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mercredi 15 juin 2011

Le grognard et le bouquiniste

Une fois n'est pas coutume, quelques mots sur deux blogs que j'ai découvert ces derniers mois et qui me paraissent valoir une fréquentation régulière, voire assidue pour le plus prolixe d'entre eux.

Le premier, Où es-tu Vande- voorde?, s'adresse à un grognard de Napoléon mort à Vilnius lors de la retraite de Russie. Un blog épistolaire écrit par "l’arrière-arrière-arrière-petite-fille de la cousine" de ce mystérieux François Louis Vandevoorde. Installée quelque part en France, Sylvie J. - "ni historienne, ni passionnée de la guerre" - a décidé de partir à la recherche de son ancêtre et de le tenir au courant de ses découvertes par l'intermédiaire de lettres. Ainsi écrit-elle, depuis le 1er juin 2010, à son "Cher Vandevoorde", matricule 5085 au 21ème régiment de ligne de la Grande Armée. Une correspondance au ton très personnel et bien tournée.

Je me permets de reproduire ici l'exergue placé en tête de ce blog:


Cher Vandevoorde,

Tu étais un héros de notre mythologie familiale, le parent «resté en arrière pendant la retraite de Russie» que Papa évoquait avec une certaine délectation avant d’aller chercher ton petit portrait et quelques vieux documents jaunis par le temps…Et le débat s’engageait : étais-tu mort gelé dans la Bérézina ou massacré par des cosaques, ou bien avais-tu survécu à cette terrible retraite de Russie, sauvé par une babouchka avant de fonder une famille aux frontières de la Russie et de la Pologne… Et il était facile, pour les enfants que nous étions, d’imaginer de petits Vandevoorde, forcément en uniforme de la Grande Armée, en train de frapper à la porte de notre appartement… Où-es-tu Vandevoorde ? Une question sans réponse jusqu’à ce qu’en octobre 2001, des ouvriers lituaniens commencent à creuser les fondations d’une série d’immeubles dans un nouveau quartier au nord-est de Vilnius… Une découverte qui a relancé nos recherches familiales. Et c’est à toi que j’ai décidé de les raconter. En tentant, autant que possible de replacer les évènements, sur ce blog, dans leur ordre chronologique.



Voilà, vous en savez assez pour vous aventurer dans cet espace où se dessine peu à peu le destin de Vandevoorde et de ses camarades d'infortune (relaté aussi dans ce livre). Des soldats malgré tout passablement oubliés, dont j'avais parlé dans une des "respirations" rythmant mon livre sur les pays baltes (disponible notamment ici).
Je vous recommande de commencer par le début du blog de Sylvie J. (c'est-à-dire par la fin... en remontant au préalable jusqu'au 1er billet, Un charnier découvert à Vilnius) pour mieux suivre la progression des recherches de l'auteure. La liste complète des lettres est accessible ici, alors qu'on trouvera là des photos du beau cimetière de Vilnius (Antakalnis) où reposent aujourd'hui Vandevoorde et les siens.

* * *

Ma seconde découverte est un brin moins originale dans la forme mais vous en connaissez beaucoup, vous, des bouquinistes des quais de Paris qui tiennent un blog? Qui plus est avec talent? Jean-Louis Crimon s'est lancé à corps perdu dans l'exercice depuis le 27 avril dernier, avec l'ambition, semble-t-il, de ne pas refermer ses boîtes à livres, chaque soir, sans avoir pondu un billet pour son journal du bouquiniste.
Le résultat est assez jouissif, pour qui aime la littérature et l'objet livre, les références et les jeux de mots, les rencontres impromptues et les petites phrases échangées autour d'un vieux bouquin épuisé et recherché depuis si longtemps.
Mine de rien, il se passe pas mal de choses au 41, quai de la Tournelle, là où l'auteur a entamé sa mue, lui l'ancien journaliste de Radio-France - entre autres - croisé dans les années 1990, à l'époque où la Maison Ronde avait un correspondant permanent à Copenhague (imaginez ça aujourd'hui!).

Là encore, je m'autorise à reproduire un extrait de ce blog, pour la bonne cause. Il s'agit, presque au hasard, de Jeudi, après-midi de pluie:


- Mais monsieur, si je comprends bien, tous ces livres, ils ont déjà été lus !
- Oui, madame, ce sont des livres d'occasion.

- Mais ça ne me plaît pas du tout !
- Ah bon, pourquoi donc madame ?

- Je ne supporte pas qu'un livre ait pu être lu par quelqu'un d'autre avant moi !


Et l'alerte septuagénaire de claquer du talon comme pour mieux ponctuer son effet. Avant de tourner le dos à mes quatre boîtes vertes pour remonter, d'un pas décidé, le quai de la Tournelle vers le quai de Montebello, puis vers Saint-Michel. Incroyable aplomb. Étonnante personne qu'un livre "déjà lu avant elle" étonne ou scandalise à ce point. Pourtant la poésie de ces livres déjà lus ou relus, passés de mains en mains, parfois annotés au crayon de bois, discrètement, parfois dédicacés ou dédiés, non pas par l'auteur, mais par l'acheteur, comme ce
"Grand Meaulnes" de l'année 36 : "À Juliette, de la part de Georges, en souvenir de notre rencontre" recèlent d'une infinie tendresse. D'une beauté désuète. Touchante. Émouvante. Comme si le livre prenait de la valeur à chaque nouvelle lecture. Comme un supplément d'âme. À chaque âme nouvelle touchée.
Dans ma bibliothèque, c'est curieux, je n'ai que des livres qui ont été lus avant moi. Ce qui ne me pose aucun problème. Au contraire, j'en suis presque fier.
Le ciel, tout enroulé dans sa couette de nuages, est au bord de la pluie. La conversation avec la dame qui a horreur des livres
"déjà lus avant elle" m'a rendu l'âme chagrine. Ça y est, voilà la pluie qui bruine. Je ferme. Les bouquins n'aiment pas la pluie. Le bouquiniste pas davantage.


Je n'ai pas revu Jean-Louis Crimon depuis une bonne douzaine d'années déjà (était-ce à Oslo pour la remise d'un prix Nobel de la paix, ou bien à Copenhague?). Mais depuis avril, je le retrouve régulièrement sur son blog, fine lame sous ses allures bonhommes, en attendant d'aller flâner quai de la Tournelle.

vendredi 25 février 2011

"Secrets" de diplomates, 20 ans après

Pas évident, le métier de diplomate de nos jours... Vos télégram- mes et autres rapports censés rester confidentiels risquent d'atterrir sur le site de WikiLeaks ou ailleurs. Internet et les réseaux sociaux font que l'information - vérifiée ou non - circule à une telle vitesse que vos analyses risquent d'apparaître périmées du jour au lendemain. Y compris dans les régimes dictatoriaux en principe très peu ouverts sur le monde extérieur, où naguère le diplomate avait l'avantage d'être sur place, même quand les médias occidentaux n'y étaient pas autorisés. Et puis il y a la politisation de certains de vos chefs, ambassadeurs nommés moins pour représenter un Etat que son président et (tenter de) corriger les éventuelles erreurs de pilotage de ce dernier.

Il est intéressant, à cette aune-là, de prendre connaissance des rapports pondus par des diplomates suédois à propos des républiques baltes d'URSS, au moment où celles-ci s'émancipaient de Moscou pour recouvrer leur liberté. Le gouvernement suédois a décidé de les publier avec 30 ans d'avance par rapport à la loi, et ce, à l'occasion du 20ème anniversaire du retour des Baltes à l'indépendance. Cette reconquête ne fut pas une mince affaire et, si elle se déroula sans grande effusion de sang, elle eut, elle aussi, son lot de tensions et de drames. Cette vidéo en témoigne, réalisée par le Letton Juris Podnieks et son équipe lors d'une (vaine) tentative de reprise en main par des OMON, forces de police soviétiques, le 21 janvier 1991 à Riga:




Vingt ans.
J'ai l'impression que c'était il y a nettement plus longtemps. Les pays baltes ont beaucoup changé depuis, en profondeur ou en surface. Les conditions de travail aussi: contempler les copies numériques des notes diplomatiques suédoises tapées sur des machines à écrire antédiluviennes, ça nous renvoie à l'ère d'avant Internet, d'avant les téléphones mobiles (je suis heureux d'avoir connu cette époque à mes débuts dans le journalisme, même si la fin était proche).

J'avoue n'avoir, pour l'instant, lu qu'une infime partie quelque 90 documents - en langue suédoise - désormais disponibles au public. Après en avoir parcouru quelques-uns, je ne suis pas sûr de l'intérêt réel qu'ils représentent pour moi, alors que le temps me manque pour faire ne serait-ce que la moitié de ce que je veux. De plus, la méthode de lecture proposée n'est guère aisée. On a beau être à l'ère Internet, celui-ci reste parfois peu commode ou mal adapté. La numérisation de vieux rapports dactylographiés a tendance à rendre plus flous les caractères, je vous assure: faites le test vous-même (à moins que ma vue ait baissé!).

* * *

Plutôt que de m'abimer les yeux, je vais me replonger dans un livre écrit par l'un des diplomates suédois alors en poste en URSS. Dag Sebastian Ahlander était consul général à Leningrad durant ces années décisives. Dès 1992, il a raconté dans un ouvrage ses missions sur le terrain, le climat de suspicion, ses voyages et ses rencontres à Tallinn, Riga et Vilnius pour décrypter l'issue du bras de fer a priori déséqui- libré que les indé- pendantistes avaient engagé avec Moscou. Pour écrire son bouquin Spelet om Baltikum (Le jeu autour des pays baltes, Norstedts), Ahlander a puisé dans la masse d'informations qu'il avait transmises à ses supérieurs sous la forme de télégrammes. Les mêmes, du moins en partie, que ceux rendus publics (de façon peu lisible...) par le gouvernement suédois. Un autre diplomate, consul à Riga de 1989 à 1991, a également largement reproduit dans un livre la matière première qu'il avait accumulée sur place (Lars Fredén, Förvandlingar, éd. Atlantis, qui fut suivi d'un autre sur la période 1991-1994; cf. cet article en suédois).

De tout ça, Stockholm s'est bien gardée de parler en présentant son initiative. Dans un communiqué, le ministère des affaires étrangères évoque "une grande quantité de rapports diplomatiques jusqu'à alors restés secret, remontant à la période dramatique de la chute de l'Union soviétique". Après tout, c'est de bonne guerre, même si on attendrait plutôt ce genre de pratique et de rhétorique de la part de journaux ou de maisons d'édition...

En visite à Riga il y a une semaine, Fredrik Reinfeldt, le premier ministre suédois (à gauche sur la photo, conserva- teur en réalité), a usé de la même méthode pour vanter la publication des archives "secrètes" suédoises. Valdis Dombrovskis, son homologue letton, n'était visiblement pas au courant de l'existence des livres des deux diplomates. Il a salué l'initiative suédoise comme constituant "une étape majeure dans l'approfondissement de nos connaissances et du processus qui était en cours à l'époque". Et il est fort possible, effectivement, que lesdites notes diplomatiques aient une valeur historique pour les chercheurs qui se penchent sur le sujet. Les plus intéressantes sont-elles désormais accessibles? Pas sûr... Car Stockholm en a gardé un nombre indéterminé dans ses armoires. Là aussi, c'est de bonne guerre. Un peu de transparence ça va, toute la transparence, bonjour les dégâts.

* * *

Plus tard, lors de la même visite officielle, Fredrik Reinfeldt tint un discours (en ang- lais) plus qu'élo- gieux sur la recette du "succès économique" suédois devant des étudiants de la Stockholm School of Economics de Riga (longtemps cofinancée par les autorités suédoises). Une fois les applaudissements épuisés, je croisais Carl Bildt, le chef de la diplomatie du royaume, devant des plateaux de petits fours. Pourquoi avoir "déclassifié" - oh l'anglicisme - les archives suédoises? Réponse: "L'époque était dramatique: la fin de l'URSS... La Suède, en tant que pays voisin, suivait de très près ce qui se passait chez les Baltes. Les rapports envoyés par nos diplomates étaient très significatifs et d'une grande qualité. Les rendre publics aujourd'hui, c'est notre contribution à l'écriture d'une histoire équitable de ces années-là."

Il y a 20 ans, Carl Bildt n'était pas encore l'habitué des coulisses diplomatiques et des réunions entre "hauts" dirigeants de ce continent, voire de ce monde. Il était le grand échalas qui, à la tête du parti conservateur, menait l'opposition "bourgeoise" avec l'espoir de déloger les sociaux-démocrates du pouvoir. A l'automne 1991, il y parvenait, à l'âge de 42 ans. Dans ses fonctions de premier ministre, il eut notamment à gérer la politique suédoise vis-à-vis de la nouvelle Russie de Boris Eltsine et des Baltes qui, on ne s'en souvient pas toujours, durent tolérer la présence d'éléments de l'armée russe (ex-armée Rouge) jusqu'en 1994.

Carl Bildt dut aussi s'employer à faire oublier quelques décisions ou propos malheureux d'autres responsables politiques suédois à l'encontre des Baltes. Stockholm fut l'une des rares capitales occidentales à reconnaître leur annexion par l'URSS durant la 2e guerre mondiale. Bien plus tard, lors d'une visite en URSS à l'automne 1989, celui qui était alors le ministre (social-démocrate) des affaires, feu Sten Andersson, eut le malheur d'affirmer que l'Estonie n'était "pas occupée" et que les militants baltes proindépendantistes ne constituaient qu'une "minorité" (il s'en expliqua dans ses mémoires, dont voici des extraits en suédois).

Dans la joyeuse ambiance de cocktail qui régnait à la Stockholm School of Economics de Riga, je rappelais à Carl Bildt ces épisodes peu glorieux pour l'Etat qu'il représente: "Ca ne devait pas être très facile pour toi [on se tutoie en suédois], à l'époque, de passer derrière et de recoller les morceaux..."
Bildt baissa un peu la tête - il est plus grand que moi - et me dit, en plantant son regard bleu dans le mien: "c'était une période... exigeante".

dimanche 20 février 2011

Gilles en Lettonie, c'est fini

Après "7 ans et 8 mois" à l'étranger, l'auteur du blog bien connu des internautes francophones amateurs des pays baltes - Gilles en Lituanie puis Gilles en Lettonie - rentre au pays.
Ce n'est pas par gaieté de coeur, on le sent bien. Gilles Dutertre apprécie sa vie d'expatrié et ne craint pas les déracinements répétés, de caserne en caserne, de mission en mission (Allemagne, Liban, Cambodge, Bosnie, etc.). Mais pour une raison indépendante de sa volonté, comme le veut l'expression, il a décidé de retourner vivre en France, plus précisément en Indre-et-Loire. Départ prévu mardi.


Durant sa période balte, Gilles n'a pas été du genre à se cantonner aux beaux quartiers des capitales. Lui s'est fondu dans la masse. Par nécessité - la retraite d'un ex-lieutenant-colonel n'est visiblement pas à rallonge - mais aussi par goût, me semble-t-il, il résidait dans les banlieues populeuses. D'abord sur les hauteurs de Vilnius, pendant 5 ans, puis à Riga depuis mars 2010, dans une tour des "nouveaux" quartiers reliés au centre-ville par moult bus et trolleybus.
Là, depuis son trois pièces, il observait la vie locale à sa façon, selon ses lubies, ses centres d'intérêt. Il était intarissable sur les aléas de la météo, les accidents de la route, les petits événements qui animent les discussions de tous les jours. On les retrouvait dans les billets réguliers et concis qu'il écrivait sur son blog, le plus souvent avant le lever du jour, lui qui, droit dans ses bottes, continuait à vivre au rythme de la caserne.
Gilles est aussi friand d'histoire et s'en est fait une spécialité sur le tard. A Riga, il a fréquenté des bibliothèques, à la recherche d'ouvrages qui pourraient l'aider dans la préparation d'un livre sur les Français dans l'histoire de la Lettonie. La suite logique de celui qu'il avait écrit, avec la même approche, sur la Lituanie. Paru chez L'Harmattan, ce 1er bouquin lui a valu une petite notoriété dans une région d'Europe peu habituée à ce que des étrangers écrivent à son propos.
Le regard de Gilles pétille lorsqu'il raconte les conférences qu'il allait donner "dans les provinces de Lituanie", sur son thème de prédilection ou bien juste pour parler de la France ou de n'importe quel autre thème, pour peu que ça soit en français. Ses hôtes voyaient débarquer un gaillard encore vert, toujours propre sur lui et peu avare d'anecdotes, lui qui aime bien, notamment, s'attarder sur son parcours.
Une fois ce 1er livre terminé, Gilles a commencé à s'ennuyer à Vilnius. "Cinq ans dans la même caserne, ça ne m'était jamais arrivé avant!", plaisante-il, avec un fond d'humour propre aux (ex-)militaires. Il lui fallait un nouveau projet. Pourquoi ne pas s'installer à Riga, à quatre heures de route? Il y a près d'un an, il arrivait donc dans l'ancienne ville hanséatique avec armes et bagages ("400 kilos", dont un tas de bouquins, accumulés au fil des années). Aidé par un ami du cru, il n'a pas tardé à trouver ses marques dans cette nouvelle ville-étape. Le tempérament letton, plus réservé que le lituanien, l'a un peu dérouté, même s'il s'y attendait. Il s'explique notamment par l'histoire, les occupations, et la présence à Riga d'une forte proportion de représentants de la minorité "russophone", arrivés pour la plupart durant l'annexion soviétique. "Riga, c'est surtout une ville russe", a coutume d'observer notre blogueur qui, dans ses billets, n'hésite pas à épouser les opinions des "patriotes" de tous poils que comptent les pays baltes.
Gilles et moi, nous n'avons pas toujours été d'accord sur tout, et il le sait. A quelques reprises, nous avons eu l'occasion de nous expliquer, toujours de manière courtoise. Sa manière de taper sur les médias en général dès que l'un d'entre eux commet une boulette, surtout lorsqu'elle concerne ses chers pays baltes, m'a parfois lassé... Il n'a pas tort sur le fond, mais ses piques - fort appréciées de ses lecteurs les plus fidèles - frisent parfois la démagogie. Mais qu'y puis-je? A chacun ses opinions, son style. Et puis, comme il le dit lui-même, "Antoine, il ne faut pas te sentir visé!" Peut-être suis-je devenu un peu trop sensible aux attaques dont ma profession est souvent la victime un peu facile, alors que, comme les trains à l'heure, le boulot utile dont elle s'acquitte sans dérailler passe, lui, inaperçu. Bref!
Malgré ces petits différends, malgré mes a priori de départ et nos différences (nous n'avons jamais parlé politique mais je subodore le fossé) et malgré le fait que nous ne nous sommes que peu croisés, je crois toutefois pouvoir avancer que Gilles et moi éprouvons un certain respect mutuel. C'est déjà pas mal.
Mardi, il atterrira dans son pays natal, avec une vague appréhension. Pas évident de réintégrer ses pénates après des années à l'étranger, nous sommes nombreux à en avoir fait l'expérience. Je lui souhaite bon vent. Gageons que, s'il rencontre l'ennui en Touraine, il saura le tromper en renouant avec ses amours baltes, ne serait-ce que grâce à Internet. Quelque chose me dit que, dans les mois à venir, il nous arrosera de billets et d'informations lettones et lituaniennes via son blog, comme s'il était encore à Riga, à veiller du haut de sa tour de banlieue.

dimanche 31 octobre 2010

Les "frères de la forêt", résistants méconnus


Celles et ceux qui ont lu Purge, de Sofi Oksanen, et n'étaient pas familiers avec l'histoire récente de l'Estonie ont peut-être découvert l'existence des "frères de la forêt". Hans, "fils d'Eerik Pekk, paysan estonien", l'un des personnages du livre, campe l'un de ces patriotes que la terreur soviétique poussa, dans la vraie vie, à prendre le maquis dans les forêts profondes. En Estonie, mais aussi en Lituanie et en Lettonie, ils luttèrent, avec leur moyens très réduits, contre l'occupant venu de l'Est.
Hans Pekk, dont les lettres écrites dans la clandestinité scandent les différentes parties du roman, se désespère de ne pas voir les Anglais ou les Américains venir au secours de son pays envahi. Les "frères de la forêt" attendront en vain, jusqu'à leur mort, leur arrestation ou, plus rarement, leur reddition.
Mart Laar, ex-premier ministre estonien rencontré récemment à Tallinn, connaît bien le sujet. Il y a consacré un livre, au terme de recherches menées, non sans risques, avant même la fin de l'URSS. Signée Mel Huang, cette critique de l'ouvrage (War in the Woods: Estonia's Struggle for Survival, 1944 -1956) restitue bien le contexte de l'époque.
Le député barbu, qui dirige actuellement l'un des partis de droite au pouvoir à Tallinn, me raconte qu'aujourd'hui encore, il est difficile de savoir avec exactitude combien d'Estoniens - dont une petite minorité de femmes - partirent ainsi vivre dans la forêt jusque dans les années 1950. "On estime généralement leurs chiffres à plus de 30 000, en incluant ceux qui se cachaient sans prendre part aux combats."
Si l'on ramène ce chiffre à la population totale de l'Estonie actuelle (1,34 million de personnes), cela fait un habitant sur 44 (!).
"La plupart d'entre eux, précise-t-il, ont été tués ou déportés en Sibérie."
Pendant quatre décennies ou presque, tout lien familial avec un "frère" ou une "soeur" de la forêt était synonyme d'ennuis, réels ou potentiels. Aussi Mart Laar n'est-il pas peu fier d'avoir commencé, lorsqu'il dirigea le gouvernement estonien après le retour à l'indépendance, à honorer les survivants en les décorant d'une médaille de la résistance, créée à cet effet. Une médaille, ça peut paraître dérisoire mais, à la sortie du long tunnel soviétique, un tel geste avait une portée symbolique forte dans un Etat à nouveau souverain.
Plus récemment, l'ancien premier ministre a écrit une pièce de théâtre inspirée d'histoires récoltées auprès des derniers survivants ou de leurs proches. "J'ai raconté comment l'amour, notamment, pouvait pousser des gens à trahir." Un thème qu'aborde aussi Sofi Oksanen dans son roman Purge. Jouée il y a trois-quatre ans sur la scène du théâtre de Võru, au coeur de la région (dans le sud-est du pays) où les résistants passent pour avoir été les plus actifs, la pièce signée Mart Laar connut un certain succès. "L'un de mes personnages principaux, qui avait existé en réalité, a été arrêté et fusillé. Son ancien amour de jeunesse, venue assister à la pièce, est montée sur scène pour offrir des fleurs au comédien qui interprétait son ami disparu... Une sorte de reconnaissance de la qualité de la pièce."
Mais n'enjolivons pas. Pour avoir discuté du sujet en Lettonie et en Lituanie, j'ai aussi entendu parler de "frères de la forêt" au comportement moins glorieux. Certains d'entre eux ne rejoignaient la clandestinité que parce qu'ils avaient quelque chose à se reprocher ou commettaient plus de larcins que nécessaire pour survivre dans les bois. "Comme toujours, m'a glissé un jour un Lituanien, il y avait des bandits parmi les idéalistes..."

NB (le 5 novembre 2010): Plusieurs personnes m'ont soutenu que Mart Laar, responsable politique avant tout, n'était pas le plus orthodoxe des historiens, et je suis enclin à les croire. Il n'est pas non plus le seul à avoir travaillé et écrit sur les "frères de la forêt". On me signale l'existence d'autres livres ou articles (que je n'ai pas lus) et, en particulier, l'ouvrage coordonné par le Lituanien Arvydas Anušauskas, The Anti-Soviet Resistance in the Baltic States (Genocide and Resistance Research Centre of Lithuania, Vilnius, 1999).
Les témoignages de lecteurs sont les bienvenus ici.


mercredi 13 octobre 2010

Vilnius, pause art vidéo


Un ancien musée de la Révolution qui accueille un banquier occidental féru d'art contemporain. Le raccourci est tentant. Déclaré de non-intérêt public après 1991, l'établissement en question, dédié à une révolution révolue, s'est mué depuis en un musée national d'art moderne. A Vilnius, Lituanie. Fraîchement rénové, le bel édifice blanc tapi sur la rive droite de la Neris accueillait dimanche les Français Isabelle et Jean-Conrad Lemaître.


La passion de ce dernier pour l'art contemporain et sa manière échevelée d'en parler firent oublier qu'il travaille depuis plusieurs décennies pour des grandes banques privées. Non pas que cela soit un pêché en soi (chacun sa voie, ou sa croix...). En le voyant s'enflammer pour diverses vidéos d'artistes acquises au fil de la quinzaine d'années passées, j'ai eu du mal à l'imaginer en train de gérer je ne sais quel portefeuille d'actions ou parier sur l'évolution de l'indice Dow Jones pour le compte de clients fortunés.
Encore que le pari et le jeu semblent appartenir à l'univers de celui qui, avec sa femme Isabelle, a commencé à bâtir une collection privée d'art vidéo au moment où peu de monde n'osait encore s'aventurer dans cette direction (parcours atypique résumé ici par l'intéressée).
Car, expliqua Jean-Conrad Lemaître, le collectionneur est frileux face à un type de création un peu particulière: avec la vidéo, pas d'objet palpable à accrocher au mur; tout juste une matrice et un certificat délivré par l'artiste; un support réputé de courte durée et reproductible à l'envi. Autant de réserves que le Français écarta devant la cinquantaine de personnes venues l'écouter dans le musée de Vilnius à l'initiative d'Ilma Nausedaite (Meno Klubas).
Il fallait de l'abnégation pour s'enfermer ce jour-là, ne serait-ce que durant deux heures, dans une salle de conférence obscure. Dehors, un soleil radieux donnait l'illusion que l'hiver était encore loin. Mais les interventions des Lemaître et celle, plus contenue, de Deimantas Narkevicius, l'un des artistes contemporains de Lituanie à s'être fait un nom à l'étranger, valaient bien une pause dans cet été indien à la mode lituanienne.




jeudi 1 juillet 2010

Algirdas ou la colère de Dieu

C'est le titre qui me vient en pensant à l'étrange fin de l'ex-président de Lituanie, Algirdas Brazauskas, que je raconte dans La Croix parue ce matin. Je reproduis ici cet article.


La dépouille de l'ancien président de Lituanie interdite de cathédrale

En dépit des critiques, l’Église laisse entendre qu’il ne s’agit pas d’une tradition du pays

Algirdas Brazauskas était l’un des responsables communistes qui avaient su conduire la république soviétique de Lituanie vers l’indépendance sans trop d’encombres (ici en photo avec Vytautas Landsbergis, le "père" de l'indépendance). Après 1991, cet ancien cacique du Parti communiste a mené une carrière plus qu’honorable : premier président démocratiquement élu dans cette république balte (1993-1998), puis chef du gouvernement – sous étiquette social-démocrate – pendant cinq ans.

Un homme massif et madré, à l’image de son regard pétillant, dont la popularité ne s’était pas démentie chez les Lituaniens moyens jusqu’à sa mort, le 26 juin, à l’âge de 77 ans.

Et voilà que feu Algirdas Brazauskas est à l’origine d’une vive polémique à la veille de son enterrement aujourd’hui. Car le diocèse de Vilnius a décidé de ne pas autoriser la présence de la dépouille à l’intérieur de la cathédrale de la ville, lors de la messe qui y sera donnée en sa mémoire, alors que ce dernier en avait émis le vœu. Pendant ce temps, le corps reposera dans une salle du palais présidentiel, à quelques encablures de là.

Une revanche de l'Église ?

La plupart des médias du pays ont dénoncé ce « boycottage » et y ont vu une revanche de l’Église à l’encontre d’un ancien dirigeant du régime communiste. Durant l’occupation soviétique, plus de 300 prêtres furent condamnés et envoyés en exil en Sibérie. Les autres furent surveillés et empêchés d’exercer normalement.

La décision du diocèse a égale- ment été critiquée par les deux succes- seurs du défunt à la présiden- ce. Ce refus restera « sur la conscience » de ceux qui l’ont édicté, a estimé Dalia Grybauskaite, en fonction depuis un an. Pour Valdas Adamkus, « l’Église a violé un principe de base : pardonner à ceux qui se sont trompés ».

Encore très influente dans ce pays majoritairement catholique, l’Église s’est montrée peu prolixe pour justifier sa décision. Une source interne a expliqué à La Croix que laisser entrer une dépouille dans la cathédrale (photo) n’était plus une tradition lituanienne, qui plus est lorsque le défunt était un laïc. Le cas Brazauskas a sans doute été aggravé par son remariage civil, alors que sa première union était toujours considérée comme valide par l’Église. Une fin étrange pour celui qui, en 1989, alors qu’il était premier secrétaire du PC lituanien, avait restitué à l’Église la cathédrale de Vilnius, que le régime avait transformée en galerie d’art.

Antoine JACOB, à Riga

jeudi 29 avril 2010

Et si le roi Mindaugas était enterré en Lettonie?

Je dois avouer un léger embarras. Dans mes souvenirs, je croyais Mindaugas, le seul et unique roi de Lituanie, mort (assassiné) et enterré quelque part dans l'actuelle Biélorussie. Or voilà qu'une initiative de personnalités lettones et lituaniennes tend à démontrer que le souverain, considéré comme le fondateur de la nation lituanienne, a été tué et enseveli à Aglona, bourgade de l'est de la Lettonie contemporaine... Elles viennent d'écrire aux ministères de la culture des deux pays pour suggérer l'érection d'un monument à Aglona, principal lieu de pèlerinage catholique dans les pays baltes, dédié à la mémoire de celui qui, le premier, avait converti ces païens de Lituaniens au catholicisme (il fallut s'y prendre à plusieurs reprises).
L'affaire n'est pas des plus importantes, reconnaissons-le, mais elle m'intrigue - et me permet de reporter à plus tard l'écriture d'un article qui ne m'inspire guère.
J'ai donc rouvert mes livres d'histoire pour m'apercevoir que le cas Mindaugas était plus complexe que je ne le pensais. Car curieusement, les ouvrages que j'ai sous la main évoquent bien son assassinat, en 1263, par un rival, Daumantas, dont il avait semble-t-il volé l'épouse... Mais ils se gardent bien de préciser où eut lieu le sanglant règlement de comptes (deux fils de l'ancien roi y passèrent aussi).
Signée de trois historiens lituaniens, The History of Lithuania before 1795 se contente de souligner que Daumantas aurait agi de concert avec Treniota, neveu de Mindaugas auquel il succéda à la tête de ce qui constituait alors une des puissances émergentes d'Europe. Quant à La Lituanie (par Leonas Treiberis), elle n'apporte pas grand-chose de neuf, si ce n'est que la vendetta inaugura "une période difficile et confuse" jusqu'au règne de Gediminas (photo) à partir de 1316.
Confus, mon esprit l'est aussi en progressant dans cette petite recherche. Le salut passerait-il par Google? Tentons notre chance. Enfer et damnation, le chapitre de Wikipedia consacré à Mindaugas contourne aussi la difficulté (peut-être devrais-je en faire autant?). Assassinat il y eut, aucun doute là-dessus, mais rien sur le lieu. Tout juste lit-on que la victime "fut enterrée avec ses chevaux, conformément à la tradition". Très bien, mais... N'ai-je pas lu un peu plus tôt sur le blog Art et culture de Lituanie (le 18 avril) que, "selon la légende, pour commémorer le règne du roi Mindaugas, ce dernier aurait été enseveli assis sur un trône d'or"? Il faudrait se mettre d'accord. A moins qu'or et chevaux aient cohabité dans cet ultime repos du guerrier. Ladite légende localise cette tombe dans la ville biélorusse de Nowogrodek (alias Navahrudak en biélorusse ou Naugardukas en lituanien).
Retournons dans l'univers sans fond de Google. Tiens, un site internet d'un expert de l'histoire de la Latgale, région lettone où se trouve Aglona. Lui a la bonne idée de préciser qu'un doute subsiste entre deux localités (Aglona et Nowogrodek). Mais il penche en faveur de la première en citant un chroniqueur du début du 17e siècle. Celui-ci aurait trouvé sur place une plaque en marbre endommagée portant une inscription latine attestant de la présence en ce lieu des restes de feu Mindaugas (ce qui, entre nous, ne garantit pas pour autant qu'il ait été tué au même endroit, mais ne coupons pas les cheveux en quatre, les lecteurs arrivés jusqu'ici risquent d'aller voir ailleurs...). Pour apporter plus de poids à son argumentaire, l'expert ajoute que de vieux habitants d'Aglona avaient coutume de parler des ruines d'une "tour du roi" située dans le cimetière. Cela dit, peut-on faire entièrement confiance à cette source, qui fait remonter l'assassinat de Mindaugas à 1268, et non à 1263 comme lu partout ailleurs? Simple coquille, sans doute, personne n'est à l'abri. Mais restons sur nos gardes.
Que faire de tout ça?
On peut sourire en pensant que l'histoire ancienne comporte des zones d'ombre non dénuées de charme. Ou s'amuser des tentatives des uns et des autres de profiter de ce flou pour ramener la couverture à eux. Un monument à Mindaugas à côté de la cathédrale d'Aglona? Voilà qui attirerait encore plus de pèlerins lituaniens dans cette commune lors du plus grand raout catho de la région (suivent une photo prise lors de ma visite le 15 août dernier, et d'autres au pied de ce billet).
On peut aussi suggérer à des archéologues-historiens d'aller mener des recherches approfondies sur le terrain, histoire d'en avoir le coeur net. Pourquoi pas avec des détecteurs de métaux? Mais pour utiliser cet ustensile en Lituanie, il faudra désormais se faire adouber par les autorités. Le parlement vient de voter (le 27 avril) une loi en ce sens pour éviter que des trésors enfouis ne disparaissent dans la besace de malandrins avant de se retrouver, telles ces épées de vikings déterrées en catimini du côté de Klaipeda, sur des sites de vente en ligne.
Bonne nouvelle: l'histoire suscite encore des convoitises! Et permet à des gens comme moi de remettre au lendemain les articles qu'ils auraient pu écrire le jour même.



mardi 9 mars 2010

Ignalina: Viktor Nikolaïevitch doit s'en aller

L'inamovible Viktoras Ševaldinas a fini par être poussé vers la sortie. Après 20 années (à sept mois près) à la direction de la centrale nucléaire d'Ignalina, en Lituanie, il vient d'être renvoyé par le ministre de l'énergie.
Autant le gouvernement lituanien semblait satisfait de son travail alors que la centrale fonctionnait encore, autant il ne lui convenait plus en cette période de démantèlement. Car l'établissement que quitte Ševaldinas n'est plus que l'ombre de lui-même. Ses deux immenses réacteurs, inaugurés en 1984 et 1987, sont désormais silencieux.
Aussi étonnant que cela puisse paraître, l'ingénieur en chef n'a pas vu sa carrière bloquée par ses origines russes, en dépit du caractère stratégique du secteur. En novembre 1991, la Lituanie avait déjà recouvré son indépendance lorsqu'on le nomma à la tête de la centrale. Le jeune Etat "lituanisa" toutefois son nom (à l'origine Viktor Chevaldine), comme pour tous les Russes naturalisés automatiquement.
A son actif, le camarade Viktor Nikolaïevitch pouvait se targuer d'une carrière déjà longue dans le nucléaire civil soviétique. Après avoir fait ses armes dans une centrale de Leningrad à partir de 1971, il était arrivé dès 1982 à Ignalina, alors encore en chantier.
A partir du début des années 2000, le directeur de la centrale avait dû avaler pas mal de couleuv- res, comme je le raconte dans un chapitre de mon livre sur les pays baltes reproduit récemment par le site diploweb.com. Car l'Union européenne mettait la fermeture d'Ignalina comme condition à l'adhésion de la Lituanie. Pas question de risquer un Tchernobyl bis dans un futur Etat membre de l'UE!, entendait-on à Bruxelles. D'autres esprits moins orthodoxes voyaient là le résultat d'une discrète manoeuvre de grands industriels ouest-européens de l'atome pour achever de discréditer la technologie russe et se préparer un éventuel nouveau marché dans les pays baltes, une fois Ignalina fermée.
Lors de mes deux visites dans la centrale, j'ai croisé un Ševaldinas qui ne comprenait pas qu'on puisse priver le pays balte d'une telle source d'énergie "bon marché et sûre". En guise d'assurance tout risque, il évoquait l'assistance technique d'experts suédois et les investissements réalisés au fil du temps pour mettre la centrale aux normes. La validité de ses arguments n'aura, heureusement, pas eu à être testée...
Alors que la date de clôture du second réacteur (le 31 décembre 2009) se rapprochait, Ševaldinas s'était fait plus critique. C'est sans doute l'une des raisons officieuses pour lesquelles il a été écarté de la direction la semaine dernière. Sa connaissance du site demeure a priori intéressante pour la Lituanie, puisqu'on lui a proposé de rester comme consultant.
En vidant son bureau de directeur, il doit se dire qu'il avait visé juste lorsqu'il avait mis en garde contre la hausse des prix de l'électricité, une fois les deux réacteurs arrêtés. Le 27 février, ces augmentations ont incité entre 3000 et 5000 habitants de la commune proche d'Ignalina - essentiellement des russophones - à manifester leur mécontentement. Au moins sur ce point-là, Viktor Nikolaïevitch n'avait pas tort.

lundi 8 mars 2010

Dur 8 mars pour Joanna

Taches rouges, jaunes, roses, orangées, sur fond blanc.
Le blanc, c'est la couleur à la mode en cet hiver qui s'étire dans la région. J'en avais mal aux yeux ce matin, tant la neige réfléchissait violemment le soleil sur les trottoirs de Riga et sur la Daugava encore gelée.
Les taches multicolores, ce sont les bouquets de fleurs que portaient bon nombre d'hommes croisés tout à l'heure dans la rue.
Le 8 mars dans les pays baltes, la journée de la femme se fête comme il se doit. Ces messieurs pensent, ou donnent l'impression de penser, aux femmes de leur vie. Célébrée avec éclat durant la période soviétique avec force tulipes rouges, la tradition se perpétue depuis, même si cette journée n'est plus fériée.
Et le restant de l'année, quid de la parité, me direz-vous? La situation n'est pas idéale pour toutes les femmes dans la région. Des féministes estoniennes l'ont rappelé à l'occasion. Mais les Etats baltes ne sont pas forcément à la traîne des Nordiques, par exemple, pourtant souvent montrés en exemple (pas toujours à raison, à en croire un rapport d'Amnesty International publié ce jour).
Une étude britannique publiée en janvier voyait en la Lettonie le pays d'Europe où une femme avait le plus de chances de progresser dans sa carrière professionnelle! En Lituanie, quatre des postes clés du monde politique (présidences de la république et du parlement, ministères des finances et de la défense) sont tenus par des femmes... "En période de crise, nous prenons tous plus ou moins des risques et ce sont les femmes qui, les premières, sont prêtes à se lancer", expliquait Dalia Grybauskaite, la présidente de la république, dans un entretien accordé à Regard sur l'Est sur la place des femmes dans la société lituanienne.
Avant de ressortir de chez moi choisir le bouquet que j'offrirai ce soir, une petite pensée à une femme qui n'est pas à la fête aujourd'hui. Joanna Sigurdardottir, la 1ère dame à diriger un gouvernement en Islande, se remet péniblement du camouflet administré hier par ses concitoyens.
Parmi les Islandais qui ont voté lors du référendum pour ou contre l'accord conclu par leur gouvernement dans le but de compenser des épargnants britanniques et néerlandais lésés durant la crise financière de 2008, près de 94% ont dit "non"!
"Joanna", comme tout le monde l'appelle sur l'île, va devoir maintenant recoller les morceaux. Renégocier l'accord avec les gouvernements britannique et néerlandais. Convaincre ensuite ses compatriotes que cette fois-ci, leurs intérêts auront été mieux défendus. Jouer serré contre la droite locale, qui se réjouit discrètement de ne pas avoir eu à gérer les conséquences du grand bazar qu'elle a laissé derrière elle en abandonnant le pouvoir en janvier 2009.
Diriger un gouvernement, ce n'est pas drôle tous les jours. Même pour une femme le 8 mars.

jeudi 25 février 2010

Pierre Lellouche en tournée Mistral décoiffante

Finalement c'est à Pierre Lellouche, et non à Hervé Morin, qu'est revenu le soin d'aller faire passer la pillule "Mistral" auprès des Baltes. Comme je le racontais ici le 22 décembre dernier, le ministre français de la défense était attendu de pied ferme le long de la Baltique. Est-ce pour tenter d'esquiver que Paris a préféré dépêcher un responsable moins exposé? En tant que secrétaire d'Etat chargé des affaires européennes, Pierre Lellouche n'est pas en prise directe avec le dossier de la vente du porte-hélicoptères de classe Mistral (photo AFP lors d'une escale de démonstration à Saint-Pétersbourg en novembre dernier).
Cela n'a pas empêché les Lituaniens, hier, de faire savoir à l'émissaire français ce qu'ils pensaient du projet bien avancé de vente de ce navire ultramoderne à la Russie, voisine directe dont on apprécie guère ici le réarmement progressif. Ce contrat, s'il était conclu, constituerait en outre un précédent au sein de l'Otan: aucun de ses membre n'a jusqu'à présent osé vendre un tel équipement à l'héritière de l'URSS qui, aujourd'hui, se revendique volontiers de ce passé encore tout frais.
On imagine la tonalité tonique de l'entretien entre Pierre Lellouche et la dynamique présidente Dalia Grybauskaite qui, en général, n'y va pas par quatre chemins... J'ai pu le constater lors d'une interview très tac-au-tac réalisée avec cette ancienne ceinture noire de karaté pour la revue Politique Internationale, publié dans sa dernière livraison (n° 126).
Dalia Grybauskaite a eu beau jeu de rappeler à son hôte qu'un minimum de consultations politiques s'imposait entre "partenaires stratégiques". La France et la Lituanie sont toutes deux membres de l'Otan et, qui plus est, ont signé l'an dernier un accord de partenariat stratégique.
Pierre Lellouche s'est en tiré en affirmant que Paris n'avait pas encore reçu de demande officielle russe d'achat du Mistral. Et que, de toutes façons, ledit navire serait livré sans équipement militaire. Donc pas de transfert de technologie militaire à la Russie! Ce message, il le répètera cet après-midi en Lettonie et demain en Estonie, tout en limitant au maximum les rencontres avec la presse (au nom d'un agenda chargé).
Cela ne semble pas pour autant chagriner Moscou qui, d'après des experts militaires lituaniens cités par l'agence Reuters, est surtout intéressée par la capacité du Mistral à déployer rapidement des troupes en un endroit donné. Comptons sur la Russie, si elle achète le navire, pour rapidement l'armer comme il faut. Auprès de marchands d'armes russes, qui auraient besoin d'être réconfortés après le camouflet Mistral; ou auprès de marchands français, pourquoi pas?

mardi 22 décembre 2009

Quand souffle le Mistral

Comme je l'indiquais dans L'Express, le ministre français de la défense est attendu de pied ferme en Lituanie. Hervé Morin aura fort à faire pour calmer les inquiétudes de ses interlocuteurs, au moment où Paris envisage très sérieusement de vendre à la Russie un ou plusieurs porte-hélicoptères. Ce navire n'est pas un vieux rafiot amianté dont la France veut se débarrasser en le refourguant en catimini à un lointain pays en voie de développement. Ce bâtiment ultra-moderne, dit de classe Mistral, est un fleuron de la Marine nationale, dixit Le Figaro.
D'où le malaise suscité par cette nouvelle à Vilnius, mais aussi dans les autres capitales baltes. L'idée de voir l'imprévisible voisin russe doté d'un jouet de ce tonneau en mer Baltique n'amuse guère les Baltes, pas plus que les Polonais. Ni les Géorgiens, d'ailleurs, côté mer Noire. On peut les comprendre, au moment où le Kremlin remobilise la nation russe autour d'un discours nationaliste et remuscle les capacités militaires de son armée.
On peut aussi légitimement douter de l'intérêt que représente pour Paris la possible vente d'un tel navire à Moscou. Certes, ça ferait du bien à la balance commerciale française... Mais si cette transaction était menée à bon port, le capital confiance à l'égard de notre beau pays en prendrait un nouveau coup dans la région. Mais aussi parmi ses alliés traditionnels.
Car jamais jusqu'à présent un Etat membre de l'Otan n'a vendu du matériel militaire de cet acabit à la Russie.
Faut-il vraiment que Paris montre la voie? Pourquoi procurer un outil supplémentaire à Moscou qui l'aiderait à mener une politique perçue comme agressive et aventuriste par des pays appartenant à la même alliance militaire que la France? Une politique russe dont le président Sarkozy a d'ailleurs pu juger de la redoutable efficacité lors de sa médiation visant à arrêter les combats entre la Géorgie et la Russie.
Il est vrai que c'était à l'été 2008, il y a une éternité.