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vendredi 9 octobre 2015

Un Nobel de la paix 2015 consensuel, une hypothèse


IL N'EST généralement pas facile d'anticiper le choix du Comité Nobel norvégien. Ses décisions collent parfois à l'actualité la plus évidente, la plus chaude du moment, parfois non. Les lauréats peuvent être connus du monde entier avant même leur consécration par le Nobel. D'autres, sans ce coup de projecteur d'une puissance quasi inégalée, seraient sans doute restés dans l'ombre.
Pas facile donc, mais tentant de faire un pronostic... Cette année, quelques éléments me laissent penser que les "sages" d'Oslo ne vont pas faire de vagues. Le Comité Nobel a un peu trop fait parler de lui ces derniers temps. Logiquement, il aurait intérêt à choisir un ou des lauréats qui font l'unanimité.

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Je m'explique. En mars dernier, le comité a défrayé la chronique en rétrogradant son président au rang de simple membre. Thorbjørn Jagland aurait bien rempilé à la tête de cette petite entité de cinq personnes. Les autres en ont jugé autrement. Sorte de mini-putsch interne inédit dans l'histoire du comité (lire mon article dans La Croix), la tradition voulant que la personne qui le préside reste à cette place jusqu'à ce qu'elle décide de passer la main.


Je pourrais écrire longuement sur les raisons de cet affront mais le temps me manque en cette matinée d'attribution du prix 2015. En résumé, Jagland (ci-dessus) a payé le prix de quelques choix jugés aventureux pour diverses raisons : le prix à Barack Obama (2009) et celui au dissident chinois Liu Xiaobo (2010). Plus encore que le premier, c'est sans doute le second qui a joué en défaveur de Jagland. Les intérêts du royaume scandinave ont été directement affectés par cette décision qui a fortement déplu à Pékin. Par la suite, le saumon et les diplomates norvégiens n'étaient plus les bienvenus aux tables chinoises.

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Deuxième raison pour laquelle le comité norvégien s'est attiré une publicité négative et très inhabituelle: la parution à Oslo des mémoires de celui qui a été pendant 25 ans le secrétaire dudit comité.
Dans Secrétaire de la paix, sorti en septembre, Geir Lundestad lève un coin de voile sur une partie des tractations ayant abouti au choix de tel ou tel lauréat depuis 1990. Il prend aussi ses distances avec certaines des décisions du comité qu'il assistait à longueur d'année (sans avoir pour autant le droit de voter au côté des cinq membres). Et en particulier le prix à Obama.


Dans son livre, Lundestad ne se gêne pas pour critiquer Jagland. Raconte que celui-ci a une haute opinion de lui-même, laisse entendre que son anglais est insuffisant, qu'il lui a piqué des idées pour écrire des discours de remise du prix, qu'il prenait des décisions à l'emporte-pièce, qu'il a "fuité" des noms de lauréats à la presse avant l'annonce de prix, etc.

Depuis, le comité s'est fendu d'un communiqué inhabituel pour reprocher à Lundestad d'avoir rompu la confidentialité des débats internes. L'ancien secrétaire a par la suite été sommé d'évacuer le bureau dont il disposait encore à l'Institut Nobel d'Oslo, qu'il avait également dirigé (cela va de pair avec le poste de secrétaire du comité). De son côté, Jagland, piqué dans son orgueil, a contre-attaqué. Pour lui, Lundestad était un donneur de leçons qui se prenait volontiers pour un des membres du comité et auquel il fallait rappeler qu'il n'était qu'un "fonctionnaire".

Ambiance à Oslo...

Inédit dans l'histoire du prix, ce lavage de linge sale sur la place publique fait craindre à certains pour la crédibilité d'une institution déjà mise en cause en raison du choix de lauréats controversés, du non-respect du testament d'Alfred Nobel et d'une certaine dérive commerciale (autant de points que je développe dans mon livre, Histoire du prix Nobel).

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Tout cela pourrait concourir, de mon point de vue, à l"attribution d'un prix 2015 consensuel.

Il serait dès lors logique d'exclure un prix "sanction" (contre la Russie, par exemple), porteur de clivages, ou susceptible d'exposer le comité à trop de critiques. Dans ce cas, exit Angela Merkel qui, si elle s'est distinguée par sa main tendue aux réfugiés arrivant en Allemagne, n'est pas jugée irréprochable dans d'autres domaines (ni dans celui des réfugiés d'ailleurs, son attitude n'étant a priori pas dénuée d'arrière-pensées politiques). Cela exclurait aussi l'attribution d'un prix en faveur de la liberté d'expression, qui risquerait d'aliéner tous ceux qui sont les cibles des libres penseurs à la Charlie Hebdo. Ou une partie du monde arabe (en cas de distinction d'un blogueur saoudien, Raef Badaoui, condamné à la prison).

Si la thématique des réfugiés était retenue, ce qui n'est pas à exclure, j'imagine qu'il irait plutôt à une personnalité/organisation de terrain, si proche de la souffrance humaine qu'elle ne souffrirait aucune critique un tant soit peu justifiée. Ou alors le Haut commissariat des Nations unies aux réfugiés (HCR), déjà récompensé - 1954, 1981 - mais peu contestable et susceptible de bénéficier d'un coup de zoom Nobel.


La « tradition » des années en 5, ayant récompensé les efforts de réduction ou de non-dissémination du nucléaire militaire, pourrait aussi se voir confirmée (5 en hommage aux hommages des victimes des bombardements de Hiroshima et Nagasaki, en 1945). L'inquiétude monte quant à un éventuel recours à des armes atomiques. Mais alors le comité Nobel pourrait vouloir choisir une instance/personnalité aussi neutre que possible, qui ne soit susceptible d'être estampillée "pro-Washington" ou "pro-Moscou" par le camp adverse.

Ce ne sont que des supputations, il y en a d'autres. Aucune garantie quant à l'exactitude de mon pronostic, formulé avant tout en tenant compte du débat qui secoue le Comité Nobel (ce que j'ai appelé, en fin d'un précédent billet de blog, une tempête dans un verre d'Oslo). Les cinq "sages" nous ont habitués aux surprises. Et l'an dernier, en privilégiant l'option d'un prix sanction à l'encontre de Vladimir Poutine, je m'étais trompé. Alors...

Résultat à 11h00 heure d'Oslo (et de Paris).

P. S. [le 14 octobre 2015]: En portant son choix sur le quartet menant le "dialogue national" en Tunisie, le Comité Nobel norvégien n'a pas choisi la controverse ni n'a fait de vagues. Tenter d'épauler, grâce à un prix renommé, le processus de démocratisation dans un pays qui en a besoin et, si possible, dans la région avoisinante, qui de sensé pourrait dénoncer une telle initiative (sauf à considérer que ce choix ne correspond pas à la volonté d'Alfred Nobel telle qu'exprimée dans son testament)? 
Car ce prix, comme d'autres par le passé, part a priori d'un bon sentiment. Peut-être un peu trop, a-t-on entendu à Oslo après l'annonce du comité. Il aurait mieux valu distinguer les Tunisiens plus tôt en raison de l'urgence sur le terrain, avancent certains. Ou plus tard, étant donné la fragilité du processus, estiment d'autres. Ou encore primer des personnalités plus offensives, plus flamboyantes qu'un "quartet" comprenant, entre autres, un syndicat et une organisation patronale.
Prix "peu spectaculaire", a tranché une experte interrogée par la télé publique norvégienne NRK. Certes. Les prix à Barack Obama et à l'UE, eux, étaient autrement plus spectaculaires ! Mais aussi nettement plus contestables, le premier des deux avant tout. D'autres choix, à l'avenir, provoqueront des éclaboussures et génèreront de bonnes grosses polémiques, n'en doutons pas. En attendant, le prix 2015 aura permis de donner un coup de projecteur sur une bonne cause -- et aux membres du Comité Nobel norvégien de respirer un peu, le temps d'une pause bienvenue après, en ce qui les concerne, une année tumultueuse.

vendredi 25 septembre 2015

Thorbjørn Jagland et la nobelologie

LES KREMLINOLOGUES auraient fait leur miel de cet "oubli" dans un organigramme officiel. Sur le site tout aussi officiel des prix Nobel, la page présentant les cinq membres du comité norvégien attribuant le prix de la paix ne fait pas mention de l'un d'entre eux, et pas du moindre puisqu'il s'agit de son ex-président, Thorbjørn Jagland.



Mon attention a été attirée sur cette bizarrerie par un tweet posté hier (jeudi 24 septembre) par Alistair Doyle, journaliste au bureau d'Oslo de l'agence de presse Reuters.




Une personne distraite (un webmaster, une secrétaire? à Stockholm, à Oslo?) aurait-elle pu zapper de la sorte un des membres du quintette norvégien? C'est possible mais, tout de même, il y a de quoi s'interroger... D'autant que la page Internet en question n'a pas encore été modifiée à l'heure où je publie ce message (vendredi 25 septembre à 11h30 heure scandinave). Et que l'oubli frappe celui des membres -- ex-Premier ministre, ex-ministre des Affaires étrangères et ex-président du Parlement norvégien, tout de même -- qui a été le plus fustigé, dans son pays et ailleurs, pour certaines décisions du Comité Nobel prises durant sa présidence.


Celle-ci a commencé en fanfare avec l'attribution du prix à Barack Obama (2009), moins d'un an après son entrée à la Maison-Blanche. En 2012, le choix de l'UE a également été contesté en période de doutes grandissants quant à ses objectifs et à son avenir. Pour des raisons différentes, l'attribution du prix au dissident chinois emprisonné Liu Xiaobo (2010) a également suscité une grosse controverse, comme je le rappelle dans mon livre (Histoire du Prix Nobel). Pékin, très remonté contre un Comité qui avait osé ne pas tenir compte de ses avertissements avant l'annonce du prix, a fait payer les autorités et les entreprises norvégiennes pour cet affront. Cela s'est traduit notamment par des pertes de marché pour les businessmen du royaume scandinave.


Le 3 mars dernier, surprise, Thorbjørn Jagland était rétrogradé au sein du Comité, passant du rang de président à celui de simple membre. Un fait inhabituel qui avait fait couler pas mal d'encre à Oslo. D'ordinaire, un président du Comité peut rester à son poste aussi longtemps qu'il le souhaite. Or l'intéressé, également Secrétaire général du Conseil de l'Europe, avait fait savoir qu'il aurait aimé rempiler.


Il n'en fallait pas plus pour alimenter les spéculations quant aux raisons exactes de cette rétrogradation. Certains (comme évoqué dans cet article que j'avais alors écrit dans le journal La Croix) y ont vu un geste politique destiné à amadouer le régime chinois et favoriser la reprise des échanges commerciaux (les Chinois raffolent du saumon...).


Le Comité avait fait le dos rond.


Et voilà que, à deux semaines de l'annonce du Nobel de la paix 2015, Thorbjørn Jagland -- désormais en bisbille avec l'ancien secrétaire du Comité Nobel, Geir Lundestad, qui l'a vertement critiqué dans un livre de souvenirs tout frais -- disparaît par enchantement de la page Internet présentant les membres du Comité (mais pas d'une autre, ce qui semble exclure une disgrâce totale, ouf...). Suspense insoutenable. Je reviendrai sur le sujet lorsque ce mystère aura été élucidé.


Il est temps, après la kremlinologie, de lancer une nouvelle discipline, la nobelologie!


P. S. [ajouté le 26 septembre]:  En fait de disgrâce, si l'on peut employer ce terme, c'est plutôt Geir Lundestad qui risque de tomber dedans... Son dernier livre, Secrétaire de la paix, 25 ans avec les prix Nobel (encore non-traduit du norvégien), lui a valu un accueil plus que glacial des membres du Comité Nobel qu'il côtoyait à chacune de leurs réunions, en tant que secrétaire dudit comité. A côté de la tempête (dans un verre d'Oslo) que le livre est en train de provoquer, la disparition de Jagland d'une simple page Internet - encore d'actualité ce jour - n'est qu'une vaguelette. J'espère avoir le temps d'y revenir d'ici peu sur ce blog. 

P. S. 2 [ajouté le 9 octobre]: En ce jour d'attribution du prix Nobel de la paix 2015, je constate que le nom de Jagland est réapparu sur la page Internet en question. L'honneur est sauf!

vendredi 30 septembre 2011

Quel lapin sortira du chapeau Nobel?

Et c'est reparti pour les spéculations concernant les prochains prix Nobel, et en particulier celui de la paix. Dans une semaine exactement, le 7 octobre à 11 heures locales, le Comité Nobel norvégien annoncera son choix. Qui succèdera à Barack Obama (2009) et à Liu Xiaobo (2010), pour ne citer que les plus récents lauréats? Le cru 2011 sera-t-il aussi controversé que les deux précédents? Le premier l'avait été parce que le président américain venait de débuter son mandat (manque de résultats concrets) et de décider de l'envoi de renforts militaires en Afghanistan (incompatible avec l'idée même de paix, selon les pacifistes). Le second parce que le régime chinois avait piqué une grosse colère après le choix d'un dissident qu'il avait expédié en prison pour contestation.

Sauf à vouloir descendre de son piédestal pour devenir avant tout une instance politique au message moralisateur, il sera difficile au Comité Nobel de continuer éternellement sur cette lancée. Une récente discussion avec le secrétaire du Comité Nobel, Geir Lundestad, me laisse entendre que le profil du ou de la lauréate 2011 sera plus consensuel, moins exposé à la polémique.

"Il y a beaucoup de chemins qui mènent à la paix. Il est évident que cette année, le prix sera d'un autre genre que les précédents", me disait Geir Lundestad, rencontré le 2 septembre pour un article à paraître la semaine prochaine dans le magazine Challenges.
Cette demi-confidence survenait quelques jours après une réunion des cinq membres du Comité norvégien, à laquelle il avait assisté en tant que secrétaire de cette instance indépendante, poste qu'il occupe depuis 1990.

Et Lundestad (à gauche) d'ajouter: "Ce n'est pas parce que certains prix à venir auront un profil moins haut qu'il faudra considérer que nous regrettons celui que nous avons donné l'an dernier à Liu Xiabo". Sous-entendu: les critiques et les appels au boycottage de la cérémonie du prix 2010 par Pékin n'ont en rien ébranlé les convictions du Comité Nobel, mais chaque prix ne sera pas aussi explosif.

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Certains journalistes scandinaves croisés en septembre à Oslo sont, eux, convaincus que le Comité Nobel réserve encore une surprise détonante pour la cuvée 2011. Telle serait la volonté du président du Comité, Thorbjørn Jagland. A en croire mes confrères, cet ancien premier ministre est avide de publicité et prêt à beaucoup de choses pour que le monde entier parle à nouveau du lapin sorti du chapeau norvégien. Quoi de plus efficace alors qu'un prix poil à gratter qui exaspère tel ou tel puissant de ce monde ?

Les propos tenus par Geir Lundestad m'incitent toutefois à croire qu'un nouvel éclat polémique n'est pas à attendre cette année. Mais peut-être me suis-je fait rouler dans la farine... Peut-être Geir Lundestad a-t-il pris ses désirs pour des réalités? Peut-être Thorbjørn Jagland a-t-il réussi entre-temps à imposer ses vues auprès des quatre autres membres du Comité (quatre femmes, soit dit en passant, élues comme lui par le Parlement norvégien).

Les entretiens accordés ces derniers jours par Thorbjørn Jagland à des agences de presse internationales n'ont guère éclairé ma lanterne. A l'AFP qui lui demandait avec insistance si le "printemps arabe" serait distingué, comme le supputent plus d'un expert, il a refusé tout commentaire sur ce point précis. Un tel choix paraîtrait assez logique si l'on s'en tient aux principaux développements survenus récemment sur la scène internationale. Rappelons que, dans son testament rédigé en 1895, Alfred Nobel avait souhaité que les futurs prix soient décernés à des personnalités ayant oeuvré pour le bien de l'humanité au cours de l'année écoulée.

* * *

Cela dit, le Comité Nobel a déjà montré par le passé qu'il pouvait aussi décerner son prix à des personnalités ou à des organisations ayant accompli un travail de longue haleine, et pas forcément sous les projecteurs. Et puis quelle personnalité choisir dans le monde arabe en ébullition? Encore faudrait-il trouver quelqu'un(e), ou une organisation, qui symbolise suffisamment les avancées en cours, et si possible sans casseroles pour ternir sa réputation. Certains experts, habitués des devinettes d'avant-prix Nobel, se risquent à quelques pronostics ici ou là.

Pour éviter les querelles sur l'identité du "meilleur" champion du printemps arabe, pourquoi ne pas distinguer une autre partie du globe cette année, quitte à le retenir une fois qu'on y verra un peu plus clair dans les mêlées égyptienne, tunisienne, libyenne, etc.? En contrepartie, l'Académie suédoise pourrait dès maintenant accorder le prix de littérature à un écrivain arabe. Seul l'Egyptien Naguib Mafouz a eu cet honneur (en 1988). Cet automne, raconte The Guardian, le Libanais Adonis tiendrait la corde parmi les parieurs.
Réponse la semaine prochaine...

N. B. (le 12 octobre): le lapin est en fait une lapine, ou plutôt trois... Deux Libériennes (la présidente Ellen Johnson Sirleaf et la militante pacifiste Leymah Gbowee) et une Yéménite (la journaliste et activiste Tawakkul Karman) pour leurs efforts en vue de promouvoir et de faire respecter les droits des femmes dans des régions où ils sont encore bafoués.
Geir Lundestad avait donc dit vrai: le cru 2011 est nettement plus apte à faire l'unanimité que les précédents, même si certains se sont étonnés que le prix ait été accordé à la présidente libérienne à quelques jours du 1er tour de l'élection présidentielle dans son pays, elle qui remettait en jeu son mandat (la voici en train de voter - vidéo AFP).
Depuis la publication de ce billet, l'article que je préparais pour Challenges est paru.

lundi 13 décembre 2010

Le Nobel de la paix, choc de civilisations

Ainsi le prix Nobel de la paix a-t-il été décerné à une chaise vide (photo AFP), pour la 1ère fois depuis 1935. Cela s'est passé vendredi à Oslo. Le dissident chinois Liu Xiaobo est emprisonné dans son pays. Pas même une épouse ni un frère pour venir recevoir le prix en son nom. La cérémonie s'est déroulée sous son regard: une grande photo du prisonnier trônait sur l'estrade. Au lieu du traditionnel discours du récipiendaire, Liv Ullmann a lu un texte pétri d'idéalisme, écrit par le lauréat.



Alors que les tapis rouges ont été remisés jusqu'à la prochaine cérémonie, le 10 décembre prochain, et que l'hôtel de ville a retrouvé sa quiétude habituelle, quelques réflexions sur l'édition 2010 du Nobel de la paix, avant qu'il ne disparaisse dans le tout venant de l'actualité (l'attentat de Stockholm de samedi m'occupe pas mal).

Commençons par le lauréat, Liu Xiaobo. Sa vie quotidienne n'aura pas été bouleversée par l'attribution du prix, annoncée le 8 octobre dernier. Il lui reste, en principe, un peu plus de 10 années à passer derrière les barreaux, loin de Pékin, de sa femme, de ses amis. Fin décembre 2009, la justice chinoise l'a condamné à 11 ans de prison pour avoir cosigné un appel à plus de démocratie en Chine (la Charte 08). Aucune amélioration à attendre de ce côté-ci, du moins tant que le régime chinois restera sur la même ligne.
La stature de Liu Xiaobo (interviewé ici en 2004 par un journaliste du Temps) sort néanmoins renforcée par le prix Nobel. Grâce à lui, il est devenu à l'étranger le symbole de l'oppression chinoise à l'encontre de ceux qui militent en faveur d'une plus grande liberté d'expression. Ce pays a beau devenir incontournable sur la scène économique et diplomatique mondiale, il n'est pas à la hauteur de ce nouveau statut dans le domaine des droits de l'homme.

La Chine donc. Le Nobel a contribué à mettre un peu plus la pression sur ce pays, tout du moins dans l'opinion publique. Au niveau des gouvernements, peu sont ceux qui, dans le monde occidental, osent désormais aborder clairement la question des droits de l'homme lors de rencontres avec les hauts représentants officiels chinois. A priori, l'attribution du prix ne changera rien à cette realpolitik. Au contraire, le poids croissant de la Chine devrait peu à peu anesthésier les velléités de critiques vis-à-vis de Pékin. On l'a vu à Oslo, plus d'un tiers des États disposant d'une ambassade dans cette capitale ont décliné l'invitation du Comité Nobel à assister à la cérémonie de vendredi (cf mon article dans La Croix). Y compris des pays qui aspirent à adhérer à l'UE: la Serbie et l'Ukraine (laquelle a décidé, in extremis, d'être représentée).

Malgré la montée en puissance de la Chine, malgré les courbettes des politiques et des hommes d'affaires occidentaux qui lorgnent sur ce marché gigantesque, Pékin a réagi de manière très vigoureuse dans cette affaire. Un homme seul et emprisonné représenterait-il donc une réelle menace pour ce pays d'1,3 milliard d'habitants dirigé d'une main de fer? En tous cas, le symbole Liu Xiaobo n'est pas sous-estimé par les gouvernants, à en juger par leurs efforts en vue de réduire la portée du prix et la légitimité des Norvégiens l'ayant attribué, qualifiés de "clowns" par une porte-parole officielle (photo). Cette crispation, selon certains experts (dont la sinologue Marie Holzman), traduirait l'existence de dissensions internes sur la direction politique à donner au régime. Le point de vue officiel chinois, pas inintéressant, est expliqué ici en anglais (une tribune de l'ambassadeur à Oslo publiée par le quotidien norvégien Aftenposten).

Et l'institution du Nobel, comment s'en sort-elle dans cette affaire? Une nouvelle fois, le Comité Nobel norvégien est persuadé d'avoir marqué l'histoire de cette récompense plus que centenaire. Le prix 2010 est "considéré par beaucoup comme l'un des plus importants dans l’histoire du Nobel de la paix", avec ceux décernés à l'Allemand Carl von Ossietzky (1935), au Soviétique Andreï Sakharov (1975), au Polonais Lech Walesa (1983) et à la Birmane Aung San Suu Kyi (1991), me déclarait le secrétaire du Comité, Geir Lundestad (photo), peu avant la cérémonie (voir cet autre article paru depuis dans La Croix).

Ce qui est sûr, c'est que l'institution norvégienne, composée de cinq personnalités élues par le parlement d'Oslo, s'est attaquée à un gros morceau. En 1989, elle avait déjà considérablement irrité Pékin en récompensant le dalaï-lama. Près de vingt ans plus tard, elle a remis sur le métier l'ouvrage, mais dans un contexte différent: si la République populaire ne s'est guère assouplie depuis l'année de la répression du mouvement de Tienanmen, elle est désormais mieux armée pour faire valoir ses intérêts dans le monde.

Je ne peux m'empêcher de voir aussi dans la récompense à Liu Xiaobo un moyen de se refaire une santé après son choix plus contestable - de mon point de vue de Français - de l'an dernier: Barack Obama. Quoi qu'ait pu en dire après coup Geir Lundestad (notamment dans l'entretien qu'il m'avait accordé pour la revue Politique internationale), l'attribution du prix à un président américain (photo) n'ayant pas eu le temps de faire ses preuves et qui, de surcroît, venait d'envoyer des renforts militaires sur le front afghan n'a pas été des plus heureux. Alors qu'avec le dissident chinois, le Comité Nobel endosse la tenue, plus consensuelle à l'Ouest, du Petit poucet face au gros méchant dragon jaune. Dans les deux cas, il passe pour une institution défendant avant tout les valeurs occidentales dans un monde dont le centre de gravité échappe de plus en plus à cette sphère de pensée.

Il est trop tôt sans doute pour prédire la diminution progressive de la portée du prix Nobel de la paix. Mais au fur et à mesure que l'influence des pays dits "civilisés" et autres "patries" des droits de l'homme ira en s'amenuisant, le poids d'une telle récompense n'est-il pas voué à diminuer? A moins que le monde occidental ne parvienne à convertir les pays émergents/émergés aux valeurs démocratiques, aux droits de l'homme, à la liberté d'expression, à la transparence qu'il prône tant, sans toujours les appliquer à lui-même... C'est un gant que le Comité Nobel prétend, à sa mesure, vouloir relever. Reparlons en dans quelques années. Et voyons ce qu'il adviendra, en parallèle, du tout nouveau prix Confucius de la paix, lancé la semaine dernière par une organisation chinoise avec l'ambition d'en faire un contre-Nobel.

samedi 9 octobre 2010

Le Nobel de la paix à un Chinois: aveu printanier

Le prix Nobel de la paix au Chinois Liu Xiaobo, attribué hier, le secrétaire du Comité Nobel norvégien me l'avait laissé entendre... dès le 20 avril dernier. J'étais venu l'interviewer à Oslo pour la revue Politique Internationale. Et là, alors que nous parlions des violations des droits de l'homme en Chine et dans le monde musulman, je lui avais posé la question suivante:

A. J. – Peut-on donc s’attendre, dans un futur proche, à ce que le prix soit à nouveau attribué à une personnalité ou à une organisation originaire du monde musulman ou de la Chine ?

Réponse de Geir Lundestad:

G. L. - Attendons de voir. Comme je vous le disais, nous avons déjà attribué le prix au Dalai Lama et à Shirin Ebadi. Mais il se pourrait bien que nous ayons à y revenir...

Il se pourrait bien que nous ayons à y revenir. Cette indication, encore gravée sur un mini-disque numérique, a été supprimée à la relecture par la revue, qui a voulu raccourcir un peu l'entretien (disponible ici). Dommage. Bien qu'en la lisant au printemps, la remarque pouvait sembler anodine.

Quelques phrases plus tôt, le Norvégien avait aussi lâché ce qui a posteriori peut passer pour un indice - publié, lui - quant à la quête d'un dissident "nobélisable" par le Comité norvégien:

G. L. - Nous assistons tous à l’incroyable montée en puissance de la Chine. Nous avons été critiqués récemment pour ne pas avoir accordé de prix à un dissident chinois. Mais il est extrêmement difficile de trouver un dissident « nobélisable ». Il existe des luttes vicieuses entre dissidents chinois.

Le Comité Nobel a finalement trouvé. Et, comme prévu, Pékin est en colère.