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vendredi 28 octobre 2011

Je peux être premjerministrs

A un jour près, la Lettonie avait un chef de gouvernement virtuel avant d'en avoir un "vrai".
La date du 26 octobre avait été fixée de longue date par la chaîne de télévision publique LTV1 pour la diffusion de la finale de son jeu Es varu būt premjerministrs, soit Je peux être premier ministre:



La direction de la chaîne de télé ne pouvait alors pas savoir (mais sans doute l'espérait-elle) que les négociations pour la formation d'une coalition gouvernementale, après les élections du 17 septembre, prendraient plus de temps que prévu et réserveraient un suspense digne d'une émission de téléréalité...
De fait, ce n'est que le 25 octobre, soit 38 jours après le scrutin, que le parlement finit par voter en faveur d'une nouvelle coalition gouvernementale, avec à sa tête Valdis Dombrovskis. Le vrai premier ministre donc (photo), qui dirigeait déjà le cabinet sortant (et celui d'avant).
Entre le scrutin du 17 septembre et le récent vote du parlement, les Lettons ont entendu les principales figures politiques du pays imaginer, tour à tour, une coalition intégrant pour la 1ère fois le parti de l'importante minorité russophone; un gouvernement arc-en-ciel incluant et les "russes" et les ultranationalistes anti-russes (!); puis un cabinet réduit aux partis du centre-droit et aux ultranationalistes. Formule finalement retenue et adoptée le 25 octobre par la Saeima, le parlement, avec une majorité de 57 sièges sur 100.

Imaginons un instant que les pourparlers aient duré un peu plus longtemps, à cause d'un quelconque désaccord entre "alliés" (ce ne sont pas les pommes de discorde qui manquent dans le verger politique local). Le 26 octobre au soir, la Lettonie aurait alors eu un "premier ministre" purement télévirtuel: Martins Puris, un jeune gars venant du port de Liepaja, déclaré vainqueur du jeu télévisé:



C'est ce blond sémillant qui a été choisi parmi les candidats comme étant le plus apte à diriger un gouvernement (on retrouve ici leurs vidéos de présentation). Inspirée d'une idée canadienne, l'émission, qui en était à sa 2ème édition dans le pays balte, vise à placer les candidats dans des situations telles qu'un chef de gouvernement est susceptible de les affronter. Que feraient-ils, par exemple, en cas d'une nouvelle faillite d'une grande banque lettone? Quels mots choisiraient-ils dans leur adresse à la nation si une puissance ennemie menaçait d'envahir le pays? Comment se comporteraient-ils s'ils se laissaient aller à coucher avec leur secrétaire, ou s'ils étaient pris en flagrant délit de conduite en état d'ébriété?, etc. La "vraie vie" de tous les jours, quoi, pour tout locataire du Matignon letton...
Afin de jauger ces jeunes aspirants très politiquement corrects, la chaîne de télé avait fait appel à quelques politologues et journalistes et, surtout, à d'anciens titulaires du poste, dont Ivars Godmanis, premier ministre à deux reprises (1990-1993 et 2007-2009) et batteur de rock à ses heures perdues, Aigars Kalvitis (2004-2007) et Indulis Emsis (2004), l'homme qui avait oublié une mallette pleine de dollars à la cafétéria du parlement...

Sens des responsabilités, gravité et dynamisme... Martins Puris et ses rivaux - Karlis Sils, Rudolfs Kreicbergs, Katrina Killa, Antonina Nenaseva, Edgars Zukovskis, Katrina Veismane, Dainis Persidskis, Janis Garancis et Edmunds Cepuritis - ont pris le jeu très au sérieux.

L'ambassade des Etats-Unis en Lettonie aussi. Le soir de la finale, Madame l'ambassadeur, Judith G. Garber, déboulait sur le plateau pour décerner un prix à l'une des quatre derniers candidats en lice (photo de LTV1, voir aussi cette vidéo). Pas de chance, ce n'était pas au vainqueur, le blond Martins, mais à la brune Antonina Nenaseva. Ainsi intronisée "Best Future Leader representing Our Shared Values", la candidate - issue de la minorité russophone - doit cette distinction à son implication dans une association (russe de Lettonie), PatriotiLV, qui prône plus de tolérance et la non-discrimination envers quiconque pour raisons ethniques, sociales ou autre.

Accorder un tel prix à une candidate ayant ce profil, ce n'est pas anodin, évidemment, de la part de "l'ami" américain. Pas plus que le moment et le lieu choisis pour le décerner, à une heure de grande écoute sur la télé publique. La tolérance vis-à-vis des minorités n'est pas la valeur la mieux partagée dans le pays. Et la discrimination n'est jamais très loin dès lors qu'on aborde la politique des autorités lettones vis-à-vis des minorités - et en particulier vis-à-vis des habitants d'origine russe, ukrainienne ou biélorusse, un groupe qui représente un tiers environ de la population totale.

Les dirigeants de ce pays viennent de manquer l'occasion de mieux associer à la vie publique cette minorité dont les membres, pour la plupart, n'ont nullement envie d'aller vivre en Russie ou en Biélorussie voisines. Comme je l'écrivais ici, le parti des russophones, le Centre de l'harmonie (ou de la Concorde), est arrivé en tête aux législatives du 17 septembre, et ce pour la 1ère fois depuis le départ des républiques baltes de l'ex-URSS.

Cela n'a pas suffi à convaincre les partis lettons de souche de faire un geste en intégrant cette formation au sein d'une nouvelle coalition gouvernementale. Laquelle formation - il faut le souligner - ne revendiquait pas le poste de premier ministre, malgré sa 1ère place aux élections (avec près de 8 points de pourcentage d'avance sur le suivant).
Valdis Zatlers, président de la République entre l'été 2007 et le 7 juillet dernier, a bien tenté à un moment de plaider en faveur d'une ouverture en direction des russophones. La manoeuvre fit long feu, en dépit de certains appels du pied du Centre de la Concorde. Et en particulier la reconnaissance par l'un de ses deux chefs, Nils Usakovs (photo officielle), du fait que la Lettonie avait bien été "occupée" par les Soviétiques à partir de la 2ème guerre mondiale.

Fait au détour d'une phrase prononcée dans le cadre d'un discours a priori anodin, ce tout récent aveu est à double détente. D'une part, il vise à contribuer à déminer un champ historique sur lequel a échoué, il y a un an, une précédente tentative (plus timide encore) d'entente sur une possible coalition "avec les Russes".
D'autre part, comme me le faisait justement remarquer un ami, reconnaître qu'il y a bien eu occupation à l'époque soviétique est à même d'inciter les nationalistes lettons à admettre qu'avec la disparition de l'URSS, l'occupation a cessé. Et donc que les russophones arrivés pendant la période soviétique ne peuvent plus être considérés comme des "occupants" à chasser (qualificatif bien pratique, d'ailleurs, pour délégitimer et neutraliser cette grosse frange de la population). C'est du moins ce qu'espèrent (sans doute, du moins je le devine) Nils Usakovs, l'actuel maire de Riga, et (certainement) ceux qui pensent qu'il est temps pour le pays de surmonter le passé.
On peut douter de la sincérité de Nils Usakovs et du soutien réel dont il bénéficie sur ce point au sein de son parti. Mais il n'est pas interdit d'espérer...

Las, les partis lettons de souche ont, plutôt que de bousculer leurs habitudes et prendre le moindre risque politique, préféré laisser une fois de plus le principal parti de la minorité russophone sur le seuil. Il faut croire que les mentalités ne sont pas encore prêtes au sein de la classe politique lettone, 20 ans après le retour à l'indépendance.
Je reste persuadé que, sauf en cas de sabotage téléguidé demain par Moscou, ce n'est que partie remise. Les petits pas effectués de part et d'autre durant l'automne vont faire réfléchir.
Je ne dis pas que l'inclusion au gouvernement du Centre de l'harmonie serait garante d'un meilleur fonctionnement des institutions. Je ne dis pas que des ministres membres de la minorité feront nécessairement un meilleur travail que leurs collègues lettons de souche. Je ne dis pas non plus que les cadres de ce parti sont plus intègres que les autres.
Mais pour la cohésion d'une population qui s'effiloche au fil des départs vers l'étranger et pour une meilleure atmosphère démocratique, il faudra bien un jour donner à cette importante minorité le droit d'être représentée au gouvernement, tout comme elle l'est déjà dans les affaires municipales. Je ne vais pas détailler pourquoi maintenant. Il faudrait des pages (à ce propos, je vous renvoie à mon livre Les pays baltes. Un voyage découverte) et je ne suis pas d'humeur à faire un résumé aujourd'hui! A bientôt.

lundi 19 septembre 2011

Lettonie: pourquoi le parti des russophones arrive en tête

Et ce qui devait arriver arriva. Le principal parti de l'importante minorité russe de Lettonie a obtenu le meilleur score aux élections législatives. Ca s'est passé samedi, le 17 septembre, journée qui devrait rester dans l'histoire encore courte de cet Etat, 20 ans après son retour à l’indépendance.


Il serait tentant de commencer par esquisser les retombées des élections sur les relations entre la Lettonie avec d'un côté la Russie, de l'autre l'Ouest (pour faire vite). Mais il ne me paraît pas inutile de revenir avant sur quelques faits pour expliquer les résultats de samedi.


S'il arrive pour la 1ère fois en tête, le principal parti de la minorité russophone (d'origine russe, donc, mais aussi biélorusse et ukrainienne) n'a que relativement peu progressé par rapport aux dernières législatives, tenues en octobre 2010. Le Centre de l'harmonie, c'est son nom, est passé de 26% à 28,3% des voix.

Cela s'explique notamment par la quasi disparition de l'autre parti de la minorité, le PCTVL, qui est passé entre-temps de 1,43% à 0,78% des voix. Le Centre de l'harmonie a également profité d'une légère baisse du taux de participation (60,5% contre 63% il y a un an), qui a semble-t-il surtout affecté les partis "lettons".


Pourquoi le Centre de la concorde devance-t-il les autres? Il y a différentes raisons:


- ce parti n'a jamais participé à un gouvernement depuis le retour de la Lettonie à l'indépendance en 1991. Il a donc l'avantage de ne pas avoir eu à mettre les mains dans le camboui du pouvoir au niveau national. Aux yeux de la minorité russophone, en particulier, il ne porte pas la responsabilité des mesures d'austérité qui ont suivi la crise profonde de 2008, adoptées en échange de l'aide financière internationale.

En dépit de cette virginité, il ne semble pas que ce parti ait grignoté sur l'électorat "letton-letton". Dans ce pays, on continue à voter pour son camp ethnique, comme par réflexe. Il y a encore trop de mauvais souvenirs, trop de points de discorde, de ressentiments pour qu'il en soit autrement. En d'autres mots, il est encore trop tôt.


- ce parti attire donc quasiment tout l'électorat de la minorité russophone, qui n'imagine pas encore voter pour des partis "lettons-lettons". Ce réflexe communautaire n'est pas près de s'estomper tant que le camp opposé n'aura pas à accorder plus de droits à la minorité, et en particulier celui de voir sa langue (le russe) élevée au rang de langue officielle du pays, au même niveau que le letton. Cette question de principe n'est pas à l'ordre du jour des gouvernements qui se sont succédé à Riga, précisément parce que les Lettons de souche se sentent encore menacés dans leur identité par cette importante minorité active.


- le camp "letton-letton" (les Lettons de souche, de langue maternelle lettone) s'est fragmenté en raison de l'émergence du parti de l'ancien président Valdis Zatlers, qu'il a créé en juillet, peu après la fin de son mandat. J'en avais alors parlé sur ce blog à l’occasion du lancement d’une procédure de dissolution du parlement par le même Valdis Zatlers, fait inédit dans l’histoire lettone. Quelles que soient les raisons réelles qui l'ont poussé à lancer son parti, le fait est qu'avec son score de 20,8%, le président sortant a grandement contribué à affaiblir la formation de Valdis Dombrovskis (18,3%), le premier ministre sortant, qui s’adresse au même électorat letton de souche, tendance plutôt modérée.


Quelles seront les conséquences des résultats de samedi?


- Tout d'abord, rien ne dit que le Centre de l'harmonie parviendra à entrer dans le gouvernement. En dépit (ou à cause) de son avance de près de huit points sur le 2e du scrutin, il reste considéré comme peu fréquentable par les autres partis. Pour différentes raisons liées au passé, au partage du pouvoir, au patriotisme (parfois plus feint que réel), aux principes, etc.

Seuls L'Union des verts et des paysans (ZZS, 12,2% des voix) de l'un des trois oligarques lettons et, peut-être, le nouveau parti de Valdis Zatlers (20,8%) seraient prêts à collaborer avec lui au sein d'une coalition gouvernementale. Mais cela paraît d'autant moins réaliste que le rapport des forces actuel penche trop en faveur du parti russophone. A moins que celui-ci ne réclame moins de ministères qu'il serait en droit d'obtenir et ne se contente que de portefeuilles non-stratégiques. A suivre donc.


- Ensuite, peut-on voir dans le vote du 17 septembre une volonté des Lettons de se rapprocher de Moscou ou de s’arrimer à la Russie en tournant le dos à l’Europe ? J’ai entendu cet argument ces derniers jours. C’est une vision un peu manichéiste qui ne tient pas compte de la réalité lettone. On ne peut pas parler d’un électorat letton en tant que tel. Il y a l’électorat letton de souche et l’électorat letton russophone.

Le 1er, qui est majoritaire dans le pays, n’a aucune envie de tourner le dos à l’Europe, même s’il peut regretter le peu d’investissements de pays de l’UE (hormis les nordiques) dans une économie locale qui en aurait grand besoin. Ce qui n’empêche pas certains Lettons de souche à la vue basse de vouloir gagner plus d’argent en développant le business avec des entreprises russes, au risque d’accroître la dépendance du pays vis-à-vis du grand voisin.

Pour l’électorat russophone, c’est plus compliqué. Hormis une frange de nostalgiques de l’époque soviétique et de partisans d’un rapprochement avec la Russie, il n’a pas particulièrement envie de dépendre du pouvoir moscovite. Mais ces Lettons-là sont culturellement proches de la "mère patrie" voisine, ils sont branchés sur la télé russe de Russie et voudraient voir leur langue maternelle obtenir le statut de 2e langue officielle au côté du letton. Pour eux, il est naturel de regarder vers l’Est, même si les plus éduqués d'entre eux comprennent qu’un régime "à la russe" a des inconvénients, notamment en termes de liberté d’expression. Le fait que le Centre de l’harmonie soit lié par un accord politique au parti dépendant de Vladimir Poutine a de quoi inquiéter les Lettons de souche. D’où les négociations pour éviter l’entrée de ce parti dans la future coalition gouvernementale lettone.


- De l’issue de ces négociations dépendra l’attitude de Bruxelles et des grandes capitales européennes. Le premier ministre sortant, Valdis Dombrovskis, bénéficiait d'une certaine confiance au sein de l'UE et du FMI, qui voyaient en lui le garant d'une certaine stabilité politique et financière. Avec lui, ils étaient à peu près sûrs que les engagements de l'Etat letton pour sortir de l'ornière seraient tenus, même si le coût social est lourd (départ de Lettons vers l’étranger, chômage, appauvrissement, etc.). Dombrovskis faisait le sale boulot exigé par les créditeurs. S’il n’est pas reconduit (scénario possible), qu’adviendra-t-il de cette crédibilité, avec quelles conséquences? A suivre là aussi.


Je reviendrai plus tard sur un autre aspect du scrutin de samedi, le sort réservé aux oligarques lettons.

jeudi 7 juillet 2011

"Le coeur léger" au fil de la Zilupe


De retour d'une virée en canoë sur la très paisible Zilupe, en zone frontalière (carte). A tribord, la Russie, parfois toute proche, à l'extrémité de la zone marécageuse qui se marie à notre rivière, parfois plus éloignée. A bâbord, la Latgale, région lettone mais peuplée essentiellement, du moins près de la frontière, de gens dont la langue maternelle est le russe. Les noms des villages nous le rappellent: Horoševa, Adamova, Duboviki, Šuškova. Dans l'épicerie de la bourgade locale baptisée du nom de la rivière, Zilupe, on ne parle que russe, et c'est normal vu la situation géographique. Mais au niveau de l'écrit, c'est la langue lettonne qui domine, y compris sur les étiquettes des bocaux en verre et des boites de conserves.

Les gens se montrent accueillants. Notre groupe de 17 rameurs, embarqués sur huit canoës bigarrés, ne passe pas inaperçu en cette zone frontalière accessible uniquement avec autorisation dûment demandée au préalable.


Les rares personnes que nous croisons nous saluent de la berge ou viennent engager la conversation (en russe). Je pense à ce septuagénaire encore vert qui, toute affaire cessante, a laissé en plan sa mobylette sur le sentier de terre en surplomb, pour venir tailler une bavette avec les estrangers que nous étions sans doute à ses yeux, même si 16 d'entre nous étaient Lettons et parlaient russe.
Je pense aussi à ce couple de fermiers à la peau jaune parchemin qui accepta de nous prêter son bania, son sauna, pour le dernier soir, à une quinzaine de foulée de la rivière. Lors de notre arrivée, lui, beaux cheveux gris clair, avait envie de parler, c'était évident, mais mes camarades du moment n'ont pas donné suite. La réserve lettone... Et moi qui suis dans l'incapacité de formuler des phrases en russe. Je l'ai senti un peu frustré, notre hôte, de ne pas pouvoir engager plus avant la discussion, pour une fois que de nouveaux visages pointaient leur nez.

Au loin circulaient quelques poids lourds en route vers le point de passage frontalier de Terehova-Zasitino (photo LETA). "Parfois, lorsque les camions font la queue sur des kilomètres en attendant de passer, nous sentons les gaz d'échappement qui arrivent jusqu'ici", nous a raconté le fermier. Il y a fort à parier que cela n'ira pas en s'améliorant, maintenant que les autorités russes ont décidé que ce point de passage sera désormais le seul pour le transit des produits alimentaires.

La présence de la frontière ne nous a guère quittés durant ces quatre jours. Si elle ne nous était pas rappelée par le ronronnement lointain des camions, c'était l'irruption de gardes-frontières sur les routes en terre, ou du haut d'un pont, qui s'en chargeait. Avant de me rendre sur place, je ne m'attendais pas à une telle présence. Il est vrai que ladite frontière est celle qui, sur ce flanc oriental de l'UE, constitue la séparation entre la zone Schengen et le vaste espace russe et, plus loin encore, des républiques du Caucase et de l'Asie centrale.

Les gabelous n'empêchent pas divers trafics. On me dit que les cigarettes, l'alcool et l'essence continuent à passer, grâce à des complicités plus ou moins haut placées. Mais certains moyens ont été déployés pour tenter de réduire le phénomène. En nous rendant dans une petite église orthodoxe pour puiser de l'eau à la source "sacrée" qu'elle abrite (à Opuļi), nous sommes passés à côté d'une station ultramoderne de contrôle des trains de marchandise à destination et en provenance de Russie. Truffée de caméras scrutant les wagons, elle était aussi équipée d'un appareil à détection de radioactivité:
Lien

Retour au fil de l'eau, je préfère, entre roseaux et départ de canards dérangés par nos clapotis et éclats de rire. Le courant de la Zilupe n'avait pas la force de la rivière descendue par la même bande l'été dernier. Mais cette année, le paysage était plus dépaysant, si je puis dire. Surtout dans un tronçon qui, pour autant que je puisse comparer avec un endroit jamais vu ailleurs que dans des films ou des documentaires, m'a fait un peu penser à un bayou du détroit du Mississippi. Voilà quelques photos:



Remarquez les bouleaux, étêtés par je ne sais quelle tempête. C'est sans doute mon arbre préféré, du moins mon tronc d'arbre préféré, pour la lumière qu'il attire et renvoie. Coïncidence, lors de cette virée, je suis tombé sur un extrait - fort à propos! - du Journal de Julien Green (Derniers beaux jours, 1935-1939), emporté dans une édition de poche. Lors d'une visite à Gênes, Green écrit ce commentaire que je ferais volontiers mien. Il dit sentir "la tristesse écrasante de l'Italie, tristesse incompréhensible, puisque l'Italien est gai. Pourquoi ces petites rues bruyantes provoquent-elles en moi une mélancolie aussi singulière? Pourtant, j'aime l'Italie, mais ma vraie patrie est au nord. Rien ne me rend le coeur plus léger que de voir une rangée de bouleaux sous un ciel gris."

samedi 2 octobre 2010

Dans le micmac letton, difficile d'y reconnaître les siens

Il est intéressant de voir comment la minorité dite "russophone" vivant en Lettonie réveille de vieux fantasmes qui sommeillent en certains d'entre nous. En lisant les articles que les deux principaux quotidiens français consacrent ces jours-ci aux élections législatives lettones de ce samedi, je découvre une image qui ne correspond pas vraiment à la réalité quotidienne que j'observe ici depuis près de quatre ans. Ou plutôt une vision partielle et par trop manichéenne de cette réalité qui, il est vrai, est complexe.
A lire Le Monde et Le Figaro, il y a des méchants (Moscou) qui manipulent des marionnettes (la minorité "russophone", un tiers de la population) contre les gentils, les Lettons de souche. Cela donne des phrases de cet acabit: "Les Lettons s'apprêtent-ils à se réfugier dans les bras d'un parti aux ordres de Moscou?" (Le Figaro). Question justifiée par le fait que le principal parti de la minorité "russophone" - le Centre de la concorde (ou de l'harmonie, selon les traductions) - arrive en tête des sondages et pourrait recueillir aujourd'hui le plus grand nombre de suffrages (du jamais vu depuis 1991).
Pour étayer cette thèse, Le Monde (dont l'article en ligne est réservé aux abonnés) s'appuie, lui, sur "plusieurs notes confidentielles" provenant d'un des services de sécurité lettone. Des notes dont le journal "a eu connaissance". Comment, sous quelle forme, a-t-il des copies, a-t-il vu les originaux? Cela, le lecteur ne le sait pas, comme souvent avec ce genre de sources. Toujours est-il que le journal se table sur une de ces notes pour lancer une information qui, à ma connaissance, n'existait qu'à l'état de rumeurs parmi les médias lettons (un petit scoop donc): "2,2 millions d'euros ont été injectés [par l'ambassade russe à Riga] lors des législatives de 2005, pour soutenir les partis prorusses". C'est-à-dire le Centre de la concorde, ainsi qu'une formation plus radicale et en perte de vitesse, le PCTVL.

Hormis le fait qu'il n'y a pas eu de législatives en 2005 (j'imagine qu'il est question de celles de 2006...), ce tir groupé m'inspire quelques remarques et questions:

* Primo, avant de me concentrer sur le coeur du sujet, je serais curieux de savoir si les Etats-Unis ont financé les partis lettons lors de campagnes électorales ou entre deux scrutins. Directement ou indirectement, via des fondations ou des programmes d'aide ou de formation de personnel. Et si oui, à hauteur de combien?
L'hypothèse n'est pas absurde, surtout durant la période ayant précédé l'adhésion de la Lettonie - et de ses cousines baltes - à l'Otan (avril 2004) et accessoirement à l'UE (mai de la même année). Même depuis, l'ambassade américaine veille au grain. Je me souviens en particulier de la sortie, inhabituelle pour une ambassadrice américaine, de Catherine Todd Bailey lors d'une discussion publique à l'Université de Lettonie, à l'automne 2007 (mon article de l'époque).

* Secundo, ces deux partis russophones n'ayant jamais été invités à joindre les diverses coalitions de partis qui se sont succédé au pouvoir depuis 1991, ils n'ont pas eu accès à la manne à laquelle donne droit, ici, l'exercice du même pouvoir. Ce n'est un secret pour personne que le contrôle des manettes de l'Etat via divers ministères, et la nomination d'obligés à certains postes-clé, ont permis des pratiques que la loi devrait en principe réprouver. Ce qui explique, en partie, pourquoi ces partis russophones ont été maintenus en dehors du jeu. Et, pour justifier une telle quarantaine, quoi de plus pratique que d'attiser la méfiance communautaire ou de brandir les grands sentiments patriotiques?

* Tertio, et ce n'est pas pour excuser une telle pratique, mais tout parti politique existant dans ce pays est à la recherche de fonds pour le faire fonctionner. Ici, ces structures n'ont pas grand-chose à voir avec des partis traditionnels tels que nous les connaissons en France, par exemple. Ici, nul soubassement idéologique réel autre que la quête du pouvoir et des avantages qu'il procure. Nul socle large et solide d'adhérents et/ou militants qui payeraient leurs cotisations annuelles. De plus, nous sommes ici dans une ancienne république soviétique. La Lettonie ne l'est restée qu'un demi-siècle, mais les mentalités et les habitudes de l'époque ont la vie dure. Il était naturel de voler un Etat qui vous maintenait dans une pénurie fréquente et sans la liberté de s'exprimer. Et le système avait donné naissance à une économie parallèle, celle du troc et des petits services réciproques.
Etant à la recherche de fonds et prêts à échanger des services, il n'est pas étonnant que ces deux partis de la minorité "russophone" aient pu accepter des aides financières en provenance du grand voisin russe.

* Quarto, croire que les partis politiques de la minorité "russophone" sont les seuls à pouvoir croquer la pomme russe, ou les présenter comme tel, c'est omettre un aspect important de la réalité lettone. C'est taire toute l'ambiguïté de cette classe politique qui dirige le pays depuis 1991. Ambiguïté qui trouve ses racines avant cette date pivot: durant la période soviétique, bien des Lettons se sont accommodés avec le régime, et pour certains, ont collaboré activement avec lui (il ne s'agit pas de juger d'un point de vue moral, juste de rappeler que tout n'est pas noir et blanc).

Une fois l'indépendance retrouvée, il y a 20 ans, les Lettons de souche se sont drapés dans une posture patriote, attitude compréhensible, qu'ils aient été vierges ou non de toute compromission avec le régime déchu. Les plus malins - ceux qui avaient noué de bons contacts à l'époque soviétique ou oeuvré pour Moscou - ont su bien se placer, tant au niveau politique qu'économique. Surtout au niveau économique d'ailleurs (la politique viendra un peu plus tard, pour mieux asseoir le pouvoir économique fraîchement établi). Dans cette course au rachat d'entreprises, dans cette quête des marchés publics et privés, ces nouveaux hommes d'affaires n'ont pas hésité à se lier à des intérêts russes. Lesquels tentaient déjà de préserver leur influence dans ce bout d'empire qui était en train de leur échapper. Ils voulaient y placer leurs billes avant que les nouvelles lois importées de l'Ouest ne recouvrent ce micmac d'un vernis plus organisé et respectable. Ce qui n'a pas empêché la corruption de continuer à sévir, comme je le racontais dans Regards sur l'Est.
Le ver russe est donc déjà dans le fruit, si je puis dire.

Et cela, je ne le retrouve pas dans les articles du Monde et du Figaro. C'est dommage, car cette ambiguïté est la substantifique moelle de ce pays, ce qui le rend intéressant à suivre de près... A moins que la vision simplificatrice telle qu'elle est présentée dans ces journaux ne vise à discréditer le camp "russe" face au camp letton de souche. A qui cela profiterait-il, à votre avis?

Dans un article publié ce jour par L'Express, j'ai essayé de dresser un tableau un peu plus nuancé. J'avoue que l'exercice n'a pas été aisé. Un article de 7000 signes, c'est Byzance par rapport à la moyenne. Mais je m'y suis senti un peu à l'étroit pour entrer dans les nuances. Par manque de place, je n'ai pas pu m'attarder, par exemple, sur le parti Pour une meilleure Lettonie. Il a été fondé récemment par deux des oligarques lettons, qui rappellent régulièrement qu'ils sont les gardiens des intérêts des Lettons de souche. Or qui trouve-t-on parmi les principaux membres de ce parti? L'homme du gaz russe en Lettonie (un ancien du KGB) et un propriétaire d'un journal letton en russe (Chas), qui a longtemps attisé les braises ethniques prorusses...
Le ver est dans le fruit...

Pour finir, je voudrais rappeler que tout commerce avec la Russie n'est pas nécessairement criminel en soi. Idem pour les investissements russes en Lettonie. De telles activités sont normales, logiques entre pays mitoyens, et même une bonne chose pour l'économie de ces pays. La Belgique fait bien des affaires avec la France, les Pays-Bas avec l'Allemagne, etc. Présenter tout développement des relations entre la Lettonie et la Russie comme une manoeuvre diabolique de Moscou ne rime pas à grand-chose.

Le problème, c'est que ce commerce se déroule souvent de manière opaque et que des intérêts géostratégiques se greffent dessus. La vigilance s'impose et cela, des Russes de Lettonie en sont conscients. Pour avoir parlé avec certains d'entre eux, candidats aux élections, observateurs avisés de la scène politique ou simples résidents du pays, je sens bien, surtout parmi les jeunes, qu'ils n'ont pas envie de vivre dans une société contrôlée, voire muselée, comme la société russe. Il est possible, comme l'écrit Le Monde en citant un responsable des services lettons, que l'objectif caché du Kremlin serait d'établir une "république du KGB, comme en Russie". "Une dizaine d'agents russes, en poste à Riga, se consacreraient à cette tâche ; mais le rôle moteur, financier, reviendrait aux grandes entreprises", poursuit le journal du soir.

Encore une fois, la vigilance s'impose, c'est sûr... Mais ce n'est pas en se sachant considérés uniquement comme de simples instruments aux mains de Moscou que les Russes de Lettonie prendront davantage confiance en eux pour s'affranchir plus vite de leurs "alliés". Ce n'est pas non plus en renforçant le penchant des Lettons de souche à se présenter comme de gentils agneaux susceptibles d'être mangés par le loup oriental qu'on leur rendra service!

vendredi 25 décembre 2009

Du fond des "vasières" baltes

Intéressant "voyage dans la nouvelle Europe" que nous propose Le Figaro en cette fin d'année. L'auteur admet d'emblée n'y avoir "ni repères ni souvenirs". Il revendique son droit à "plonger dans l'inconnu" pour en ramener impressions, réflexions, anecdotes, bribes d'entretiens et saynètes pêchées dans ces "sociétés d'une complication extrême". Exercice délicat, même lorsqu'on a de la bouteille dans le métier, comme c'est le cas ici présent. Mais après tout pourquoi pas?
Alors qu'a donc trouvé François Hauter au fond des "vasières noires" d'Estonie, point de départ de ses pérégrinations? Du bon et du moins bon. Le pays y est décrit à la fois comme la future "Suisse du Grand Nord" et, sur son flanc oriental, comme le reflet de "la décrépitude de la Russie des campagnes". Les habitants de Narva - quasiment tous issus de la minorité russophone d’Estonie - en prennent collectivement pour leur grade. "Leur fatalisme, leur mépris pour les autres cultures, leur passivité agressive vis-à-vis de tout changement, les encalminent dans leur cité hideuse. Ils profitent sans vergogne du confort matériel apporté par l'Estonie, et se lamentent d'avoir besoin de visas pour aller rendre visite à leurs cousins, de l'autre côté de la rivière". Le grand reporter ne fait pas dans la nuance. Il préfère les généralités ou extrapoler à partir d'un détail saisi au vol. L'exercice l'y autorise sans doute mais il atteint vite ses limites.
Les Estoniens de souche ne sont pas non plus épargnés. "Les hommes d'Estonie sont réfléchis, sérieux, ordonnés comme les arbres de leurs forêts. Les femmes sont élancées, très belles, blondes presque exclusivement, bottées haut. Pas du tout attirantes, tant elles semblent disciplinées et irréprochables. On cherche en vain un peu de fantaisie derrière ce vide. L'on se demande comment font leurs hommes pour les différencier."
Les intéressé(e)s apprécieront. Parfois le plaisir de la formule bien troussée brouille la vue. Je connais - et je ne suis pas le seul - des hommes estoniens désordonnés et peu sérieux (même si, je l'admets, ils sont rarement d'une grande jovialité...). Je compte parmi mes amis ou mes connaissances des Estoniennes aux cheveux brun ou châtain, qui plus est de petite taille. Adeptes de la fantaisie et des talons plats. Sans doute pas irréprochables en dépit des apparences - qui l'est? - et parfois fort attirantes... Autre citation relevée, qui nous ramène à Narva: "Les établissements 'Rademar' (chaînes de vêtements) attirent les élégantes du coin. Elles en sortent déguisées en pingouins ou en prostituées". Eh bien voyons.
A Riga, l'envoyé spécial du Figaro nous fait pénétrer dans l'Académie des sciences de Lettonie (photo), avec ses "murs verdâtres", sa "lueur blafarde" et "une odeur de pisse" venant des toilettes "où un camarade a volé le miroir au-dessus du lavabo d'époque". Il s'arrête dans ce qui semble être la cantine du lieu: là, "on mange tout, y compris les feuilles de la garniture de salade, et la rondelle de citron. Puis on sauce." Pas vous, François Hauter? Et l'auteur d'ajouter : "Ces gens ont eu faim." Faim de salade? Pendant l'époque soviétique, les Baltes qui l'ont vécue vous le diront, on avait moins de "chances" de mourir de faim que d'ennui. Disons plutôt qu'on crevait de ne pas pouvoir faire ni dire ce que bon vous semblait.
Ces trois étapes dans la "nouvelle Europe" publiées à ce jour restent plutôt plaisantes à lire. L'auteur - ex-correspondant du Figaro à Washington et Pékin, entre autres, et lauréat du prix Albert Londres, ne l'oublions pas - connaît toutes les ficelles du métier. Le sens de la formule fait souvent mouche ("Riga sent le tabac froid du communisme"). La problématique de la mémoire et des différentes interprétations de l'histoire est clairement posée (même si on hausse le sourcil en découvrant que les Lettons "sont des Germaniques"). Hélas, il émane de cette mini-série sur les pays baltes un dédain plus ou moins prononcé. Tant vis-à-vis des Baltes de souche que de leurs minorités russophones et de la Russie. Attendons de voir ce que nous réserve la suite.

dimanche 18 octobre 2009

Pouchkine et les pyromanes

Hier à la mi-journée. Sous une fine pluie neigeuse, je traverse un des nombreux parcs qui enserrent la vieille ville de Riga. A ma gauche, une cinquantaine de personnes et presque autant de parapluies autour d'une statue, celle de Pouchkine. Le père de la littérature russe moderne a droit à une lecture de ses propres poèmes par quelque admirateur campé devant un micro. A une centaine de mètres de là, à l'abri dans un 4x4, des policiers observent du coin de l'oeil.
Des policiers ici? Pouchkine n'est pas un criminel. Est-ce parce que son oeuvre est déclamée en russe? Rien d'interdit ni d'inhabituel en cette ville où la moitié, au bas mot, de la population appartient à la minorité "russophone" de Lettonie.
Non, le bon poète est la cause involontaire d'une querelle dont Riga a le secret. Elle oppose "patriotes" lettons à tous ceux qui, à leurs yeux, peuvent représenter un danger pour l'identité lettone. Or ils trouvent pour le moins louche que la statue, inaugurée en août, soit un don de la ville de Moscou, voulu par elle comme un gage d'un réchauffement des relations letto-russes. Fait aggravant pour les "patriotes": le maire de Riga ayant inauguré la statue est issu de la minorité russophone. Une première depuis la fin de l'occupation de ce pays balte par les Soviétiques.
Comme l'ont fait remarquer des personnalités lettones dans une pétition, Pouchkine n'a jamais vécu à Riga et n'a rien à voir avec elle. Si ce n'est qu'en son temps, l'empire russe gouvernait sur cette région. Pourquoi pas aussi une statue de poupée russe?, a ironisé le journal Diena.
En m'éloignant du maigre attroupement, je me dis que les nationalistes lettons, eux, auraient préféré qu'on érige un buste de Georges-Charles d'Anthès. Cet officier français, convoqué en duel par un Pouchkine irrité de le voir lorgner son épouse, tua le poète d'un coup de pistolet.