions comprises), dans la pièce du fond. Flaque de soleil au sol. A quelques exceptions près, la matière écrite proposée est substantielle, voire exigeante. Je palpe L'homme sans qualités, en deux tomes, soupèse un volume de la Pléiade consacré à James Joyce, feuillette le tome 2 d'Œuvre poétique de Saint-John Perse, tombe par hasard sur un début de chapitre qui me donne envie de le lire, malgré la réputation d'auteur difficile qui précède le Français.



Saint-John Perse qui recevait, dans cette même ville, le prix Nobel de littérature en 1960, récompensé sur l'insistance d'un des dix-huit membres de l'Académie suédoise (Dag Hammarskjöld, son traducteur suédois et accessoirement secrétaire général de l'ONU). Depuis le lancement du prix en 1901, les "immortels" de Stockholm s'étaient montrés généreux à l'égard des auteurs français: 1901, 1904, 1915, 1921, 1927, 1937, 1947, 1952, 1957, 1960... Puis il y eut l'affaire Sartre (qui refusa son prix, en 1964: voir cette vidéo marante) et - pour faire vite - le souhait de plus en plus marqué de l'Académie de récompenser des écrivains originaires de pays plus lointains jusqu'alors délaissés. Résultat, ces cinquante dernières années, quatre Français seulement ont obtenu le prix, dont Patrick Modiano, dernier lauréat en date avant celui qui sera annoncé aujourd'hui.

Bref, je poursuis l'exploration du rayon dans la boutique. Et là je tombe sur deux bouquins d'auteurs différents dédicacés par leurs soins à la même personne, Anders Ryberg. Des livres, des écrivains publiés et lus en dédicacent un nombre incalculable de fois. A la demande d'inconnus qui les sollicitent lors d'un salon du livre, d'une rencontre en librairie. A l'intention d'amis, de parents. A l'attention de critiques littéraires également, par devoir ou dans l'espoir de les voir publier un article (si possible positif) sur l'ouvrage ainsi estampillé...
Mais le dénommé Anders Ryberg n'est ni un critique, ni un quidam croisé dans un salon.
"En souvenir de la passionnante visite de la Bibliothèque Nobel", écrit de sa main Emmanuel Roblès. Daté (Stockholm, 25.IX. 1985) et signé.



En griffonnant à l'encre quelques mots dans son livre Giraudoux? Tiens!... (1988), Paul Guimard (ci-dessous) n'indique pas s'il a, lui aussi, arpenté la Bibliothèque Nobel, plus formellement appelée Bibliothèque Nobel de l'Académie suédoise, réceptacle de toute une littérature suédoise et mondiale censée aider les "immortels" dans l'une des tâches qui leur incombent, celle d'attribuer plusieurs dizaines de prix, dont le Nobel n'est que le plus connu (et le mieux doté, avec l'équivalent de 855 000 euros chaque année).



Rien ne permet d'affirmer que Roblès et Guimard, en prenant soin chacun de dédicacer un livre au distingué bibliothécaire, caressaient l'espoir d'être un jour primés par les académiciens. Dans le doute, je m'abstiendrai de leur prêter une telle intention. Après tout, il s'agissait peut-être de gestes de courtoisie "à l'ancienne", gratuits, en guise de remerciements après une visite du lieu (en tout cas pour Roblès, ami d'un autre lauréat, Albert Camus, à propos duquel il écrivit ce texte) ou en souvenir d'une rencontre agréable.

Je sais simplement, pour en avoir parlé avec quelques-uns d'entre eux lors de la préparation de mon Histoire du prix Nobel, que les académiciens suédois sont l'objet d'une cour variablement discrète, régulière et insistante de la part d'écrivains, et d'ambassades des pays dont ils sont originaires.



De ce point de vue-là, Anders Ryberg représentait, à l'époque, le double avantage d'être le chef de la Bibliothèque de l'Académie suédoise entre 1969 et 1992 (son salon de lecture, ci-dessus) et secrétaire du comité Nobel qui, au sein de cette institution, est chargé du gros travail de sélection des lauréats potentiels. Ce poste de secrétaire est toutefois moins influent et moins formel que celui de secrétaire du Comité Nobel norvégien décernant le prix de la paix.

Auteur d'un Pär Lagerkvist in Translation (sur un autre prix Nobel), employé de la Bibliothèque nordique à Paris dans les années 60, membre de l'honorable Bellmanssällskapet et responsable un temps de la revue suédoise Biblis, Anders Ryberg est décédé en 2012. Quelle voie les livres dédicacés par Roblès et Guimard ont-ils empruntée pour arriver jusque chez un bouquiniste d'une rue en pente de Stockholm, je ne saurais dire.


mercredi 12 octobre 2011

Panique à Oslo, selon Munch

Panikk i Oslo. Rictus mi-angoissés mi-grotesques des messieurs au premier plan. On dirait qu'ils fuient un bal masqué qui aurait mal tourné.


Panique à Oslo. Pourquoi Edvard Munch a-t-il donné un tel titre, qui aurait fort bien résumé la journée du 22 juillet dernier en Norvège, à l'une de ses oeuvres, une gravure sur bois réalisée en 1917?
Le temps de me poser la question et le flux de visiteurs, en ce dimanche pluvieux, m'a déjà charrié plus loin. Avant de quitter l'exposition consacrée à Munch et à son "oeil moderne", au Centre Georges Pompidou, je remonte le courant pour prendre une photo de la gravure en question. Puis je m'assieds pour mieux la regarder. Pas évident...


Si le motif décrit sur la gravure n'est pas le simple fruit de l'imagination tumultueuse de Munch, à quoi pouvait-il faire allusion?
A la menace d'une révolution d'inspiration bolchévique? L'année s'y prêterait mais une telle hypothèse, bien que désirée alors par des socialistes plus radicaux qu'en Suède, paraissait peu crédible en ces terres norvégiennes encore peu industrialisées et sans noblesse de sang à clouer au pilori.
A l'irruption d'une épidémie dévastatrice, punition forcément venue d'en haut pour les plus illuminés, répétition locale avant la grande grippe espagnole qui fit, en 1918-19, des dizaines de millions de morts en Europe, Norvège comprise?
L'étiquette présentant la gravure de Munch, accrochée au haut à gauche d'un mur en cette salle surpeuplée du Centre Pompidou, n'éclaire pas le visiteur. Mais la proximité d'autres tableaux, sur le même mur, me met sur une piste. Au moins deux d'entre eux nous racontent un incendie, des femmes en coiffe et tablier blancs, des messieurs en melon fuient des flammes gigantesques qui montent d'un toit.


Une recherche sur la toile (virtuelle) confirme qu'Oslo, comme tant d'autres villes faites du bois des forêts qui les entourent, a été le théâtre d'incendies plus ou moins dévastateurs. L'un d'eux, survenu en 1890, transforma en un monticule de cendres cinq tableaux de Munch. Mais je ne parviens pas à identifier un gros incendie en 1917. Cela dit, ce ne serait pas la 1ère fois que Munch s'inspirerait d'un événement passé pour le reproduire plusieurs fois, à des années d'intervalles.
En fouillant dans le catalogue en ligne du musée Munch d'Oslo, je tombe sur un autre indice, qui pourrait s'avérer décisif. En 1915, Munch avait réalisé une autre gravure sur bois intitulée Panikk tout court.


Elle lui a été inspirée par l'angoisse ressentie en Norvège à l'annonce de la déclaration de la 1ère guerre mondiale. Bien que neutre, comme les autres pays scandinaves, le pays redoutait les conséquences d'un conflit sur le commerce maritime, l'emploi, le prix des denrées et sur la stabilité politique du royaume.
Avec son Panikk i Oslo datant de 1917, Munch aurait-il retravaillé ce motif, toujours selon le principe de la re-production d'une scène, d'un drame, d'une impression?

* * *

L'exposition, à voir jusqu'au 9 janvier (et savamment analysée ici par La Tribune de l'art), vaut aussi le déplacement pour les photos et courts métrages réalisés par le Norvégien, artiste curieux des innovations technologiques de son temps. Dans la pénombre d'une salle circulaire se profile Munch l'homme, pris sous diverses facettes par l'appareil photographique qu'il prenait visiblement un certain plaisir à déclencher. Quelques clichés de profil, pris si ma mémoire est bonne dans sa résidence d'Ekely, près d'Oslo, me disent quelque chose. Dans les traits, la lippe, la moue, les pauses, je ne peux m'empêcher de voir en Munch un croisement... de Mussolini et de Marlon Brando.



Lui se voyait ainsi (parmi des dizaines d'autoportraits qu'il a réalisés jusqu'à sa mort en 1944):


Non seulement Munch était pétri de talent, mais il avait une gueule.

lundi 29 août 2011

L'essence du sens

Bientôt un mois de passé à retravailler dans une agence de presse, l'AFP pour ne pas la nommer. Et le sentiment d'avoir endossé depuis le 1er août la bure d'un moine de l'information. Ou plutôt le costume gris d'un anonyme pasteur luthérien, tendance laestadienne, pure et dure. Pas de fioriture, droit au but, du factuel sans détour. Pas le temps de fouiller ni d'aller au fond des choses: les sujets suivants s'accumulent déjà, qui ne sauraient souffrir le moindre de retard au risque de froisser tel ou tel desk parisien ou les auteurs des dépêches que les quelques soutiers du bureau de Stockholm doivent relire ou traduire avant de les expédier dans le flux informatisé submergé de ces nouvelles qui ne s'arrêtent jamais.

Exercice d'équilibriste qui n'est pas sans me déplaire mais qui a de quoi, je m'en souviens, émousser celui ou celle qui s'y prête trop longtemps. Ce mois d'août était toutefois trop court pour retomber dans les affres de l'agencier frustré que j'ai éprouvées il y a une quinzaine d'années, dans cette même ville, et qui m'avaient incité à l'époque à tenter l'aventure de la presse quotidienne.

Les circonstances aidant, j'avais atterri au Monde. De l'univers un peu étriqué et exsangue du pasteur spartiate, intégriste forcené de l'info vite recrachée, j'étais passé à celui plus velouté et satisfaisant du pigiste chargé d'éclairer et d'approfondir, si possible à l'aide d'une écriture travaillée et vive... De mes doigts moins fébriles, je pouvais la plupart du temps choisir les sujets avec lequels j'allais jouer le temps de les malaxer à ma manière. L'appropriation donne du sens.

Bien sûr, j'idéalise un peu cette période et le métier, ces derniers temps, a perdu de sa superbe. J'embellis aussi mon rôle, qui n'a pas toujours été aussi valorisant durant mes années de pigisme (lesquelles, hormis cette pause agencière estivale, se poursuivent). Mais si je mesure le plaisir éprouvé lors de mes périodes successives, le hâve pasteur de l'info quasi-immédiate ne fait pas le poids face au petit cardinal de l'article onctueux et réfléchi pondu tous les deux ou trois jours. Il est vrai que l'austère soutier a un salaire fixe que n'a pas le pigiste...

jeudi 9 juin 2011

Ruban jaune pour otages (estoniens) au Liban

J'ai gardé un souvenir très vague de mon bref passage dans la plaine de la Bekaa. C'était fin 1992 ou début 1993, je ne sais plus bien. La guerre civile avait cessé de miner le Liban mais il était recommandé aux Occidentaux de ne pas traîner dans cette région, en dépit de sa beauté. Si j'y suis tout de même allé, à la fin d'un séjour au Liban pour le compte de l'AFP, c'est que la réputation du lieu était alors plus sulfureuse que la réalité sur place. Les gens qui m'avaient accompagné, fins connaisseurs du pays, voulaient éviter tout risque gratuit. Nous avions marché, entre chien et loup, à travers les ruines de la ville antique de Baalbek, l'ancienne Heliopolis romaine (photo). Je me souviens qu'il était vaguement question de relancer le festival international qui se tenait là jusqu'à la guerre civile (ce qui fut fait plus tard).

Après avoir troqué les suettes orientales pour les claquements de dents septentrionaux, je n'ai quasiment plus entendu parler de la Bekaa, jusqu'à une rencontre avec Jean-Paul Kauffmann. Nous avons fait connais- sance en Lettonie, alors qu'il travaillait à l'écriture de Cour- lande, son livre con- sacré à cette région. Lors d'un long entretien commandé par la revue lettone Rigas Laiks, après la sortie du bouquin, nous avons évoqué, entre autres, le Liban et sa captivité, de mai 1985 à mai 1988 (l'entretien est disponible ici en français).

Ces deux dernières années, niché dans mon coin d'Europe, en haut à droite sur la plupart des cartes du continent, je ne pensais pas que j'aurais de nouveau à parler du Liban dans le cadre du boulot ou sur ce blog. Or voilà que sept Estoniens ont été pris en otage dans la plaine de la Bekaa, le 23 mars, et sont retenus en captivité depuis. Selon la version officielle estonienne, il s'agit de touristes qui étaient partis découvrir le Proche-Orient en vélo. Cela peut paraître incongru, surtout en cette période de troubles dans la région, mais on compte des aventuriers un peu partout et, jusqu'à ce jour, rien (à ma connaissance) ne laisse accroire que ces messieurs étaient là pour faire autre chose que du cyclotourisme.

Toujours est-il qu'après avoir traversé la frontière syro-libanaise en vélo, ils étaient enlevés par des hommes qui, selon certains témoignages, les auraient emmenés avec eux en direction de la Syrie. Un groupe méconnu a revendiqué l'opération. Depuis, les sept Estoniens ont refait surface sur Internet. Dans deux vidéos publiées sur youtube et jugées authentiques, ils lancent des appels à l'aide, en particulier, dans la 1ère des deux, en s'adressant au président Sarkozy:



Il faut croire que les autorités françaises oeuvrent en coulisse pour tenter d'obtenir la libération de ces otages. Non seulement l'ambassade de France à Beyrouth héberge des diplomates estoniens, dans un pays où la République balte n'a pas de représentation diplomatique. Mais, selon le Premier ministre estonien, la France leur fournit "toutes sortes d'assistance" et use de son influence dans la région pour obtenir une issue favorable. C'est ce que m'a dit Andrus Ansip, sans plus de détails, lors d'un entretien à paraître cet été dans la revue Politique Internationale.
A sa boutonnière, le chef du gouvernement arborait un ruban jaune (photo ERR), comme un nombre croissant d'Estoniens: un signe de solidarité avec les familles des otages initié par le président de ce pays, Toomas Hendrik Ilves, sur sa page Facebook.
Ici, une Estonienne émigrée aux Etats-Unis vous montre, ciseaux en main, comment confectionner un tel ruban. Elle explique que, pour un pays d'environ 1,2 million d'habitants, sept hommes détenus en otage, c'est beaucoup.

dimanche 20 février 2011

Gilles en Lettonie, c'est fini

Après "7 ans et 8 mois" à l'étranger, l'auteur du blog bien connu des internautes francophones amateurs des pays baltes - Gilles en Lituanie puis Gilles en Lettonie - rentre au pays.
Ce n'est pas par gaieté de coeur, on le sent bien. Gilles Dutertre apprécie sa vie d'expatrié et ne craint pas les déracinements répétés, de caserne en caserne, de mission en mission (Allemagne, Liban, Cambodge, Bosnie, etc.). Mais pour une raison indépendante de sa volonté, comme le veut l'expression, il a décidé de retourner vivre en France, plus précisément en Indre-et-Loire. Départ prévu mardi.


Durant sa période balte, Gilles n'a pas été du genre à se cantonner aux beaux quartiers des capitales. Lui s'est fondu dans la masse. Par nécessité - la retraite d'un ex-lieutenant-colonel n'est visiblement pas à rallonge - mais aussi par goût, me semble-t-il, il résidait dans les banlieues populeuses. D'abord sur les hauteurs de Vilnius, pendant 5 ans, puis à Riga depuis mars 2010, dans une tour des "nouveaux" quartiers reliés au centre-ville par moult bus et trolleybus.
Là, depuis son trois pièces, il observait la vie locale à sa façon, selon ses lubies, ses centres d'intérêt. Il était intarissable sur les aléas de la météo, les accidents de la route, les petits événements qui animent les discussions de tous les jours. On les retrouvait dans les billets réguliers et concis qu'il écrivait sur son blog, le plus souvent avant le lever du jour, lui qui, droit dans ses bottes, continuait à vivre au rythme de la caserne.
Gilles est aussi friand d'histoire et s'en est fait une spécialité sur le tard. A Riga, il a fréquenté des bibliothèques, à la recherche d'ouvrages qui pourraient l'aider dans la préparation d'un livre sur les Français dans l'histoire de la Lettonie. La suite logique de celui qu'il avait écrit, avec la même approche, sur la Lituanie. Paru chez L'Harmattan, ce 1er bouquin lui a valu une petite notoriété dans une région d'Europe peu habituée à ce que des étrangers écrivent à son propos.
Le regard de Gilles pétille lorsqu'il raconte les conférences qu'il allait donner "dans les provinces de Lituanie", sur son thème de prédilection ou bien juste pour parler de la France ou de n'importe quel autre thème, pour peu que ça soit en français. Ses hôtes voyaient débarquer un gaillard encore vert, toujours propre sur lui et peu avare d'anecdotes, lui qui aime bien, notamment, s'attarder sur son parcours.
Une fois ce 1er livre terminé, Gilles a commencé à s'ennuyer à Vilnius. "Cinq ans dans la même caserne, ça ne m'était jamais arrivé avant!", plaisante-il, avec un fond d'humour propre aux (ex-)militaires. Il lui fallait un nouveau projet. Pourquoi ne pas s'installer à Riga, à quatre heures de route? Il y a près d'un an, il arrivait donc dans l'ancienne ville hanséatique avec armes et bagages ("400 kilos", dont un tas de bouquins, accumulés au fil des années). Aidé par un ami du cru, il n'a pas tardé à trouver ses marques dans cette nouvelle ville-étape. Le tempérament letton, plus réservé que le lituanien, l'a un peu dérouté, même s'il s'y attendait. Il s'explique notamment par l'histoire, les occupations, et la présence à Riga d'une forte proportion de représentants de la minorité "russophone", arrivés pour la plupart durant l'annexion soviétique. "Riga, c'est surtout une ville russe", a coutume d'observer notre blogueur qui, dans ses billets, n'hésite pas à épouser les opinions des "patriotes" de tous poils que comptent les pays baltes.
Gilles et moi, nous n'avons pas toujours été d'accord sur tout, et il le sait. A quelques reprises, nous avons eu l'occasion de nous expliquer, toujours de manière courtoise. Sa manière de taper sur les médias en général dès que l'un d'entre eux commet une boulette, surtout lorsqu'elle concerne ses chers pays baltes, m'a parfois lassé... Il n'a pas tort sur le fond, mais ses piques - fort appréciées de ses lecteurs les plus fidèles - frisent parfois la démagogie. Mais qu'y puis-je? A chacun ses opinions, son style. Et puis, comme il le dit lui-même, "Antoine, il ne faut pas te sentir visé!" Peut-être suis-je devenu un peu trop sensible aux attaques dont ma profession est souvent la victime un peu facile, alors que, comme les trains à l'heure, le boulot utile dont elle s'acquitte sans dérailler passe, lui, inaperçu. Bref!
Malgré ces petits différends, malgré mes a priori de départ et nos différences (nous n'avons jamais parlé politique mais je subodore le fossé) et malgré le fait que nous ne nous sommes que peu croisés, je crois toutefois pouvoir avancer que Gilles et moi éprouvons un certain respect mutuel. C'est déjà pas mal.
Mardi, il atterrira dans son pays natal, avec une vague appréhension. Pas évident de réintégrer ses pénates après des années à l'étranger, nous sommes nombreux à en avoir fait l'expérience. Je lui souhaite bon vent. Gageons que, s'il rencontre l'ennui en Touraine, il saura le tromper en renouant avec ses amours baltes, ne serait-ce que grâce à Internet. Quelque chose me dit que, dans les mois à venir, il nous arrosera de billets et d'informations lettones et lituaniennes via son blog, comme s'il était encore à Riga, à veiller du haut de sa tour de banlieue.

mercredi 24 novembre 2010

Rencontres avec Sofi Oksanen

Etrange de voir un roman détricoté et retricoté sous ses yeux. La mue a eu lieu l'autre soir à Paris, dans les locaux de l'Institut finlandais. On y lisait Purge, le roman de Sofi Oksanen. Ou plutôt la pièce de théâtre que l'auteure écrivit initialement, avant d'en faire le roman que l'on connaît, publié en finnois en 2008.
Comme tous ceux qui, ce soir-là, n'avaient lu que le livre, et non la pièce, je notais les différences entre les deux versions. Elles avaient trait essentiellement à l'ordre dans lequel s'emboitent les différents épisodes du récit, étalés dans le temps, durant et juste après l'occupation soviétique de l'Estonie. Cette destruction-reconstruction du mécano Purge était, je dois le dire, assez fascinante à observer.
La lecture était assurée par trois comédiennes et quatre comédiens de la compagnie La Métonymie, assis en rang d'oignon face au public. Deux comédiennes incarnaient le personnage principal: une pour l'Aliide jeune (des années 1940 et 1950) et l'autre pour l'Aliide âgée (du début des années 1990). D'un côté de la "scène" se déroulaient les parties anciennes du récit; de l'autre les plus récentes, avec deux olibrius ponctuant leurs interventions de bribes de russe fleuri. Parfois, des volées de phrases s'échangeaient entre ces périodes, par-dessus la tête des comédiens éclairés par une lumière crue. Une mise en scène simple et efficace imaginée par Tiina Kaartama.

* * *

Pour en finir - cet automne - avec le phéno- mène Ok- sanen, je vais restituer ici une bonne partie de l'entretien que j'ai eu avec elle, le 14 octobre à Helsinki, avant donc qu'elle n'ait obtenu le prix Femina étranger pour Purge.
L'heure: 15h30.
Le lieu: l'intérieur de Kappeli, un vieux café-restaurant de la capitale finlandaise, où écrivains, artistes et compositeurs aimaient à se réunir dès la fin du 19ème siècle, alors que le pays n'était alors qu'un grand-duché sous tutelle tsariste.
Sofi Oksanen m'avait demandé si cela ne me dérangeait pas que le début de l'entretien, réalisé pour le journal La Croix, soit filmé par une équipe préparant un documentaire sur elle pour le compte d'YLE, la télévision publique finlandaise. Soit.
A 15h30 tapantes, j'aperçus l'auteure marchant sur l'esplanade qui mène à Kappeli, sous l'oeil d'une caméra. Quelques passants se retournaient sur elle. Sa notoriété n'est plus à faire dans le pays où elle est née il y a 33 ans et où elle a grandi. Nous nous saluâmes dans l'entrée du café.
- Pendant l'entretien, ne regardez surtout pas la caméra, m'intima le réalisateur finlandais pendant qu'on nous installait dans un coin du café, à côté d'une haute baie vitrée (pourquoi n'ai-je jamais aimé la télévision depuis mes études en journalisme?)
L'atmosphère à Kappeli: plutôt feutrée même si, à une table de nous, les raclements de chaises en bois sur le carrelage, produits par un groupe de retraités qui se levaient pour saluer chaque nouvel arrivant, avaient de quoi déconcentrer.
Voici ce qu'il est ressorti d'une heure de discussion, dont une moitié sous l'oeil de la caméra qui rôdait autour de nous.

Pourquoi avoir écrit Purge?

Il y avait plusieurs raisons. Je voulais présenter la vie et les traditions rurales en Estonie de manière documentée. Dans ma jeunesse, lorsque je me rendais en Estonie avec ma mère, j’ai entendu des gens raconter des histoires et des légendes. Je voulais les perpétuer sous une forme littéraire. Et puis je voulais aborder le sujet de la violence sexuelle en tant qu’arme de guerre, qui est longtemps resté hors du débat public. Il faut en parler. J’étais en colère en apprenant, durant le conflit dans les Balkans, qu’il y avait des camps de concentration où les femmes étaient violées. Quasiment au cœur de l’Europe ! Cela ne collait pas à l’image que j’ai – comme la plupart des gens – d’une Europe moderne. J’ai aussi repensé au message entendu après la 2e guerre mondiale : « plus jamais ça »…

A quel point était-il important pour vous de refléter la réalité dans Purge? Vouliez-vous, à côté de la dimension fictionnelle, en faire aussi un document à caractère historique?

Purge
est un roman. Toute personne a sa propre vérité, donc je ne peux pas dire que je raconte "la" vérité. Mais je peux dire que j’écris la destinée de gens qui ne pouvaient pas se faire entendre durant l’occupation soviétique. Ainsi, officiellement, les violences sexuelles n’existaient pas. Officiellement, ni l’armée Rouge ni le KGB ne se livraient à ce genre de pratiques, bien que dans la vie réelle, ils l’ont fait. Cela dit, la violence sexuelle en tant que thème de débat public est quelque chose de relativement nouveau en Estonie, ainsi que dans tout l’espace de l’ex-URSS. C’est pour cela qu’il m’importait d’écrire sur le sujet.

L’accueil réservé à votre livre en Estonie est très positif, il est perçu comme un moyen de faire mieux connaître le sort de la population durant l’occupation. Pourtant, des voix se sont élevées pour le critiquer en disant qu’en réalité, la vie n’était pas aussi sombre que la manière dont vous la décrivez…

Eh bien, pour certains la réalité était encore pire ! D’une certaine façon, la même vieille anecdote, en vigueur à l’époque soviétique, est encore valide aujourd’hui : « Dites moi comment vous avez réagi à Une journée d’Ivan Denissovitch de Soljenitsyne et je vous dirai quel est votre milieu familial ». Il en va de même avec les réactions à certains aspects de l’histoire estonienne récente... Car, à l’époque soviétique, il y avait aussi des gens qui étaient très privilégiés. De nos jours, ce n’est pas un sujet très plaisant pour eux. Difficile d’expliquer pourquoi on était membre du Parti communiste ou pourquoi on soutenait le KGB en lui donnant des informations.

Avec Purge, vous rappelez aux Estoniens ce passé proche et peu agréable…

Il y a beaucoup de recherches historiques intéressantes menées en Estonie, du matériau nouveau qui ne cesse d’apparaître. Et c’est très intéressant pour moi en tant qu’auteure. Je suis d’ailleurs heureuse de voir cette nouvelle génération d’historiens à l’œuvre. Mais leurs ouvrages restent confidentiels, même s’ils ramènent des informations cruciales à la surface. Alors qu’un roman peut y parvenir. La non-fiction est en quête de vérité alors que la fiction est une forme d’art qui touche votre cœur – ou pas – mais qui, de toute façon, brasse plus de sentiments.

En Finlande, où Purge a déjà été vendu à plus de 160 000 exemp- laires, quel aspect a suscité le plus d’intérêt?

L’histoire estonienne en tant que telle. Et puis le livre a amené les Finlandais à discuter publiquement de leur propre passé, de la relation avec la Russie, de la « finlandisation » et de la manière tronquée dont l’Estonie était présentée dans les médias, les livres d’histoire.

Et vous n’êtes pas très satisfaite de la manière dont…

Non, pas du tout. Bien sûr, c’était durant la période de la finlandisation et de la guerre froide, qui ont influé la façon dont les Estoniens étaient présentés dans les textes publics par exemple ou dans les médias. Dans les années 1980, lorsque les Estoniens parlaient de regagner leur indépendance et leur souveraineté, Matti Vanhanen, un journaliste qui allait devenir premier ministre plus tard [de 2003 à juin 2010], a défini ces Estoniens comme « radicaux, dangereux » à l’égard de l’Union soviétique, et il a même utilisé le mot « terroriste »...

Pensez-vous que vos livres contribuent un peu à ouvrir le débat sur la question?

Ce qui est sûr c’est qu’on reconnaît en Finlande que les gens savaient mieux ce qui se passait en Union soviétique qu’ailleurs à l’Ouest. D’ailleurs, des Finlandais ont aidé, à titre individuel, des Estoniens, tels ceux qui ont sorti clandestinement des œuvres de poètes, dont celle de Paul-Eerik Rummo. Ce genre d’actes de soutien a existé. Dans le même temps, beaucoup de politiciens finlandais et d’autres ne voulaient pas savoir ce qui se passait, en particulier dans la gauche radicale, qui était encore forte dans la Finlande des années 1960 et 1970. Cela affectait la manière dont on discutait de l’Union soviétique.
Lorsque j’étais enfant, les jeunes de mon âge ne savaient rien de l’Estonie, ou n’avaient rien appris à son sujet, jusqu’à ce que le professeur de finnois raconte un jour qu’il y avait une langue proche de la nôtre, l’estonien, parlé par des gens habitant tout près de notre pays. Les Estoniens qui fuyaient l’occupation soviétique à la fin de la 2ème guerre mondiale n’ont pas pu s’installer en Finlande, parce que dans ce pays, les autorités donnaient tous les réfugiés à l’Union soviétique. Ils ont donc dû aller plus loin, en Suède, aux Etats-Unis ou ailleurs. Là, ils ont perpétué les traditions, publié des ouvrages et des journaux en estonien, entretenu des écoles estoniennes, etc. Ce qui n’a pas été le cas en Finlande, qui n’a pas connu les émigrants estoniens de 1ère génération. Ce pays avait beau être le plus proche de l’Estonie soviétique, il était aussi mentalement un peu plus éloigné que les autres.

Avant d’en faire un roman, vous avez écrit Purge pour le théâtre. Pourquoi cette démarche?

Il était assez clair dans mon esprit que l’histoire devait être dite sur scène. J’étais en train de faire des recherches sur les violences sexuelles durant la 2ème guerre mondiale, ainsi que sur les traumatismes occasionnés. J’ai remarqué qu’une des réactions typiques des victimes consistait à éviter de regarder les autres droit dans les yeux. Il me fallait mettre cela en scène : l’idée qu’une personne qui ne veut pas être vue est regardée. Cette forme d’art collectif correspond bien à une telle expérience intime de la honte. Puis il y a eu les répétitions au Théâtre national, à Helsinki. J’avais écrit la pièce de façon à ce que la sœur du personnage principal (Aliide) ne soit pas du tout présente. Pourtant j’avais envie d’entendre sa voix. On n’avait pas de comédienne pour elle et cela n’était pas prévu. Du coup, j’ai commencé à écrire un monologue pour elle. C’est alors que j’ai remarqué que j’étais en train d’écrire un roman… J’avais aussi beaucoup de matériau disponible que je ne pouvais pas utiliser pour la pièce.

Donc ce n’était pas prévu au départ que vous écriviez un roman?

Non.

J’ai cru comprendre que vous souhaitiez renouveler cette méthode, écrire une pièce de théâtre puis l’adapter au format du roman, est-ce exact?

Oui, parce que le sujet de mon prochain roman se prête, lui aussi, à différents types de narration. Egalement sur scène et en roman. J’ai toujours aimé écrire pour le théâtre. C’est un exercice tellement différent du roman. Bien sûr, une pièce donne lieu à un processus collectif de travail, l’écriture est différente. J’aime bien la complémentarité de ces formes d’écriture.

Quelle est votre connexion avec l’Estonie? Parlez-vous la langue?

A la maison, en Finlande, nous parlions le finnois en famille. Mais, grâce à ma mère, je lisais beaucoup de livres en estonien. Enfant, j’étais bilingue. Puis j’ai commencé l’école. Je n’ai pas y apprendre l’estonien: il n’était pas enseigné. Du coup, c’est devenu une langue différente de celles que j’ai pu apprendre de manière scolaire. Si j’ai continué à m’améliorer en estonien, c’était uniquement en l’écoutant et en le parlant. Par conséquent, l’anglais, par exemple, est une langue dont je maîtrise mieux la grammaire que l'estonien, mais pour laquelle il me manque la signification culturelle des mots. En estonien, en revanche, j’ai une meilleure maîtrise de la connotation des mots, de leur couleur, de leur sens.

Durant votre jeunesse, est-ce que vous vous rendiez souvent en Estonie?

J’y allais aussi souvent que possible. Mais c’était assez compliqué. Ma famille maternelle habitait dans l’Ouest de l’Estonie, donc le long de la frontière occidentale de l’Union soviétique qui, à ce titre, était une zone militaire interdite. A l’époque, les étrangers étaient autorisés à se rendre à Tallinn pour quatre jours à l’aide d’un visa. Des groupes de touristes pouvaient y aller. Mais pour sortir de Tallinn, il fallait une invitation de la part d’une personne sur place. Seuls les enfants, les parents, les frères et les sœurs pouvaient soumettre de telles invitations auprès des autorités. Mes grands-parents estoniens n’étaient pas en mesure de le faire, parce qu’ils ne maîtrisaient pas le russe – langue qu’il fallait employer pour rédiger le texte et communiquer avec les autorités. Alors c’était une sœur de ma mère, vivant à Haapsalu, qui envoyait l’invitation. Si celle-ci était acceptée, nous pouvions faire une demande de visa. Et si cette demande était acceptée, nous pouvions voyager…

Combien de fois êtes-vous allée en Estonie à l'époque soviétique?

Lorsque nous avions une invitation à la campagne, nous pouvions rester un mois, un mois et demi. Nous en faisions la demande tous les étés. Je ne me rappelle pas combien de fois nos invitations ont été rejetées. Le restant de l’été, nous faisions de courts voyages à Tallinn. La première fois que j’y suis allé, j’avais quatre mois…

Et vous y retournez encore? Vous avez encore de la famille?

Oui, mais je n’ai guère le temps de voyager en ce moment. Je ne voyage que pour le travail…

Mais n'est-ce pas là votre choix?

Disons que c’est ma vocation de devenir écrivain et je suis une auteure très privilégiée. Et bien sûr, une auteure veut faire tout son possible pour obtenir de nos nouveaux lecteurs.

En Estonie, j’ai rencontré des gens qui vous considèrent comme estonienne. Quel effet cela vous fait, à vous qui avez grandi en Finlande?

Pour moi, l’identité nationale n’est pas… Je suis née comme je suis. Disons que je m’identifie davantage à des gens qui ont des origines multiculturelles qu’à ceux ayant des racines uniquement finlandaises ou estoniennes. Mais ces racines m’importent tout de même. Je me définis comme esto-finlandaise ou finno-estonienne… D’un côté, les valeurs nordiques me sont chères. De l’autre, il m’est important de connaître les racines de ma famille estonienne. Contrairement à la partie finlandaise de ma famille, dont on ne retrouve plus la trace au-delà de mes grands-parents, mes racines estoniennes remontent à il y a plusieurs siècles. Cette famille estonienne a toujours vécu dans la même région. Je connais le cimetière familial et l’église où mes ancêtres se sont mariés durant des siècles. Et c’est quelque chose qui compte pour moi. Ils étaient paysans de génération en génération, cela fait partie de mon identité estonienne. Le premier d’entre eux à obtenir la liberté est mort en 1621, sa tombe se trouve dans le cimetière familial, on s’y rendait assez souvent durant ma jeunesse. Il n’était pas censé abandonner le servage mais, parce qu’il travaillait dur, il a pu acheter sa liberté. Cela nous rappelle que l’impossible peut devenir réalité.

Que faisaient vos parents?

Mon père était électricien, ma mère ingénieure, active jusqu’à ma naissance. Elle voulait que je naisse en Finlande. Puis elle a arrêté de travailler.

Le fait qu’à côté de vos romans, vous ayez contribué à des travaux non-fictifs, comme La peur était derrière nous tous (Kaiken takana oli pelko), recueil d’articles en finnois sur l’occupation soviétique de l’Estonie, ne brouille-t-il pas les pistes et l’image que certains lecteurs ont de vous et de vos écrits?

Non, et puis honnêtement ce n’est pas vraiment mon problème. Le recueil d’articles Kaiken takana oli pelko me tenait à cœur parce que, lorsque j’ai voyagé en Finlande pour présenter mon livre Purge, beaucoup de lecteurs finlandais m’ont demandé pourquoi les Estoniens n’avaient pas écrit sur leur histoire, pourquoi ne s’intéressaient-ils pas à leur propre histoire ? Or c’est une image erronée de l’Estonie. Oui, les Estoniens s’intéressent à leur histoire, mais en Finlande, il n’y a pas d’ouvrages sur le sujet écrits par des Estoniens. Ou bien les récents ouvrages ne sont pas traduits en finnois. Les Finlandais ne lisent pas en estonien. C’est pour cela que je voulais présenter, dans un recueil en finnois, les études de jeunes historiens estoniens.

Cela a suscité une sorte de…

… Chaos [rire]! Oui c’était surprenant. Russie unie [le parti du Kremlin] a publié un communiqué accusant l’ouvrage d’être anti-russe ou russophobe, sans même avoir eu le temps de le lire. Et ce, bien que le recueil contenait aussi des articles de Russes, comme Vladimir Boukovski qui a étudié les méthodes de torture durant la période soviétique, ou de Russes d’Estonie comme Igor Kotjuh, ou encore un article très intéressant écrit par un chercheur russe sur la minorité russe en Estonie qui vivait là avant l’occupation, et plus particulièrement sur la littérature émanant de cette minorité. J’ignorais que la vie culturelle et littéraire était aussi intense parmi cette minorité, alors qu’elle était de plus petite taille que celle d’aujourd’hui. Toute cette tradition culturelle fut interdite au début de l’occupation soviétique, parce qu’elle rappelait l’Estonie indépendante et l’esprit bourgeois. Elle fut donc écartée et placée dans des archives auxquelles peu de gens ont eu accès. C’est dommage, parce que la minorité russe a vu, elle aussi, son passé confisqué.

Etes-vous en contact avec des écrivains estoniens?

Oui, il nous arrive de nous rencontrer. Mais nous ne nous parlons pas tous les jours, écrire est une activité solitaire… Et puis j’ai aussi des amis estoniens dans d’autres sphères culturelles.

Etes-vous engagée politiquement?

Je vote mais je ne suis membre d’aucun parti politique. Je n’aime pas les partis.

mardi 16 novembre 2010

La bataille de Normandie n'a pas eu lieu

Aurais-je séjourné depuis trop longtemps dans des contrées où le passé communiste reste ultrasensible? Je me suis posé la question après une soirée passée en Normandie, dans le cadre du festival des Boréales. C'était vendredi dernier au Drakkar, le cinéma de Dives-sur-Mer. Dans cette municipalité du Calvados située entre Cabourg et Deauville, la majorité est communiste depuis 1953! Une anomalie pour bon nombre d'habitants des pays d'Europe centrale et orientale ayant eu à vivre dans l'univers autoritaire et absurde façonné par Staline et ses successeurs. Comment pouvait-on élire à l'époque une équipe municipale se réclamant d'une idéologie aussi obtuse? Et voter en faveur de son maintien depuis près de 60 ans? Bien que je puisse énumérer quelques raisons - locales (le passé industriel) et nationales - valables et compréhensibles vues de France, j'admets aisément que, pour d'anciens ressortissants de l'URSS ou des pays "frères", le doute est permis.
Ce soir-là donc, nous allions visionner un film sur la fin de l'occupation soviétique en Estonie. Un documentaire (The Singing Revolution), qui raconte la manière dont les habitants de cette république ont réussi, à l'aide du chant, à s'extraire pacifiquement du magma soviétique, tout en contribuant à précipiter sa décomposition. En voici la bande annonce:



Je savais que le film en question ne faisait pas dans la dentelle. Réalisé par un couple d'Américains, James (d'origine estonienne) et Maureen Tusty, admiratifs de la lutte des indépendantistes baltes, il possède cette patine idéologique qui tend à noircir le trait plus que nécessaire. Le documentaire ne présente pas moins l'intérêt de rassembler des images d'archives souvent émouvantes, parfois étonnantes (comme le sermon administré par Mikhaïl Gorbatchev à quelques caciques du PC estonien devenus indépendantistes). Et de faire parler une flopée d'acteurs de cette transition dont on continue à s'étonner qu'elle ait pu avoir lieu sans effusion de sang. Certes, il y eut des morts dans les républiques voisines de Lituanie et de Lettonie, mais leur nombre (moins de 30) resta étonnamment faible étant donné les enjeux.
A l'issue du film, il était prévu que je réponde aux questions du public. Dans cette salle de ciné au décor désuet tel que je les apprécie, je m'attendais à une bataille d'idées, à un barrage d'objections provenant de spectateurs sceptiques quant au penchant ultralibéral pris par les pays baltes depuis 20 ans, ou irrité par la tonalité manichéenne du documentaire rythmé par une voix off parfois redondante. Celui-ci ne venait-il pas d'être projeté dans une petite ville dont le maire communiste (présent à la projection et d'abord sympathique) a été réélu confortablement avec quelque 70% des voix?
Mais de bataille il n'y eut point. Une bonne heure durant, je répondais à des questions souvent judicieuses mais inoffensives du public. A tel point que je dus raconter de mon propre chef les désillusions vécues par les Baltes depuis le retour à l'indépendance. Il ne serait pas dit ce soir-là que les lendemains de révolution (tout aussi chantante fusse-t-elle) étaient nécessairement radieux.
Pourquoi un tel manque de répondant? Soit les vrais militants du PCF étaient restés au chaud chez eux vendredi soir, ayant mieux à faire; soit ils ne sont plus que l'ombre de ce qu'ils étaient à la "grande époque". Hypothèse sans doute la plus réaliste et qui m'incite à répondre par la positive à ma question de départ...

* * *

Etant en France pour le festival des Boréales, puis pour un colloque sur la Norvège à Caen et une dizaine de jours de vacances, le rythme de mes billets sur ce blog s'en ressentira un peu, comme vous l'avez peut-être déjà remarqué. Il reprendra sa cadence habituelle en décembre.
D'ici là, j'ai une question à soumettre aux férus d'histoire et/ou de chansons: à Dives-sur-Mer, l'une des personnes présentes au cinéma Le Drakkar m'a assuré avoir entendu la mélodie de J'irai revoir ma Normandie entonnée par une chorale estonienne lors d'un périple dans ce pays balte. S'agit-il d'un simple emprunt au patrimoine culturel français, y a-t-il une raison historique? Tout élément de réponse sera le bienvenu.

mercredi 13 octobre 2010

Vilnius, pause art vidéo


Un ancien musée de la Révolution qui accueille un banquier occidental féru d'art contemporain. Le raccourci est tentant. Déclaré de non-intérêt public après 1991, l'établissement en question, dédié à une révolution révolue, s'est mué depuis en un musée national d'art moderne. A Vilnius, Lituanie. Fraîchement rénové, le bel édifice blanc tapi sur la rive droite de la Neris accueillait dimanche les Français Isabelle et Jean-Conrad Lemaître.


La passion de ce dernier pour l'art contemporain et sa manière échevelée d'en parler firent oublier qu'il travaille depuis plusieurs décennies pour des grandes banques privées. Non pas que cela soit un pêché en soi (chacun sa voie, ou sa croix...). En le voyant s'enflammer pour diverses vidéos d'artistes acquises au fil de la quinzaine d'années passées, j'ai eu du mal à l'imaginer en train de gérer je ne sais quel portefeuille d'actions ou parier sur l'évolution de l'indice Dow Jones pour le compte de clients fortunés.
Encore que le pari et le jeu semblent appartenir à l'univers de celui qui, avec sa femme Isabelle, a commencé à bâtir une collection privée d'art vidéo au moment où peu de monde n'osait encore s'aventurer dans cette direction (parcours atypique résumé ici par l'intéressée).
Car, expliqua Jean-Conrad Lemaître, le collectionneur est frileux face à un type de création un peu particulière: avec la vidéo, pas d'objet palpable à accrocher au mur; tout juste une matrice et un certificat délivré par l'artiste; un support réputé de courte durée et reproductible à l'envi. Autant de réserves que le Français écarta devant la cinquantaine de personnes venues l'écouter dans le musée de Vilnius à l'initiative d'Ilma Nausedaite (Meno Klubas).
Il fallait de l'abnégation pour s'enfermer ce jour-là, ne serait-ce que durant deux heures, dans une salle de conférence obscure. Dehors, un soleil radieux donnait l'illusion que l'hiver était encore loin. Mais les interventions des Lemaître et celle, plus contenue, de Deimantas Narkevicius, l'un des artistes contemporains de Lituanie à s'être fait un nom à l'étranger, valaient bien une pause dans cet été indien à la mode lituanienne.