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mardi 28 mai 2024

Bertha la Paix. Extraits (4): Avec le gratin pacifiste

EN CE LUNDI 22 août 1892, le gratin pacifiste est enfin réuni. Heureux d’en être, au diable la fournaise, on se serre dans la salle du Conseil national que le gouvernement helvète a obligeamment mis à disposition pour cette matinée inaugurale. Le décor reste flou. Il n’existe a priori nulle photo de l’événement. Et la visite des lieux, possible de nos jours, n’aide guère à se faire une idée : peu après le congrès pacifiste, le Palais fédéral fut rénové de fond en comble, au goût et avec des matériaux les plus suisses possibles, c’était à la mode, pour satisfaire un besoin pressant d’affirmation patriotique. Aucun doute toutefois, les protagonistes venus d’une quinzaine de pays n’ont pas eu le loisir de se perdre dans la contemplation du « Berceau de la Confédération ». À dominante bleutée, cette fresque murale aérienne, comme si l’oie sauvage de Nils Holgersson s’était égarée au-dessus des Alpes, ne fut exécutée qu’après les grands travaux. Depuis, elle occupe une place considérable, douze mètres de mur par cinq, face aux élus représentant le peuple suisse. Les guides locaux l’assurent : quelque part dans le nuage cotonneux s’étiolant au-dessus du lac des Quatre-Cantons, ici reproduit en miniature, s’étire un ange de la paix au corps de femme, rameau d’olivier à la main. Rien d’évident, même à y regarder de près. La paix est décidément difficile à trouver. Mais à l’orée du vingtième siècle, on y croit encore.



Ils sont donc là, « les aristocrates voyageurs et ploutocrates » chers à Bertha von Suttner. En réalité, le spectre représenté est plus large. Le Bulletin officiel du congrès liste tous les inscrits, avec un astérisque devant les noms des présents. Se côtoient une flopée d’élus, députés en tête, et de professeurs, moult publicistes et ingénieurs, des économistes en veux-tu en voilà, quelques poignées d’instituteurs et directeurs d’école, un lot d’avocats et autres hommes de loi, une dizaine d’étudiants, à peine moins de comtes, marquis et consorts, sept négociants (tous suisses), une poignée de diplomates ou consuls, quatre médecins, autant de notaires et de pasteurs, trois fabricants et un entrepreneur, deux paires de libraires et de propriétaires, un explorateur, un banquier et un assureur, un architecte, une écrivaine et un homme de lettres, un pharmacien, un cartographe et un imprimeur, mais aussi une artiste peintre, un dessinateur, un prof de gym, un cultivateur et un colonel. Sans oublier Bertha et Arthur von Suttner.

Dans l’ensemble, ce ne sont pas à proprement parler des agitateurs pressés de tout envoyer en l’air pour reconstruire ex nihilo un « monde meilleur », dont la paix ne serait qu’une des composantes. Autant le rappeler, la baronne n’est pas une de ces pétroleuses ayant survécu à la Commune de Paris et ses acolytes n’ont rien de saltimbanques. L’esprit proprement révolutionnaire leur fait bel et bien défaut. Dans ses grandes lignes, la civilisation telle qu’elle évolue n’est pas pour déplaire à ces paladins idéalistes, malgré ses nombreuses imperfections qu’ils aimeraient voir gommées. Ils la souhaitent seulement délivrée de toute expression de la puissance militaire, ce fardeau millénaire de plus en plus lourd à porter, à mesure du perfectionnement des armes et des munitions – auquel le très pragmatique et « cher ami » Alfred Nobel contribue avec certaines de ses inventions brevetées.

Il y a tellement mieux à faire, les congressistes de Berne en sont persuadés, que de consacrer tant d’énergie et de ressources à s’entretuer à grande échelle. Epargner des vies, avant tout. Travailler la terre sans crainte de la voir dévastée du jour au lendemain, par les obus et les raids de grenadiers. « Il en a assez, le pauvre cultivateur, des maux que lui réserve la nature, sans que l’homme y ajoute ceux que créent ses passions, l’homme méchant qui prend ses fils pour la guerre et foule ses récoltes sous les roues de ses canons », clame le conseiller fédéral Louis Ruchonnet, dans son discours d’ouverture prononcé au nom de la puissance invitante.  

Extrait tiré de BERTHA LA PAIX (pages 97-99, Balland, octobre 2023)

vendredi 10 novembre 2023

En Rouletabille marchant dans les pas de Bertha la Paix

SUR LES TRACES de Bertha la Paix vient de faire l’objet d’une critique dans Le Monde. Heureux d’y être décrit en “Rouletabille marchant dans les pas de Bertha” et racontant “d’une plume alerte” ce qui la liait à Alfred Nobel, comment elle l’influença et finit par obtenir son prix de la paix, le premier accordé à une femme. C'est le fil rouge du livre.

Ce que ne dit pas la recension, par manque de place, c’est que Bertha la Paix campe aussi la mouvance pacifiste dans laquelle elle frayait en égérie sensible et déterminée, parmi tous ces messieurs. On les suit le temps d’un congrès "universel" de la paix, tenu à Berne par un été particulièrement chaud. Le spectre des guerres et des haines recuites flotte dans l’air. Puis on accompagne “la Lionne” jusqu’à Zurich, où Nobel l’a invitée. Je ne dirai pas ce qui se trame à bord du Mignon, l’embarcation expérimentale construite pour le Suédois – il faut ménager le suspense. Mais cet épisode conduira peu à peu la baronne autrichienne jusqu’à la Maison-Blanche. Loin de la vie de bohème vécue dans le Caucase durant sa trentaine. 


Aluminium-Naphta-Boot Mignon von Escher, Wyss & Co. Heinrich Bachmann. Source: Zentralbibliothek Zürich 

Dans le livre l’infatigable militante est croquée (gentiment) par son compatriote Stefan Zweig et (méchamment) par la presse pro militariste. Au fil des pages, on arpente des salles d’archives. On fait des allers-retours entre le 19e siècle et nos années les plus récentes. Pour croiser, par exemple, Victor Hugo lorsqu’il imagine la création des Etats-Unis d’Europe. Ou Tolstoï en jeune officier d’artillerie dans les ruines de Sébastopol, puis en sage commentant Bas les armes!, le best-seller de Bertha. Sherlock Holmes aussi, qui fait une brève une apparition dans un laboratoire jonché de cornues et de lampes Bunsen.  

Sur les eaux du lac des Quatre-Cantons, le rejeton de Rouletabille entame un dialogue de sourds avec des adeptes de Donald Trump venus de Floride puis, sur la terre ferme, écoute un pacifiste désillusionné. A Lucerne, il se perd dans la contemplation d’une vaste fresque circulaire dépeignant la déroute de l’armée d’un général oublié. A Zurich, il est pris dans la fièvre de la grande fête populaire débridant sa population tous les trois ans. En Autriche, il foule l’herbe des jardins entourant le manoir des Suttner, hume l’air humide du salon où Bertha rédigeait sa correspondance. A Vienne, il cherche des signes tangibles de l’existence d’une de ses représentantes les plus estimables, en vain ou presque, et bute sur la grande statue d’un ancien maire populaire mais farouchement antisémite, qu’elle détestait.

Voilà ce qu'on peut aussi trouver dans ce "récit enquête" publié en octobre 2023 chez Balland, et bien d'autres choses encore.  




jeudi 5 octobre 2023

Bertha la Paix. Extraits (1): Une entrée en matière

AVEC l'aval de Balland, la maison d'édition qui publie Bertha la Paix ce jeudi 5 octobre, je reproduis ici les premières pages:





1. Au plus près de l’idéal


    ASSISE en léger retrait, elle couve du regard des messieurs en bras de chemise qui jouent au tribunal international, une de leurs trouvailles entre deux séances empreintes de gravité où l’on tente d’améliorer le monde tel qu’il va. Mes hommes, pourra-t-elle se dire plus tard. Cette pointe de vanité, ce sera plus fort qu’elle. La faute du sang bleu qui coule dans ses veines, de la conscience aiguë d’œuvrer pour la seule grande cause qui vaille à ses yeux. Avant que tout ne s’écroule dans les semaines suivant sa mort, au premier jour de l’été 1914. Pour l’heure la femme qui, à l’ombre d’une véranda, se tapote machinalement le front d’un coin de mouchoir n’est pas encore « la généralissime de la paix » au charisme loué par ses admirateurs. Celle qui sera reçue en audience privée par le président Theodore Roosevelt ou se targuera de pouvoir influencer le tsar Nicolas II. « La grande et généreuse Cassandre de notre temps » qui impressionnera son compatriote Stefan Zweig. En ce début d’après-midi, calée dans un fauteuil en rotin, la pupille en éveil sous la paupière lourde, Bertha von Suttner se concentre sur le petit jeu auquel se livrent quelques-uns de ces gentlemen venus d’une quinzaine de pays. Du moins est-ce comme ça que je l’aperçois, sur la foi de ses écrits, cent trente ans plus tard.

    Un marquis vénitien et un député madrilène se chamaillent depuis le déjeuner à propos d’un litige entre puissances. Le moment est venu, avec le café et les liqueurs, de les faire comparaître pour les départager au regard du droit international balbutiant. Chacun a pris un avocat de circonstance qui, après avoir tombé la redingote, plaide comme si la vie de son client en dépendait. Un juge désigné mène les débats, la mine faussement renfrognée (le détail facial est de mon cru, comme les suivants). En cercle autour de cette cour improvisée, les autres délégués du Congrès universel de la paix goûtent la joute, applaudissent aux bons mots. Regards plissés de malice, rires corsetés. Entre connaisseurs éclairés réunis pour une semaine à Berne, on se comprend. Ah, si la poignée de dirigeants qui font la pluie et le beau temps sur les cinq continents pouvaient se mettre au diapason...

    Dans ses mémoires, la baronne autrichienne dira ne plus se souvenir de l’objet de cette dispute théâtrale entre gens bien élevés. « Je sais juste que c’était très drôle. » Peut-être parce que son dévoué mari Arthur Gundaccar assure la défense du marquis vénitien, celui à la paire de moustaches conquérantes. Son adversaire espagnol a, lui, pour avocat un ex-camarade de promo d’Alfred Dreyfus, Gaston Moch, plus pour longtemps capitaine d’artillerie et bientôt traducteur vers le français de Die Waffen nieder!, le brûlot pacifiste enrobé de guimauve écrit par Bertha von Suttner. Roman qui vient de lui conférer une stature rare pour une femme de son temps et le droit de siéger là, sous la véranda, au beau milieu de cet essaim masculin que j’observe à distance, ni trop proche ni trop loin. Dix mois avant le rendez-vous helvète, le vieux Tolstoï lui avait fait part, en français, de sa considération : « L’abolition de l’esclavage a été précédée par le fameux livre d’une femme, de Mme Beecher-Stowe; Dieu donne que l’abolition de la guerre le fût par le vôtre ».Voir son ouvrage ainsi hissé à hauteur de La Case de l’oncle Tom, bien des auteurs y verraient une consécration. Pas celle de Bas les armes !

    À en juger par l’enjouement des plaidoiries, la querelle qui oppose les deux congressistes ne me semble pas si dramatique. En ce siècle finissant, le dix-neuvième, il existe une échelle graduée du conflit et toute une gamme de réponses adéquates. Une collision entre deux navires ou un simple accrochage diplomatique ne saurait déclencher les mêmes foudres que le chapardage d’une contrée exotique ou une équipée militaire contre un allié. Pour laver l’affront, il est bien sûr possible de recourir aux bonnes vieilles recettes. Mobilisation, blocus maritime, ultimatum annonciateur d’une expédition punitive, mise en œuvre du plan d’attaque, la grammaire militaire se décline ad libitum depuis l’Antiquité. Mais ces décennies passées, un nombre croissant d’États ont eu l’idée folle, dans certaines affaires et pas toujours des moindres, de solliciter un arbitrage auprès d’une tierce partie : monarque ou président d’un autre pays, juge ou sénat. Charge à cet outsider de proposer une solution viable et de convaincre les adversaires, qui en principe y sont prédisposés, à conclure un traité. Un sacré croche-patte à la surenchère permanente. Et un moyen pratique d’épargner la soldatesque en vue d’autres guerres qui en vaudraient vraiment la peine. Que les hauts gradés et autres bretteurs pressés d’en découdre se rassurent, les occasions ne manqueront pas, en Europe comme aux antipodes. Messieurs, votre patience sera bientôt récompensée.

    Pour en avoir abondamment parlé depuis l’ouverture du quatrième Congrès universel de la paix, qui anime la ville de Berne en cet étouffant mois d’août 1892, Bertha von Suttner et ses compagnons savent bien qu’avec ces entreprises de conciliation dont ils souhaitent l’avènement planétaire, les dés peuvent être pipés. A priori, le rapport de force préexistant joue en faveur du plus musclé, du plus influent. De l’arbitrage à l’arbitraire il n’y a qu’un pas. Pour autant, cette innovation présente l’avantage de tempérer certaines ardeurs et d’épargner quelques vies humaines, voire plus. Il est même arrivé que le Lilliputien parvienne à l’emporter. Comme dans l’affaire du capitaine Melville White, par exemple. Emprisonné par la jeune république du Pérou pour avoir participé à un mouvement insurrectionnel, cet aventurier qui ne m’a pas l’air franc du collier obtient, à sa libération, que le gouvernement de Sa Majesté, dont il est un sujet, réclame en son nom d’importantes indemnités. En livres sterling, s’il vous plaît. La puissance coloniale argue d’ailleurs qu’en l’espèce, le droit britannique aurait dû prévaloir. Oui, à l’autre bout du monde, loin de sa sphère d’influence. En 1864, désigné comme arbitre à la demande de Lima, le sénat de la ville hanséatique libre de Hambourg rejette la demande. Infondée. Circulez.

    Peut-être l’époux de l’Autrichienne fait-il allusion à cet épisode déjà ancien, au moment de défendre l’excellent marquis devant le tribunal impromptu de Berne. C’est peu probable, je dois l’admettre. Les traités d’arbitrage fourmillent déjà. Soixante-douze cas « intervenus entre les différents peuples » depuis 1816, selon le décompte d’une revue pacifiste aux pages jaunies que je déniche à la Bibliothèque nationale suisse, sise dans la même ville, de l’autre côté du fleuve. Peu importe. En ce début d’après-midi caniculaire, les arguments s’étiolent désormais sous la véranda du Bernerhof. Le verdict est imminent. Ce petit monde se prépare déjà à enfiler la redingote, à chausser le haut-de-forme et à franchir à la hâte les quelques centaines de mètres qui les séparent, en ligne droite, de la grande salle du Musée. Le site du congrès est niché dans le Palais fédéral, bâtiment en grès d’Ostermundigen qui, de nos jours encore, paraît surdimensionné pour la capitale enserrée là, à l’étroit, dans le méandre en U du fleuve aux reflets verdâtres coulant à ses pieds.

    Bertha von Suttner n’a pas encore bougé de son fauteuil. De la véranda dominant la vallée creusée par la sinueuse Aar, sans doute s’émerveille-t-elle une nouvelle fois des montagnes dont les capuchons neigeux, au loin, se fondent dans le bleu du ciel vaporeux. Je l’imagine en tout cas, dans ma tentative de reconstitution in situ sous un cagnard estival au moins aussi ardent qu’en son temps. Le panorama suisse l’impressionne, elle l’a écrit dans ses Memoiren. À l’horizon, face à moi, sous un angle sensiblement identique, les mêmes sommets jouent des coudes. De gauche à droite, bien au-delà des toits rouges et des frondaisons luxuriantes, le Schreckhorn, le Finsteraarhorn et ses quatre mille deux cent soixante- quatorze mètres, le plus élevé de la bande, puis le Grosses Fiescherhorn, le Mönch, la Jungfrau et le Gletscherhorn. Pour ne nommer que les plus majestueux. Des noms qui sonnent comme des invitations à l’aventure, plus encore, au dépassement de soi.

    Si l’homme a déjà réussi à conquérir chacune de ces cimes, pourquoi ne pourrait-il pas accomplir d’autres exploits prodigieux ? Est-ce tellement irréaliste de prôner l’instauration d’une paix perpétuelle? Passons sur l’accalmie surarmée qui engourdit l’Europe depuis la défaite française de 1871. Elle ne vaut rien, cette insidieuse zizanie qui a pris racine jusque dans les esprits et attend son heure. Non, l’aristocrate militante vise plus haut : un apaisement durable et coordonné dont la finalité serait un monde sans canons ni baïonnettes. Bas les armes ! Pour la plupart, l’idée est au mieux saugrenue. Les plus irascibles y voient une incitation à la trahison méritant, pourquoi pas, le poteau d’exécution. La voie est infiniment étroite, d’accord. Mais au moins peut-on essayer de s’approcher au plus près de l’idéal. Elle, fille d’un général étoilé, s’y emploie désormais corps et âme. Le vingtième siècle approche à grands pas, avec ses promesses de Progrès et ses myriades de techniques encore inconnues. Le moment est venu de provoquer une rupture irrévocable. Il est vrai qu’on l’accommode un peu à toutes les sauces, ce fameux Progrès. Ce n’est pas une raison pour en faire abstraction. Et si une princesse roumaine publiant sous le nom de Dora d’Istria a, dit-on, escaladé jusqu’au sommet l’une de ces montagnes qui tremblotent au loin, dans la chaleur aoûtienne, pourquoi Bertha Sophia Felicita von Suttner, née à Prague comtesse Kinsky von Chinic und Tettau, ne parviendrait-elle pas à les renverser à sa manière?

    Un maître d’hôtel en livrée la tire de sa rêverie. « Madame la baronne, un monsieur se trouve dans le salon, qui voudrait vous parler. » Il lui tend une carte : Alfred Nobel, Paris. Son sang ne fait qu’un tour. Il est donc venu. Avant qu’elle ne se hâte vers lui, je la vois aspirant une grande bouffée d’air et, les yeux clos, se concentrer. Un fin sourire éclaire furtivement son visage pâle et rondelet. Une expression qui trahirait la morosité si on ne savait cette femme tellement énergique et déterminée. Elle commence à le connaître, son « cher ami », ce Suédois qui a fait fortune à coup de dynamite et d’autres explosifs de son invention. Depuis le temps, depuis cette première rencontre parisienne, une quinzaine d’années plus tôt, aussi improbable qu’ambiguë... Le moment est venu de le rallier pour de bon à la Cause. 


* * *


2. À Paris, séjour express et décisif


    JE LES SUIS depuis longtemps ces deux-là. Près de trente ans pour Alfred Nobel, l’inventeur cosmopolite et misanthrope, le grand romantique empêché sous son plastron d’industriel fortuné. Comme reporter, j’ai eu l’occasion de rendre compte des prix dont il fut à l’origine et des controverses entourant certains choix, puis de remonter pour un livre à l’histoire même des récompenses, aux mécanismes de l’horlogerie Nobel et à ses petits ratés. Les recherches entreprises pour cet ouvrage m’ont alors conduit à Bertha von Suttner, pasionaria de la paix largement oubliée en France mais dont le nom, ici et là, évoque encore comme un idéal perdu, une promesse de rédemption. Progressiste et fidèle à ses origines aristocratiques à la fois, cette femme de tempérament avait eu le toupet d’en appeler directement aux puissants pour les inciter à renoncer à la force militaire sur laquelle ils fondaient leur pouvoir. C’est elle aussi qui, littéralement, poussa le Suédois dans les bras de sa chère Paix et l’incita à l’inclure parmi les prix prescrits dans son testament. Après le déni opposé à Stockholm par de zélés gardiens du temple, plus personne aujourd’hui ne le conteste. En remontant le fil de son existence, j’ai enfin découvert celle, tout aussi captivante et plus inédite pour moi, du cercle de pacifistes, essentiellement européens, au sein duquel manœuvrait l’Autrichienne entre deux siècles exemplaires par leur bellicisme.

    Quels tourments pouvaient bien les démanger, elle et ses paladins, au point de défier des traditions aussi immuables que le va-t-en-guerrisme, l’étripage en bonne et due forme, la tuerie comme art de vivre? Descendant d’officiers des armées françaises, dont quatre morts « pour la patrie » – l’arrière-arrière-grand-père Gabriel dans le détroit des Dardanelles, l’arrière-grand-père Georges près de Verdun, le grand-père Robert durant la campagne de Tunisie et l’oncle André au Tonkin –, je ne peux qu’être titillé par le sujet. Avec ce barda personnel, et sans aversion instinctive pour la chose militaire, je pars donc sur les traces de ces brasseurs d’utopie à l’orée du siècle dernier. Une sorte de vagabondage à leurs côtés, dans les archives et sur la carte d’Europe. Coup de chance, l’année 1892 les voit se rassembler en Suisse, du côté de Berne, Alfred Nobel compris en visiteur clandestin. L’occasion est trop belle pour ne pas y retrouver Bertha la Paix. Les chimères qu’elle poursuit ont de quoi m’attendrir, en dépit de mon appétit limité pour les grandes causes. Plus encore, les préoccupations qui la poussent à dévier, à bousculer les convenances, me frappent par leur actualité.

    Mais tout commence plus tôt, et pour un motif d’un autre temps.  

    (...)


    Ainsi débute donc ce texte de quelque 200 pages, entre enquête historique, non-fiction littéraire et journalisme. Le plus abouti des trois livres que j'ai eu la possibilité de publier. Je vous invite à aller en librairie le toucher, le palper, pourquoi pas le sentir. À en prendre possession!


dimanche 19 mai 2019

Encore les prix Nobel (avec introduction)

DEPUIS la parution de mon livre Histoire du prix Nobel en 2012 (chez François Bourin Éditeur), de nouveaux lauréats ont été récompensés, certains plus contestés que d'autres. Plus frappant, un scandale mêlant sexe et pouvoir a secoué l'Académie suédoise qui décerne le prix de littérature. L'affaire a eu un tel retentissement dans le pays que l'attribution de la récompense pour 2018 n'a pas eu lieu. Sauf imprévu, l'Académie, remaniée depuis l'affaire, distinguera deux lauréats en octobre prochain: l'un pour l'année 2018, l'autre pour 2019.

En attendant, je reproduis ci-dessous l'introduction de mon Histoire du prix Nobel qui, hormis ces épisodes les plus récents, reste entièrement d'actualité (lien vers Amazon). Si tant est qu'on puisse parler d'actualité pour décrire l'histoire de ces prix, leurs rouages, les raisons des choix des jurys, les manœuvres en coulisses, etc. Au fait, l'introduction existe aussi en anglais et en allemand, en vue d'une éventuelle traduction du livre mis à jour.

Cliquez ici en savoir plus sur la méthode et mes sources utilisées durant l'enquête; et sur les interlocuteurs rencontrés pour le livre.


*  *  *



L’heure de fermeture approche. En ce milieu d’après-midi norvégien, l’obscurité hivernale qui tombe dehors peint la surface des fenêtres en un bleu-gris de plus en plus opaque. Un habitué de la bibliothèque de l’Institut Nobel ferme un livre dans un claquement mat, un autre ramène une revue à sa place, sur une étagère, avant d’enfiler sa parka et de sortir. On ne se salue pas, mais on sait, pour les plus assidus d’entre nous, qu’on se reverra là le lendemain, peut-être dès 8 heures, à l’ouverture. Dans une petite salle annexe, j’entends encore s’activer le bibliothécaire en chef et son adjointe. Bientôt, après mon départ, ils éteindront la lumière et verrouilleront derrière eux la lourde porte en bois sombre. 

Et si, cette fois-ci, je ne partais pas ? L’idée m’a effleuré plus d’une fois de me dissimuler dans un recoin pour me laisser enfermer. Passer une nuit seul dans l’Institut Nobel norvégien, ce n’est pas raisonnable bien sûr. De plus, le lieu est sans doute équipé d’un système d’alarme. Une caméra vous observe dans le hall d’entrée. Tout de même… Le comité qui décerne chaque année le prix Nobel de la paix, dont on connaît l’éclat mondial, tient ses réunions dans le même bâtiment, à l’étage supérieur. La majeure partie de la documentation qui lui sert à sélectionner les lauréats se trouve quelque part dans les archives. Une mine d’informations pour historiens et chercheurs voulant décrypter les choix de ce comité de cinq « sages » norvégiens et mieux comprendre comment fonctionne la mécanique Nobel. 

Lors de mes premières journées passées à la bibliothèque, j’ai découvert par inadvertance que la clé que l’on demande au personnel pour avoir accès aux toilettes, au rez-de-chaussée de l’Institut, ouvre aussi la porte voisine. Après un vestibule sans intérêt, je me suis trouvé dans un espace nettement plus vaste rempli de rayons de livres et d’armoires en fer-blanc sur plusieurs rangées. Des monceaux de documents dorment là, dans la pénombre. Impossible bien sûr d’en jauger le contenu d’un seul coup d’œil. Plus tard, de retour à ma place de travail, je n’ai pu m’empêcher de fantasmer sur les informations réunies dans cette pièce obscure. Certes, une bonne partie d’entre elles sont accessibles à tout chercheur ou journaliste après qu’il en a dûment fait la demande pour mener un projet bien précis. Mais comment ne pas penser aux données confidentielles qui, elles, sont entassées au fond d’armoires, à l’abri des regards indiscrets ?

Car le système sur lequel reposent tous les prix Nobel – paix, littérature, médecine, physique, chimie – et celui des sciences économiques greffé en 1969, s’il est transparent dans son mode de fonctionnement et les règles qui le régissent, ne l’est plus dès lors qu’on approche de son cœur décisionnel. Pour quelles raisons les différentes entités habilitées à décerner la plus prestigieuse des récompenses choisissent-elles tel ou tel lauréat, et pourquoi à un moment donné plutôt qu’à un autre ? Quelle importance accorder au facteur humain dans ce processus de décision ? Les préférences idéologiques, les inimitiés personnelles, les accointances relationnelles ou amicales, les défiances de principe à l’égard de représentants de telle ou telle nation, peuvent-elles demeurer étrangères à bien des choix ? Présentés souvent comme le summum de l’excellence littéraire, le nec plus ultra de la recherche scientifique, le couronnement d’un engagement en faveur d’une grande cause, les prix Nobel ne peuvent pas être objectifs. Or cet aspect-là, que je décoderai dans ces pages autant que possible, n’est pas destiné à être connu hors d’un cercle restreint de personnes impliquées. Il n’existe d’ailleurs pas de minutes des délibérations ayant lieu au sein des différents comités attribuant les prix Nobel.

En outre, les chercheurs et journalistes triés sur le volet n’ont accès aux quelques documents confidentiels concernant chaque prix Nobel que cinquante ans après qu’il a été décerné. Une période tampon instaurée en 1973 par la Fondation Nobel, la gardienne du temple sise à Stockholm. Un demi-siècle, c’est long. Il faudra attendre jusqu’en 2062 et au-delà pour savoir quels étaient les autres lauréats potentiels en lice pour les prix 2012 et les suivants ; qui les avait présentés aux différentes instances décernant les prix ; sur quels arguments ces dernières se sont appuyées dans leurs choix respectifs, etc. Ces détails auront alors perdu tout le sel de l’actualité et ne risqueront plus de prêter le flanc à la critique, si ce n’est peut-être de la part de quelques chercheurs entêtés. Mais ne nous plaignons pas : avant 1973, il n’était même pas question de soulever ainsi le couvercle sur la marmite Nobel. Tout devait mitonner dans le plus grand secret, et pour toujours. On est loin de l’image idéalisée d’une Scandinavie hypertransparente et accessible. 

Que cette cuisine interne reste à l’abri des regards extérieurs durant plusieurs décennies, c’est néanmoins logique et compréhensible du point de vue de la Fondation Nobel. Le système repose notamment sur l’avis d’experts ad hoc consultés par les institutions décernant les prix. Divulguer trop tôt leurs rapports risquerait de nuire à la carrière de leurs auteurs, notamment dans les disciplines scientifiques. Une telle discrétion a également contribué à façonner la réputation inégalée de ces récompenses accordées depuis 1901 dans les domaines de la physique, de la chimie, de la médecine, de la littérature et de la paix (et depuis 1969 pour les sciences économiques). Quelle autre récompense est attendue avec autant d’intérêt par les milieux de l’édition et les écrivains, par la communauté scientifique ou les cercles politico-diplomatiques ? Quelle distinction jouit d’un tel écho dans les médias qu’il porte aux oreilles du grand public des patronymes jusqu’alors souvent inconnus de ce dernier ? Le nom Nobel en soi est devenu une marque de fabrique synonyme de qualité éprouvée et d’éminence durable. Lisez-le à l’envers et vous verrez apparaître un autre mot. Nobel… Lebon. Voire le Bien, si l’on s’en tient au prix de la paix. Lequel reflète une vision souvent très occidentale, loin des préoccupations initiales du fondateur des prix, ce qui ne va pas sans agacer certains puristes. 

Bref, ces distinctions Nobel décernées en Suède (sauf la paix, attribuée en Norvège) visent à récompenser la fine fleur de chacune des disciplines concernées. Ou du moins ce qui est censé l’être. Car le choix de certains lauréats, je le raconterai dans cette enquête historique, n’a pas toujours été clairvoyant. D’autres personnalités, au contraire, n’ont jamais été primées alors qu’elles auraient pu légitimement prétendre l’être. L’exemple le plus connu concerne Mahatma Gandhi, oublié du Nobel de la paix. Une fois encore, les facteurs humains, politiques et géostratégiques ont leur importance. C’est le cas en particulier pour le comité qui attribue cette récompense-là. Cinq personnes seulement le composent, toutes citoyennes de Norvège, pays prospère qui se tient en marge de l’Europe dans une atmosphère gentiment provinciale, loin des soucis de la planète (sauf, gigantesque exception, lorsqu’un « croisé » issu du cru sème la terreur parmi ses congénères au nom d’une guerre contre le multiculturalisme, comme ce fut le cas le 22 juillet 2011). 

Ces « sages », nous le verrons, ne sont pas toujours sélectionnés pour leurs compétences dans les domaines de la politique étrangère, de l’histoire des relations internationales ou des questions de sécurité et de désarmement. En fait, c’est de moins en moins le cas. Et lorsque leurs choix se portent sur des lauréats discutables, la polémique n’en prend que plus d’ampleur. La dernière d’entre elles, surgie dans le sillage du prix 2009 accordé au président Barack Obama, vaut au comité norvégien de traverser une petite crise de légitimité et suscite un débat sur sa composition. Son indépendance aussi est remise en question, notamment par la Chine, furieuse de l’attribution du prix au dissident Liu Xiaobo en 2010. Sans se glisser dans la peau des dirigeants de Pékin, on peut effectivement se demander si la poignée d’anciens politiciens norvégiens qui siègent dans cette instance sont les mieux à même de décerner une récompense devenue mondialement connue. 

Le Nobel de littérature, lui aussi, reflète parfois de manière évidente les inclinations des membres de l’Académie suédoise qui le décernent. C’est le plus subjectif des six prix de la galaxie Nobel, comme l’ont reconnu les quelques académiciens que j’ai rencontrés à Stockholm. Mais la longue liste des personnalités récompensées – tout comme celle des grands absents – renvoie également aux mentalités et aux courants intellectuels successifs qui ont dominé la Scandinavie, plus ou moins au diapason du reste de l’Europe occidentale. La lente ouverture aux littératures sud-américaines, asiatiques, africaines, n’a lieu qu’à partir de la fin des années 1960. Et que dire de la place accordée aux femmes par les « immortels » suédois ? Pendant quarante-cinq ans, entre 1946 et 1991, une seule leur paraît digne de recevoir leur prix. Là encore, l’une des images que nous renvoie la Scandinavie, celle d’une région en pointe dans l’égalité entre les sexes, en prend un coup. 

Tout bien considéré, le bilan de l’institution Nobel reste toutefois extraordinaire, au sens propre du terme. Cela mérite, pour commencer, un retour aux sources, jusqu’à l’inventeur suédois Alfred Nobel, l’homme qui découvre la dynamite. Qu’est-ce qui le pousse, au début de la Belle Époque, à vouloir ainsi créer ces récompenses ? Les réactions en Suède et en Norvège à l’annonce du testament sont pour le moins mitigées. De nos jours, ces pays n’ont pas à le regretter, chaque édition annuelle des prix générant une couverture médiatique appréciable et globalement positive, « entre traditions et modernité ». C’est le cas en particulier pour les cérémonies de remise des prix, le 10 décembre, jour anniversaire de la mort de Nobel, en présence des familles royales régnantes. La fortune que le savant laisse derrière lui, pour récompenser les lauréats et financer une machine bien huilée, attise également les curiosités. Comment est-elle gérée, en cette période de crise économique ? De plus en plus pratiqué à Oslo et Stockholm, le recours aux sponsors privés constitue-t-il un risque pour l’indépendance des prix et pour la « marque Nobel », expression qui traduit à elle seule une évolution vers la sphère commerciale ? Ce sont quelques-unes des questions que j’aborderai dans ce livre, ainsi que les liens parfois très étroits qui unissent l’instance décernant le prix de médecine à de grandes entreprises pharmaceutiques. 

Enfin, la nature humaine étant ce qu’elle est, une enquête sur les mécanismes et les coulisses des prix Nobel serait incomplète si elle ne narrait pas, en filigrane, les efforts déployés par d’innombrables personnalités en vue d’accrocher cette belle distinction à leur palmarès. Comble de la réussite professionnelle et consécration universelle souvent synonyme de retombées pécuniaires non négligeables, pareille récompense ne peut que susciter la convoitise des plus assoiffés de reconnaissance, d’honneurs et d’émoluments. Dès leur lancement, ces prix font l’objet de campagnes en vue de promouvoir tel ou tel candidat. Leur retentissement grandissant, le lobbying s’accroît. De la simple visite de courtoisie au recours à des entremetteurs plus ou moins influents en passant par les cadeaux, la gamme de moyens mis en œuvre est assez large. En tout cas, assure-t-on à Stockholm et à Oslo, l’état d’esprit scandinave est incompatible avec ce genre de manœuvres. Ce qui ne veut pas dire, tant s’en faut, que les comités décernant les Nobel ne sont pas influencés dans leurs décisions – nous allons voir de quelle manière.

samedi 15 octobre 2016

Nobel: Bob Dylan à sa place



Au regard de l'histoire du prix Nobel de littérature, il était logique, inévitable même, que les académiciens suédois récompensent à un moment donné un grand poète chanteur.


RAREMENT un prix Nobel de littérature aura inspiré autant de critiques - plus audibles que les bonnes âmes prenant sa défense. Excellente nouvelle!

Cela prouve :

- Que l'on s'interroge toujours sur ce qu'est/devrait être la littérature (quelques-uns vont même jusqu'à affirmer que ce prix signe l'arrêt de mort de la Littérature, ce qui revient à accorder un peu trop d'importance à un simple prix...).

- Que le sort des vrais "grands écrivains" injustement oubliés mobilise au-delà du cercle de leurs admirateurs réguliers. A juste titre, je le conçois. Encore que les véritables "grands écrivains" oubliés du Nobel n'ont pas eu besoin de lui pour exister jusqu'à aujourd'hui.

- Que le Nobel reste LE prix attendu qui, année après année, continue à irriter et enthousiasmer, malgré les errements, récents ou lointains, du passé.

J'invite à ce propos à passer en revue la liste des lauréats depuis 1901 pour nourrir la critique (parfois un peu facile, parfois méritée) à l'encontre d'un nombre non-négligeable de décisions de l'Académie suédoise qui, il n'est pas inutile de le rappeler, sont toutefois à replacer dans le contexte de leurs époques successives.
Mommsen (1902), Gjellerup (1917), Spitteler (1919), Reymont (1924), Karlfeldt (1931), Russell (1950), Aleixandre (1977)... Vus avec nos lunettes contemporaines - francophones, qui plus est -, une bande de lauréats arborent la dégaine de resquilleurs montés par effraction à bord du reluisant train Nobel, alors que d'autres sont malencontreusement restés à quai (Zola, mort dès 1902 certes, Proust, Kafka, Joyce, James, Zweig, Hardy, Musil, Virginia Woolf, Borges, etc.). Rappelons toutefois, au nom de l'équité, la présence à bord de passagers dénommés Hamsun, Hemingway, Faulkner, Camus, Sartre, Beckett, Soljenitsyne, Böll, Canetti, Marquez, Oe, Mahfouz, etc.



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Cela dit, pour en revenir à Robert Zimmerman, je trouve ce choix entièrement défendable et justifié. Ce n'est pas parce que l'on chante (même d'une voix nasillarde) qu'on ne saurait être un poète au sens propre et noble du terme. En la relisant aujourd'hui, la poésie de Dylan (car c'est bien cela que l'Académie suédoise a voulu récompenser, elle le dit expressément dans son bref attendu) peut paraître simple, basique même, directe et très orale. Surtout si on la compare à celle, extrêmement travaillée, grandiloquente parfois, de "maîtres de la poésie" (à la Saint-John Perse, par exemple, lauréat en 1960).
Chanson après chanson, cela n'en constitue pas moins une œuvre à la fois très personnelle et emblématique d'une génération-clé, porteuse qui plus est d'un message novateur, dérangeant et rebelle, du moins à la grande époque de Bob Dylan, celle que l'Académie a voulu distinguer (à lire, sur cet excellent site, les textes entiers des chansons du natif de Duluth, avec leurs traductions en français; et la biographie signée François Bon, qui rend justice à cette personnalité énigmatique).

Quant à la simplicité de l'écriture poétique de Dylan, elle n'est pas sans rappeler, dans une approche et un environnement différents, celle d'un Tomas Tranströmer. Lauréat en 2011, le poète suédois avait été primé pour "ses images condensées et translucides", grâce auxquelles "il donne un accès neuf à la réalité". Lui aussi composa une œuvre facile d'accès (ce n'est pas pour rien qu'elle est traduite en une soixantaine de langues). "Par des mots simples, des métaphores d’évidence, il entre en nous, très doucement, presque fragilement (...) Quand on vient à le lire, il semble que ce sont des petites anecdotes qu’il nous confie au coin de son feu intérieur, des histoires d’avant" (dixit Gil Pressnitzer). On a pu sourire au fait que des Suédois récompensent ainsi l'un de leurs compatriotes. En revanche, peu de personnes crièrent au scandale.




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S'ils avaient déjà distingué une poésie à la fois accessible et de qualité, les académiciens suédois ne s'étaient pas encore aventurés sur le terrain de l'expression chantée. Cette excursion inédite et (un peu) osée semble en choquer plus d'un, sur le mode "Quoi, un troubadour, un barde inspiré par les beatniks, comment est-ce possible?! Au secours, la littérature se meurt!"

Or, de mon point de vue, il était logique qu'à un moment donné, les académiciens suédois récompensent un grand poète chanteur. Ne serait-ce que pour cocher, une fois au moins, cette case-là, qui restait vierge. Tout comme leurs aînés ont, un jour, fini par récompenser des représentants de langues jusqu'alors ignorées (Andric le Serbe en 1961, Seferis le Grec en 1963 et le Japonais Kawabata en 1968 en sont des exemples type) ou négligées depuis trop longtemps (Jiménez l'Espagnol en 1956, Quasimodo l'Italien en 1959, etc.). Choix justifiés, notamment, au nom de l'équité géographique et linguistique, comme en attestent les documents d'archives auxquels j'ai eu accès.

Au palmarès Nobel, qui défile lentement sa pelote depuis 1901, laquelle continuera à rouler bien après 2016, il y aura l'année Dylan. L'année au cours de laquelle 17 Suédois (un siège étant vacant), lors de leurs réunions successives du jeudi à Stockholm, auront estimé que le moment était venu. Parmi eux, il s'en trouve certainement quelques-uns pour être moins à l'aise avec ce choix que la majorité. Mais il a bien fallu parvenir à une décision.

Alors Bob Dylan, banco!

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Malgré les nombreuses critiques (en partie équilibrées par ces éloges ou encore celles-ci ou celles-là), je suis persuadé qu'ils ne regrettent en rien leur choix, (un peu) osé certes mais tellement vivifiant. Pour la raison que je viens d'expliciter. Et puis parce que, au passage, ils se sont fait un petit plaisir. Année de naissance moyenne de ces 17 académiciens en exercice? 1945. Celle de Dylan? 1941. L'un a accompagné les autres pendant une bonne partie de leur vie.
Avoir fait graver à jamais le nom de Dylan dans le marbre Nobel, avec"pour avoir créé de nouvelles expressions poétiques dans la grande tradition de la chanson américaine" en épitaphe, ça a de l'allure, pensent ces Suédois qui, tout aussi "immortels" soient-ils, peuvent disparaître d'un jour à l'autre (avant même leur lauréat septuagénaire, qui sait?).

Sans compter qu'en Suède la culture populaire nord-américaine a un poids nettement plus lourd qu'en France, ou dans une bonne partie de l'Europe. Elle fascine littéralement. Dylan, en particulier, a la cote à Stockholm. Ses mémoires (Chronicles, vol. 1, lues ici par Sean Penn) y sont partis comme des petits pains. En 2000, il recevait, des mains du roi de Suède, le Polar Music Prize dans une ambiance solennelle (voir cette vidéo marrante), avant-goût de ce qui l'attend en décembre prochain...
Or, rappelons-le, les académiciens suédois sont le fruit de leur époque et de ses effets de mode, de ses obsessions, de ses coups de cœur (j'en ai assez parlé dans mon Histoire du prix Nobel publiée en 2012).



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Quant à ceux qui regrettent qu'une fois de plus, un Philip Roth, une Joyce Carol Oates, un Milan Kundera, un Amos Oz, que sais-je encore - enfin, ces noms incarnant la grande littérature, la vraie - soient restés à quai, je les comprends. J'attends, moi aussi, que leur heure vienne. Mais un prix à Bob Dylan minimise-t-il pour autant leurs œuvres, leurs mérites, l'admiration que leur portent leurs lecteurs? Non. Au pire, on rappellera plus tard que Roth, Oates, Pierre Michon et d'autres ont rejoint la cohorte des immenses oubliés du Nobel. Au mieux, ils seront récompensés à leur tour dans les années qui viennent.

En effet, que les inquiets se rassurent: à partir de l'année prochaine, il y a de fortes chances que l'Académie suédoise récompense quelques auteurs incontournables, faisant l'unanimité ou presque. Ou bien des plumes moins connues, hormis dans leurs pays d'origine et leur voisinage immédiat, genre épistolier burkinabe ou prosateur de Mongolie extérieure, que l'Académie souhaitera sortir de l'ombre dans laquelle elles œuvrent, discrètes, entièrement dévouées à la création littéraire.

"For the loser now / Will be later to win / For the times they are a-changin'", écrit Dylan...

Et ces choix à venir d'auteurs confidentiels, voire obscurs, hermétiques, vaudront aux "immortels" d'être, comme au bon vieux temps pré dylanien, accusés d'élitisme. Y compris, sans doute, par certains lui reprochant cette année d'avoir bradé la Littérature. Avec un grand L.