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jeudi 10 novembre 2011

La Suède oublie ses amis palestiniens

Telles les bornes d'une route nationale, les repères d'hier prennent parfois de sacrés coups de boutoir. Tenez, par exemple, cette décision du gouvernement suédois de voter contre l'admission de la Palestine à l'Unesco. Jamais une telle initiative n'aurait été imaginable dans la Suède d'Olof Palme (photo de 1983), ni même celle que représentait Anna Lindh lorsqu'elle était ministre des affaires étrangères, avant son assassinat en 2003. Et pourtant, Stockholm a bien voté contre, le 31 octobre.

Pas question, pour la Suède, d’accorder une telle faveur à la Palestine, qui tente d’obtenir le statut d’Etat indépendant et frappe à toutes les portes de l’ONU dans l’espoir d’une reconnaissance internationale formelle et définitive. La candidature à l'Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture est défendable sur le fond, explique-t-on à Stockholm, mais elle n'intervenait pas au bon moment.

Voilà donc la Suède, sur ce dossier, placée dans le camp - ultraminoritaire, avec 14 voix contre 107 "oui " et 52 abstentions - des Etats qui, au côté de Washington, ont voté contre l'entrée de la Palestine à l'Unesco. Elle s'y retrouve en compagnie notamment de 4 autres membres de l'UE (Allemagne, Pays-Bas, République tchèque et Lituanie), tandis que 10 autres pays de la même UE (France et Finlande comprises) ont voté pour. D'autres, comme le Danemark, l'Estonie et la Lettonie, ont préféré s'abstenir. Nous constatons, une fois de plus, la grande unité de vues qui prévaut au sein de cette bonne vieille Union!

Si Sten Andersson était encore vivant, il en avalerait de travers son chapeau de feutre. Cet ancien ministre suédois des affaires étrangères était devenu un interlocuteur apprécié des dirigeants palestiniens. A partir des années 1980, époque où ces derniers sentaient encore diablement le soufre, il avait contribué à un début de dialogue entre l’administration américaine et l'Organisation de libération de la Palestine (OLP). Notamment en incitant son chef, Yasser Arafat, à abandonner la lutte armée et à reconnaître à l'Etat d'Israël le droit d'exister, ce qu'il fit en décembre 1988 à Genève, comme le raconte ici Sten Andersson (lien en suédois).

Dans l’article qu’elle publia à la mort de l’ancien ministre social-démocrate, une éditorialiste du journal Aftonbladet raconte ce que lui avait répondu Yasser Arafat lorsqu’elle lui avait transmis les salutations de l’ancien ministre: "Oh Sten, my brother!"

Je me souviens aussi de l’accueil chaleureux réservé par les sociaux-démocrates suédois aux caciques de l’OLP, lorsqu’ils se rendaient à Stockholm dans les années 1990. On les croisait lors de conférences de presse tenues dans la salle de presse du ministère des affaires étrangères, couvés par des hôtes aux petits soins. Comme si ces messieurs venus de territoires lointains rappelaient aux Suédois l’époque dorée où leur pays, encore neutre et non-aligné, jouait un rôle d’entremetteur de l’ombre ou de démineur discret de conflits… avant de se faire chiper cette spécialité par les Norvégiens (cf. les accords d'Oslo de 1993).

Cette époque serait-elle à ranger définitivement aux rayons des souvenirs "caducs", comme disait l'autre (vidéo tirée des archives de l'INA)? N’y aurait-il plus besoin de discrets médiateurs désintéressés entre responsables palestiniens, israéliens et américains? Toujours est-il que le vote suédois du 31 octobre n’est pas passé inaperçu au Proche-Orient - d’un côté comme de l’autre.

Qu’est-ce qui explique ce revirement made in Stockholm? Il semble bien qu’il ait été dicté par des considérations de politique intérieure. Le Parti libéral, allié des conservateurs au gouvernement et par tradition le parti suédois le plus favorable à Israël, est très sceptique quant à la reconnaissance par l’ONU d’un Etat palestinien indépendant. Dans une tribune publiée le 1er septembre, les deux poids lourds du Parti libéral au gouvernement, Jan Björklund (ministre de l’éducation et chef du parti) et Birgitta Ohlsson (affaires européennes), l’avaient clairement fait savoir (lien en suédois).

Les libéraux ont su convaincre leurs partenaires au sein de la coalition de centre-droite. En échange du vote négatif à l'Unesco, les conservateurs du Premier ministre Fredrik Reinfeldt auraient, selon diverses sources à Stockholm, obtenu le principe d'une baisse du budget éducation, portefeuille que détient le chef du Parti libéral. Cela permettrait, avec d’autres mesures, d’envisager une nouvelle baisse des impôts, conformément aux promesses faites avant les législatives de septembre 2010. Depuis le scrutin, on le sait, la conjoncture s'est nettement détériorée. Mais le Premier ministre souhaite autant que possible pouvoir continuer à se profiler comme celui qui par lequel la pression fiscale a baissé en Suède.

Bien que plus ouvert sur le dossier israélo-palestinien que ne le laisse entendre le vote du 31 octobre, Carl Bildt, l'actuel ministre suédois des affaires étrangères, n'aurait pas cherché à aller contre ce marché. Lequel lui a permis, au passage, de marquer des points auprès de l'administration américaine. Cela peut toujours servir un jour, doit penser cet électron libre du gouvernement aux ambitions personnelles encore vivaces, en dépit du temps qui passe.

Sur son blog, Carl Bildt va même jusqu’à regretter le vote favorable à l'admission de la Palestine à l'Unesco qui, selon lui, va à la fois nuire à cette organisation et à la Palestine. "La Suède a voté non, parce que nous pensons que cette décision tombait au mauvais moment. Au lieu de renforcer la cause palestinienne - cause dont nous sommes l'un des plus fervents défenseurs - elle va affaiblir l'Unesco et son importante mission", écrit-il. Cela reste à prouver.

lundi 15 août 2011

Un nouveau lundi balte à Stockholm

Les ayant délaissés pour le mois d'août, les Baltes se sont chargés de se rappeler à mon bon souvenir. Je les ai croisés aujourd'hui, anonymes ou non, sur une place de Stockholm fameuse pour ceux qui, vers 1990-91, se préoccupaient du sort des républiques baltes, encore sous occupation soviétique.

L'idée était, bien sûr, de commémorer leur retour à l'indépendance. C'était il y a vingt ans, selon le calendrier généralement admis, même si la marche des Baltes vers la liberté avait commencé dès la fin des années 1980, à tâtons, comme pour mieux tester les réactions d'un pouvoir moscovite qui ne pouvait que désapprouver.


Pour soutenir cette démarche très culottée étant donné les risques encourus, un groupe de citoyens suédois et de Baltes vivant en exil dans le pays ont commencé à se retrouver les lundi à 12h sur une place de Stockholm, Norrmalmstorg.



Par tous les temps, quelques centaines de personnes, parfois plus, se sont réunies là durant 79 lundi d'affilée, jusqu'au 16 septembre 1991. Entre-temps, les républiques avaient accompli le plus difficile: faire accepter par le Kremlin l'idée que rien ne pourrait les empêcher de sortir de l'Union soviétique, résister à quelques soubresauts sanglants (en janvier 1991) et sensibiliser l'Ouest à leur cause.



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La Suède, avec ses voisines nordiques, a joué à cet égard un rôle très utile de messager actif. Car ladite cause balte était loin d'enthousiasmer les pays occidentaux qui cherchaient plutôt à consolider la position de leur favori, Mikhaïl Gorbatchev, face aux forces plus conservatrices qui hantaient les couloirs du Kremlin.


La nouvelle équipe au pouvoir en Suède à partir de septembre 1991 s'est montrée particulièrement efficace dans cette mobilisation. Dirigée par le parti conservateur de Carl Bildt, cette coalition de centre-droite venait de succéder aux sociaux-démocrates qui, hormis une parenthèse entre 1976 et 1982, avaient mené le pays depuis 1936.


"Sans toi, Carl, l'Estonie et les autres pays baltes n'en seraient pas là aujourd'hui", déclairait ce lundi matin Mart Laar, tout jeune premier ministre estonien après le retour à l'indépendance et désormais ministre de la défense. Sous sa barbe poivre et sel, l'Estonien avait du mal à dissimuler une certaine émotion en tenant ces propos lors d'un séminaire organisé à l'Institut de politique étrangère, toujours à Stockholm.


Assis au 1er rang, Carl buvait du petit lait, lui qui aime à rappeler son rôle dans les négociations ardues qui ont eu lieu jusqu'en 1994 pour obtenir le retrait des pays baltes de toutes les troupes de l'ex-armée Rouge.


Le même Carl a, c'est de bonne guerre, rendu hommage au parcours des Baltes au cours des 20 dernières années, tout en rappelant que tout Suédois, en 1991, avait de quoi "avoir honte" de la manière dont les autorités de Stockholm s'étaient comportées vis-à-vis de leurs chers voisins baltes.


Et une pique dans le dos du taureau social-démocrate.



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Fredrik Reinfeldt, l'actuel premier ministre suédois (et ancien rival de Bildt au sein du parti conservateur), est revenu plus longuement encore sur ces "pages sombres" de l'histoire suédo-balte. Dans un discours prononcé sur la fameuse place de Norrmalmstorg, il s'est fort bien débrouillé pour ne jamais accuser nommément les sociaux-démocrates d'avoir lâché les Baltes. Mais personne n'était dupe parmi l'audience ayant un minimum de connaissances sur l'histoire récente.


Reinfeldt s'est d'abord appliqué à rappeler que Stockholm (entendez par là le parti à la rose) faisait partie des capitales qui avaient "le plus rapidement" reconnu l'occupation des Baltes par l'Union soviétique en 1944 (ceci dit, il aurait pu être encore plus méchant en disant que Stockholm avait été "l'une des seules" capitales à l'avoir fait...).


Puis il a évoqué en quelques mots l'épisode de l'extradition des Baltes. Quelque 170 soldats qui avaient combattu du côté des Allemands contre l'armée Rouge avaient réussi à fuir par la mer vers la Suède. Le gouvernement suédois décida, en 1945, de les renvoyer de l'autre côté de la Baltique. C'est-à-dire dans les geoles du régime soviétique qu'ils avaient, dans leur majorité, combattu non pas par sympathie pronazie mais pour éviter une nouvelle vague de déportations telle que celles ayant frappé les élites baltes au début de la guerre.


Cet épisode complexe de l'histoire suédoise du 20e siècle avait été dépoussiéré à la fin des années 1960 par l'écrivain Per Olov Enquist dans son livre traduit en français sous le titre L'Extradition des Baltes (Actes Sud, 1985), le 1er ouvrage qui m'a fait découvrir les ambiguïtés de la politique de neutralité suédoise.


Puis Reinfeldt, brandissant un vieux manuel scolaire suédois devant les premiers ministres estonien, letton et lituanien, s'est souvenu du peu de choses qui était mentionné dans ces manuels sur l'existence même des pays baltes, voisins pourtant de la Suède et indépendants durant deux décennies pendant l'entre-deux-guerres.



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Bon prince, le proviseur de l'école estonienne de Stockholm, un certain Jaan Seim rencontré sur Norrmalmstorg, s'est attaché après le discours à lui raboter les angles. "Il faut se rappeler qu'après la 2e guerre, la Suède était un petit pays qui se voulait neutre et qui avait pour voisin à l'Est un grand pays qui représentait une menace considérable", m'a-t-il dit en avançant le concept de Realpolitik.



Encore vêtu d'une cape et d'un chapeau noirs qu'il portait le temps d'entonner une chanson estonienne devant l'assistance, Jaan Seim m'a raconté qu'il avait été plus déçu, par la suite, lorsque les Baltes avaient disparu des esprits suédois. "Pour eux, c'était l'Union soviétique, un point c'est tout".


Les traditionnelles réunions du lundi sur Norrmalmstorg ont contribué à l'époque à faire évoluer ces préjugés. Vingt ans plus tard, en ce lundi 15 août 2011, théâtre de la 80e réunion du genre, ce sont quelques vérités crues qui ont résonné entre les quatre façades de la place.

vendredi 25 février 2011

"Secrets" de diplomates, 20 ans après

Pas évident, le métier de diplomate de nos jours... Vos télégram- mes et autres rapports censés rester confidentiels risquent d'atterrir sur le site de WikiLeaks ou ailleurs. Internet et les réseaux sociaux font que l'information - vérifiée ou non - circule à une telle vitesse que vos analyses risquent d'apparaître périmées du jour au lendemain. Y compris dans les régimes dictatoriaux en principe très peu ouverts sur le monde extérieur, où naguère le diplomate avait l'avantage d'être sur place, même quand les médias occidentaux n'y étaient pas autorisés. Et puis il y a la politisation de certains de vos chefs, ambassadeurs nommés moins pour représenter un Etat que son président et (tenter de) corriger les éventuelles erreurs de pilotage de ce dernier.

Il est intéressant, à cette aune-là, de prendre connaissance des rapports pondus par des diplomates suédois à propos des républiques baltes d'URSS, au moment où celles-ci s'émancipaient de Moscou pour recouvrer leur liberté. Le gouvernement suédois a décidé de les publier avec 30 ans d'avance par rapport à la loi, et ce, à l'occasion du 20ème anniversaire du retour des Baltes à l'indépendance. Cette reconquête ne fut pas une mince affaire et, si elle se déroula sans grande effusion de sang, elle eut, elle aussi, son lot de tensions et de drames. Cette vidéo en témoigne, réalisée par le Letton Juris Podnieks et son équipe lors d'une (vaine) tentative de reprise en main par des OMON, forces de police soviétiques, le 21 janvier 1991 à Riga:




Vingt ans.
J'ai l'impression que c'était il y a nettement plus longtemps. Les pays baltes ont beaucoup changé depuis, en profondeur ou en surface. Les conditions de travail aussi: contempler les copies numériques des notes diplomatiques suédoises tapées sur des machines à écrire antédiluviennes, ça nous renvoie à l'ère d'avant Internet, d'avant les téléphones mobiles (je suis heureux d'avoir connu cette époque à mes débuts dans le journalisme, même si la fin était proche).

J'avoue n'avoir, pour l'instant, lu qu'une infime partie quelque 90 documents - en langue suédoise - désormais disponibles au public. Après en avoir parcouru quelques-uns, je ne suis pas sûr de l'intérêt réel qu'ils représentent pour moi, alors que le temps me manque pour faire ne serait-ce que la moitié de ce que je veux. De plus, la méthode de lecture proposée n'est guère aisée. On a beau être à l'ère Internet, celui-ci reste parfois peu commode ou mal adapté. La numérisation de vieux rapports dactylographiés a tendance à rendre plus flous les caractères, je vous assure: faites le test vous-même (à moins que ma vue ait baissé!).

* * *

Plutôt que de m'abimer les yeux, je vais me replonger dans un livre écrit par l'un des diplomates suédois alors en poste en URSS. Dag Sebastian Ahlander était consul général à Leningrad durant ces années décisives. Dès 1992, il a raconté dans un ouvrage ses missions sur le terrain, le climat de suspicion, ses voyages et ses rencontres à Tallinn, Riga et Vilnius pour décrypter l'issue du bras de fer a priori déséqui- libré que les indé- pendantistes avaient engagé avec Moscou. Pour écrire son bouquin Spelet om Baltikum (Le jeu autour des pays baltes, Norstedts), Ahlander a puisé dans la masse d'informations qu'il avait transmises à ses supérieurs sous la forme de télégrammes. Les mêmes, du moins en partie, que ceux rendus publics (de façon peu lisible...) par le gouvernement suédois. Un autre diplomate, consul à Riga de 1989 à 1991, a également largement reproduit dans un livre la matière première qu'il avait accumulée sur place (Lars Fredén, Förvandlingar, éd. Atlantis, qui fut suivi d'un autre sur la période 1991-1994; cf. cet article en suédois).

De tout ça, Stockholm s'est bien gardée de parler en présentant son initiative. Dans un communiqué, le ministère des affaires étrangères évoque "une grande quantité de rapports diplomatiques jusqu'à alors restés secret, remontant à la période dramatique de la chute de l'Union soviétique". Après tout, c'est de bonne guerre, même si on attendrait plutôt ce genre de pratique et de rhétorique de la part de journaux ou de maisons d'édition...

En visite à Riga il y a une semaine, Fredrik Reinfeldt, le premier ministre suédois (à gauche sur la photo, conserva- teur en réalité), a usé de la même méthode pour vanter la publication des archives "secrètes" suédoises. Valdis Dombrovskis, son homologue letton, n'était visiblement pas au courant de l'existence des livres des deux diplomates. Il a salué l'initiative suédoise comme constituant "une étape majeure dans l'approfondissement de nos connaissances et du processus qui était en cours à l'époque". Et il est fort possible, effectivement, que lesdites notes diplomatiques aient une valeur historique pour les chercheurs qui se penchent sur le sujet. Les plus intéressantes sont-elles désormais accessibles? Pas sûr... Car Stockholm en a gardé un nombre indéterminé dans ses armoires. Là aussi, c'est de bonne guerre. Un peu de transparence ça va, toute la transparence, bonjour les dégâts.

* * *

Plus tard, lors de la même visite officielle, Fredrik Reinfeldt tint un discours (en ang- lais) plus qu'élo- gieux sur la recette du "succès économique" suédois devant des étudiants de la Stockholm School of Economics de Riga (longtemps cofinancée par les autorités suédoises). Une fois les applaudissements épuisés, je croisais Carl Bildt, le chef de la diplomatie du royaume, devant des plateaux de petits fours. Pourquoi avoir "déclassifié" - oh l'anglicisme - les archives suédoises? Réponse: "L'époque était dramatique: la fin de l'URSS... La Suède, en tant que pays voisin, suivait de très près ce qui se passait chez les Baltes. Les rapports envoyés par nos diplomates étaient très significatifs et d'une grande qualité. Les rendre publics aujourd'hui, c'est notre contribution à l'écriture d'une histoire équitable de ces années-là."

Il y a 20 ans, Carl Bildt n'était pas encore l'habitué des coulisses diplomatiques et des réunions entre "hauts" dirigeants de ce continent, voire de ce monde. Il était le grand échalas qui, à la tête du parti conservateur, menait l'opposition "bourgeoise" avec l'espoir de déloger les sociaux-démocrates du pouvoir. A l'automne 1991, il y parvenait, à l'âge de 42 ans. Dans ses fonctions de premier ministre, il eut notamment à gérer la politique suédoise vis-à-vis de la nouvelle Russie de Boris Eltsine et des Baltes qui, on ne s'en souvient pas toujours, durent tolérer la présence d'éléments de l'armée russe (ex-armée Rouge) jusqu'en 1994.

Carl Bildt dut aussi s'employer à faire oublier quelques décisions ou propos malheureux d'autres responsables politiques suédois à l'encontre des Baltes. Stockholm fut l'une des rares capitales occidentales à reconnaître leur annexion par l'URSS durant la 2e guerre mondiale. Bien plus tard, lors d'une visite en URSS à l'automne 1989, celui qui était alors le ministre (social-démocrate) des affaires, feu Sten Andersson, eut le malheur d'affirmer que l'Estonie n'était "pas occupée" et que les militants baltes proindépendantistes ne constituaient qu'une "minorité" (il s'en expliqua dans ses mémoires, dont voici des extraits en suédois).

Dans la joyeuse ambiance de cocktail qui régnait à la Stockholm School of Economics de Riga, je rappelais à Carl Bildt ces épisodes peu glorieux pour l'Etat qu'il représente: "Ca ne devait pas être très facile pour toi [on se tutoie en suédois], à l'époque, de passer derrière et de recoller les morceaux..."
Bildt baissa un peu la tête - il est plus grand que moi - et me dit, en plantant son regard bleu dans le mien: "c'était une période... exigeante".

samedi 20 février 2010

Exit la "non-alliance", la Suède est active... euh, "non-passive"!

Tout est affaire de nuances, surtout lorsqu’on aborde la politique de sécurité suédoise. Chaque année en cette saison, experts et diplomates soupèsent le moindre mot prononcé par le ou la ministre des affaires étrangères du royaume dans le discours inaugurant le traditionnel débat parlementaire sur la chose.
Coïncidence, je passais par Stockholm ce jour-là (le 17 février), de retour d'Islande. Pourquoi ne pas en profiter pour écouter Carl Bildt présenter, dans sa nouvelle mouture, la doctrine diplomatique de son pays? Laquelle évolue peu à peu. Dans la nuance, comme il se doit... Pour résumer, d'officiellement "neutre" depuis 1814, ce qui lui a permis de passer entre les gouttes des deux grandes guerres du siècle dernier, la Suède est devenue "neutre en temps de guerre et non-alliée en temps de paix" après la disparition de l'URSS. Puis le "neutre" a disparu à la faveur de l'adhésion à l'UE. Le royaume s'est alors proclamé "libre d'alliance militaire". Cela signifie quoi? Qu'il n'est pas lié par des accords l'engageant dans des garanties de défense réciproques - et donc qu'il est censé pouvoir se défendre tout seul (en dépit du net rapetissement de ses forces armées). Cela ne l'empêche pas de prendre part à "une large coopération militaire internationale". D'où la présence ponctuelle de soldats suédois en Afghanistan (au sein d'une opération menée par l'Otan...), en Afrique, etc.
Alors qu'a donc dit Carl Bildt (photo), le 17 février, du haut de son magistère diplomatique, lui qui - contrairement à la plupart de ses homologues européens - a les coudées franches dans son domaine de prédilection? Il a beaucoup parlé, comme à son habitude, et dans toutes les directions. Mais il y a une expression qu'il n'a pas prononcée... La "non-alliance" militaire! Alors... à la trappe, la fameuse réserve de la Suède dans le domaine?
Non, du moins pas en apparence. Du calme, nous sommes à Stockholm! Le bon Carl Bildt nous a doctement expliqué que, si d'aventure les autres Etats membres de l'UE et les pays nordiques non-membres (Norvège et Islande) venaient à être frappés par une "catastrophe naturelle" ou être la victime d'une "agression", "la Suède ne resterait pas passive".
De "non-alliée", la puissance régionale devient donc "non-passive". On ne peut s'empêcher de sourire devant tant de hardiesse. Les pays concernés peuvent être rassurés! Si j'étais un citoyen estonien ou letton mal dans sa peau pour cause d'activisme russe à ses frontières, je m'empresserais d'envoyer un courriel de remerciements à Stockholm... Au sein du gouvernement suédois, les alliés libéraux de Carl Bildt se sont montrés plus démonstratifs dans leur volonté de faire face à l'imprévisible Russie, y compris en proposant de remilitariser l'île de Gotland, au large duquel passera bientôt le gazoduc Nord Stream si cher à Vladimir Poutine.
On sent bien toutefois que Bildt aurait aimé pousser le bouchon plus loin dans sa formulation. Ne pas rester passif, c'est trop peu pour cet ancien émissaire dans les Balkans, adepte de l'action et du verbe haut, voire tranchant (la comparaison de l'attaque russe d'août 2008 contre la Géorgie avec la doctrine de Hitler, c'est lui). Mais l'ancien premier conservateur doit composer avec une opinion publique suédoise ultra-prudente, qui a horreur qu'on la brusque. Le pays n'a pas connu de guerre sur son territoire depuis près de deux siècles, c'est presque inscrit dans les gênes de ses neuf millions d'habitants.
Le seul fait que l'inflexion sémantique impulsée par Bildt ait eu lieu à sept mois des élections législatives est donc un (petit) événement en soi. D'autant plus qu'entre lignes, il annonce que la Suède est prête à se porter au secours de pays membres de l'Otan (tous ses voisins nordiques et baltes le sont, Finlande exceptée)! Cette évolution, le ministre l'a justifiée - à raison - par l'entrée en vigueur du traité de Lisbonne, qui comprend une clause d'assistance mutuelle entre Etats membres de l'UE en cas d'"agression armée". Cela lui a permis de montrer du doigt Bruxelles à ceux qui, à gauche, lui reprochent de bousculer les choses et conduire en catimini la Suède vers l'Otan.
Pourtant, le même traité de Lisbonne stipule aussi que la clause précitée "n'affecte pas le caractère spécifique de la politique de sécurité et de défense de certains Etats membres", c'est-à-dire ceux qui se veulent encore "neutres" ou "non-alliés": la Finlande, l'Irlande et... la Suède? Eh bien non, plus maintenant, à en croire l'orientation prise par le gouvernement actuel.
A y regarder de plus près, la formule choisie par Bildt contient ce qu'il faut d'imprécision pour être interprétée de manières très différentes. Laissons de côté le scénario de la catastrophe naturelle, nécessairement plus consensuel, et concentrons-nous sur celui d'une agression (qu'elle soit d'ordre terroriste ou militaire). Que signifie l'expression "ne pas rester passif"? La gamme de réactions qu'elle autorise est vaste, de la simple condamnation officielle à l'assistance militaire, en matériel voire en hommes. Dans ce dernier cas, on serait loin de la neutralité si longtemps chérie par les Suédois.
Et Carl Bildt de préciser sa pensée dans la phrase suivante: "Nous attendons de ces pays [les membres de l'UE et la Norvège, pour la plupart membres de l'Otan] qu'ils agissent de la même façon", donc "non passive", si la Suède était la cible d'une agression.
Le principe d'entraide mutuelle entre pays membres d'une même organisation en cas d'agression contre l'un d'entre eux, cela ne vous rappelle pas vaguement le fonctionnement de l'Otan, avec son fameux article 5? La Suède n'en est pas (encore?) à frapper à la porte de cette alliance militaire mais, sous la conduite des conservateurs et de leurs alliés libéraux, elle s'en rapproche tout doucement.
Les législatives du 19 septembre dans le pays ne se joueront pas sur ce dossier mais de leur résultat dépendra l'enterrement définitif de la non-alliance militaire suédoise, voire de sa toute récente "non-passivité"...