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dimanche 12 mai 2013

Méli-mélo à Daugavpils

De retour de Daugavpils, dans le sud-est de la Lettonie, un saut de 500 km aller-retour pour visiter le nouveau Centre Mark Rothko en vue d'éventuels articles et pour assister à une pièce de théâtre. Méli-mélo historico-linguistique.

Ville d'environ 100 000 habitants, soit un peu moins qu'avant la première guerre mondiale, alors qu'elle s'appelait encore Dvinsk, son nom russe. L'ex-Dünaburg, fondée par l'Ordre de Livonie, était en effet passée dans l'empire tsariste après le premier partage de la Pologne (1772). De nos jours, Daugavpils, deuxième ville de Lettonie (déjà évoquée dans ce blog), est majoritairement peuplée de membres de la "minorité" russophone. Langue le plus souvent entendue à Daugavpils: le russe. Langue le plus souvent lue dans les rues: le letton, seule langue officielle du pays.

Rothko, peintre, né Marcus Yakovlevich Rothkowitz en 1903 dans cette ville. Russe et yiddish parlés à la maison. Père pharmacien, juif peu porté sur la religion avant de renouer avec le judaïsme. Mère née à Saint-Pétersbourg dans une famille parlant russe et allemand. En 1913, celle-ci quitte l'Europe avec le jeune Marcus pour rejoindre son mari, parti en éclaireur aux Etats-Unis. Fin de la période russe du futur artiste.

Musée (ou Centre, les instigateurs ont dû trouver que ça sonnait plus d'aujourd'hui) inauguré le 24 avril 2013 dans la plus pauvre des régions lettones. Installé dans l'ancien arsenal que le tsar Nicolas Ier fit bâtir en bordure du fleuve (la Daugava en letton, la Dvina en russe, la Düna en allemand), dans un bel ensemble fortifié à la Vauban, rive droite, à l'ouest du centre-ville. A l'intérieur du vaste musée, sur deux étages, le gros de la signalisation est en trois langues, letton, russe et anglais, tout comme le site Internet. Parmi les oeuvres présentées, six tableaux originaux - dont deux aplats de couleurs - prêtés par des descendants du peintre américain mort en 1970. Ils seront, assure-t-on, changés tous les trois ans.



  
Théâtre de Daugavpils (ci-dessus), bâti par un architecte letton, Verners Vitands, et inauguré en 1937, peu avant la fin de la première indépendance de la République de Lettonie. Site Internet essentiellement en letton. Personnel du théâtre aux noms indiquant leur appartenance à la minorité russe du pays (comme Oļegs Šapošņikovs, le directeur), pas toujours à l'aise en letton.

Pièce à l'affiche ce soir-là, dans une salle annexe, Valentīna diena (Le jour de Valentine), "tragi-comédie" écrite par un auteur russe (de Russie), Ivan Viripaev. Fruit de la collaboration entre le théâtre de Daugavpils et l'Académie des arts de Lettonie. Deux élèves de l'Académie ont monté la pièce en guise de diplôme de fin d'études: à la mise en scène, un Russe letton, Georgijs Surkovs; et pour la scénographie, Dace Sloka, une Lettone qui ne parle pas russe (il y a toujours moyen de s'entendre, de se faire comprendre). Trois comédiens professionnels, russophones, jouent le jeu à fond. Trois représentations seulement. Pas de sous-titrage de la pièce en langue lettone: tout en russe, y compris le programme imprimé sur papier format A4 plié en trois. Les moyens du bord.

mercredi 12 octobre 2011

Panique à Oslo, selon Munch

Panikk i Oslo. Rictus mi-angoissés mi-grotesques des messieurs au premier plan. On dirait qu'ils fuient un bal masqué qui aurait mal tourné.


Panique à Oslo. Pourquoi Edvard Munch a-t-il donné un tel titre, qui aurait fort bien résumé la journée du 22 juillet dernier en Norvège, à l'une de ses oeuvres, une gravure sur bois réalisée en 1917?
Le temps de me poser la question et le flux de visiteurs, en ce dimanche pluvieux, m'a déjà charrié plus loin. Avant de quitter l'exposition consacrée à Munch et à son "oeil moderne", au Centre Georges Pompidou, je remonte le courant pour prendre une photo de la gravure en question. Puis je m'assieds pour mieux la regarder. Pas évident...


Si le motif décrit sur la gravure n'est pas le simple fruit de l'imagination tumultueuse de Munch, à quoi pouvait-il faire allusion?
A la menace d'une révolution d'inspiration bolchévique? L'année s'y prêterait mais une telle hypothèse, bien que désirée alors par des socialistes plus radicaux qu'en Suède, paraissait peu crédible en ces terres norvégiennes encore peu industrialisées et sans noblesse de sang à clouer au pilori.
A l'irruption d'une épidémie dévastatrice, punition forcément venue d'en haut pour les plus illuminés, répétition locale avant la grande grippe espagnole qui fit, en 1918-19, des dizaines de millions de morts en Europe, Norvège comprise?
L'étiquette présentant la gravure de Munch, accrochée au haut à gauche d'un mur en cette salle surpeuplée du Centre Pompidou, n'éclaire pas le visiteur. Mais la proximité d'autres tableaux, sur le même mur, me met sur une piste. Au moins deux d'entre eux nous racontent un incendie, des femmes en coiffe et tablier blancs, des messieurs en melon fuient des flammes gigantesques qui montent d'un toit.


Une recherche sur la toile (virtuelle) confirme qu'Oslo, comme tant d'autres villes faites du bois des forêts qui les entourent, a été le théâtre d'incendies plus ou moins dévastateurs. L'un d'eux, survenu en 1890, transforma en un monticule de cendres cinq tableaux de Munch. Mais je ne parviens pas à identifier un gros incendie en 1917. Cela dit, ce ne serait pas la 1ère fois que Munch s'inspirerait d'un événement passé pour le reproduire plusieurs fois, à des années d'intervalles.
En fouillant dans le catalogue en ligne du musée Munch d'Oslo, je tombe sur un autre indice, qui pourrait s'avérer décisif. En 1915, Munch avait réalisé une autre gravure sur bois intitulée Panikk tout court.


Elle lui a été inspirée par l'angoisse ressentie en Norvège à l'annonce de la déclaration de la 1ère guerre mondiale. Bien que neutre, comme les autres pays scandinaves, le pays redoutait les conséquences d'un conflit sur le commerce maritime, l'emploi, le prix des denrées et sur la stabilité politique du royaume.
Avec son Panikk i Oslo datant de 1917, Munch aurait-il retravaillé ce motif, toujours selon le principe de la re-production d'une scène, d'un drame, d'une impression?

* * *

L'exposition, à voir jusqu'au 9 janvier (et savamment analysée ici par La Tribune de l'art), vaut aussi le déplacement pour les photos et courts métrages réalisés par le Norvégien, artiste curieux des innovations technologiques de son temps. Dans la pénombre d'une salle circulaire se profile Munch l'homme, pris sous diverses facettes par l'appareil photographique qu'il prenait visiblement un certain plaisir à déclencher. Quelques clichés de profil, pris si ma mémoire est bonne dans sa résidence d'Ekely, près d'Oslo, me disent quelque chose. Dans les traits, la lippe, la moue, les pauses, je ne peux m'empêcher de voir en Munch un croisement... de Mussolini et de Marlon Brando.



Lui se voyait ainsi (parmi des dizaines d'autoportraits qu'il a réalisés jusqu'à sa mort en 1944):


Non seulement Munch était pétri de talent, mais il avait une gueule.

dimanche 3 janvier 2010

Walter-Kurau ou l'art de l'appropriation

Belle découverte à Riga d'un peintre, Johann Walter-Kurau, alias Janis Valters pour les Lettons. Bon paysagiste, en particulier, inspiré par l'impressionnisme, le fauvisme et l'expressionnisme.
L'artiste est né en 1869 d'une famille allemande installée dans ce qui n'était pas encore la Lettonie indépendante mais une province occidentale de l'empire russe. Sa ville natale s'appelait alors Mitau, l'ancienne capitale du duché de Courlande. Rebaptisée depuis Jelgava, à une quarantaine de km de Riga.
Le jeune peintre suit des cours à l'académie impériale des beaux arts de Saint-Pétersbourg en compagnie d'élèves lettons tout aussi prometteurs que lui. De retour à Mitau, il commence à peindre, expose à Riga avant de s'installer à Dresde en 1906. Donc bien avant l'indépendance de la Lettonie, douze ans plus tard. C'est là, en Allemagne, qu'il prend son nom de pinceau, Johann Walter-Kurau (les patronymes de son père et de sa mère). Il multiplie les voyages en Allemagne, à Rome, Paris, Moscou, ... En 1917, il déménage à Berlin, où il ouvre un atelier à Charlottenburg. Et se rapproche du courant expressionniste, alors à la mode en Allemagne. Il meurt en 1932 à l'âge de 63 ans.
Aujourd'hui, Janis Valters - les Lettons n'hésitent pas à se l'approrier... - est considéré comme l'une des figures importantes de la peinture lettone du début du 20ème siècle, avec Vilhelm Purvitis et Janis Rozentals, ses compagnons d'études à Saint-Petersbourg.
Exposition à voir jusqu'au 10 janvier au Musée national d'art letton.