samedi 7 février 2015
Un Telegraf à optique européenne
La "une" du 1er numéro de Telegraf nouvelle mouture est sobre: Poutine et la Lettonie. Pas de chef du Kremlin arborant des moustaches à la Hitler, comme ce photomontage publié au 1er semestre de 2014 par un hebdomadaire en langue lettonne, Ir, que j'ai connu plus inspiré. Le dossier de "une" de Telegraf, lui, relate l'évolution des relations entre les dirigeants lettons et le président russe depuis son arrivée au pouvoir. Mes (mé)connaissances en russe étant ce qu'elles sont, je n'ai pas pu me faire une idée plus précise quant à son contenu.
Rencontré un de ces soirs, Andrejs, l'un des responsables du mensuel, me dit que le magazine campera sur une ligne "proeuropéenne", au diapason de celle qui était généralement la sienne durant sa première vie de journal quotidien, inaugurée en septembre 2001. C'est ainsi que Telegraf s'ouvre sur un entretien de quatre pages avec Inna Steinbuka, la chef de la représentation de la Commission européenne en Lettonie.
Selon Andrejs, ce choix "proeuropéen" assumé prive le journal d'une bonne partie de son lectorat potentiel, plus prompt à adopter une grille de lecture de l'actualité faisant écho à celle en vigueur à Moscou. A défaut de pouvoir vérifier un tel penchant en cette période de grande prudence parmi les Russes de Lettonie, j'ai acheté mon exemplaire de Telegraf, en espérant que le journal subsistera longtemps. Fort besoin de pluralisme dans les médias de Lettonie, y compris sur le versant russophone.
* * *
Encore faut-il pouvoir se l'offrir. A 1,49 € l'exemplaire (de 64 pages), ce n'est pas la fin du monde, certes, et un abonnement annuel revient à 10 €. Mais, comme pour tout journal acheté en Lettonie, cela représente un petit budget dès lors qu'on ne gagne que le salaire minimum (360 € bruts par mois) ou un peu plus.
Ce n'est pas la hausse des prix des transports en commun dans Riga qui améliorera la chose. Le passager étourdi ou pressé doit, depuis le 1er février, débourser 2 € pour s'offrir un billet de bus/trolleybus/tram lorsqu'il n'a d'autre choix que de l'acheter à bord, auprès de la personne le conduisant. Soit plus cher qu'un billet vendu à l'unité dans le métro parisien (1,80 €). Heureusement pour eux, retraités, étudiants et autres membres de familles nombreuses sont à peu près épargnés (cf. la grille de tarifs). Mais gare à l'oubli chez soi de sa carte de transports prépayés (qui met le voyage - pour une personne adulte en activité - à 1,15 €, tout de même). D'autant que les contrôles sont relativement fréquents. Un dernier détail: pour tout animal de compagnie, le ticket revient à 1,50 €...
dimanche 16 mars 2014
De retour d'une marche d'anciens de la Légion lettonne
UN 16 MARS letton encore plus risqué que les précédents, en raison de la tenue le même jour du référendum en Crimée et de la crainte d'éventuelles provocations, pro-russes ou ultranationalistes. L'avertissement avait été lancé par les autorités lettonnes. Pour l'ancien directeur du Bureau de la protection constitutionnelle (sécurité intérieure), il s'agissait même du "plus dangereux" des 16 mars, journée habituellement porteuse de tensions: des Lettons rendent alors hommage à ceux qui, pendant la 2e Guerre mondiale, se sont battus contre les Soviétiques au sein de la Légion SS lettonne créée en janvier 1943 sur ordre de Hitler. Une tradition assez récente - elle n'a commencé sur le territoire letton qu'à la fin de l'occupation soviétique, importée là par une association de vétérans en exil, les Faucons de la Daugava, qui l'avait instaurée en 1952 dans un camp de prisonniers de guerre situé en Belgique.
Pour éviter tout dérapage le 16 mars, le gouvernement letton a pris l'habitude depuis une dizaine d'années de déployer un important dispositif de sécurité. Et ce, tout du long du parcours du cortège emprunté par les vétérans de la Légion lettonne, leurs proches, leurs sympathisants et ceux qui voient en eux des "combattants de la liberté" ayant pris les armes pour contre l'Armée rouge et le régime soviétique, qui avaient occupé la Lettonie été 1940 et été 1941 et déporté plusieurs dizaines de milliers de personnes.
En ce dimanche 16 mars 2014, policiers anti émeutes, policiers tout courts et membres d'une entreprise de sécurité privée à la tenue quasi-militaire sont mobilisés pour encadrer la marche d'une vingtaine de vétérans, à vue d'oeil, et des leurs. Au total, environ 500 personnes (sans compter les gros bras et les journalistes, priés - pour la 1ère fois - d'endosser des vestes de couleur orange ou jaune identifiées "Presse") se sont rassemblées devant la cathédrale luthérienne de Riga où était donnée une messe en l'honneur des "héros" du jour.
Parmi elles, il y a cette Lettonne de 26 ans au manteau anthracite, Irina Mackus, venue de Sigulda pour offrir un bouquet de fleurs. "L'arrière-grand-père et le grand-père de mon mari se sont battus contre l'armée Rouge. Même s'ils étaient dans l'armée allemande, ce sont des patriotes et je veux remercier ceux qui ont fait comme eux", me dit-elle, tout en reprochant aux médias de "politiser" l'événement. Elle reconnaît avoir "toujours" donné son suffrage au parti ultranationaliste qui siège au gouvernement. Parti qui, à l'exception d'un de ses membres (ministre de la Protection de l'environnement et du Développement régional, démis de ses fonctions depuis), s'est plié à la consigne de la Premier ministre de ne pas assister à l'hommage aux anciens légionnaires, autorisé néanmoins par les autorités.
Précédé d'un porteur de drapeau letton et d'un pasteur, le cortège a arpenté les rues partiellement enneigées de la vieille ville. Avec une nouveauté, me semble-t-il, des pancartes rejetant à la fois le nazisme et le communisme, Hitler et Staline (écoutez 33 minutes de son enregistré tout du long de la marche).
Maintenu à distance, un groupe d'une trentaine de militants "antifascites" arrivés la veille d'Allemagne se fait entendre, sans effet. "C'est inacceptable de rendre hommage à d'anciens SS, en Allemagne on ne fait pas ça", m'avait dit un peu plus tôt Udo Stegemann, venu de Potsdam. Plus loin, ce sont quelques sifflements et slogans ("Fascistes", "Honte") émis par d'autres manifestants qui accueillent les vétérans sur l'esplanade du Monument à la liberté. Cela ne perturbe en rien le dépôt de gerbes.
En contrebas, une petite trentaine de membres de la minorité russe tentent de se faire entendre derrière un double cordon de policiers en vestes jaune fluo.
Je m'approche, parle à un barbu qui arbore sur sa veste un ruban aux couleurs orange et noire. Celles de l'Ordre de Saint-Georges, décoration russe de l'époque tsariste réinstauré après 1991. "Le symbole de l'unité russe", m'affirme en russe Sergejs Matasovs via une interprète. Une unité russe qui, à l'entendre, pourrait aussi englober la Lettonie, jadis sous contrôle tsariste puis, pendant un demi-siècle, soviétique.
Hormis quelques échanges oraux ("Lettons fascistes!" contre "Rentrez chez vous!"), la marche des vieux légionnaires s'est achevée dans un cimetière sans incident particulier. Sans doute à cause d'une météo capricieuse et grâce au déploiement massif de forces de police.
Sans doute aussi parce qu'une bonne partie des deux millions d'habitants de Lettonie, côté letton comme côté "russe", n'ont guère envie de se compliquer la vie avec des histoires anciennes et complexes. En rentrant chez moi à pied dans une ville par ailleurs très paisible, je me prends à espérer que cela durera ainsi, malgré l'Ukraine et tout le reste. Tant que des excités des deux bords n'arriveront pas à être pris au sérieux...
vendredi 28 octobre 2011
Je peux être premjerministrs
La date du 26 octobre avait été fixée de longue date par la chaîne de télévision publique LTV1 pour la diffusion de la finale de son jeu Es varu būt premjerministrs, soit Je peux être premier ministre:
La direction de la chaîne de télé ne pouvait alors pas savoir (mais sans doute l'espérait-elle) que les négociations pour la formation d'une coalition gouvernementale, après les élections du 17 septembre, prendraient plus de temps que prévu et réserveraient un suspense digne d'une émission de téléréalité...
De fait, ce n'est que le 25 octobre, soit 38 jours après le scrutin, que le parlement finit par voter en faveur d'une nouvelle coalition gouvernementale, avec à sa tête Valdis Do
Entre le scrutin du 17 septembre et le récent vote du parlement, les Lettons ont entendu les principales figures politiques du pays imaginer, tour à tour, une coalition intégrant pour la 1ère fois le parti de l'importante minorité russophone; un gouvernement arc-en-ciel incluant et les "russes" et les ultranationalistes anti-russes (!); puis un cabinet réduit aux partis du centre-droit et aux ultranationalistes. Formule finalement retenue et adoptée le 25 octobre par la Saeima, le parlement, avec une majorité de 57 sièges sur 100.
Imaginons un instant que les pourparlers aient duré un peu plus longtemps, à cause d'un quelconque désaccord entre "alliés" (ce ne sont pas les pommes de discorde qui manquent dans le verger politique local). Le 26 octobre au soir, la Lettonie aurait alors eu un "premier ministre" purement télévirtuel: Martins Puris, un jeune gars venant du port de Liepaja, déclaré vainqueur du jeu télévisé:
C'est ce blond sémillant qui a été choisi parmi les candidats comme étant le plus apte à diriger un gouvernement (on retrouve ici leurs vidéos de présentation). Inspirée d'une idée canadienne, l'émission, qui en était à sa 2ème édition dans le pays balte, vise à placer les candidats dans des situations telles qu'un chef de gouvernement est susceptible de les affronter. Que feraient-ils, par exemple, en cas d'une nouvelle faillite d'une grande banque lettone? Quels mots choisiraient-ils dans leur adresse à la nation si une puissance ennemie menaçait d'envahir le pays? Comment se comporteraient-ils s'ils se laissaient aller à coucher avec leur secrétaire, ou s'ils étaient pris en flagrant délit de conduite en état d'ébriété?, etc. La "vraie vie" de tous les jours, quoi, pour tout locataire du Matignon letton...
Sens des responsabilités, gravité et dynamisme... Martins Puris et ses rivaux - Karlis Sils, Rudolfs Kreicbergs, Katrina Killa, Antonina Nenaseva, Edgars Zukovskis, Katrina Veismane, Dainis Persidskis, Janis Garancis et Edmunds Cepuritis - ont pris le jeu très au sérieux.
L'ambassade des Etats-Unis en Lettonie aussi. Le soir de la finale, Madame l'ambassadeur, Judith G. Garber, déboulait sur le plateau pour décerner un prix à l'une des quatre derniers
candidats en lice (photo de LTV1, voir aussi cette vidéo). Pas de chance, ce n'était pas au vainqueur, le blond Martins, mais à la brune Antonina Nenaseva. Ainsi intronisée "Best Future Leader representing Our Shared Values", la candidate - issue de la minorité russophone - doit cette distinction à son implication dans une association (russe de Lettonie), PatriotiLV, qui prône plus de tolérance et la non-discrimination envers quiconque pour raisons ethniques, sociales ou autre.Accorder un tel prix à une candidate ayant ce profil, ce n'est pas anodin, évidemment, de la part de "l'ami" américain. Pas plus que le moment et le lieu choisis pour le décerner, à une heure de grande écoute sur la télé publique. La tolérance vis-à-vis des minorités n'est pas la valeur la mieux partagée dans le pays. Et la discrimination n'est jamais très loin dès lors qu'on aborde la politique des autorités lettones vis-à-vis des minorités - et en particulier vis-à-vis des habitants d'origine russe, ukrainienne ou biélorusse, un groupe qui représente un tiers environ de la population totale.
Les dirigeants de ce pays viennent de manquer l'occasion de mieux associer à la vie publique cette minorité dont les membres, pour la plupart, n'ont nullement envie d'aller vivre en Russie ou en Biélorussie voisines. Comme je l'écrivais ici, le parti des russophones, le Centre de l'harmonie (ou de la Concorde), est arrivé en tête aux législatives du 17 septembre, et ce pour la 1ère fois depuis le départ des républiques baltes de l'ex-URSS.
Cela n'a pas suffi à convaincre les partis lettons de souche de faire un geste en intégrant cette formation au sein d'une nouvelle coalition gouvernementale. Laquelle formation - il faut le souligner - ne revendiquait pas le poste de premier ministre, malgré sa 1ère place aux élections (avec près de 8 points de pourcentage d'avance sur le suivant).
Valdis Zatlers, président de la République entre l'été 2007 et le 7 juillet dernier, a bien tenté à un moment de plaider en faveur d'une ouverture en direction des russophones. La manoeuvre fit long feu, en dépit de certains appels du pied du Centre de la Concorde. Et en particulier la
reconnaissance par l'un de ses deux chefs, Nils Usakovs (photo officielle), du fait que la Lettonie avait bien été "occupée" par les Soviétiques à partir de la 2ème guerre mondiale.Fait au détour d'une phrase prononcée dans le cadre d'un discours a priori anodin, ce tout récent aveu est à double détente. D'une part, il vise à contribuer à déminer un champ historique sur lequel a échoué, il y a un an, une précédente tentative (plus timide encore) d'entente sur une possible coalition "avec les Russes".
D'autre part, comme me le faisait justement remarquer un ami, reconnaître qu'il y a bien eu occupation à l'époque soviétique est à même d'inciter les nationalistes lettons à admettre qu'avec la disparition de l'URSS, l'occupation a cessé. Et donc que les russophones arrivés pendant la période soviétique ne peuvent plus être considérés comme des "occupants" à chasser (qualificatif bien pratique, d'ailleurs, pour délégitimer et neutraliser cette grosse frange de la population). C'est du moins ce qu'espèrent (sans doute, du moins je le devine) Nils Usakovs, l'actuel maire de Riga, et (certainement) ceux qui pensent qu'il est temps pour le pays de surmonter le passé.
On peut douter de la sincérité de Nils Usakovs et du soutien réel dont il bénéficie sur ce point au sein de son parti. Mais il n'est pas interdit d'espérer...
Las, les partis lettons de souche ont, plutôt que de bousculer leurs habitudes et prendre le moindre risque politique, préféré laisser une fois de plus le principal parti de la minorité russophone sur le seuil. Il faut croire que les mentalités ne sont pas encore prêtes au sein de la classe politique lettone, 20 ans après le retour à l'indépendance.
Je reste persuadé que, sauf en cas de sabotage téléguidé demain par Moscou, ce n'est que partie remise. Les petits pas effectués de part et d'autre durant l'automne vont faire réfléchir.
Je ne dis pas que l'inclusion au gouvernement du Centre de l'harmonie serait garante d'un meilleur fonctionnement des institutions. Je ne dis pas que des ministres membres de la minorité feront nécessairement un meilleur travail que leurs collègues lettons de souche. Je ne dis pas non plus que les cadres de ce parti sont plus intègres que les autres.
Mais pou
r la cohésion d'une population qui s'effiloche au fil des départs vers l'étranger et pour une meilleure atmosphère démocratique, il faudra bien un jour donner à cette importante minorité le droit d'être représentée au gouvernement, tout comme elle l'est déjà dans les affaires municipales. Je ne vais pas détailler pourquoi maintenant. Il faudrait des pages (à ce propos, je vous renvoie à mon livre Les pays baltes. Un voyage découverte) et je ne suis pas d'humeur à faire un résumé aujourd'hui! A bientôt.
lundi 19 septembre 2011
Lettonie: pourquoi le parti des russophones arrive en tête
Il serait tentant de commencer par esquisser les retombées des élections sur les relations entre la Lettonie avec d'un côté la Russie, de l'autre l'Ouest (pour faire vite). Mais il ne me paraît pas inutile de revenir avant sur quelques faits pour expliquer les résultats de samedi.
Cela s'explique notamment par la quasi disparition de l'autre parti de la minorité, le PCTVL, qui est passé entre-temps de 1,43% à 0,78% des voix. Le Centre de l'harmonie a également profité d'une légère baisse du taux de participation (60,5% contre 63% il y a un an), qui a semble-t-il surtout affecté les partis "lettons".
En dépit de cette virginité, il ne semble pas que ce parti ait grignoté sur l'électorat "letton-letton". Dans ce pays, on continue à voter pour son camp ethnique, comme par réflexe. Il y a encore trop de mauvais souvenirs, trop de points de discorde, de ressentiments pour qu'il en soit autrement. En d'autres mots, il est encore trop tôt.
Seuls L'Union des verts et des paysans (ZZS, 12,2% des voix) de l'un des trois oligarques lettons et, peut-être, le nouveau parti de Valdis Zatlers (20,8%) seraient prêts à collaborer avec lui au sein d'une coalition gouvernementale. Mais cela paraît d'autant moins réaliste que le rapport des forces actuel penche trop en faveur du parti russophone. A moins que celui-ci ne réclame moins de ministères qu'il serait en droit d'obtenir et ne se contente que de portefeuilles non-stratégiques. A suivre donc.
Le 1er, qui est majoritaire dans le pays, n’a aucune envie de tourner le dos à l’Europe, même s’il peut regretter le peu d’investissements de pays de l’UE (hormis les nordiques) dans une économie locale qui en aurait grand besoin. Ce qui n’empêche pas certains Lettons de souche à la vue basse de vouloir gagner plus d’argent en développant le business avec des entreprises russes, au risque d’accroître la dépendance du pays vis-à-vis du grand voisin.
jeudi 7 juillet 2011
"Le coeur léger" au fil de la Zilupe
De retour d'une virée en canoë sur la très paisible Zilupe, en zone frontalière (carte). A tribord, la Russie, parfois toute proche, à l'extrémité de la zone marécageuse qui se marie à notre rivière, parfois plus éloignée. A bâbord, la Latgale, région lettone mais peuplée essentiellement, du moins près de la frontière, de gens dont la langue maternelle est le russe. Les noms des villages nous le rappellent: Horoševa, Adamova, Duboviki, Šuškova. Dans l'épicerie de la bourgade locale
baptisée du nom de la rivière, Zilupe, on ne parle que russe, et c'est normal vu la situation géographique. Mais au niveau de l'écrit, c'est la langue lettonne qui domine, y compris sur les étiquettes des bocaux en verre et des boites de conserves.Les gens se montrent accueillants. Notre groupe de 17 rameurs, embarqués sur huit canoës bigarrés, ne passe pas inaperçu en cette zone frontalière accessible uniquement avec autorisation dûment demandée au préalable.
Les rares personnes que nous croisons nous saluent de la berge ou viennent engager la conversation (en russe). Je pense à ce septuagénaire encore vert qui, toute affaire cessante, a laissé en plan sa mobylette sur le sentier de terre en surplomb, pour venir tailler une bavette avec les estrangers que nous étions sans doute à ses yeux, même si 16 d'entre nous étaient Lettons et parlaient russe.
Je pense aussi à ce couple de fermiers à la peau jaune parchemin qui accepta de nous prêter son bania, son sauna, pour le dernier soir, à une quinzaine de foulée de la rivière. Lors de notre arrivée, lui, beaux cheveux gris clair, avait envie de parler, c'était évident, mais mes camarades du moment n'ont pas donné suite. La réserve lettone... Et moi qui suis dans l'incapacité de formuler des phrases en russe. Je l'ai senti un peu frustré, notre hôte, de ne pas pouvoir engager plus avant la discussion, pour une fois que de nouveaux visages pointaient leur nez.
Au loin circulaient quelques poids lourds en route vers le point de passage frontalier de Terehova-Zasitino (photo LETA). "Parfois, lorsque les camions font la queue sur des kilomètres en attendant de passer, nous sentons les gaz d'échappement qui arrivent jusqu'ici", nous a raconté le fermier. Il y a fort à parier que cela n'ira pas en s'améliorant, maintenant que les autorités russes ont décidé que ce point de passage sera désormais le seul pour le transit des produits alimentaires.La présence de la frontière ne nous a guère quittés durant ces quatre jours. Si elle ne nous était pas rappelée par le ronronnement lointain des camions, c'était l'irruption de gardes-frontières sur les routes en terre, ou du haut d'un pont, qui s'en chargeait. Avant de me rendre sur place, je ne m'attendais pas à une telle présence. Il est vrai que ladite frontière est celle qui, sur ce flanc oriental de l'UE, constitue la séparation entre la zone Schengen et le vaste espace russe et, plus loin encore, des républiques du Caucase et de l'Asie centrale.
Les gabelous n'empêchent pas divers trafics. On me dit que les cigarettes, l'alcool et l'essence continuent à passer, grâce à des complicités plus ou moins haut placées. Mais certains moyens ont été déployés pour tenter de réduire le phénomène. En nous rendant dans une petite église orthodoxe pour puiser de l'eau à la source "sacrée" qu'elle abrite (à Opuļi), nous sommes passés à côté d'une station ultramoderne de contrôle des trains de marchandise à destination et en provenance de Russie. Truffée de caméras scrutant les wagons, elle était aussi équipée d'un appareil à détection de radioactivité:

Retour au fil de l'eau, je préfère, entre roseaux et départ de canards dérangés par nos clapotis et éclats de rire. Le courant de la Zilupe n'avait pas la force de la rivière descendue par la même bande l'été dernier. Mais cette année, le paysage était plus dépaysant, si je puis dire. Surtout dans un tronçon qui, pour autant que je puisse comparer avec un endroit jamais vu ailleurs que dans des films ou des documentaires, m'a fait un peu penser à un bayou du détroit du Mississippi. Voilà quelques photos:
Remarquez les bouleaux, étêtés par je ne sais quelle tempête. C'est sans doute mon arbre préféré, du moins mon tronc d'arbre préféré, pour la lumière qu'il attire et renvoie. Coïncidence, lors de cette virée, je suis tombé sur un extrait - fort à propos! - du Journal de Julien Green (Derniers beaux jours, 1935-1939), emporté dans une édition de poche. Lors d'une visite à Gênes, Green écrit ce commentaire que je ferais volontiers mien. Il dit sentir "la tristesse écrasante de l'Italie, tristesse incompréhensible, puisque l'Italien est gai. Pourquoi ces petites rues bruyantes provoquent-elles en moi une mélancolie aussi singulière? Pourtant, j'aime l'Italie, mais ma vraie patrie est au nord. Rien ne me rend le coeur plus léger que de voir une rangée de bouleaux sous un ciel gris."
mercredi 2 février 2011
Mannerheim, Sibelius et autres pierres froides
Kyösti Kallio, ancien premier ministre (à quatre reprises) et président de la jeune République entre 1937 et 1940, est assis de façon à ne pas manquer un geste de ses rivaux politiques, qu'il aperçoit de profil, au garde-à-vous devant l'Eduskunta, le parlement (qui a un site en français, s'il vous plait).
Il y a là Kaarlo Juho Ståhlberg:
Considéré comme le père de la Constitution finlandaise (c’est l’ouvrage qu’il tient d’une main non-gantée, l'imprudent), ce moustachu timide et réservé fut le 1er président élu après l’indépendance et la guerre civile. En poste de 1919 à 1925, il fut candidat malheureux à cette même fonction dans les années 1930. Notamment face à Kallio, mais aussi à Pehr Evind Svinhufvud:
Pas évident de porter un tel patronyme. Svinhufvud signifie tête de cochon en suédois (dans l’orthographe alors en vigueur). Cela ne l’empêcha pas de devenir populaire dans le pays, qui lui donna le sobriquet d’Ukko (vieux) Pekka. Pekka est la version finnisée de Pehr, prénom porté au sein de la minorité suédophone, dont Svinhufvud faisait partie.
Ståhlberg et Svinhufvud, eux, ont en ligne de mire un autre personnage qui, aujourd'hui, leur fait de l'ombre sous l'arbre de la postérité nationale.
Le maréchal Carl Gustaf Mannerheim, baron de son état, est le seul à trôner sur un cheval.
Le grand militaire, qui a encore des inconditionnels en Finlande, tourne le dos à ses anciens pairs. Il jouit d'un emplacement central, plus proche du cœur de la ville. S'il a mené une armée qui a su opposer une résistance remarquable face aux Soviétiques durant les Guerres d'hiver et de continuation, il paraît moins à l'aise dans le maquis mécanique contemporain.
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Bien couvert dans ma parka enfilée sur deux pulls et une veste, bonnet de laine sur le crâne et moufles assorties (sauf pour manier mon précieux Lumix), je continue mon bonhomme de chemin, descends à gauche vers la gare centrale pour aller, sur la place attenante, saluer Aleksis Kivi, le premier écrivain de stature à avoir publié son oeuvre en langue finnoise.
Il sera question de Kivi, et de bien d'autres auteurs de la région, dans le n° de mars du Magazine littéraire. Le dossier, auquel j'ai contribué, sera consacré à la littérature nordique, l'invitée du Salon du livre de Paris (du 18 au 21 mars).
Je poursuis mon chemin, évitant les pièges verglacés, pour arriver à proximité d'un des grands compositeurs classiques finlandais, Fredrik Pacius.
Pacius est l'auteur, entre autres, de la mélodie qui allait devenir l'hymne national finlandais sur un poème de Runeberg, autre grande figure de l'éveil national au 19ème siècle. L'hymne, Maamme laulu (Notre pays), est ici interprété avec sobriété par un chœur d'hommes:
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Wikipedia dit de Pacius, d'origine allemande, qu'il est surnommé "le père de la musique finlandaise". Dans ce cas, Jean Sibelius est son fils prodige. Mon séjour à Helsinki m'amène à l'Académie qui porte son nom depuis 1939. Une pépinière de talents qui, une fois leur diplôme en poche, vont peupler les orchestres de Finlande et d'ailleurs, mais aussi porter la bonne parole musicale auprès d'élèves de tous âges.
A l'occasion de la venue à Paris d'un des anciens élèves les plus réputés de l'Académie, Esa-Pekka Salonen, La Croix m'a commandé un reportage - à paraître incessamment - sur cet établissement assez remarquable, qui attire de plus en plus d'étudiants non-finlandais. Y compris quelques Français, comme Vincent Lhermet, un Clermontois qui se destine à devenir accordéoniste d'orchestre classique.
Le recteur de l'Académie Sibelius, Gustav Djupsjöbacka, ne se fait pas prier pour poser au côté du grand compositeur. C'est tout juste s'il ne me tire pas par la manche pour m'emmener devant le buste de cet auguste ex-pensionnaire de l'établissement.
En grande forme ce matin-là, Gustav ne peut s'empêcher d'exhiber quelques-uns des produits dérivés tentant de tirer quelque profit de la "marque" Sibelius. Cigare, champagne...
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Mais revenons à nos statues. Difficile, à Helsinki, d'échapper à la nature et aux créatures qui la hantent, ou du moins à leurs représentations. Les exemples surgissent sans même qu'on les cherche. Pot-pourri:
Sans parler du canasson de Mannerheim.
A propos, la photo ci-dessous ne vous rappelle rien?
Mannerheim, le lonesome cowboy du Septentrion.
mercredi 24 novembre 2010
Rencontres avec Sofi Oksanen
La lecture était assurée par trois comédiennes et quatre comédiens de la compagnie La Métonymie, assis en rang d'oignon face au public. Deux comédiennes incarnaient le personnage principal: une pour l'Aliide jeune (des années 1940 et 1950) et l'autre pour l'Aliide âgée (du début des années 1990). D'un côté de la "scène" se déroulaient les parties anciennes du récit; de l'autre les plus récentes, avec deux olibrius ponctuant leurs interventions de bribes de russe fleuri. Parfois, des volées de phrases s'échangeaient entre ces périodes, par-dessus la tête des comédiens éclairés par une lumière crue. Une mise en scène simple et efficace imaginée par Tiina Kaartama.
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Pour en finir - cet automne - avec le phéno- mène Ok- sanen, je vais restituer ici une bonne partie de l'entretien que j'ai eu avec elle, le 14 octobre à Helsinki, avant donc qu'elle n'ait obtenu le prix Femina étranger pour Purge.L'heure: 15h30.
Le lieu: l'intérieur de Kappeli, un vieux café-restaurant de la capitale finlandaise, où écrivains, artistes et compositeurs aimaient à se réunir dès la fin du 19ème siècle, alors que le pays n'était alors qu'un grand-duché sous tutelle tsariste.
Sofi Oksanen m'avait demandé si cela ne me dérangeait pas que le début de l'entretien, réalisé pour le journal La Croix, soit filmé par une équipe préparant un documentaire sur elle pour le compte d'YLE, la télévision publique finlandaise. Soit.
A 15h30 tapantes, j'aperçus l'auteure marchant sur l'esplanade qui mène à Kappeli, sous l'oeil d'une caméra. Quelques passants se retournaient sur elle. Sa notoriété n'est plus à faire dans le pays où elle est née il y a 33 ans et où elle a grandi. Nous nous saluâmes dans l'entrée du café.- Pendant l'entretien, ne regardez surtout pas la caméra, m'intima le réalisateur finlandais pendant qu'on nous installait dans un coin du café, à côté d'une haute baie vitrée (pourquoi n'ai-je jamais aimé la télévision depuis mes études en journalisme?)
L'atmosphère à Kappeli: plutôt feutrée même si, à une table de nous, les raclements de chaises en bois sur le carrelage, produits par un groupe de retraités qui se levaient pour saluer chaque nouvel arrivant, avaient de quoi déconcentrer.
Voici ce qu'il est ressorti d'une heure de discussion, dont une moitié sous l'oeil de la caméra qui rôdait autour de nous.
Pourquoi avoir écrit Purge?
Il y avait plusieurs raisons. Je voulais présenter la vie et les traditions rurales en Estonie de manière documentée. Dans ma jeunesse, lorsque je me rendais en Estonie avec ma mère, j’ai entendu des gens raconter des histoires et des légendes. Je voulais les perpétuer sous une forme littéraire. Et puis je voulais aborder le sujet de la violence sexuelle en tant qu’arme de guerre, qui est longtemps resté hors du débat public. Il faut en parler. J’étais en colère en apprenant, durant le conflit dans les Balkans, qu’il y avait des camps de concentration où les femmes étaient violées. Quasiment au cœur de l’Europe ! Cela ne collait pas à l’image que j’ai – comme la plupart des gens – d’une Europe moderne. J’ai aussi repensé au message entendu après la 2e guerre mondiale : « plus jamais ça »…
A quel point était-il important pour vous de refléter la réalité dans Purge? Vouliez-vous, à côté de la dimension fictionnelle, en faire aussi un document à caractère historique?
Purge est un roman. Toute personne a sa propre vérité, donc je ne peux pas dire que je raconte "la" vérité. Mais je peux dire que j’écris la destinée de gens qui ne pouvaient pas se faire entendre durant l’occupation soviétique. Ainsi, officiellement, les violences sexuelles n’existaient pas. Officiellement, ni l’armée Rouge ni le KGB ne se livraient à ce genre de pratiques, bien que dans la vie réelle, ils l’ont fait. Cela dit, la violence sexuelle en tant que thème de débat public est quelque chose de relativement nouveau en Estonie, ainsi que dans tout l’espace de l’ex-URSS. C’est pour cela qu’il m’importait d’écrire sur le sujet.
Eh bien, pour certains la réalité était encore pire ! D’une certaine façon, la même vieille anecdote, en vigueur à l’époque soviétique, est encore valide aujourd’hui : « Dites moi comment vous avez réagi à Une journée d’Ivan Denissovitch de Soljenitsyne et je vous dirai quel est votre milieu familial ». Il en va de même avec les réactions à certains aspects de l’histoire estonienne récente... Car, à l’époque soviétique, il y avait aussi des gens qui étaient très privilégiés. De nos jours, ce n’est pas un sujet très plaisant pour eux. Difficile d’expliquer pourquoi on était membre du Parti communiste ou pourquoi on soutenait le KGB en lui donnant des informations.
Avec Purge, vous rappelez aux Estoniens ce passé proche et peu agréable…
Il y a beaucoup de recherches historiques intéressantes menées en Estonie, du matériau nouveau qui ne cesse d’apparaître. Et c’est très intéressant pour moi en tant qu’auteure. Je suis d’ailleurs heureuse de voir cette nouvelle génération d’historiens à l’œuvre. Mais leurs ouvrages restent confidentiels, même s’ils ramènent des informations cruciales à la surface. Alors qu’un roman peut y parvenir. La non-fiction est en quête de vérité alors que la fiction est une forme d’art qui touche votre cœur – ou pas – mais qui, de toute façon, brasse plus de sentiments.
L’histoire estonienne en tant que telle. Et puis le livre a amené les Finlandais à discuter publiquement de leur propre passé, de la relation avec la Russie, de la « finlandisation » et de la manière tronquée dont l’Estonie était présentée dans les médias, les livres d’histoire.
Et vous n’êtes pas très satisfaite de la manière dont…
Non, pas du tout. Bien sûr, c’était durant la période de la finlandisation et de la guerre froide, qui ont influé la façon dont les Estoniens étaient présentés dans les textes publics par exemple ou dans les médias. Dans les années 1980, lorsque les Estoniens parlaient de regagner leur indépendance et leur souveraineté, Matti Vanhanen, un journaliste qui allait devenir premier ministre plus tard [de 2003 à juin 2010], a défini ces Estoniens comme « radicaux, dangereux » à l’égard de l’Union soviétique, et il a même utilisé le mot « terroriste »...
Pensez-vous que vos livres contribuent un peu à ouvrir le débat sur la question?
Ce qui est sûr c’est qu’on reconnaît en Finlande que les gens savaient mieux ce qui se passait en Union soviétique qu’ailleurs à l’Ouest. D’ailleurs, des Finlandais ont aidé, à titre individuel, des Estoniens, tels ceux qui ont sorti clandestinement des œuvres de poètes, dont celle de Paul-Eerik Rummo. Ce genre d’actes de soutien a existé. Dans le même temps, beaucoup de politiciens finlandais et d’autres ne voulaient pas savoir ce qui se passait, en particulier dans la gauche radicale, qui était encore forte dans la Finlande des années 1960 et 1970. Cela affectait la manière dont on discutait de l’Union soviétique.
Lorsque j’étais enfant, les jeunes de mon âge ne savaient rien de l’Estonie, ou n’avaient rien appris à son sujet, jusqu’à ce que le professeur de finnois raconte un jour qu’il y avait une langue proche de la nôtre, l’estonien, parlé par des gens habitant tout près de notre pays. Les Estoniens qui fuyaient l’occupation soviétique à la fin de la 2ème guerre mondiale n’ont pas pu s’installer en Finlande, parce que dans ce pays, les autorités donnaient tous les réfugiés à l’Union soviétique. Ils ont donc dû aller plus loin, en Suède, aux Etats-Unis ou ailleurs. Là, ils ont perpétué les traditions, publié des ouvrages et des journaux en estonien, entretenu des écoles estoniennes, etc. Ce qui n’a pas été le cas en Finlande, qui n’a pas connu les émigrants estoniens de 1ère génération. Ce pays avait beau être le plus proche de l’Estonie soviétique, il était aussi mentalement un peu plus éloigné que les autres.
Il était assez clair dans mon esprit que l’histoire devait être dite sur scène. J’étais en train de faire des recherches sur les violences sexuelles durant la 2ème guerre mondiale, ainsi que sur les traumatismes occasionnés. J’ai remarqué qu’une des réactions typiques des victimes consistait à éviter de regarder les autres droit dans les yeux. Il me fallait mettre cela en scène : l’idée qu’une personne qui ne veut pas être vue est regardée. Cette forme d’art collectif correspond bien à une telle expérience intime de la honte. Puis il y a eu les répétitions au Théâtre national, à Helsinki. J’avais écrit la pièce de façon à ce que la sœur du personnage principal (Aliide) ne soit pas du tout présente. Pourtant j’avais envie d’entendre sa voix. On n’avait pas de comédienne pour elle et cela n’était pas prévu. Du coup, j’ai commencé à écrire un monologue pour elle. C’est alors que j’ai remarqué que j’étais en train d’écrire un roman… J’avais aussi beaucoup de matériau disponible que je ne pouvais pas utiliser pour la pièce.
Donc ce n’était pas prévu au départ que vous écriviez un roman?
Non.
J’ai cru comprendre que vous souhaitiez renouveler cette méthode, écrire une pièce de théâtre puis l’adapter au format du roman, est-ce exact?
Oui, parce que le sujet de mon prochain roman se prête, lui aussi, à différents types de narration. Egalement sur scène et en roman. J’ai toujours aimé écrire pour le théâtre. C’est un exercice tellement différent du roman. Bien sûr, une pièce donne lieu à un processus collectif de travail, l’écriture est différente. J’aime bien la complémentarité de ces formes d’écriture.
Quelle est votre connexion avec l’Estonie? Parlez-vous la langue?
A la maison, en Finlande, nous parlions le finnois en famille. Mais, grâce à ma mère, je lisais beaucoup de livres en estonien. Enfant, j’étais bilingue. Puis j’ai commencé l’école. Je n’ai pas y apprendre l’estonien: il n’était pas enseigné. Du coup, c’est devenu une langue différente de celles que j’ai pu apprendre de manière scolaire. Si j’ai continué à m’améliorer en estonien, c’était uniquement en l’écoutant et en le parlant. Par conséquent, l’anglais, par exemple, est une langue dont je maîtrise mieux la grammaire que l'estonien, mais pour laquelle il me manque la signification culturelle des mots. En estonien, en revanche, j’ai une meilleure maîtrise de la connotation des mots, de leur couleur, de leur sens.
J’y allais aussi souvent que possible. Mais c’était assez compliqué. Ma famille maternelle habitait dans l’Ouest de l’Estonie, donc le long de la frontière occidentale de l’Union soviétique qui, à ce titre, était une zone militaire interdite. A l’époque, les étrangers étaient autorisés à se rendre à Tallinn pour quatre jours à l’aide d’un visa. Des groupes de touristes pouvaient y aller. Mais pour sortir de Tallinn, il fallait une invitation de la part d’une personne sur place. Seuls les enfants, les parents, les frères et les sœurs pouvaient soumettre de telles invitations auprès des autorités. Mes grands-parents estoniens n’étaient pas en mesure de le faire, parce qu’ils ne maîtrisaient pas le russe – langue qu’il fallait employer pour rédiger le texte et communiquer avec les autorités. Alors c’était une sœur de ma mère, vivant à Haapsalu, qui envoyait l’invitation. Si celle-ci était acceptée, nous pouvions faire une demande de visa. Et si cette demande était acceptée, nous pouvions voyager…
Combien de fois êtes-vous allée en Estonie à l'époque soviétique?
Lorsque nous avions une invitation à la campagne, nous pouvions rester un mois, un mois et demi. Nous en faisions la demande tous les étés. Je ne me rappelle pas combien de fois nos invitations ont été rejetées. Le restant de l’été, nous faisions de courts voyages à Tallinn. La première fois que j’y suis allé, j’avais quatre mois…
Et vous y retournez encore? Vous avez encore de la famille?
Oui, mais je n’ai guère le temps de voyager en ce moment. Je ne voyage que pour le travail…
Mais n'est-ce pas là votre choix?
Disons que c’est ma vocation de devenir écrivain et je suis une auteure très privilégiée. Et bien sûr, une auteure veut faire tout son possible pour obtenir de nos nouveaux lecteurs.
Pour moi, l’identité nationale n’est pas… Je suis née comme je suis. Disons que je m’identifie davantage à des gens qui ont des origines multiculturelles qu’à ceux ayant des racines uniquement finlandaises ou estoniennes. Mais ces racines m’importent tout de même. Je me définis comme esto-finlandaise ou finno-estonienne… D’un côté, les valeurs nordiques me sont chères. De l’autre, il m’est important de connaître les racines de ma famille estonienne. Contrairement à la partie finlandaise de ma famille, dont on ne retrouve plus la trace au-delà de mes grands-parents, mes racines estoniennes remontent à il y a plusieurs siècles. Cette famille estonienne a toujours vécu dans la même région. Je connais le cimetière familial et l’église où mes ancêtres se sont mariés durant des siècles. Et c’est quelque chose qui compte pour moi. Ils étaient paysans de génération en génération, cela fait partie de mon identité estonienne. Le premier d’entre eux à obtenir la liberté est mort en 1621, sa tombe se trouve dans le cimetière familial, on s’y rendait assez souvent durant ma jeunesse. Il n’était pas censé abandonner le servage mais, parce qu’il travaillait dur, il a pu acheter sa liberté. Cela nous rappelle que l’impossible peut devenir réalité.
Que faisaient vos parents?
Mon père était électricien, ma mère ingénieure, active jusqu’à ma naissance. Elle voulait que je naisse en Finlande. Puis elle a arrêté de travailler.
Le fait qu’à côté de vos romans, vous ayez contribué à des travaux non-fictifs, comme La peur était derrière nous tous (Kaiken takana oli pelko), recueil d’articles en finnois sur l’occupation soviétique de l’Estonie, ne brouille-t-il pas les pistes et l’image que certains lecteurs ont de vous et de vos écrits?
Non, et puis honnêtement ce n’est pas vraiment mon problème. Le recueil d’articles Kaiken takana oli pelko me tenait à cœur parce que, lorsque j’ai voyagé en Finlande pour présenter mon livre Purge, beaucoup de lecteurs finlandais m’ont demandé pourquoi les Estoniens n’avaient pas écrit sur leur histoire, pourquoi ne s’intéressaient-ils pas à leur propre histoire ? Or c’est une image erronée de l’Estonie. Oui, les Estoniens s’intéressent à leur histoire, mais en Finlande, il n’y a pas
Cela a suscité une sorte de…
… Chaos [rire]! Oui c’était surprenant. Russie unie [le parti du Kremlin] a publié un communiqué accusant l’ouvrage d’être anti-russe ou russophobe, sans même avoir eu le temps de le lire. Et ce, bien que le recueil contenait aussi des articles de Russes, comme Vladimir Boukovski qui a étudié les méthodes de torture durant la période soviétique, ou de Russes d’Estonie comme Igor Kotjuh, ou encore un article très intéressant écrit par un chercheur russe sur la minorité russe en Estonie qui vivait là avant l’occupation, et plus particulièrement sur la littérature émanant de cette minorité. J’ignorais que la vie culturelle et littéraire était aussi intense parmi cette minorité, alors qu’elle était de plus petite taille que celle d’aujourd’hui. Toute cette tradition culturelle fut interdite au début de l’occupation soviétique, parce qu’elle rappelait l’Estonie indépendante et l’esprit bourgeois. Elle fut donc écartée et placée dans des archives auxquelles peu de gens ont eu accès. C’est dommage, parce que la minorité russe a vu, elle aussi, son passé confisqué.
Etes-vous en contact avec des écrivains estoniens?
Oui, il nous arrive de nous rencontrer. Mais nous ne nous parlons pas tous les jours, écrire est une activité solitaire… Et puis j’ai aussi des amis estoniens dans d’autres sphères culturelles.
Etes-vous engagée politiquement?
Je vote mais je ne suis membre d’aucun parti politique. Je n’aime pas les partis.