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lundi 25 octobre 2010

Sofi Oksanen et le hussard Laar

D'un côté, Mart Laar, l'homme qui symbolisa le tournant radical pris par l'Estonie après l'implosion de l'URSS en 1991. De l'autre, Sofi Oksanen, une jeune femme qui écrit des romans engagés en langue finnoise (dont Purge, sorti cet été en France) sur le destin de l'Estonie, patrie d'origine de sa mère. Deux personnes qui se retrouvent et s'entendent pour faire avancer une cause commune qui leur est chère, la dénonciation de la folie communiste, dévoiement d'une utopie.

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Hors des pays baltes, Mart Laar est connu essen- tiellement pour deux choses.
D'abord, il est celui qui, aux manettes gouvernementales de 1992 à 1994 puis de 1999 à 2002, a grandement contribué à l'adoption par son pays de réformes menées au pas de charge. Avec un credo: le libéralisme économique pur et dur. Et une priorité: assurer l'ancrage maximum du pays à l'Ouest pour garantir l'avenir.
Vendredi dernier, le Britannique Edward Lucas, l'un des journalistes étrangers connaissant le mieux les pays baltes, a livré une anecdote amusante et révélatrice lors d'une mini-conférence organisée à Riga par un ancien collègue (Robert Cottrell, éditeur de The Browser). Lors d'une visite à Londres, un ministre estonien raconta qu'après la chute du communisme, le gouvernement de Tallinn s'inspirait directement du contenu de The Economist pour définir sa politique économique. Chaque semaine, l'ambassade d'Estonie à Londres faxait l'intégralité du magazine prolibéral en direction de la jeune élite en poste à Tallinn... Edward Lucas, qui travaille lui-même pour The Economist et y tient un blog, dit tenir l'anecdote d'une source interne à la rédaction londonienne. Toujours est-il que c'est sous l'impulsion de Mart Laar que l'Estonie fut la 1ère ex-république de l'URSS à frapper sa propre monnaie, la kroon (couronne), alors que des troupes russes stationnaient encore sur son territoire.
Puis ce politicien barbu s'est distingué pour son combat en vue de faire connaître et reconnaître à l'Ouest les crimes commis au nom du communisme. Cet historien de formation n'a de cesse de rappeler à des Européens de l'Ouest souvent peu convaincus que le stalinisme n'a rien à envier au nazisme et que ce sont bien deux "génocides" qui ont eu lieu en Europe au milieu du siècle dernier. Le sujet reste très sensible, comme le montre la polémique soulevée par le tout récent livre de Timothy Snyder (Bloodlands: Europe Between Hitler and Stalin) dont je compte parler ici, une fois que je l'aurai lu.

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Si Mart Laar use de son entregent politique pour dénoncer le mal communiste, Sofi Oksanen a recours à la plume, qu'elle manie avec talent. De 17 années sa cadette, l'écrivaine est sans doute en train de réaliser, avec son roman Purge, ce que l'ancien premier ministre estonien et d'autres personnalités politiques baltes n'ont pas réussi à accomplir: faire passer le message auprès du grand public. Purge, dont j'ai déjà parlé ici, évoque assez crûment les violences (psychologiques et sexuelles) perpétrées à l'encontre des femmes de l'Estonie occupée. Violences administrées par les Soviétiques à partir de 1944/45, une fois de retour dans cette ancienne république indépendante, conquise en 1940 puis cédée temporairement à l'Allemagne nazie.

"Toute personne a sa propre vérité, donc je ne peux pas dire que je raconte "la" vérité, me disait Sofi Oksanen, lors d'une récente rencontre à Helsinki en vue d'une page à paraître d'ici peu dans La Croix. Mais je peux dire que je décris la destinée de gens qui ne pouvaient pas se faire entendre durant l’occupation soviétique. Ainsi, officiellement, les violences sexuelles n’existaient pas en Union soviétique. Officiellement, ni l’armée Rouge ni le KGB ne se livraient à ce genre de pratiques, bien que dans la vie réelle, ils l'ont fait. Cela dit, la violence sexuelle en tant que thème de débat public est quelque chose de relativement nouveau en Estonie, ainsi que dans tout l’espace de l’ex-URSS. Les Estoniens connaissent leur histoire. Mais ils n’ont pas encore vraiment l’habitude d’évoquer des thèmes comme celui-ci. C’est pour cela qu’il était important pour moi d’écrire sur le sujet. Même si j’écris surtout pour les gens qui habitent hors d'Estonie."

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Cette volonté de parler au nom des Estoniens à propos d'une période qu'elle n'a pu connaître qu'indirectement - Sofi Oksanen est née en Finlande en 1977 et y a grandi - lui vaut des critiques depuis quelques mois. A Tallinn, j'ai rencontré, pour le reportage à paraître dans La Croix, des Estoniens qui trouvent qu'elle noircit le tableau. Ou qui trouvent qu'il est temps de tourner la page. Ou encore qui supportent mal qu'une "étrangère" (bien que sa mère soit estonienne...) emprunte leur histoire pour en faire un livre à succès. Purge s'est déjà vendu à plus de 160 000 exemplaires en Finlande; en France, il a obtenu le prix FNAC du roman 2010 et est en lice pour le Médicis étranger et le Femina.

En la personne de Mart Laar, Sofi Oksanen possède toutefois un de ses nombreux partisans dans le pays balte. Ils partagent cette vision très noire - eux ajouteront "réaliste" - du monde soviétique. Elle a d'ailleurs fait appel à lui pour contribuer, avec d'autres, à un recueil d'articles sur le sujet qu'elle a coédité avec une journaliste estonienne (Kaiken takana oli pelko, soit La peur derrière nous tous). Publié en mars 2009, "cet ouvrage me tenait à cœur parce que, lorsque j’ai voyagé en Finlande pour présenter Purge, beaucoup de lecteurs finlandais m’ont demandé pourquoi les Estoniens n’avaient pas écrit sur leur propre histoire récente. Bien sûr qu'ils s'y intéressent et écrivent, mais aucun de ces ouvrages n'était disponible en finnois et les Finlandais ne lisent pas l'estonien. J'ai donc voulu présenter, dans un recueil en finnois, les études de jeunes historiens estoniens" sur l'occupation de leur pays.

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Rencontré dans son bureau de député au Riigikogu, le parlement estonien, Mart Laar ne se fait pas prier pour évoquer la cause qu'il a fait sienne: "le monde ne connaît pas encore vraiment ce qui s’est passé à l’époque soviétique. Il ne sait pas assez que, dans chacun des pays baltes, environ 20% de la population a disparu entre 1939 et 1956. Un habitant sur cinq! Sans parler de ceux qui ont été déportés en Sibérie, ni du maintien d’une répression quotidienne basée sur la peur."

Avant de devoir abréger la discussion pour filer à un rendez-vous, Mart Laar accepte de poser devant mon appareil de photo. D'abord devant un rectangle de tissu qui épouse le dessin de tous les drapeaux nordiques (la croix), mais avec les couleurs estoniennes, bleu , noir et blanc. Un raccourci résumant l'obsession des gouvernants estoniens depuis 1991: le raccrochage du pays à la région nordique plus que son maintien dans le peloton balte (photo illustrant le début de ce billet).
Puis Mart Laar, en montrant du doigt un tableau qui se situait dans mon dos, me dit, "en fait, c'est ça que je préfère". Ni une, ni deux, je le photographie devant cette oeuvre d'un artiste contemporain: un monstre rouge en butte à un être humain de bleu vêtu. Une allégorie de la petite Estonie faisant la nique à l'URSS? Un Saint-Georges estonien terrassant le dragon russe? Je n'ai pas eu le temps de demander, Laar le hussard s'était déjà évaporé. En lui parlant plus tard de la scène, Aleks Tapinsh, un collègue de l'AFP, me fit remarquer que Saint-Georges et le dragon sont aussi l'emblême de la ville de... Moscou!

lundi 8 mars 2010

Dur 8 mars pour Joanna

Taches rouges, jaunes, roses, orangées, sur fond blanc.
Le blanc, c'est la couleur à la mode en cet hiver qui s'étire dans la région. J'en avais mal aux yeux ce matin, tant la neige réfléchissait violemment le soleil sur les trottoirs de Riga et sur la Daugava encore gelée.
Les taches multicolores, ce sont les bouquets de fleurs que portaient bon nombre d'hommes croisés tout à l'heure dans la rue.
Le 8 mars dans les pays baltes, la journée de la femme se fête comme il se doit. Ces messieurs pensent, ou donnent l'impression de penser, aux femmes de leur vie. Célébrée avec éclat durant la période soviétique avec force tulipes rouges, la tradition se perpétue depuis, même si cette journée n'est plus fériée.
Et le restant de l'année, quid de la parité, me direz-vous? La situation n'est pas idéale pour toutes les femmes dans la région. Des féministes estoniennes l'ont rappelé à l'occasion. Mais les Etats baltes ne sont pas forcément à la traîne des Nordiques, par exemple, pourtant souvent montrés en exemple (pas toujours à raison, à en croire un rapport d'Amnesty International publié ce jour).
Une étude britannique publiée en janvier voyait en la Lettonie le pays d'Europe où une femme avait le plus de chances de progresser dans sa carrière professionnelle! En Lituanie, quatre des postes clés du monde politique (présidences de la république et du parlement, ministères des finances et de la défense) sont tenus par des femmes... "En période de crise, nous prenons tous plus ou moins des risques et ce sont les femmes qui, les premières, sont prêtes à se lancer", expliquait Dalia Grybauskaite, la présidente de la république, dans un entretien accordé à Regard sur l'Est sur la place des femmes dans la société lituanienne.
Avant de ressortir de chez moi choisir le bouquet que j'offrirai ce soir, une petite pensée à une femme qui n'est pas à la fête aujourd'hui. Joanna Sigurdardottir, la 1ère dame à diriger un gouvernement en Islande, se remet péniblement du camouflet administré hier par ses concitoyens.
Parmi les Islandais qui ont voté lors du référendum pour ou contre l'accord conclu par leur gouvernement dans le but de compenser des épargnants britanniques et néerlandais lésés durant la crise financière de 2008, près de 94% ont dit "non"!
"Joanna", comme tout le monde l'appelle sur l'île, va devoir maintenant recoller les morceaux. Renégocier l'accord avec les gouvernements britannique et néerlandais. Convaincre ensuite ses compatriotes que cette fois-ci, leurs intérêts auront été mieux défendus. Jouer serré contre la droite locale, qui se réjouit discrètement de ne pas avoir eu à gérer les conséquences du grand bazar qu'elle a laissé derrière elle en abandonnant le pouvoir en janvier 2009.
Diriger un gouvernement, ce n'est pas drôle tous les jours. Même pour une femme le 8 mars.