vendredi 9 octobre 2015
Un Nobel de la paix 2015 consensuel, une hypothèse
IL N'EST généralement pas facile d'anticiper le choix du Comité Nobel norvégien. Ses décisions collent parfois à l'actualité la plus évidente, la plus chaude du moment, parfois non. Les lauréats peuvent être connus du monde entier avant même leur consécration par le Nobel. D'autres, sans ce coup de projecteur d'une puissance quasi inégalée, seraient sans doute restés dans l'ombre.
Pas facile donc, mais tentant de faire un pronostic... Cette année, quelques éléments me laissent penser que les "sages" d'Oslo ne vont pas faire de vagues. Le Comité Nobel a un peu trop fait parler de lui ces derniers temps. Logiquement, il aurait intérêt à choisir un ou des lauréats qui font l'unanimité.
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Je m'explique. En mars dernier, le comité a défrayé la chronique en rétrogradant son président au rang de simple membre. Thorbjørn Jagland aurait bien rempilé à la tête de cette petite entité de cinq personnes. Les autres en ont jugé autrement. Sorte de mini-putsch interne inédit dans l'histoire du comité (lire mon article dans La Croix), la tradition voulant que la personne qui le préside reste à cette place jusqu'à ce qu'elle décide de passer la main.
Je pourrais écrire longuement sur les raisons de cet affront mais le temps me manque en cette matinée d'attribution du prix 2015. En résumé, Jagland (ci-dessus) a payé le prix de quelques choix jugés aventureux pour diverses raisons : le prix à Barack Obama (2009) et celui au dissident chinois Liu Xiaobo (2010). Plus encore que le premier, c'est sans doute le second qui a joué en défaveur de Jagland. Les intérêts du royaume scandinave ont été directement affectés par cette décision qui a fortement déplu à Pékin. Par la suite, le saumon et les diplomates norvégiens n'étaient plus les bienvenus aux tables chinoises.
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Deuxième raison pour laquelle le comité norvégien s'est attiré une publicité négative et très inhabituelle: la parution à Oslo des mémoires de celui qui a été pendant 25 ans le secrétaire dudit comité.
Dans Secrétaire de la paix, sorti en septembre, Geir Lundestad lève un coin de voile sur une partie des tractations ayant abouti au choix de tel ou tel lauréat depuis 1990. Il prend aussi ses distances avec certaines des décisions du comité qu'il assistait à longueur d'année (sans avoir pour autant le droit de voter au côté des cinq membres). Et en particulier le prix à Obama.
Dans son livre, Lundestad ne se gêne pas pour critiquer Jagland. Raconte que celui-ci a une haute opinion de lui-même, laisse entendre que son anglais est insuffisant, qu'il lui a piqué des idées pour écrire des discours de remise du prix, qu'il prenait des décisions à l'emporte-pièce, qu'il a "fuité" des noms de lauréats à la presse avant l'annonce de prix, etc.
Depuis, le comité s'est fendu d'un communiqué inhabituel pour reprocher à Lundestad d'avoir rompu la confidentialité des débats internes. L'ancien secrétaire a par la suite été sommé d'évacuer le bureau dont il disposait encore à l'Institut Nobel d'Oslo, qu'il avait également dirigé (cela va de pair avec le poste de secrétaire du comité). De son côté, Jagland, piqué dans son orgueil, a contre-attaqué. Pour lui, Lundestad était un donneur de leçons qui se prenait volontiers pour un des membres du comité et auquel il fallait rappeler qu'il n'était qu'un "fonctionnaire".
Ambiance à Oslo...
Inédit dans l'histoire du prix, ce lavage de linge sale sur la place publique fait craindre à certains pour la crédibilité d'une institution déjà mise en cause en raison du choix de lauréats controversés, du non-respect du testament d'Alfred Nobel et d'une certaine dérive commerciale (autant de points que je développe dans mon livre, Histoire du prix Nobel).
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Tout cela pourrait concourir, de mon point de vue, à l"attribution d'un prix 2015 consensuel.
Il serait dès lors logique d'exclure un prix "sanction" (contre la Russie, par exemple), porteur de clivages, ou susceptible d'exposer le comité à trop de critiques. Dans ce cas, exit Angela Merkel qui, si elle s'est distinguée par sa main tendue aux réfugiés arrivant en Allemagne, n'est pas jugée irréprochable dans d'autres domaines (ni dans celui des réfugiés d'ailleurs, son attitude n'étant a priori pas dénuée d'arrière-pensées politiques). Cela exclurait aussi l'attribution d'un prix en faveur de la liberté d'expression, qui risquerait d'aliéner tous ceux qui sont les cibles des libres penseurs à la Charlie Hebdo. Ou une partie du monde arabe (en cas de distinction d'un blogueur saoudien, Raef Badaoui, condamné à la prison).
Si la thématique des réfugiés était retenue, ce qui n'est pas à exclure, j'imagine qu'il irait plutôt à une personnalité/organisation de terrain, si proche de la souffrance humaine qu'elle ne souffrirait aucune critique un tant soit peu justifiée. Ou alors le Haut commissariat des Nations unies aux réfugiés (HCR), déjà récompensé - 1954, 1981 - mais peu contestable et susceptible de bénéficier d'un coup de zoom Nobel.
La « tradition » des années en 5, ayant récompensé les efforts de réduction ou de non-dissémination du nucléaire militaire, pourrait aussi se voir confirmée (5 en hommage aux hommages des victimes des bombardements de Hiroshima et Nagasaki, en 1945). L'inquiétude monte quant à un éventuel recours à des armes atomiques. Mais alors le comité Nobel pourrait vouloir choisir une instance/personnalité aussi neutre que possible, qui ne soit susceptible d'être estampillée "pro-Washington" ou "pro-Moscou" par le camp adverse.
Ce ne sont que des supputations, il y en a d'autres. Aucune garantie quant à l'exactitude de mon pronostic, formulé avant tout en tenant compte du débat qui secoue le Comité Nobel (ce que j'ai appelé, en fin d'un précédent billet de blog, une tempête dans un verre d'Oslo). Les cinq "sages" nous ont habitués aux surprises. Et l'an dernier, en privilégiant l'option d'un prix sanction à l'encontre de Vladimir Poutine, je m'étais trompé. Alors...
Résultat à 11h00 heure d'Oslo (et de Paris).
P. S. [le 14 octobre 2015]: En portant son choix sur le quartet menant le "dialogue national" en Tunisie, le Comité Nobel norvégien n'a pas choisi la controverse ni n'a fait de vagues. Tenter d'épauler, grâce à un prix renommé, le processus de démocratisation dans un pays qui en a besoin et, si possible, dans la région avoisinante, qui de sensé pourrait dénoncer une telle initiative (sauf à considérer que ce choix ne correspond pas à la volonté d'Alfred Nobel telle qu'exprimée dans son testament)?
Car ce prix, comme d'autres par le passé, part a priori d'un bon sentiment. Peut-être un peu trop, a-t-on entendu à Oslo après l'annonce du comité. Il aurait mieux valu distinguer les Tunisiens plus tôt en raison de l'urgence sur le terrain, avancent certains. Ou plus tard, étant donné la fragilité du processus, estiment d'autres. Ou encore primer des personnalités plus offensives, plus flamboyantes qu'un "quartet" comprenant, entre autres, un syndicat et une organisation patronale.
Prix "peu spectaculaire", a tranché une experte interrogée par la télé publique norvégienne NRK. Certes. Les prix à Barack Obama et à l'UE, eux, étaient autrement plus spectaculaires ! Mais aussi nettement plus contestables, le premier des deux avant tout. D'autres choix, à l'avenir, provoqueront des éclaboussures et génèreront de bonnes grosses polémiques, n'en doutons pas. En attendant, le prix 2015 aura permis de donner un coup de projecteur sur une bonne cause -- et aux membres du Comité Nobel norvégien de respirer un peu, le temps d'une pause bienvenue après, en ce qui les concerne, une année tumultueuse.
samedi 12 avril 2014
Echappée politique lettonne
Incertitudes dans la Lettonie de l’après-Dombrovskis
Le 01/04/2014
Plus de quatre mois après la démission du Premier ministre Valdis Dombrovskis, le nouveau gouvernement reste perçu comme une solution temporaire, en attendant les élections législatives d’octobre. Sur fond de crise russo-ukrainienne, nombreux sont ceux dans le pays qui craignent une montée des tensions ethniques.Pourquoi et dans quelles conditions Valdis Drombovskis a-t-il démissionné, le 27 novembre 2013? La question reste sans réponse claire et définitive. Même l’entourage de l’ancien Premier ministre en est réduit, comme tant d’autres, à émettre des hypothèses. Si celui qui dirigeait le pays depuis le 12 mars 2009 –un record national de longévité– n’est pas revenu publiquement sur cet épisode, il est possible d’avancer quelques explications plausibles.
Officiellement, l’intéressé a assumé la responsabilité politique de la tragédie qui, six jours plus tôt, venait d’endeuiller le pays[1]: dans l’émotion suscitée par le décès de 54 personnes lors de l’effondrement du toit d’un supermarché de Riga, ce geste fut le plus souvent applaudi. Était-ce pour autant au Premier ministre de démissionner dans un tel contexte, V. Dombrovskis ayant réussi à incarner une certaine stabilité politique dans un pays qui en manquait jusqu’alors? N’aurait-il pas été plus logique et justifié que des personnes directement impliquées dans la conception, l’application et le contrôle de normes portant sur la solidité des bâtiments assument leurs responsabilités?
Au lieu de cela, c’est le principal architecte de la politique économique du pays qui rendait son tablier à un peu plus d’un mois d’une échéance importante justifiant, dans le discours officiel, les mesures d’austérité décidées par son gouvernement: le passage à l’euro, au 1er janvier 2014. PAR ICI LA SUITE
mardi 7 janvier 2014
Lettonie : l'ascension Straujuma
SI UNE FEMME a déjà présidé la République de Lettonie (Vaira Vike-Freiberga, 1999-2007), aucune n'a encore occupé la fonction de Premier ministre, qui concentre le gros du pouvoir exécutif dans ce pays. Laimdota Straujuma semble désormais bien partie pour entrer dans l’histoire nationale par ce biais-là: hier, lundi 6 janvier, le président de la République l'a chargée de former le nouveau gouvernement, après la démission du précédent le 27 novembre. Il ne lui reste plus qu'à obtenir une majorité de voix au Parlement (la Saeima) pour entrer en fonction, ce qui paraît très vraisemblable étant donné les intentions affichées par des partis "amis" et certains éléments exposés plus bas.
Mathématicienne de formation, cette femme de 62 ans était ministre de l'agriculture depuis 2011, officiellement sans étiquette (voir son CV en anglais). Du moins jusqu'à ce qu’elle adhère au parti L’Unité (Vienotiba), dimanche dernier, juste avant que ses instances dirigeantes ne la proposent au poste de chef du gouvernement occupé précédemment par Valdis Dombrovskis, lui-même membre de L’Unité.
Les liens entre Laimdota Straujuma et Andris Skele, l'un des oligarques réputés du pays, remontent à longtemps. Il est directeur au ministère de l'Agriculture en 1993 lorsque Mme Straujuma débute sa carrière de fonctionnaire au sein du LLKC, un centre de conseils pour les agriculteurs (détenu à 99% par l'Etat et contrôlé par le ministère de l’Agriculture). Difficile de croire que le plus haut fonctionnaire du ministère n'ait pas approuvé la nomination de cette nouvelle venue au poste de directrice adjointe du LLKC.
Depuis, Andris Skele – et pas seulement lorsqu'il était Premier ministre, de décembre 1995 à août 1997 puis de mai 1999 à mai 2000 – a toujours gardé un oeil sur le secteur agricole, lui qui a bâti une partie de sa fortune sur l'agroalimentaire. Mme Straujuma, elle, quitte le LLKC en janvier 1999 pour devenir secrétaire d'Etat-adjointe au ministère de l'Agriculture (novembre 1999-octobre 2000) puis secrétaire d’Etat au même ministère (jusqu’en décembre 2006).
Qui voit-on défiler, entre autres, au poste de ministre de l’Agriculture durant cette assez longue période? Deux poids lourds du Parti populaire, dont Aigars Kalvitis, qui deviendra Premier ministre entre décembre 2004 et décembre 2007. Puis, pendant plus de six ans, Martins Roze, un responsable de l’Union des verts et des paysans (ZZS), qui n’est autre que le principal parti soutenant un autre oligarque réputé du pays, Aivars Lembergs, dont je reparlerai plus bas.
Dans le gouvernement Kalvitis, Mme Straujuma passe du ministère de l’Agriculture à celui du Développement régional, alors aux mains du Parti populaire. Elle occupe alors le poste de secrétaire d’Etat (janvier 2007-décembre 2010). Puis, lorsque ce ministère est fusionné à celui de la Protection de l’environnement, elle devient secrétaire d’Etat-adjointe (janvier-octobre 2011) dans le gouvernement Dombrovskis. Son ministre est Raimonds Vejonis, un autre cadre de la ZZS.
Deux remarques avant de passer aux questions:
1/ Les deux ministères au sein desquels Mme Straujuma a œuvré au minimum au rang de secrétaire d’Etat-adjointe durant près de douze années sont deux ministères-clés dans la répartition des fonds européens qui ont afflué dans le pays avant et après son entrée dans l’UE, en mai 2004.
2/ En tant que supérieurs hiérarchiques directs de Mme Straujuma, ces ministres successifs auraient pu l’écarter si elle leur avait déplu, fait de l’ombre ou s’ils avaient eu quelqu’un de plus "utile" à mettre à sa place. On peut même avancer sans grand risque que la probable future Premier ministre a entretenu de bons liens avec les partis politiques de deux oligarques. Continue-t-elle à le faire ? On peut de nouveau l’avancer, du moins en ce qui concerne la ZZS. Le président de la République, qui lui a confié la tâche de former le nouveau gouvernement, a été député de cette formation, actuellement la cinquième plus importante du pays.
La probable consécration d’une femme qui n’a jamais été candidate devant le suffrage universel pose plusieurs questions:
1/ Pourquoi le parti de L'Unité a désigné Mme Straujuma, le 5 janvier, pour être sa candidate au poste de premier ministre, poste qu'il occupait jusqu'à la démission de Valdis Dombrovskis? Mme Straujuma n'a adhéré à L’Unité que le jour de sa nomination. N'y avait-il vraiment personne de plus légitime, de plus ancré au sein du parti, arrivé troisième aux dernières législatives, pour porter ses couleurs? Ou bien pense-t-on à L'Unité que ce poste est un cadeau empoisonné étant donné la faible marge de manœuvre du titulaire d'ici les législatives d'octobre 2014? Le fait que deux personnalités d’un plus grand poids politique aient d’abord été pressenties laisse entendre que le parti ne prenait pas cette nomination à la légère.
2/ Pourquoi le président de la République, Andris Berzins (photo ci-dessous, source: president.lv), a-t-il approuvé le choix de Mme Straujuma? Ces dernières semaines, il avait rejeté les deux noms sur lesquels L'Unité s'était mise d'accord, exploitant à fond – en tous cas plus que certains de ses prédécesseurs – l'article 56 de la Constitution lettonne ("Le gouvernement est formé par la personne qui a été invitée à le faire par le président"). Il avait notamment recalé la candidature d'Artis Pabriks, ministre de la défense dans le gouvernement démissionnaire. Motif avancé par le président: le manque de connaissances de l’intéressé en matière économique. Soit dit en passant, Artis Pabriks est, lui aussi, un ancien du Parti populaire. Parti démantelé en tant que structure depuis 2011 et dont le mentor, Andris Skele, avait échoué à rebondir au sein d'une alliance électorale (Pour une bonne Lettonie) créée en vue des législatives d'octobre 2010 avec Ainars Slesers, un des autres oligarques réputés.
3/ Quel rôle joue actuellement dans les coulisses le troisième oligarque letton, Aivars Lembergs, l'influent et toujours populaire maire du port de Ventspils? Le parti qu'il soutient (et qui le soutient), l'Union des verts et des fermiers (ZZS), semble en passe de réintégrer la coalition gouvernementale, dont il n'est plus membre depuis les législatives de septembre 2011. C'est dans les intérêts d’Aivars Lembergs, tant pour défendre au mieux ses intérêts politiques, économiques et judiciaires que pour avoir son mot à dire dans la répartition des fonds européens. Le président de la République n'aurait rien contre le retour de la ZZS dans la coalition, lui qui a brigué un mandat municipal à Riga sous cette étiquette (2005) avant d’être élu au parlement pour le même parti (2010). Quelle commission parlementaire préside-t-il alors? Celle traitant, entre autres, des affaires agricoles et du développement régional. L'année suivante, ce millionnaire ayant fait fortune dans le secteur bancaire est élu par la Saeima à la présidence de la République. Lui-même a montré qu’il avait su tirer profit, à des fins personnelles, des fonds européens.
Ces questions en appellent d’autres. Peut-on déjà dire qu'avec la très probable accession au pouvoir de Mme Straujuma, les oligarques, en perte de vitesse depuis quelques années, (et ici), sont en train de prendre leur revanche? Certains l'affirment. Et qu’est-ce qui a vraiment poussé/incité Valdis Dombrovskis à démissionner contre toute attente, le 27 novembre 2013 ? Il a alors expliqué avoir voulu assumer "la responsabilité politique" du drame de Zolitude, cette banlieue de Riga où le toit d’un supermarché s’effondra sur les clients à une heure de pointe, faisant 54 morts. Je tâcherai de revenir ici sur ces points avec des éléments d’explication.
vendredi 28 octobre 2011
Je peux être premjerministrs
La date du 26 octobre avait été fixée de longue date par la chaîne de télévision publique LTV1 pour la diffusion de la finale de son jeu Es varu būt premjerministrs, soit Je peux être premier ministre:
La direction de la chaîne de télé ne pouvait alors pas savoir (mais sans doute l'espérait-elle) que les négociations pour la formation d'une coalition gouvernementale, après les élections du 17 septembre, prendraient plus de temps que prévu et réserveraient un suspense digne d'une émission de téléréalité...
De fait, ce n'est que le 25 octobre, soit 38 jours après le scrutin, que le parlement finit par voter en faveur d'une nouvelle coalition gouvernementale, avec à sa tête Valdis Do
Entre le scrutin du 17 septembre et le récent vote du parlement, les Lettons ont entendu les principales figures politiques du pays imaginer, tour à tour, une coalition intégrant pour la 1ère fois le parti de l'importante minorité russophone; un gouvernement arc-en-ciel incluant et les "russes" et les ultranationalistes anti-russes (!); puis un cabinet réduit aux partis du centre-droit et aux ultranationalistes. Formule finalement retenue et adoptée le 25 octobre par la Saeima, le parlement, avec une majorité de 57 sièges sur 100.
Imaginons un instant que les pourparlers aient duré un peu plus longtemps, à cause d'un quelconque désaccord entre "alliés" (ce ne sont pas les pommes de discorde qui manquent dans le verger politique local). Le 26 octobre au soir, la Lettonie aurait alors eu un "premier ministre" purement télévirtuel: Martins Puris, un jeune gars venant du port de Liepaja, déclaré vainqueur du jeu télévisé:
C'est ce blond sémillant qui a été choisi parmi les candidats comme étant le plus apte à diriger un gouvernement (on retrouve ici leurs vidéos de présentation). Inspirée d'une idée canadienne, l'émission, qui en était à sa 2ème édition dans le pays balte, vise à placer les candidats dans des situations telles qu'un chef de gouvernement est susceptible de les affronter. Que feraient-ils, par exemple, en cas d'une nouvelle faillite d'une grande banque lettone? Quels mots choisiraient-ils dans leur adresse à la nation si une puissance ennemie menaçait d'envahir le pays? Comment se comporteraient-ils s'ils se laissaient aller à coucher avec leur secrétaire, ou s'ils étaient pris en flagrant délit de conduite en état d'ébriété?, etc. La "vraie vie" de tous les jours, quoi, pour tout locataire du Matignon letton...
Sens des responsabilités, gravité et dynamisme... Martins Puris et ses rivaux - Karlis Sils, Rudolfs Kreicbergs, Katrina Killa, Antonina Nenaseva, Edgars Zukovskis, Katrina Veismane, Dainis Persidskis, Janis Garancis et Edmunds Cepuritis - ont pris le jeu très au sérieux.
L'ambassade des Etats-Unis en Lettonie aussi. Le soir de la finale, Madame l'ambassadeur, Judith G. Garber, déboulait sur le plateau pour décerner un prix à l'une des quatre derniers
candidats en lice (photo de LTV1, voir aussi cette vidéo). Pas de chance, ce n'était pas au vainqueur, le blond Martins, mais à la brune Antonina Nenaseva. Ainsi intronisée "Best Future Leader representing Our Shared Values", la candidate - issue de la minorité russophone - doit cette distinction à son implication dans une association (russe de Lettonie), PatriotiLV, qui prône plus de tolérance et la non-discrimination envers quiconque pour raisons ethniques, sociales ou autre.Accorder un tel prix à une candidate ayant ce profil, ce n'est pas anodin, évidemment, de la part de "l'ami" américain. Pas plus que le moment et le lieu choisis pour le décerner, à une heure de grande écoute sur la télé publique. La tolérance vis-à-vis des minorités n'est pas la valeur la mieux partagée dans le pays. Et la discrimination n'est jamais très loin dès lors qu'on aborde la politique des autorités lettones vis-à-vis des minorités - et en particulier vis-à-vis des habitants d'origine russe, ukrainienne ou biélorusse, un groupe qui représente un tiers environ de la population totale.
Les dirigeants de ce pays viennent de manquer l'occasion de mieux associer à la vie publique cette minorité dont les membres, pour la plupart, n'ont nullement envie d'aller vivre en Russie ou en Biélorussie voisines. Comme je l'écrivais ici, le parti des russophones, le Centre de l'harmonie (ou de la Concorde), est arrivé en tête aux législatives du 17 septembre, et ce pour la 1ère fois depuis le départ des républiques baltes de l'ex-URSS.
Cela n'a pas suffi à convaincre les partis lettons de souche de faire un geste en intégrant cette formation au sein d'une nouvelle coalition gouvernementale. Laquelle formation - il faut le souligner - ne revendiquait pas le poste de premier ministre, malgré sa 1ère place aux élections (avec près de 8 points de pourcentage d'avance sur le suivant).
Valdis Zatlers, président de la République entre l'été 2007 et le 7 juillet dernier, a bien tenté à un moment de plaider en faveur d'une ouverture en direction des russophones. La manoeuvre fit long feu, en dépit de certains appels du pied du Centre de la Concorde. Et en particulier la
reconnaissance par l'un de ses deux chefs, Nils Usakovs (photo officielle), du fait que la Lettonie avait bien été "occupée" par les Soviétiques à partir de la 2ème guerre mondiale.Fait au détour d'une phrase prononcée dans le cadre d'un discours a priori anodin, ce tout récent aveu est à double détente. D'une part, il vise à contribuer à déminer un champ historique sur lequel a échoué, il y a un an, une précédente tentative (plus timide encore) d'entente sur une possible coalition "avec les Russes".
D'autre part, comme me le faisait justement remarquer un ami, reconnaître qu'il y a bien eu occupation à l'époque soviétique est à même d'inciter les nationalistes lettons à admettre qu'avec la disparition de l'URSS, l'occupation a cessé. Et donc que les russophones arrivés pendant la période soviétique ne peuvent plus être considérés comme des "occupants" à chasser (qualificatif bien pratique, d'ailleurs, pour délégitimer et neutraliser cette grosse frange de la population). C'est du moins ce qu'espèrent (sans doute, du moins je le devine) Nils Usakovs, l'actuel maire de Riga, et (certainement) ceux qui pensent qu'il est temps pour le pays de surmonter le passé.
On peut douter de la sincérité de Nils Usakovs et du soutien réel dont il bénéficie sur ce point au sein de son parti. Mais il n'est pas interdit d'espérer...
Las, les partis lettons de souche ont, plutôt que de bousculer leurs habitudes et prendre le moindre risque politique, préféré laisser une fois de plus le principal parti de la minorité russophone sur le seuil. Il faut croire que les mentalités ne sont pas encore prêtes au sein de la classe politique lettone, 20 ans après le retour à l'indépendance.
Je reste persuadé que, sauf en cas de sabotage téléguidé demain par Moscou, ce n'est que partie remise. Les petits pas effectués de part et d'autre durant l'automne vont faire réfléchir.
Je ne dis pas que l'inclusion au gouvernement du Centre de l'harmonie serait garante d'un meilleur fonctionnement des institutions. Je ne dis pas que des ministres membres de la minorité feront nécessairement un meilleur travail que leurs collègues lettons de souche. Je ne dis pas non plus que les cadres de ce parti sont plus intègres que les autres.
Mais pou
r la cohésion d'une population qui s'effiloche au fil des départs vers l'étranger et pour une meilleure atmosphère démocratique, il faudra bien un jour donner à cette importante minorité le droit d'être représentée au gouvernement, tout comme elle l'est déjà dans les affaires municipales. Je ne vais pas détailler pourquoi maintenant. Il faudrait des pages (à ce propos, je vous renvoie à mon livre Les pays baltes. Un voyage découverte) et je ne suis pas d'humeur à faire un résumé aujourd'hui! A bientôt.
lundi 19 septembre 2011
Lettonie: pourquoi le parti des russophones arrive en tête
Il serait tentant de commencer par esquisser les retombées des élections sur les relations entre la Lettonie avec d'un côté la Russie, de l'autre l'Ouest (pour faire vite). Mais il ne me paraît pas inutile de revenir avant sur quelques faits pour expliquer les résultats de samedi.
Cela s'explique notamment par la quasi disparition de l'autre parti de la minorité, le PCTVL, qui est passé entre-temps de 1,43% à 0,78% des voix. Le Centre de l'harmonie a également profité d'une légère baisse du taux de participation (60,5% contre 63% il y a un an), qui a semble-t-il surtout affecté les partis "lettons".
En dépit de cette virginité, il ne semble pas que ce parti ait grignoté sur l'électorat "letton-letton". Dans ce pays, on continue à voter pour son camp ethnique, comme par réflexe. Il y a encore trop de mauvais souvenirs, trop de points de discorde, de ressentiments pour qu'il en soit autrement. En d'autres mots, il est encore trop tôt.
Seuls L'Union des verts et des paysans (ZZS, 12,2% des voix) de l'un des trois oligarques lettons et, peut-être, le nouveau parti de Valdis Zatlers (20,8%) seraient prêts à collaborer avec lui au sein d'une coalition gouvernementale. Mais cela paraît d'autant moins réaliste que le rapport des forces actuel penche trop en faveur du parti russophone. A moins que celui-ci ne réclame moins de ministères qu'il serait en droit d'obtenir et ne se contente que de portefeuilles non-stratégiques. A suivre donc.
Le 1er, qui est majoritaire dans le pays, n’a aucune envie de tourner le dos à l’Europe, même s’il peut regretter le peu d’investissements de pays de l’UE (hormis les nordiques) dans une économie locale qui en aurait grand besoin. Ce qui n’empêche pas certains Lettons de souche à la vue basse de vouloir gagner plus d’argent en développant le business avec des entreprises russes, au risque d’accroître la dépendance du pays vis-à-vis du grand voisin.
samedi 16 juillet 2011
BALTE-TRAP: olig'art en Lettonie
"Attention, un président de la République peut en cacher un autre." Ainsi commence l'article consacré à la Lettonie que vient de publier la revue en ligne Regard sur l'Est (La Lettonie à l'heure de l'empoignade, signé de votre serviteur).J'aurais tout aussi bien pu remplacer "président de la République" par "oligarque". Non pas que je les mette dans le même panier. Mais après tout, lorsque ce n'est pas l'un des trois oligarques lettons qui occupe le devant de la scène, il y a de fortes chances que cela soit l'un des deux autres - ou les deux à la fois - qui le supplée ou le soutienne.
Oeuvrer en coulisses est un art dans lequel excellent les oligarques.
Pourquoi ne pas l'appeler l'olig'art?
L'olig'art ou l'art consommé de l'esquive tactique, de l'intervention discrètement appuyée au nom d'intérêts bien compris, promus par toutes les ficelles disponibles (politique, business, médias).
L'art de la comédie aussi:
- tel ce numéro d'Aivars Lembergs (l'un des membres du trio) qui, l'air goguenard, affirme à la télévision qu'il ne peut pas ouvrir le coffre fort de sa mairie aux agents du Bureau de lutte anti-corruption (KNAB), parce qu'il a tout simplement oublié la combinaison;
L'olig'art serait-il réservé aux seuls oligarques patentés? Certains donnent l'impression de vouloir prouver le contraire, même s'ils sont encore loin de maîtriser toutes les ficelles du métier et n'aspirent peut-être pas au statut d'olig'artiste à plein temps, réservé aux happy few.
Le pauvre homme en avait certainement besoin, lui qui, ancien président de banque âgé de 66 ans, ne pouvait compter (avant son élection au parlement en octobre 2010 et, depuis peu, à la présidence de la République) que sur la plus importante pension versée dans le pays.
jeudi 16 juin 2011
On ne plaisante plus en Lettonie
C'est désormais l'adjointe du directeur remercié, avec lequel elle était en conflit ouvert, qui - une nouvelle fois - dirigera l'agence par intérim, en attendant la nomination officielle d'un successeur. Juta Strike est une sorte de Jeanne-d'Arc locale, Lettone formée à l'école scandinave (la police danoise) avant de revenir au pays jouer les poils à gratter. Tel que c'est parti, l'été devrait être chaud pour ceux qui ont des choses graves à se reprocher.
Plus que jamais dans la courte histoire de la Lettonie indépendante s'affrontent ouvertement deux camps.
D'un côté, il y a ceux qui désirent un retour au statu quo ante, fondé sur des pratiques héritées du soviétisme finissant montées en sauce avec des ingrédients du capitalisme le plus débridé.
De l'autre, il y a ceux qui estiment qu'il est temps de passer à autre chose, même si les contours de cette phase à venir restent à définir. Cet "autre chose" semble en tous cas impliquer un plus grand respect de l'Etat de droit, un espace plus respirable où tout ne se déciderait plus à huis clos entre quelques hommes d'affaires et leurs obligés politiques, mais selon des préceptes plus conformes à l'idéal démocratique (tout aussi perfectible soit-il), mâtinés d'un minimum de transparence. Quelque chose comme ça.
Contrairement à l'ami Tintin en Baltonie, à qui j'avais confié la maison en mon absence, je n'ai pas la naïveté de croire que le second des deux camps en question n'est composé que bonnes âmes irréprochables (elles n'existent pas, et encore mois dans les "hautes" sphères politiques). Mais je suis persuadé que le camp adverse, lui, n'est constitué que de gens néfastes à leur pays et prêts à tout pour défendre les grosses parts du gâteau qu'ils se sont arrogés depuis la sortie de l'Union soviétique.
Certains me demanderont pourquoi le parlement letton a décidé ce jeudi d'approuver (par 82 voix sur 100) la décision gouvernementale visant à congédier le chef du KNAB, alors que, le 26 mai, le même parlement, dans sa majorité, refusait de lever l'immunité parlementaire de l'un de ses membres, l'oligarque Ainars Slesers, et qu'une semaine plus tard, il élisait à la présidence de la République le candidat soutenu par l'un des deux autres oligarques.
Excellente question, comme dirait l'autre.
L'indice le plus probant remonte au 8 juin, lorsque entre 5 000 et près de 10 000 personnes - comme d'habitude, ça varie selon les estimations - se sont réunies sur une île artificielle du centre de Riga pour, de manière symbolique, "enterrer" les oligarques (voire les brûler, comme le montre cette vidéo filmée en fin de manifestation).
Une telle affluence est rare dans ce pays peu versé dans l'extériorisation collective des sentiments et des frustrations. Ce jour-là, j'étais hors de Lettonie mais des témoins directs m'ont rapporté qu'une majorité de participants étaient des jeunes qui, d'ordinaire, estiment avoir mieux à faire que de se préoccuper de ce vieux machin vérolé qu'est la politique locale.
Grâce notamment aux réseaux sociaux en ligne, de nouveaux visages sont apparus, apparemment déterminés à ne pas se laisser intimider. Ce jour-là, chose impensable dans le pays, on appela la foule à boycotter les oligarques, à refuser leurs combines, à décliner leurs "faveurs", à renoncer à les servir dès lors qu'ils entreraient dans un restaurant, à cesser de jouer s'ils allaient au théâtre, bref à leur tourner le dos. Du jamais vu, du jamais entendu en public.
Encore une fois, j'attends de voir si cet élan durera et comment il se traduira dans les urnes, avec quelles conséquences. Qui sortira vainqueur des prochaines législatives, avec quelles intentions en tête? Nous en reparlerons certainement ici et ailleurs. En attendant, les événements s'accélèrent et les enjeux sont plus importants qu'il n'y paraît vu de loin. En quatre mots: on ne plaisante plus.
lundi 6 juin 2011
Tintin en Baltonie: on marche sur la tête
Jamais encore Tintin n'avait entendu son rédacteur-en-chef le tutoyer. Dans le taxi qui l'emmène à l'aéroport, il repense à cette conversation, désagréable il faut bien le dire, avec son supérieur qui, décidément, ne comprend rien à rien.
Tout avait pourtant commencé de manière courtoise:
- Alors, mon cher Tintin, content de vous entendre. Qu'est-ce que vous nous ramenez de beau?
- Eh bien, comment dire, j'ai quelques pistes prometteuses...
- Des pistes prometteuses? Ah ah, j’aime votre humour! Dites moi donc ce que vous avez trouvé de croquignolet…
- C’est-à-dire que je suis encore en train de creuser...
- De creuser? Soyez plus précis, je vous prie.
- Eh bien, je prépare un portrait du nouveau président balton, qui...
- Comment ça, le "nouveau" président? Mais vous m'aviez dit que le sortant - comment s'appelle-t-il déjà? Euh… oui, monsieur Z! - vous m’aviez dit qu’il allait être réélu!
- Non, pas du tout, j'avais simplement émis l'hypothèse que son coup de poker, la procédure de dissolution du parlement, pourrait inciter les députés à le reconduire pour quatre ans, plutôt que d'apparaître comme des moutons peureux aux ordres des oligarques...
- Et donc, si je vous entends bien, vous vous êtes trompé!
- Disons qu'en avançant cette hypothèse, j'ai peut-être pris mes désirs pour des réalités...
- Dites donc, Tintin, on ne vous paye pas une semaine d'enquête en Baltonie pour "avancer des hypothèses", surtout si c'est pour vous planter! Vous allez me faire le plaisir de boucler vos valises et de revenir illico au journal, on a besoin de vous aux chiens écrasés!
Tintin sursauta. Comme d’habitude il avait été maladroit au téléphone (pourquoi une telle franchise?). Mais c'est la 1e fois que son rédac' chef le menaçait d'un retour à la case zéro. Notre reporter avait commencé comme simple localier dans les pages régionales de son journal.
- Attendez chef, j'ai plein de choses à raconter! Même si monsieur Z n'a pas été réélu, il y a un début de prise de conscience dans la population baltonne. Les gens, et notamment les jeunes, commencent à comprendre que seule une mobilisation collective permettra de réduire l'influence des oligarques! Et d'ailleurs, l'affaire n'est pas finie. Il y aura sans doute des nouvelles élections législatives à la rentrée, et là...
- Là quoi? Vous êtes en train de me dire que vos copains baltons vont se mettre à faire la révolution, comme ça, du jour au lendemain!? Et puis quoi encore... Ils m'ont plutôt l'air d'être de sacrées carpettes, oui! En tous cas, ne comptez pas sur moi pour publier une seul
Tintin avait encore à l'oreille le bip-bip-bip stressant de la communication interrompue. Le chef lui avait raccroché au nez. Même au plus bas de l'affaire des bijoux de la Castafiore, il n'avait pas réagi de manière aussi virulente. Bigre, il allait falloir ramer sec pour éviter d'être muté à l'agence du canard à Moulinsart.
* * *
Comment faire? Tintin regardait le paysage - entrepôts, concessionnaires automobiles, supermarchés, stations-service - défiler dans le taxi qui le conduisait à l'aéroport. Avait-il été trahi par son enthousiasme naturel, qui d'ordinaire faisait sa force? S'était-il fait bourrer le mou par des sources trop partisanes? Plus tard, il lui faudrait reprendre ses notes pour voir s'il n'avait pas surinterprété telle ou telle déclaration.
Pourtant, non, il n'avait pas l'impression d'être tombé dans un quelconque panneau. Si ledit monsieur Z n'avait pas été réélu, ce n'était pas parce que son diagnostic était faux, bien au contraire. Sa défaite était la manifestation éclatante du phénomène qu'il avait touché du doigt juste avant l'élection: l'omnipotence des oligarques en Baltonie. Ces messieurs avaient réussi à l'écarter, lui, le pion choisi en 2007 pour sa docilité et devenu, tout d'un coup, trop gênant.
Et qui donc va succéder à monsieur Z à la présidence? Un certain monsieur Petitbouleau, ancien cadre du Parti communiste local (du temps où, déjà, Tintin - cet éternel gamin - s’était rendu au Pays des Soviets). Le bougre était ensuite devenu président d'une banque avant d’investir dans la terre. Son expérience politique récente se limite à celle de député, lui qui a été élu l'an dernier sous les couleurs d'un parti financé par M. Lambert (monsieur L), le plus influent des oligarques baltons. Lequel parti siège au gouvernement avec celui du premier ministre...
Pourquoi diable n'ai-je pas dit ça à mon rédac' chef, au lieu de me perdre dans des explications vaseuses? Ca m'aurait évité des ennuis, soupire Tintin, alors que l'aéroport approche.
Mais le plus embêtant, songe-t-il, ce n'est pas tant mon sort personnel, c'est celui d'un petit pays finalement assez attachant dont les principales instances de décision politique - le parlement, le gouvernement et la présidence de la république - sont désormais sous l'influence plus ou moins directe d'un seul et même homme, monsieur L.
* * *
A l'aéroport, notre reporter idéaliste a le pressentiment qu'il reviendra ici plus vite que prévu. Si ce n'est pas pour le compte de son journal, ce sera à titre personnel, avec Milou. Il fait une halte au kiosque à journaux. Et là que voit-il, sur un présentoir? Le gros titre d'un quotidien: "Le dossier criminel engagé contre Monsieur L examiné par un tribunal de Riga".
Tintin se souvient avoir entendu dire qu'en effet, cet oligarque était sous le coup de poursuites judiciaires depuis trois ans pour corruption, blanchiment d'argent acquis illégalement, abus de pouvoir, et que, comme par hasard, la procédure s'éternisait. Les chefs d'accusation, qui visent aussi un de ses enfants, tiendraient à peine en 140 volumes!
Son billet d'avion en main, il se dit que décidément la Baltonie est une étrange contrée. L'oligarque le plus influent de la place peut, tout en étant poursuivi en justice, se permettre de tirer les ficelles à distance depuis son fief éloigné de la capitale baltonne, avoir un pied au gouvernement et faire élire un de ses sbires à la présidence de la république. Excusez du peu.
