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dimanche 3 avril 2011

Le bon ange

Une petite fille avait un lapin. Elle habitait en ville, dans un appartement, avec sa mère. Et le lapin donc, depuis qu'une connaissance le lui avait donné pour son anniversaire. Né à la campagne, l'animal dodu eut un peu de mal à se faire à la vie urbaine. Mais choyé par la petite fille, il finit par prendre goût à sa caisse en plastique tapissée de feuilles de salade. Les carottes qu'elle lui donnait avait presque la même saveur que celles sur lesquelles il fit ses dents. La petite fille allait les chercher au grand marché spécialement pour lui.
Un jour, le lapin tomba malade. Sans doute avait-il le mal du pays. La petite fille, elle, mit son manque d'appétit sur le compte d'une émission qu'ils avaient regardée ensemble à la télévision. A travers le grillage de sa cage, le lapin avait entrevu une belle lapine, héroïne d'un dessin animé. La maman, un moment amusée, assura à sa fille qu'un lapin ne pouvait pas voir la télé et que si son petit cœur battait, ce ne saurait être pour une lapine.
La petite fille n'y crut pas une minute. Pour consoler son lapin, elle continua à lui parler de la princesse lapine, tout en guettant son prochain passage à la télé. Celui-ci tarda et le lapin d'amour mourut.
Drame dans l'appartement. La fille était bouleversée. Sa tristesse prit la maman de court. Comment lui faire oublier? Elle dit à sa fille qu'elles ramèneraient le lapin à la campagne pour qu'il repose là où il était né, entouré des siens. Avec sa maman et son papa? Oui, avec sa maman et son papa. On lui creusera une petite tombe rien que pour lui, surmontée de deux grosses carottes entrecroisées.
La petite fille réfléchit, sécha ses larmes et partit dans sa chambre, pendant que la maman puisait dans un bocal les pièces de monnaie qu'il faudrait dépenser pour le voyage.
Le lendemain, on sortit de l'appartement, en direction de la gare routière, où attendaient les bus en partance pour la campagne. La maman avait installé délicatement le lapin dans un sac en skaï vert. Le fond du sac avait été garni de la plus fraîche des salades trouvée au marché le matin même. La fermeture était restée en partie ouverte, pour laisser passer un peu d'air.
En remontant la rue qui menait à la gare routière, la mère et la fille, main dans la main, se heurtèrent à un gros monsieur pressé. Qui arracha le sac en skaï de l'autre main de la maman et s'enfuit en courant. Après l'avoir vu disparaître au coin de la rue, la petite fille, d'abord sans voix, se mit à hurler. Des passants firent mine de ne pas voir la scène. Agenouillée à ses côtés, la maman prit sa fille dans ses bras. Après avoir susurré bien des mots inutiles, elle fut prise d'une inspiration. Ne pleure pas, tu vois, ce monsieur qui a pris notre sac, c'est un bon ange. Il s'occupera encore mieux de notre lapin que nous et l'emmènera directement au paradis.

N. B.: librement adapté d'un fait divers raconté ces jours-ci à la télévision lettone.
La photo de la salade a été broutée sur ce blog, merci à lui.
Pour l'anecdote, il s'agit du 100ème billet posté sur Nordiques & Baltes.

jeudi 4 novembre 2010

Tu veux en faire quoi de ce blog?

Comment éviter que ce blog ne se "facebookise"? Le risque existe de tomber dans le piège des petites saillies rédigées à la va-vite, qu'un ou plusieurs lecteurs "aimeront" ou commenteront de manière aussi instantanée. Rien de mal à ça mais pas ici. Comment faire aussi, dans l'exercice bloguesque, pour à la fois rester personnel et intéresser un lectorat plus indéfinissable que celui susceptible, dans le monde clos de Facebook, de poser sur mes brèves digressions une pupille plus ou moins distraite?

La solution consiste sans doute à enrichir le contenu de ce blog. Lancé il y a près de 13 mois (le 1er billet remonte au 13 octobre 2009, et dire que j'ai oublié de sabler le champagne), il a atteint une sorte de vitesse de croisière depuis février. En moyenne, 6,6 billets par mois pour être précis, soit un tous les quatre jours et demi.
Enrichir donc. Très bien, mais pour aller dans quelle direction, et à quel rythme?
Je pourrais relater de manière plus fréquente l'actualité, petite et grande, des pays que je couve/couvre. Mais en ce qui me concerne, les journées sont trop courtes pour se prêter à ce jeu. Et je doute de l'intérêt d'une telle "veille" que d'autres, agences de presse et journaux, du cru ou non, assurent déjà avec des équipes plus étoffées que la team Jacob... A moins qu'un site d'informations ne me propose de le faire pour son compte, moyennant rémunération (avis à la population!).

* * *

Je pourrais aussi me recentrer sur quelques sujets et les traiter plus en profondeur. Ou délaisser l'une des rives de la Baltique (le pan nordique? le balte?) pour me concentrer sur l'autre. J'ai l'impression que des lecteurs sont un peu déroutés par le mélange des torchons et des serviettes. Il y a les inconditionnels des Nordiques. Et il y a les aficionados des Baltes. Du coup, pas grand monde n'y trouverait son compte. Est-ce que je me trompe? N'hésitez pas à me faire part de vos remarques, sur ce point et sur les autres.
Pourtant, je ne veux pas choisir ni exclure. Entre les torchons et les serviettes, comme dirait l'autre, mon coeur balance, et ce pour différentes raisons. J'aime bien aussi ce jeu de miroir et les passerelles entre deux mondes très différents mais pas tant que ça. Et puis si je décidais de bouder les Nordiques ou les Baltes, j'aurais l'air malin avec le titre de mon blog! Il me faudrait aussitôt en changer. Or dans le champ des technologies informatiques, je me sens d'humeur casanière.

* * *

Je crois donc que je vais garder le cap (au Nord!), en privilégiant l'originalité comme j'essaie de le faire depuis un an. Devrais-je prendre plus souvent position, m'engager, me dévoiler davantage pour provoquer un début de débat, voire un bout de polémique? Certains savent bien s'y prendre. J'ai créé une rubrique BALTE-TRAP, sorte de coup de gueule ou de billet d'humeur mais, au vu de leur nombre, vous en déduirez avec moi que je préfère intérioriser mes frustrations et mes colères (ou les garder pour mes proches!). Ce n'est pas le genre de la maison de cracher son fiel en public. Et je ne suis pas certain que beaucoup de lecteurs de blogs aient le temps ou l'envie de se lancer dans des débats de fond à chaque fois qu'ils sont en désaccord avec des idées grappillées ici et là sur le Net.

* * *

Peut-être livrerai-je de temps à autre une nouvelle, comme L'immobilisation, écrite et postée ici cet été. Il est sûr, par ailleurs, que j'évoquerai plus souvent le jazz nordique, depuis l'arrêt de mon autre blog (en entretenir 2 à la fois n'était pas très réaliste...), Jazz nordique.
Je voudrais aussi explorer une nouvelle piste, l'apport d'extraits sonores d'entretiens que je mène dans le cadre de mon boulot. Encore faudrait-il que j'arrive à maîtriser l'outil qui me permettra de les importer sur mon ordinateur et de les monter pour les rendre audibles via ce blog. Je ne désespère pas de pouvoir mettre à disposition des bribes, voire l'intégralité, d'une discussion avec telle ou telle personnalité intéressante. Il y a peu, par exemple, j'ai rencontré Sofi Oksanen - prix Femina étranger 2010 - pour une page dans La Croix, hélas indisponible sur son site. Tout est sur enregistreur numérique (j'allais écrire "bande magnétique"). Pourquoi ne pas vous en faire profiter? De lectrices et lecteurs, vous deviendriez, en un clic, auditrices et auditeurs.
Dans le même esprit, et de surcroît si je ne trouve pas la clé des sons, je compte poursuivre la transcription écrite d'interviews dans leur totalité, comme celui conduit avec Jean-Paul Kauffmann.
Bref, foin des états d'âme et de l'introspection du blogueur solitaire, il y a du pain sur la planche.

lundi 23 août 2010

L'immobilisation

Un voyage sur une île suédoise, en bonne compagnie, m'a inspiré une petite nouvelle que je publie ici.

Les pneus du taxi rouge n’avaient plus prise dans la gadoue. De la main, je fis signe au chauffeur qu’il ne valait mieux pas insister. Sur son visage, croisé dans le rétroviseur extérieur, je lisais l’incompréhension. Comment lui, l’homme du pays, avait-il pu se laisser piéger de la sorte? Les pneus patinèrent une énième fois, le moteur mugit de confusion puis s’éteignit. Immobile, les deux mains sur le volant, il tentait de retrouver son calme. Nous sortîmes du véhicule. Ses ailes arrière étaient maculées de tâches brunâtres, des pépins incrustés dans une pastèque. Le conducteur, un grand type au crâne chauve, donna un coup de pied dans un des pneus. On m’avait décrit les habitants de l’île comme flegmatiques... Je lui en fis la remarque, pour détendre l’atmosphère. Il aurait pu m’envoyer balader mais non.

- Vous savez, dit-il en allumant une cigarette, je vous ai menti tout à l’heure. Je ne suis pas d’ici mais du continent. Ca fait un mois que je me suis installé sur l’île et à peine une semaine que j’ai commencé avec le taxi.

J’aurais dû m’en douter. Avant l’immobilisation, nous avions tourné en rond durant une bonne heure. Ne sachant pas où se trouvait mon objectif, je n’avais rien osé dire au chauffeur. Et puis ses hésitations pouvaient s’expliquer par le piètre état des routes et des sentiers de terre. Les pluies incessantes des derniers jours avaient noyé la campagne. J’avais hésité à commander le taxi mais, si près du but, je n’avais plus la patience d’attendre.

Lorsqu’il était arrivé à l’hôtel avec sa voiture rouge, je lui avais trouvé l’air engageant. Trop peut-être pour un chauffeur de taxi, mais j’avais mis cela au crédit des habitants de ce pays. Lorsque, l’air dégagé, je lui avais énoncé notre destination, c’était à peine s’il avait tiqué. Bon signe. Après tout, sans doute n’étais-je pas le premier à vouloir me rendre à cette adresse. Et pourquoi l’aurais-je été? L’île portait tant l’empreinte de son hôte prestigieux qu’elle devait attirer son lot de curieux et d’amateurs plus ou moins originaux.

- Vous avez vu ses films?

Ma question visait plus à rompre le silence qu’à engager la conversation. Il avait répondu que non et tourné le bouton de l’autoradio. Aux flonflons qui s’en échappaient, j’aurais préféré une sonate de Beethoven mais je ne m’en formalisais pas. Calé sur la banque arrière, je pouvais commencer à me décontracter. Du bout des doigts, je palpais la poche intérieure gauche de ma veste. L’enveloppe était bien là.

Qu’en penserait M.? Après tout, c’est grâce à elle que je me trouvais là, sur cette île décharnée. Ou à cause d’elle, je ne pouvais pas me décider. En tout cas, si elle savait, elle en rirait de son rire cristallin qu’elle avait l’habitude de décocher à la moindre de mes initiatives maladroites. A l’époque, j’étais le champion du comique involontaire. Ce rire, je l’aimais, il me rassurait, c’était un rire tendre et affectueux. Dans l’obscurité des salles de ciné, elle changeait de tonalité. Son rire se faisait plus guttural et retentissant, quel que soit le genre du film que nous regardions. Un jour, à la sortie d’une salle, je lui fis part de mon observation, avec la gêne de l'amoureux bêta. Elle émit à nouveau son cher rire cristallin. Mais c’est pour mieux exorciser, m’avait-elle glissé en me prenant par le bras.

M. avait une passion pour le cinéma nordique qui moi me laissait, comment dire, froid. Trop de sentiments contenus, d’espaces dépeuplés, de silences, trop de rien. Pour elle, c’était l’apothéose sur grand écran. Et toujours ce rire guttural dans le noir. Oui, pour le coup, il y avait quelques beaux démons à exorciser… Avec le temps, j’avais ressenti un certain plaisir à voir ces films du Nord avec elle. On y trouvait des œuvres maîtrisées, resserrées au corset quand ce n’était pas à la camisole. Et puis, dans cet océan de rigueur et de non-dit, il y avait quelques îlots de plénitude qui éblouissaient d’insouciance. M. les trouvait niais. Elle préférait le noir, j’étais dans le poivre et sel.

- Bon et qu’est-ce qu’on fait maintenant?

Le chauffeur de taxi me regardait comme s’il attendait de moi une réponse que, de toute évidence, je ne pouvais donner. Il m’étonnait. Je regardais aux alentours. Au-delà de murets en pierres plates, montés à la main il y a des lustres, des champs jaunâtres s’étendaient jusqu’à de lointains bosquets. Je devinais la mer sans la voir. Avant de quitter l’hôtel, j’avais étudié une carte mais, une fois en route, j’avais vite perdu mes repères. L’île était plus étendue qu’elle n’y paraissait. Je faisais confiance au chauffeur, ce que je commençais à regretter.

- Euh… Qu’est-ce qu’on fait? Vous n’avez pas un portable?

- Il est à plat.

- Le mien est à l’hôtel…

En cette saison, impossible de compter sur l’arrivée d’une voiture providentielle. Sur la route, nous n’avions croisé que deux personnes à vélo, un homme et une femme sensiblement plus jeune que lui, enveloppés dans des cirés aux teintes automnales. Ils n’avaient pas l’air suédois, si ça signifie encore quelque chose. Le couple devait être loin d’ici maintenant. Toute présence de vie autour de nous se limitait aux agneaux cendre et charbon qui paissaient, impassibles, et à quelques rapaces planant dans le ciel chargé de nuages. On se serait cru dans un film noir et blanc du vieillard à qui je destinais ma visite.

Il se remit à pleuvoir. Une pluie drue qui tambourinait sur la carrosserie. Malgré une vitre au quart baissée, la buée et la fumée de cigarette envahissaient l’habitacle de la voiture. Après avoir gentiment partagé les sandwichs qu’il se destinait pour la journée, le chauffeur me proposa une partie d’échec.

- Non merci, je ne joue pas.

- Et les cartes?

- Sans façon.

- Vous n’êtes pas joueur?

- Vous êtes psychologue.

- Non, je suis chauffeur de taxi.

- Un chauffeur de taxi bien équipé.

- Les journées peuvent être longues sur l’île.

- Surtout en plein hiver... Pourquoi n’avez-vous pas commencé en été?

- Je n’aime pas les gens.

- Donc vous ne travaillez que quand il n’y a personne?

- Disons que je préfère.

- Pourtant, pour jouer, il faut être deux?

- Avec les cartes, je fais des patiences. Quant aux échecs, on trouve toujours de nouveaux clients. Vous êtes sûr que vous ne voulez pas y jouer, juste une partie?

J’allais accepter, lorsqu’on frappa à la vitre. Je sursautais. Le chauffeur me regardait droit dans les yeux. Je fis descendre la vitre : les deux cyclistes du matin, trempés, nous demandaient leur chemin dans un anglais approximatif mâtiné de français. Eux aussi cherchaient la maison du cinéaste renommé. Ils déchantèrent lorsqu’ils comprirent que nous n’allions pas leur être d’une grande aide. Mais grâce à leur téléphone portable, nous allions pouvoir être dépannés.

La nuit suivante, à l’hôtel, je fis un drôle de rêve. Par un subterfuge incompréhensible, j’avais réussi à pénétrer à l’intérieur de l’ancienne ferme qui abritait la salle de projection privée du vieux cinéaste. Je la reconnaissais, je l’avais vue dans un documentaire à la télé. Je n’en revenais pas. Le lieu était plongé dans la pénombre. Je poussais la porte capitonnée qui séparait l’entrée, avec ses deux projecteurs mafflus, de la salle où le maître avait son fauteuil attitré. Le saint des saints. Au moment où j’allais descendre les quelques marches qu’il arpentait plusieurs fois par jour, j’entendis un bruit à l’étage : un grincement suivi d’un coup mat, suivis à intervalles réguliers d’autres grincements et d’autres coups mats. Sur la pointe des pieds, je montais l’escalier menant à l’étage. Y avait-il quelqu’un? Les bruits se faisaient plus distincts.

En entrant dans la pièce, sous les combles, je m’attendais à tout sauf à cela : la fenêtre du fond était ouverte et M. jouait à la pousser de la main, à toute volée, provoquant le grincement des gonds et le choc de la fenêtre qui revenait aussitôt vers elle. Je ne la reconnaissais pas, ses longs cheveux bruns flottaient. J’avançais pour lui dire d’arrêter, qu’on ne pouvait pas faire ça ici, surtout pas ici, comment ne pouvait-elle pas comprendre, elle qui vénérait le vieux cinéaste plus que tout! Debout devant la fenêtre ouverte, M. riait à gorge déployée, de son rire guttural, comme je ne l’avais jamais encore entendu. Je voulus la saisir, la calmer, interrompre le jeu stupide de la fenêtre. J’avançais. Le sol se déroba sous mes pieds, mon corps passa par la fenêtre et tomba dans le vide. Le rire de M. avait disparu.