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lundi 19 septembre 2011

Lettonie: pourquoi le parti des russophones arrive en tête

Et ce qui devait arriver arriva. Le principal parti de l'importante minorité russe de Lettonie a obtenu le meilleur score aux élections législatives. Ca s'est passé samedi, le 17 septembre, journée qui devrait rester dans l'histoire encore courte de cet Etat, 20 ans après son retour à l’indépendance.


Il serait tentant de commencer par esquisser les retombées des élections sur les relations entre la Lettonie avec d'un côté la Russie, de l'autre l'Ouest (pour faire vite). Mais il ne me paraît pas inutile de revenir avant sur quelques faits pour expliquer les résultats de samedi.


S'il arrive pour la 1ère fois en tête, le principal parti de la minorité russophone (d'origine russe, donc, mais aussi biélorusse et ukrainienne) n'a que relativement peu progressé par rapport aux dernières législatives, tenues en octobre 2010. Le Centre de l'harmonie, c'est son nom, est passé de 26% à 28,3% des voix.

Cela s'explique notamment par la quasi disparition de l'autre parti de la minorité, le PCTVL, qui est passé entre-temps de 1,43% à 0,78% des voix. Le Centre de l'harmonie a également profité d'une légère baisse du taux de participation (60,5% contre 63% il y a un an), qui a semble-t-il surtout affecté les partis "lettons".


Pourquoi le Centre de la concorde devance-t-il les autres? Il y a différentes raisons:


- ce parti n'a jamais participé à un gouvernement depuis le retour de la Lettonie à l'indépendance en 1991. Il a donc l'avantage de ne pas avoir eu à mettre les mains dans le camboui du pouvoir au niveau national. Aux yeux de la minorité russophone, en particulier, il ne porte pas la responsabilité des mesures d'austérité qui ont suivi la crise profonde de 2008, adoptées en échange de l'aide financière internationale.

En dépit de cette virginité, il ne semble pas que ce parti ait grignoté sur l'électorat "letton-letton". Dans ce pays, on continue à voter pour son camp ethnique, comme par réflexe. Il y a encore trop de mauvais souvenirs, trop de points de discorde, de ressentiments pour qu'il en soit autrement. En d'autres mots, il est encore trop tôt.


- ce parti attire donc quasiment tout l'électorat de la minorité russophone, qui n'imagine pas encore voter pour des partis "lettons-lettons". Ce réflexe communautaire n'est pas près de s'estomper tant que le camp opposé n'aura pas à accorder plus de droits à la minorité, et en particulier celui de voir sa langue (le russe) élevée au rang de langue officielle du pays, au même niveau que le letton. Cette question de principe n'est pas à l'ordre du jour des gouvernements qui se sont succédé à Riga, précisément parce que les Lettons de souche se sentent encore menacés dans leur identité par cette importante minorité active.


- le camp "letton-letton" (les Lettons de souche, de langue maternelle lettone) s'est fragmenté en raison de l'émergence du parti de l'ancien président Valdis Zatlers, qu'il a créé en juillet, peu après la fin de son mandat. J'en avais alors parlé sur ce blog à l’occasion du lancement d’une procédure de dissolution du parlement par le même Valdis Zatlers, fait inédit dans l’histoire lettone. Quelles que soient les raisons réelles qui l'ont poussé à lancer son parti, le fait est qu'avec son score de 20,8%, le président sortant a grandement contribué à affaiblir la formation de Valdis Dombrovskis (18,3%), le premier ministre sortant, qui s’adresse au même électorat letton de souche, tendance plutôt modérée.


Quelles seront les conséquences des résultats de samedi?


- Tout d'abord, rien ne dit que le Centre de l'harmonie parviendra à entrer dans le gouvernement. En dépit (ou à cause) de son avance de près de huit points sur le 2e du scrutin, il reste considéré comme peu fréquentable par les autres partis. Pour différentes raisons liées au passé, au partage du pouvoir, au patriotisme (parfois plus feint que réel), aux principes, etc.

Seuls L'Union des verts et des paysans (ZZS, 12,2% des voix) de l'un des trois oligarques lettons et, peut-être, le nouveau parti de Valdis Zatlers (20,8%) seraient prêts à collaborer avec lui au sein d'une coalition gouvernementale. Mais cela paraît d'autant moins réaliste que le rapport des forces actuel penche trop en faveur du parti russophone. A moins que celui-ci ne réclame moins de ministères qu'il serait en droit d'obtenir et ne se contente que de portefeuilles non-stratégiques. A suivre donc.


- Ensuite, peut-on voir dans le vote du 17 septembre une volonté des Lettons de se rapprocher de Moscou ou de s’arrimer à la Russie en tournant le dos à l’Europe ? J’ai entendu cet argument ces derniers jours. C’est une vision un peu manichéiste qui ne tient pas compte de la réalité lettone. On ne peut pas parler d’un électorat letton en tant que tel. Il y a l’électorat letton de souche et l’électorat letton russophone.

Le 1er, qui est majoritaire dans le pays, n’a aucune envie de tourner le dos à l’Europe, même s’il peut regretter le peu d’investissements de pays de l’UE (hormis les nordiques) dans une économie locale qui en aurait grand besoin. Ce qui n’empêche pas certains Lettons de souche à la vue basse de vouloir gagner plus d’argent en développant le business avec des entreprises russes, au risque d’accroître la dépendance du pays vis-à-vis du grand voisin.

Pour l’électorat russophone, c’est plus compliqué. Hormis une frange de nostalgiques de l’époque soviétique et de partisans d’un rapprochement avec la Russie, il n’a pas particulièrement envie de dépendre du pouvoir moscovite. Mais ces Lettons-là sont culturellement proches de la "mère patrie" voisine, ils sont branchés sur la télé russe de Russie et voudraient voir leur langue maternelle obtenir le statut de 2e langue officielle au côté du letton. Pour eux, il est naturel de regarder vers l’Est, même si les plus éduqués d'entre eux comprennent qu’un régime "à la russe" a des inconvénients, notamment en termes de liberté d’expression. Le fait que le Centre de l’harmonie soit lié par un accord politique au parti dépendant de Vladimir Poutine a de quoi inquiéter les Lettons de souche. D’où les négociations pour éviter l’entrée de ce parti dans la future coalition gouvernementale lettone.


- De l’issue de ces négociations dépendra l’attitude de Bruxelles et des grandes capitales européennes. Le premier ministre sortant, Valdis Dombrovskis, bénéficiait d'une certaine confiance au sein de l'UE et du FMI, qui voyaient en lui le garant d'une certaine stabilité politique et financière. Avec lui, ils étaient à peu près sûrs que les engagements de l'Etat letton pour sortir de l'ornière seraient tenus, même si le coût social est lourd (départ de Lettons vers l’étranger, chômage, appauvrissement, etc.). Dombrovskis faisait le sale boulot exigé par les créditeurs. S’il n’est pas reconduit (scénario possible), qu’adviendra-t-il de cette crédibilité, avec quelles conséquences? A suivre là aussi.


Je reviendrai plus tard sur un autre aspect du scrutin de samedi, le sort réservé aux oligarques lettons.

mercredi 16 juin 2010

BALTE-TRAP: la comm' à la rescousse de la Lettonie

La Lettonie, on le sait, traverse sa plus grave crise économique et morale depuis le retour de l'indépendance, il y a deux décennies. Le pays doit faire des économies là où c'est encore possible, pour répondre aux exigences du Fonds monétaire international (FMI), en échange de l'argent qu'il lui a prêté pour éviter le pire. Nombreux sont les Lettons qui émigrent ou cherchent à le faire, parce qu'ils ne peuvent plus faire face avec des salaires réduits de 25% ou 30%, des "congés" imposés et non-payés ou de très faibles indemnités chômage, lorsqu'ils y ont encore droit. La confiance qu'ils accordent à la classe politique pour trouver une issue honorable à la crise est, le moins qu'on puisse dire, très limitée. Je ne vais pas dresser le topo complet à chaque fois, au risque de donner une tonalité misérabiliste à ce blog. Mais, croyez-moi, la réalité (résumée, avec une pointe d'humour, dans l'émission Détours d'Europe, réalisée pour LCP, La Chaîne parlementaire-Assemblée nationale) n'est pas rose pour une majorité de Lettons.
Et voilà que, d'après mes informations, des entreprises lettones, avec l'assentiment et l'aide de relais à la présidence et au cabinet du premier ministre, s'apprêtent à financer un supplément "publirédactionnel" sur la Lettonie à paraître dans Le Figaro! C'est l'agence Buzi'Com, basée à Paris, qui le réalise. Elle aurait donc réussi à trouver suffisamment d'annonceurs locaux, en dépit de la récession et des mesures d'économies. Les Lettons seront heureux de l'apprendre...
Permettez moi de douter de l'efficacité de ce genre d'articles - aussi bien conçus soient-ils - à la gloire d'un pays. Lorsque je trouve un tel supplément "publirédactionnel" inséré dans un journal, la première chose que je fais en général, c'est de passer à autre chose. Je ne pense pas à être le seul.
Si le projet de Buzi'Com se concrétise comme prévu, vous saurez bientôt (mais en doutiez-vous?) combien la Lettonie se mobilise comme un seul homme pour sortir de la crise et à quel point la population soutient son gouvernement et ses entreprises dans cette démarche salvatrice, etc., etc.
Alléluia.
En revanche, le projet de la même agence de réaliser un autre supplément du genre en Estonie suscite, aux dernières nouvelles, nettement moins d'enthousiasme à Tallinn. Là, on semble plus lucide quant à l'intérêt réel d'un telle opération de communication. Il est vrai que ce pays est un peu moins empêtré dans la crise que son voisin letton. Tallinn est même à deux doigts de se qualifier dans la zone euro - pour le meilleur et pour le pire.
Est-ce un "bon client" pour une zone euro qui compte suffisamment de "mauvais payeurs"? Quelques éléments de réponse ici, dans un de mes articles publiés dans Challenges. Et qu'en pense la population estonienne? Un petit aperçu ici, dans une chronique diffusée en Belgique par la RTBF (en fin de programme).

vendredi 16 avril 2010

Le monstre Eyjafjallajökull

La nature fait parfois bien les choses. Alors que mon frère, ma soeur et sa petite famille sont venus me rendre visite à Stockholm, où je les ai rejoints mardi, nous voilà tous "condamnés" à passer quelques journées de plus ensemble. Venues d'Islande, les cendres volcaniques nous gratifient de ce cadeau imprévu, en empêchant tout avion de décoller.
Merci Eyjafjallajökull!
Pour un volcan qui ne se réveille au mieux qu'une fois tous les deux siècles, avouez que c'est une aubaine.
Evidemment, parmi les centaines de milliers de personnes affectées par la paralysie de l'espace aérien dans tout le nord de l'Europe, certains ne conçoivent pas les choses de la même façon. De là à y voir une vengeance métaphysique de la nature islandaise, après les mauvais traitements infligés à l'île par les méchants capitalistes britanniques et néerlandais, il y a un pas que d'aucuns n'hésitent pas à franchir, plus ou moins sérieusement.
Et ils ont raison, les bougres! J'en ai la "preuve". Elle m'a été envoyée d'Islande. Une photo satellitaire du volcan incriminé. De quel monstre s'agit-il, à votre avis?

vendredi 9 avril 2010

BALTE-TRAP: cher président letton

J'inaugure aujourd'hui une rubrique particulière sur ce blog. Une sorte de coup de gueule contre un événement, une initiative ou un propos balte qui m'aura mis de mauvaise humeur ou m'aura paru déplacé, risible, lamentable, outrancier, vulgaire... Je ne me livrerai pas ici à des attaques gratuites (ce n'est pas ma tasse de thé) ni ne chercherai à donner des leçons. Mais je n'ai rien contre un mini-pamphlet, pour peu qu'il soit étayé. En suivant la suggestion d'un oncle avisé, j'intitulerai ce genre de billet "Balte-trap" (à balles à blanc, bien sûr).
Le premier concerne des propos tenus par le président letton, Valdis Zatlers. Dans un entretien à la radio allemande Deutsche Welle, il affirme tout d'abord que "les Lettons se sentent beaucoup mieux qu'il y a un an". Affirmation plus que contestable. Certes, la situation financière du pays est moins instable depuis l'emprunt accordé par le FMI et l'UE. Plus de 7 milliards d'euros sur la table, ça calme les marchés. Mais la crise creuse son sillon d'une manière plus profonde qu'il y a un an, les bas de laine s'amenuisent, le chômage dépasse les 20%, les indemnités (quand on y a droit) viennent à terme, la lassitude gagne, le moral en prend un coup, les gens partent chercher du boulot à l'étranger. Bref, il faudrait être aveugle pour ne pas le voir et de mauvaise foi pour ne pas l'admettre publiquement.
Ensuite, le président Zatlers fait très fort lorsque la radio lui demande pourquoi donc, contrairement à la Grèce, la population lettone ne proteste pas contre les mesures d'austérité. Et quel "conseil concret" pourrait-il donner au gouvernement d'Athènes?
Réponse: comme en Lettonie, "vous devez engager un processus permanent de négociations avec toutes les organisations non-gouvernementales, avec tous les partenaires publics et plus important encore, avec la population. Il faut faire comprendre à toute personne vivant dans le pays que le problème est aussi le sien."
On croit rêver! Je connais peu de pays d'Europe où le pouvoir politique est si discrédité, si peu écouté et respecté de la population qu'en Lettonie. Cela se reflète dans les études d'opinion Eurobaromètre (voir page 5), soulignant que les Lettons sont les Européens éprouvant la plus grande défiance à l'égard de leur gouvernement (88%), de leur parlement (92%) et de leurs partis politiques (95%)!
La manière dont Valdis Zatlers a été désigné au poste de président (doté de peu de pouvoirs ici) est d'ailleurs l'une des manifestations du déficit démocratique qui touche ce pays. En 2007, les partis aux affaires sont allés chercher en dernière minute ce directeur d'hôpital - chirurgien fort respecté mais sans aucune expérience politique ni internationale - pour le faire élire par le parlement au suffrage indirect...
Quant à "toutes les ONG" dont parle le locataire du palais prési- dentiel (photo), elles sont, à l'image de la société civile lettone, sous-représentées et considérées comme inutiles, voire nuisibles, par le pouvoir politique.
Dans le même entretien, Valdis Zatlers n'hésite pas à se contredire lorsqu'il estime qu'il est "nettement mieux" que les discussions sur les mesures d'austérité en Lettonie aient eu lieu à l'intérieur de la coalition gouvernementale plutôt que "dans les médias" (dans le genre dialogue, on fait mieux...). Et le président d'ajouter: "Cela renforce la confiance de la société". Hum.
Il est vrai qu'à quelques exceptions près (une émeute le 13 janvier 2009 et quelques timides manifestations contre une fermeture d'hôpital ici, d'une école là), les Lettons n'ont pas exprimé en public leur mécontentement ou leur frustration de voir le pays plonger dans la crise (petit rappel: -18% de PIB en 2009 par rapport à l'année d'avant, soit la plus forte chute de toute l'UE).
Oui, contrairement aux Grecs et à d'autres, les Lettons ont tendance à faire le dos rond, à accepter en serrant les dents, à se replier sur leur sphère privée en attendant des jours meilleurs. Comme durant la période soviétique.
Mais essayer, comme le président Zatlers, de faire passer la Lettonie pour un modèle de dialogue social relève de la supercherie. Et le fait que la Deutsche Welle n'ait pas accompagné cet entretien d'un article d'éclairage pour "recadrer" la bonne parole présidentielle prive l'auditeur/lecteur peu averti d'une mise en perspective qui aurait été plus qu'utile. C'est dit.

jeudi 4 mars 2010

Islande et Lettonie, même galère?

"Ah bon, vous habitez en Lettonie..." Combien de fois ai-je entendu cette réplique de la part d'Islandais rencontrés lors de mon séjour sur leur île? Il y avait dans leur voix ou leur regard comme un début de complicité résignée, un soulagement ou au moins l'espoir d'être compris en cette période très morose.
"Ah bon, vous habitez en Lettonie." Sous-entendu: "bienvenue au club" des pays européens ayant le plus morflé depuis la crise financière de l'automne 2008. Ou "vous savez donc, vous aussi, de quoi il en retourne".
La solidarité entre perdants, si tant est qu'elle existe.
Similaires, ces deux pays le sont aussi dans leur dépendance vis-à-vis du Fonds monétaire international. Le FMI a avancé l'argent qui leur avait manqué pour ne pas y avoir recours. Les voilà tous deux dans la nasse.
Aujourd'hui encore, je me demande s'il vaut mieux être affecté par la crise en tant qu'Islandais ou en tant que Letton.
Ni l'un ni l'autre, bien sûr.
Mais répondre de la sorte, c'est s'en tirer un peu trop facilement...
Pas besoin de réfléchir beaucoup plus longtemps pour se dire que, sur le papier, l'Islande paraît mieux placée:
1. Ce pays a eu le temps, avant le coup d'arrêt brutal de 2008, de se doter d'un Etat-providence qui, s'il n'est sans doute pas aussi développé que chez les cousins nordiques, permet d'amortir les chocs. Pas la Lettonie, où le social est le cadet des soucis des gouvernants depuis le retour à l'indépendance.
2. La décroissance observée dans le pays balte (près de 18% du produit intérieur brut en 2009) est autrement plus profonde que celle touchant l'Islande (8,5% du PIB).
3. De plus, au moment où la crise s'est imposée, la Lettonie partait de nettement plus bas dans l'échelle de la prospérité. Elle était - et demeure a fortiori - l'un des pays les moins riches de l'UE. L'Islande, elle, caracolait dans le peloton de tête des pays les mieux nantis de la planète. Une "performance", il est vrai, bâtie en grande partie sur du vent... La population l'a appris à ses dépens, lorsque le secteur bancaire de l'île, artificiellement grossi, s'est dégonflé telle une baudruche.
4. Si l'on fait abstraction de l'immense dette islandaise, ce pays semble mieux armé pour s'en sortir. Du poisson en veux-tu en voilà, de l'énergie naturelle bon marché, des paysages à faire tomber le touriste le plus désabusé: autant d'atouts que n'a pas la Lettonie...
Alors ainsi est-ce clair, mieux vaudrait vivre la crise en Islande?
J'aimerais tant répondre que non! Pour ne pas démoraliser les Lettons, précisément parce qu'ils sont moins bien lotis sur le papier. J'aimerais être sûr que la solidarité, entre membres d'une même famille ou entre voisins, joue davantage dans le pays balte, comme elle le faisait souvent à l'époque soviétique. J'ai envie de croire ces Lettons qui me racontent combien les liens se sont resserrés ces derniers mois, après la distance induite par la relative prospérité consécutive à l'adhésion à l'UE (en 2004). Mais cela concerne-t-il tout le monde? Je crains que non. Et j'ai entendu le même discours en février en Islande.
Décidément, la comparaison tourne à l'avantage de l'île...
Quelques éléments viennent toutefois nuancer le tableau:
1. La déception éprouvée par les Islandais vis-à-vis de leur classe politique doit être plus vive que celle ressentie par les Lettons. Ceux-ci ne se sont jamais fait d'illusions, tant il paraît évident que les partis politiques servent les intérêts des businessmen qui les ont créés après la fin de l'occupation soviétique. Pas de quoi s'en réjouir mais c'est un fait - contre lequel les Lettons, fatalistes, ne se sont pas révoltés. Les Islandais, eux, ont cru un temps vivre dans un système qui s'apparentait à celui d'une démocratie nordique, avec une dose certaine de transparence si l'on compare avec le reste de l'Europe. Jusqu'à ce que la crise de 2008 ne mette crûment en évidence la collusion entre dirigeants politiques, chefs d'entreprise et médias du pays, finalement très logique sur une île comptant à peine 320 000 habitants... La "révolution des ustensiles de cuisine" de janvier 2009 a abouti à la démission du gouvernement mené par les conservateurs. Mais l'équipe de centre-gauche qui lui a succédé a déjà fait son lot de déçus. A sa décharge, il faut admettre que c'est à elle qu'incombe la tâche difficile de gérer les conséquences de la crise.
2. Les Lettons, et surtout les plus défavorisés d'entre eux, ont eu moins le temps de s'habituer au confort moderne que les Islandais. La précédente période de vaches maigres (ou plutôt de moutons maigres) sur l'île nordique remonte à plusieurs décennies. Depuis, les réflexes d'autodéfense en période difficile ont dû s'émousser.
Deux maigres consolations pour les Lettons moyens qui, ces dernières années, commençaient juste à sortir la tête de l'eau d'un point de vue confort de vie. Ils n'ont eu qu'à la replonger.

mardi 5 janvier 2010

Le pari risqué d'Olafur

Voilà qui augure d'un hiver chaud en Islande. Olafur Ragnar Grimsson, le président de l'île en crise, vient, à la mi-journée, de mettre son veto à une loi péniblement adoptée par le parlement de Reykjavik. Une décision présidentielle qui va à la fois diviser un peu plus la société islandaise, compliquer la sortie de crise et rendre plus incertaine la marche de l'Islande vers une possible adhésion à l'UE.
Résumons: lorsque la tempête financière partie des Etats-Unis s'abat sur l'île, en octobre 2008, plus de 320 000 épargnants britanniques et néerlandais font partie des victimes de l'effondrement du secteur bancaire de l'île. Ces braves gens (aussi nombreux que la population islandaise!) avaient commis l'erreur de croire aux promesses de rendement juteux brandies par Icesave. Il s'agit d'une filiale en ligne de Landsbanki (photo), une des trois grosses banques de l'île dirigées par des hommes d'affaires aussi intrépides que sourds aux avertissements venus de l'étranger quant aux risques d'éclatement de la bulle qu'ils avaient créée (lire mon analyse dans Politique internationale).
Les gouvernements britannique et néerlandais se sont alors faits fort de réclamer à Reykjavik des compensations pour leurs citoyens floués. Le nouveau gouvernement islandais, issu des urnes en avril 2009, n'a guère d'autre choix que d'accepter la solution proposée par Londres et La Haye. Car, dans le cas contraire, ces capitales menacent implicitement de bloquer la candidature de l'Islande à l'UE. Quant au FMI, il soumet le versement de tranches du prêt accordé à l'île à l'acceptation de cette solution financière.
Le hic, c'est que pour beaucoup d'îliens, la potion est trop amère. L'Islande, en acceptant la loi Icesave, s'engage à payer d'ici 2024 environ 3,8 milliards d'euros. Soit près de 40% du PIB annuel de ce petit pays fortement touché par la crise. D'où la mobilisation des opposants à la loi, qu'ils rebaptisent "Iceslave" (jeu de mots entre Icesave et slave, esclave en anglais). Quelque 60 000 personnes, soit un quart des électeurs islandais, demandent alors au président de la république de mettre son véto au projet de loi, péniblement adopté par le parlement le 30 décembre.
Le pouvoir de promulguer les lois est l'une des seules prérogatives concrètes du président, d'après la Constitution. En général, il (ou elle) ne se fait jamais prier. Mais en son "palais" présidentiel (photo), Olafur, comme l'appellent ses concitoyens, a bien des choses à se faire pardonner. Avant la crise, cet ancien militant de gauche (en fonction depuis 1996) a paradé aux côtés des "nouveaux Vikings", ces hommes d'affaires ultralibéraux ayant grandement contribué à la faillite du pays. Sa cote de popularité étant au plus bas, il voit dans le rejet de la loi Icesave une occasion idéale de se refaire une virginité en surfant le mécontentement populaire qu'elle suscite.
Ainsi décide-t-il de dire stop!
Avec pour conséquence de placer le gouvernement de Reykjavik en porte-à-faux vis-à-vis des créanciers de l'Islande et de l'UE. Et d'approfondir les divisions sur l'île, partagée entre le besoin de s'ancrer à l'Europe et à sa monnaie, et l'amertume causée par les coupes budgétaires draconiennes résultant des prêts accordés par l'étranger. Comme l'écrit Gérard Lemarquis dans Le Monde daté du 5 janvier, "l'affaire Icesave est un psychodrame national par lequel les Islandais peuvent exorciser la crise et retrouver un semblant de dignité dans un rejet des responsabilités sur les Britanniques et les Néerlandais".
Voilà donc qui augure d'un hiver chaud en Islande, avec la tenue désormais très probable d'un référendum national sur la loi Icesave, rendu possible par le veto mis par un président en quête de popularité.

mardi 13 octobre 2009

Espèce de consolidation!

Conférence de presse à Riga, ce mardi. Salle bondée, haie de caméras, quatre ambassadeurs européens sur le carreau: plus de place à l'intérieur. Les vedettes du jour? Le premier ministre letton et le commissaire européen aux affaires économiques et monétaires. Joaquin Almunia est venu rappeler à l'ordre ses "amis lettons". Il faut économiser! Pas d'autre issue pour un Etat qui a dû accepter le prêt de 7,5 milliards d'euros proposé par le FMI et l'Union européenne pour éviter la banqueroute, il y a un an.

Les partis politiques au pouvoir traînent des pieds. Ils craignent pour leur réélection en 2010. Ils ont raison: fermetures d'écoles et d'hôpitaux (en photo, celui du centre de de Riga, affecté le plus durement - source: Riga Daily Photo) sont devenus le quotidien des Lettons depuis l'été. Tout le monde ou presque a vu son salaire réduit, parfois jusqu'à 40%. Lorsque ce n'est pas le chômage qui s'invite dans la vie de gens qui ne peuvent pas compter sur une couverture sociale digne d'un pays de l'UE. Le scrutin s'annonce mal.

Conférence de presse, donc.

Almunia est satisfait. On vient de lui donner des "assurances": oui, le gouvernement va tailler à nouveau dans les dépenses. A hauteur de 700 millions d'euros pour 2010. Autant que cette année. "L'engagement letton est une très bonne nouvelle". Le spectre d'une dévaluation du lats, la devise du pays, est écarté, du moins pour quelque temps. Soulagement.
Question d'une journaliste lettone:
- Pouvez-vous, monsieur le commissaire, expliquer aux Lettons moyens, qui perdent leur travail, qui ne peuvent plus se faire soigner comme avant, qui voient leurs écoles fermer, pouvez-vous leur expliquer pourquoi le pays a besoin de couper dans ses dépenses budgétaires?
Brève réponse dudit commissaire:
- Je n'ai jamais parlé de coupes budgétaires, mais de consolidation fiscale!
Silence dans la salle.
D'autres questions?