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mercredi 21 février 2024

Revenir vers l'ailleurs avec Jean-Paul Kauffmann

Reprise in extenso d'un entretien que j'affectionne, publié initialement à l'été 2010 sur ce blog:

Me voilà à mon tour atteint du syndrome de la lettonisation patronymique. Pour avoir publié ce mois-ci [juin 2010] un article dans une revue mensuelle de Riga, j'ai vu ma signature accommodée à la sauce graphique locale: Antuāns Žakobs.
Une intronisation en quelque sorte, un début d'acceptation, une sonnante entrée en matière!
Si je me sens désormais un peu plus letton – dans la forme à défaut du fond –, c'est grâce à une première collaboration avec Rigas Laiks (Le temps de Riga), le seul magazine de "réflexion" de Lettonie. L'idée est née d'une discussion avec une amie journaliste (merci Ieva) qui avait tenté de rencontrer Jean-Paul Kauffmann lorsqu'il se trouvait en Lettonie pour mettre la dernière main à Courlande, son livre sorti l'an dernier chez Fayard. La rencontre n'avait pu avoir lieu. Plus tard, Ieva avait parlé de JPK à Uldis Tirons, la cheville ouvrière de Rigas Laiks. Pourquoi ne pas entendre ce qu'un écrivain français a à dire sur la Lettonie, ses souvenirs de Courlande, etc.? Proposition m'avait alors été faite de mener l'entretien avec l'auteur, en marge du festival Des frontières et des hommes, tenu à Thionville en novembre 2009.
Une demi-année plus tard, alors que Jean-Paul est passé à d'autres rivages (ceux de la Marne), Rigas Laiks publie donc, dans son édition de juin, notre discussion à bâtons rompus tenue dans la salle des banquets du beffroi thionvillois. Elle a été traduite en letton – excellemment m'a-t-on dit – par Gita Grinberga (merci). L'article est intitulé Tālā atgriešanās, expression que l'on pourrait traduire par "Revenir vers l'ailleurs" (merci Nicolas).
Je vous en livre ici de longs extraits. Où il est question de pièces manquantes, d'un "résurrecteur", de vignobles lettons, de héros des temps modernes, d'odeur du pain, mais aussi de captivité et de catastrophe naturelle:


Pour écrire plusieurs de tes livres, tu es parti dans des îles éloignées du monde, comme l’archipel des Kerguelen ou l’île Sainte-Hélène. Qu’est-ce qui t’a amené à t’intéresser à ces endroits ?

Lorsque j’étais en captivité au Liban, je me disais si j’en sortais vivant, une des premières choses que je ferais ce serait d’aller aux Kerguelen. Parce que c’était un rêve d’enfance. J’ai toujours voulu connaître cet archipel lointain. J’avais lu, dans une bande dessinée, la vie d’Yves-Joseph de Kerguelen, le navigateur français qui croyait avoir découvert le cinquième monde, une sorte d’eldorado [en 1772]. Puis il a compris que c’était du vent. Il y a fait un second voyage, mais jamais il n’a voulu mettre le pied sur l’île. Cette histoire me fascinait. Deux ou trois ans après ma libération, je suis donc allé aux Kerguelen. Ce n’est que plus tard que je suis rendu compte que ça faisait partie du travail du retour de captivité. Les Kerguelen, c’est l’isolement absolu, un environnement hostile, la haute solitude. Ce n’était pas sans ressembler à ce que j’avais vécu auparavant, sauf que cette fois-ci j’y allais de mon propre gré. Ce voyage m’a beaucoup marqué, c’est un endroit unique et ceux qui y sont allés ne s’en remettent pas.
Pour l’île Sainte-Hélène, le hasard a joué. Un jour, le magazine GEO m’a demandé si ça m’intéressait de m’y rendre pour préparer un texte. J’ai accepté, non pas pour Napoléon mais parce que c’est un lieu où il n’y a pas d’aéroport. Comme les Kerguelen, il ne se livre qu’après une très longue traversée en mer, presque un mois en partant de Cardiff. Ce que j’aime dans le voyage, c’est l’attente, l’ennui, alors qu’aujourd’hui, avec l’avion, tout est donné d’un seul coup d’aile. Alors évidemment, on peut dire après coup que les thèmes que je recherche, c’est l’enfermement, la clôture. Peut-être, je ne sais pas…

Ces thèmes-là t’intéressaient-ils déjà avant la captivité ?

Pas du tout, non. Et puis avant, comme beaucoup de journalistes, j’étais une sorte de velléitaire de l’écriture, je commençais à écrire des livres sans jamais les terminer… Parce que je n’avais rien à dire. Mais après mon histoire au Liban, après avoir été privé de crayons, de stylo – c’était quand même ma raison de vivre –, j’ai eu un besoin vital, essentiel, d’écrire. Mais en ayant toujours soin de ne jamais parler directement de cette histoire. Je l’ai toujours fait de manière métaphorique, en biais.

Est-ce ton goût pour les lieux atypiques, à l’écart – ce que tu appelles « les lieux de l’entre-deux » – qui t’a attiré en Lettonie ?

Oui, certainement. Bon, il y a un point de départ un peu romanesque, que je raconte dans le livre : on m’a proposé d’aller faire un reportage en Courlande et voilà. Cette base-là est assez mince… Pour un Français, et pas que pour moi, le nom Courlande a quelque chose de poétique, de mystérieux et en même temps de familier. Donc j’ai voulu voir si ce pays rêvé avait une existence. Cela n’était pas non plus le voyage avec un V majuscule, un besoin vital, essentiel de découvrir, etc. Non, ce qui me plaisait bien dans la Courlande, c’était – comment dire sans vexer qui que ce soit ? – ce côté un peu plat. On a du mal à « lire » la Courlande. On ne peut pas dire que ça soit d’un grand pittoresque… Mais justement, j’aime bien les choses qui ne se livrent pas d’emblée. Ce pays exigeait un apprentissage. Ca s’est fait petit à petit. Il y avait quelque chose qui, perpétuellement, m’échappait. Ce que j’appelle dans mon livre « la pièce manquante ». Cette espèce de familiarité inquiétante, d’étrangeté familière, c’est ça qui m’a intéressé.

Pourquoi inquiétant ?

Parce que j’y ai ressenti une banalité presque inquiétante… C’est difficile à expliquer. Pour moi, c’est l’inverse de l’Italie. La profusion italienne face à la concision courlandaise. Il y a presqu’un effet de miroir à l’envers. J’aime beaucoup l’Italie, j’en parle d’ailleurs ici et là dans Courlande. Et j’ai aimé la Courlande pour des raisons inverses. Et puis j’ai tenté de relever une sorte de pari un peu dérisoire avec ce livre. Un Français qui se prend, comme me l’a dit quelqu’un là-bas, pour « le résurrecteur de la Courlande » ! Dans une partie du livre que j’ai dû couper par la suite, je raconte une réunion du Rotary Club à Ventspils, à laquelle nous avons été conviés, ma femme Joëlle et moi. Je me suis retrouvé là, en plein hiver, entouré de Courlandais qui me regardaient comme un OVNI. Je leur ai posé la question : « Qu’est-ce qu’être courlandais ? » Ils ne savaient pas quoi répondre, sauf quelques femmes qui avaient des choses à dire. C’était ça, la grosse difficulté. Au fond, moi, je voulais toujours parler des Courlandais. Mais eux me disaient « Courlandais ? Oui… Mais on ne sait pas ce qu’être courlandais… » On a l’impression que cette identité a été aplanie, écrasée pendant la période soviétique. Mais tout ça, je le dis mieux dans le livre. Je me méfie toujours de la parole. Je dis souvent qu’on écrit des livres parce qu’on ne sait pas en parler...
La formule que j’aime sans doute le plus pour la Courlande, c’est « la dernière écluse entre le monde slave et le monde germanique ». C’est une sorte de sas, historiquement. En même temps, c’est un pays côtier qui a subi les envahisseurs. Mais c’est aussi un Finistère, un cul de sac, avec cette corne de Kolka. J’ai essayé de montrer cela : à la fois, on bute, il n’y a plus rien, et puis il y a cette volonté d’aller voir ailleurs. Je pense que cela explique beaucoup l’aventure de Jakob von Kettler, du grand-duché de Courlande, qui est extraordinaire ! C’est une anomalie historique…

Tu es fasciné par ce personnage et son destin…

Oui, par cette aventure coloniale, avec ses périples et l’installation courlandaise à Tobago et sur le fleuve de Gambie. Je me suis très vite aperçu, en arrivant en Courlande, que la région est un concentré d’histoire européenne, une histoire très riche et foisonnante. Et j’ai l’impression, mais peut-être que je me trompe, que les gens de cette région commencent peu à peu à revendiquer ce passé-là. Cette identité commence à réapparaître. Mais avec un paradoxe, qui fait que les barons baltes sont honnis de nos jours et que ces lieux historiques, ces châteaux et ces manoirs, sont finalement l’expression de ce que les Courlandais ont détesté.

Et de ce qui leur a été imposé…

Oui, bien sûr. D’ailleurs dans les livres d’Eduard von Keyserling, on ne croise quasiment pas de Lettons... Mais en même temps, je suis étonné par ce manque d’intérêt. J’avais demandé au service culturel de l’ambassade de Lettonie à Paris si l’œuvre de Keyserling a été traduite en letton. On m’a dit qu'un seul livre l'avait été , en 2004. C’est extraordinaire… C’est quand même un Courlandais, ce Keyserling ! Allemand d’origine d’accord, mais il est né à Aizpute. Ce que je reproche un peu aux Courlandais et aux Lettons en général, c’est qu’ils ne connaissent pas assez la période du grand-duché de Courlande, très gratifiante pour eux historiquement. Les Lettons ont d’ailleurs un problème par rapport à l’histoire. Ils ont encore un gros travail à faire. Mais là, je pense surtout à la dernière guerre.

Cela fait vingt ans à peine que les Lettons peuvent repenser librement à leur propre histoire...

Oui, je sais. Mais j’ai cité en passant l’histoire des juifs de Liepaja. L’historienne française Nadine Fresco a bien étudié la question, puisque sa famille vient de par là. On parle souvent du rôle des Polonais dans l’extermination des juifs, mais les Lettons n’ont pas été inactifs. Je ne vais pas leur faire la leçon. Nous aussi, en France, nous avons mis du temps à faire ce travail par rapport à l’occupation allemande pendant la guerre, et à la collaboration avec les nazis. On n’a commencé à en parler que dans les années 1980 ! Mais, comme en psychanalyse, tout ce qu’on essaie d’enfouir resurgit avec violence.

Comment as-tu approché cette région lettone que, tu l’admets volontiers, tu ne connaissais que très mal ?

Dans un voyage, il y a deux attitudes possibles : on part les mains dans les poches, ou les poches pleines. Dans ce dernier cas, on risque de fausser le regard, parce que tout ce qu’on a appris et recueilli, finalement, déforme le regard, une fois sur place. J’ai voulu garder une espèce de virginité et laisser jouer le hasard. Je n’ai donc pas préparé ce voyage. Mais j’avais quelques provisions, si j’ose dire, des provisions d’ordre historique : Louis XVIII à Mitau [l'actuelle Jelgava], un livre de Marguerite Yourcenar [Coup de grâce, l’histoire d’aristocrates germano-baltes encerclés par les Bolcheviks], etc. Et puis au moment d’écrire, j’ai fait exprès de ne pas dater le voyage dans le temps. En vérité, pour préparer le livre, j’ai passé environ six mois en Lettonie, en sept-huit voyages, dont une longue période dans une maison au bord d’un lac. Si un jour mon livre est traduit en letton – ce que j’aimerais bien –, on trouvera des inexactitudes, des choses tout à fait contestables… Je le revendique aussi, parce que c’est mon regard, c’est ma subjectivité. C’est la démarche d’un écrivain, qui voit et qui déforme.

Parle nous donc de « ta » Lettonie…

Cette Courlande – je me suis concentré sur cette région – m’a paru à la fois si proche et si lointaine. Elle est comparable à la France, par exemple dans l’organisation d’un village. Mais elle n’est pas semblable. J’ai aussi aimé décrire cet état d’attente, de suspension dans lequel se trouve le pays, entre l’ordre ancien – la période soviétique – et l’Europe et l’espérance qu’elle incarne. Avec cette crise économique terrible, j’ai peur que les Lettons s’installent durablement dans cet entre-deux. J’ai l’impression qu’il y a un coup d’arrêt, une interruption brutale. Bien sûr, ils sont européens mais ils morflent. Avec le traitement sanglant qu’ils subissent aujourd’hui, en France ce serait l’émeute !

Il y a souvent dans tes livres un regard un peu ironique, y compris sur toi-même, et très légèrement critique sur le monde tel qu’il va.

Oui bien sûr, il y a de l’ironie. Dans Courlande ou La Maison du retour, j’ai surtout essayé de donner une certaine allégresse, de gaieté. Je me moque aussi beaucoup des Français, il faut bien insister là-dessus. Je parle des Courlandais – et des Lettons par voie de conséquence –, de leurs façons d’être, de se comporter, mais en articulant ce discours autour de ce que nous sommes, nous les Français, la façon dont nous mangeons, dont nous marchons… Il y a une gestuelle française, tout comme il y en a une américaine. Il n’y a qu’à voir dans les films... On sent les Américains à l’aise avec leur corps, mais ils en font trop.
Les Lettons, eux, sont plus dans la contention. J’ai aimé cette espèce de retenue, cette réserve naturelle chez eux. Cette façon de ne pas sourire, la mimique, toutes ces choses dont on ne parle pas forcément, m’ont beaucoup intéressé. Elles peuvent paraître superficielles, mais elles dénotent une façon d’être, de se comporter. A un moment, je parle de ce Courlandais qui désembourbe notre voiture en rase campagne. On le remercie chaudement et lui reprend sa route comme si rien ne s’était passé... Alors que nous, Français, nous avons cette arrogance démonstrative par rapport à l’étranger. Chez les Lettons, il n’y a aucune arrogance. Sourire, si on n’éprouve pas de l’affection ou de la sympathie, ça ne sert à rien. Ils prennent cela pour une forme d’hypocrisie.

Comment construis-tu tes livres ?

Dans tous mes livres, on part à la recherche de « la pièce manquante » dont j’ai déjà parlé pour Courlande. Dans La Lutte avec l’ange, c’est la recherche d’un mystère qui se trouve derrière une peinture de Delacroix, dans l’église Saint-Sulpice à Paris. Une sorte de polar métaphysique, avec des labyrinthes. Je n’ose dire qu’il est d’une lecture plus difficile, mais il va dans plusieurs directions. C’est parce qu’il y a cette recherche que j’écris mes livres au présent. Je me prive de l’imparfait, qui est pourtant le temps littéraire par excellence et qui donne très naturellement une fluidité à la phrase. Etant entendu que dans la chasse au trésor, ce qui compte c’est la chasse, ce n’est pas le trésor. Je préfère la quête à la conquête, le combat à la victoire.

Et dans La Maison du retour ?

D’une certaine manière, il y a aussi une pièce manquante puisque c’est quelqu’un qui est en train de se reconstruire en même temps qu’il restaure sa maison après une longue période de captivité. Tous deux sont dans la même situation. Sauf que la maison se répare plus vite que le personnage. Dans une période de convalescence, il y a quelque chose qu’on va essayer de récupérer. Le problème avec La Maison du retour, et au travers de ma propre expérience, c’est que le retour ne se termine jamais. On est toujours dans une espèce d’entre-deux, dans un no man’s land, jusqu’à la mort je crois. Donc la pièce manquante, elle le restera toujours.

Est-ce que tu éprouves de la nostalgie par rapport à ce qui existait avant, avant ta captivité, avant la vie d’aujourd’hui ?

Beaucoup de gens pensent qu’il y a de la nostalgie dans mes livres. Mais la nostalgie, c’est un sentiment que je hais, quelque chose qu’aime bien cultiver notre époque. Pour moi, c’est stérile, je dirais que c’est une passion triste…

Pourtant, dans les livres de toi que j’ai pu lire, il y a une certaine érudition qui n’est plus forcément d’actualité. D’où cette impression que j’ai parfois que tu cultives une légère nostalgie…

Ah bon, il y a quelque chose de désuet ? Non… J’aime l’histoire, c’est vrai, et je pense qu’on ne l’étudie pas assez. Mais je trouve que Courlande, c’est aussi un voyage dans le présent. Je parle des grandes surfaces, un de mes postes d’observation favoris. A Talsi notamment, je regarde les gens consommer. Je remarque qu’ils n’ont pas encore la mélancolie du rassasiement, ils sont encore dans le désir. Nous, Français, nous avons perdu le désir, c’est pour ça que nous sommes un peuple un peu fatigué, exténué. On est rassasié.

Et justement, en disant cela, ne fais-tu pas preuve de nostalgie ?

Non, je ne crois pas, mais si tu l’as interprété comme ça, pourquoi pas ? Je suis fasciné aussi par le rapport que les peuples entretiennent avec leur langue. Or pour les Lettons, la langue c’est leur patrie. Si elle disparaît… Leur identité, ce n’est pas l’histoire. La Lettonie c’est un pays inventé d’une certaine façon. A part la Courlande, justement !... Pour en revenir à la langue, ça doit être angoissant pour un pays comme la Lettonie, étant donné que tous ces gens partent en Angleterre ou en Irlande et ne reviendront pas nécessairement. En plus, la Lettonie n’a pas un taux de fécondité extraordinaire…
J’en ai parlé lors d’un récent discours sur la langue française, tenu dans la ville de Brive. J’ai dit que nous, en France, sommes toujours en train de pleurnicher par rapport à l’anglais qui progresse. Mais nous sommes des enfants gâtés ! Les Lettons, eux, doivent vraiment se battre, ils sont le dos au mur. Avec ce million de russophones, ce n’est pas facile. Et puis, j’ai trouvé très important qu’il y ait autant de petits musées, même dans les coins les plus paumés de Lettonie. Des petits musées souvent très émouvants. A côté de Talsi, il y avait une exposition de tronçonneuses de l’époque soviétique : ça m’a fasciné. J’ai essayé de décrire l’objet soviétique, très utilitaire mais à la fois un peu inquiétant. Pas de fioriture, pas de design, mais une certaine rudesse de l’élémentaire, quelque chose de menaçant…

Parlons un peu de la nature…

C’est une des autres choses que j’ai aimées en Courlande.

Mais tu l’aimes bien chez toi aussi, dans les Landes. Tu as une manière de décrire la nature qui est élaborée, riche, tu cherches l’adjectif exact pour qualifier l’odeur d’une plante, il y a une sorte de jouissance du verdoiement… D’où cela vient-il ?

Je suis né à la campagne, mes parents étaient boulangers dans un petit village d’Ille-et-Vilaine. Mes camarades de jeu étaient des enfants de paysans. C’était la France rurale des années 1950, qui n’était finalement pas très éloignée de celle du 19ème siècle. J’ai vécu cet entre-deux des années 50, une France rurale qui était sur le point de basculer dans la modernité. Ceux qui sont nés jusqu’en 1950 ont vu des choses qui, aujourd’hui, paraissent rares : l’ordre ancien, les chevaux dans les rues avec les charrettes et le crottin. Aujourd’hui, mon village est devenu une cité-dortoir de la ville de Rennes, qui à l’époque paraissait très lointaine, bien que distante d’une vingtaine de kilomètres seulement. On allait très rarement à Rennes, on ne voyait qu’une ou deux bagnoles par jour.
Les années 50, c’était la reconstruction, tout était à rebâtir après la guerre. En même temps, il y avait quelque chose de très beau. C’est un privilège d’avoir connu cette période. Ensuite, à partir de 1962-63, la France a complètement basculé. Le niveau de vie a changé, la télévision s’est généralisée, les grandes surfaces sont apparues, tout ça. On a senti la différence, c’était terminé. La société de consommation a commencé là, avant mai 1968.
Pour revenir à la nature, ce qui m’a beaucoup intéressé en Lettonie, c’est la présence de la forêt, elle est là, obsédante. On m’a dit qu’il y avait un côté païen dans La Maison du retour. Justement, je trouve qu’il y a un rapport païen à la nature chez les Lettons, une proximité assez exceptionnelle que nous avons perdue en France. Ils ont été très mal christianisés… Et relativement récemment. Et puis je n’ai jamais vu d’arbres aussi magnifiques que là-bas. Il y a un côté équatorial, cette nature qui a été tellement mise sous le boisseau pendant les longs mois d’hiver, elle explose avec une force. Ces arbres qui grimpent vers le ciel. Tous ces parcs de château aussi… La fête de Ligo m’a beaucoup intéressé. La lecture des daïnas, c’est très beau, cette extrême simplicité, qui est presque banale et dépouillée, mais en même temps très élaborée à mon sens, très concentrée, très incisive au fond. J’ai essayé de décrire tout ça dans le livre.

Dans La Maison du retour, tu parles de « la violence du règne végétal »…

Oui, il y a un côté darwinien, les plus forts exterminent les plus faibles. On le voit perpétuellement. L’arbre le plus fort écrase les autres. C’est un monde très cruel.

Un monde que tu continues à observer dans ton beau jardin landais planté de nombreux arbres ?

Oui, mais il a beaucoup souffert de la tempête qui a frappé le sud-ouest de la France, le 24 janvier 2009. Soixante pour cent de la forêt des Landes ont été détruits ce jour-là ! C’est le plus grand massif forestier de plaine de l’Europe occidentale, un vrai poumon. Tous les arbres que j’ai décrits dans La Maison du retour sont tombés... Notamment le tilleul. Pour moi, ça a été terrible. C’est vraiment un deuil. J’avais un magnifique cèdre de l’Atlas qui avait 200 ans : il a été couché. J’aurais préféré que ma maison fût abimée. Une maison, on la reconstruit vite, un « airial » il faudra deux cents ans. Cela dit, j’ai commencé à replanter. Planter un arbre c’est un acte d’espérance.

A côté de la nature, le vin et le cigare semblent tenir une place importante dans ta vie…
Cela fait partie de mes obsessions ! C’est encore un rapport au temps. C’est-à-dire que le vin est la seule matière vivante qui devient délectable en vieillissant même si, après avoir franchi la période où il est au sommet, il va fléchir petit à petit. Et puis c’est une manière de remonter le sens interdit du temps. Quand vous buvez un vin de 1945 ou un de 1914, on boit aussi de l’histoire. Un 1945, on ne le boit pas comme un autre : il y a la fin de la guerre, c’est le millésime de l’espérance, du retour. Un vin de 1914, les femmes ont vendangé, tous les hommes étaient partis en septembre. Il m’est arrivé de goûter des Bordeaux de cette année-là.
Et le cigare, cela a aussi avoir avec le temps. C’est un plaisir qui part en fumée et qui finit en cendres. Quand on fume un cigare, il y a aussi un moment d’entre-deux, de suspension. Beaucoup d’hommes d’action s’adonnent à ce plaisir, parce que c’est un moment où les choses s’arrêtent. Alors qu’on n’a pas du tout ce rapport-là avec la cigarette, qui a un côté compulsif et esclave. Quand on veut fumer un cigare, il faut choisir le bon moment, avant de retourner au bureau ou de monter dans un taxi. Il faut intégrer le temps qu’on va mettre pour le fumer. Et le temps, un écrivain est perpétuellement confronté à ça. Un livre, c’est raconter ce qui a eu lieu, c’est par rapport au passé, au temps…

Tu te revendiques volontiers « amateur » de vins de Bordeaux, de cigares...

Oui bien sûr, l’amateur c’est celui qui aime, tout simplement. Et qui sait prendre son temps, qui n’a pas ce regard du spécialiste… Ceux qui font beaucoup de mal aujourd’hui, ce sont les experts. On vit dans la culture de l’expert, celui qui sait ou qui prétend savoir. Dans tous les domaines. Le savoir est considéré comme un pouvoir, ça caractérise l’expert ou le consultant, une de ses déclinaisons. Alors que la notion d’amateur est tout à fait à l’opposé. Elle se veut une démarche totalement désintéressée, gratuite, curieuse aussi. C’était un peu la formule de notre revue, L’Amateur de bordeaux [créée en 1981]: « La connaissance augmente le plaisir ». C’est-à-dire que nous ne sommes pas que des buveurs de vin, nous sommes aussi des buveurs de sens. Le vin a un sens, ce n’est pas comme quand on boit de la vodka. Derrière le vin, il y a une histoire, il y a des paysages, il y a une continuité, des générations de viticulteurs, l’environnement. Et tout cela a aussi une saveur, qui s’ajoute au plaisir des papilles. Pour moi, ça entre en ligne de compte quand je déguste un vin. J’ai créé L’Amateur de cigare (en 1994) en suivant la même démarche.

Il y a quelques vignes en Lettonie…

Oui, l’histoire de Sabile m’a beaucoup intéressé, évidemment ! Dans le livre, j’ai voulu cette scène comme une espèce d’instant privilégié. Et puis, peut-être était-ce seulement dans ma tête, mais j’ai eu l’impression que ces gens-là avaient moins de réserve que les autres. Cela dit, le goût du vin en tant que tel, ce n’est pas ça qui les intéresse. C’est le côté livre Guinness des records : on est le vignoble le plus septentrional.

Ta revue sur le cigare parvient-elle à subsister dans le monde actuel ?

Oui, la revue existe toujours mais elle doit se battre contre le politiquement correct, les lois antitabac, etc. L’amateur de cigare est un homme persécuté… Par sa femme, par ses collègues de bureau, par ses voisins de table au restaurant : c’est le héros des temps modernes !… Bref, ce n’est pas facile mais ça vaut la peine. Parce que, quand on aime et qu’on s’intéresse au vin, immanquablement on en vient au cigare. Ca obéit aux mêmes « lois », si je puis dire. Il y a aussi un terroir, il y a aussi des hommes qui transforment des matières premières, le côté artisanal.

Cet amour du vin, du cigare et des autres bonnes choses de la vie, est-ce que c’était inné ou bien est-ce que ce n’est venu qu’après ta période de captivité ?

Je l’ai toujours eu, je pense. Mes parents étaient boulangers-pâtissiers. Toute mon enfance, j’ai baigné dans des odeurs de viennoiseries, de croutes de pain qui cuit, de gâteaux, des parfums très agréables. Si je parle beaucoup d’odeurs dans mes livres, cela me vient en grande partie de cette enfance, lorsque je baignais dans cette espèce de symphonie olfactive…

Je me suis tout de même demandé si ce sens-là n’avait pas été exacerbé par ta période de captivité.

Tu as certainement raison. D’ailleurs, j’en parle dans La Maison du retour. Dans un endroit complètement resserré, étroit, dans l’obscurité, avec le silence, tous les sens sont dans un état de réceptivité extraordinaire, notamment le sens auditif. Nous pouvions deviner que le moment était venu de nous changer de lieu de détention, rien qu’en entendant les pas au-dessus de nos têtes, plus denses que d’habitude. Car pour ces changements de cellules, ils faisaient venir des gardes supplémentaires.
Ces moments étaient terribles. J’en ai connu dix-sept ou dix-huit au total. Ca se passait toujours la nuit. Ils nous levaient vers 3h-4h du matin. C’était très angoissant. Car la finalité de l’otage, c’est d’être exécuté. Le type ouvre ta cellule, tu ne sais pas s’il va te tuer ou non. C’est toujours un quitte ou double. Ces déménagements étaient très durs, parce qu’ils nous bandaient les yeux et nous mettaient dans des coffres de voiture – ça pouvait durer quatre-cinq heures – ou dans une caisse fixée sous des camions. Tu crois devenir fou. Ca c’était ma hantise.
Le sens olfactif, c’était différent. Nous étions dans un monde clos, on devait puer effroyablement. Il n’y avait pas de fenêtres dans nos cellules, par moments il y faisait jusqu’à 45 degrés, on était torse nu. Nous voyions arriver l’été avec beaucoup d’appréhension. On était en sueur, on ne pouvait pas dormir, aucun air ne nous parvenait. Et puis on ne prenait une douche que tous les deux ou trois mois. Les geôliers ne se privaient de nous dire « qu’est-ce que ça pue ! » Ce n’était pas de notre faute… Alors c’est indéniable que tout ça a exacerbé nos sens. Mais le sens olfactif a toujours été très aigu chez moi, il m’a beaucoup aidé pour la dégustation du vin. Parce que cet exercice, c’est aussi nommer des odeurs.

Cette période de captivité, j’imagine qu’au début ce devait être difficile d’en parler, de faire comprendre…

Tu vois, aujourd’hui encore, on parle de moi comme « l’ancien otage du Liban », c’est gravé sur mon front et j’en ai mare ! Ce n’est pas tabou pour moi, mais j’en parle très peu.

Est-ce que ce rappel incessant ne commence pas à s’estomper, notamment grâce à tes livres ?

Mais non ! Je crois que ça me poursuivra jusqu’à ma mort. Lorsque je suis allé à Brives recevoir un prix, il y a eu un discours du président du Conseil général, qui se trouve être François Hollande. Il a parlé de « l’otage du Liban », a rendu hommage à mon « courage »… J’en ai mare ! C’est obsédant. On a l’impression qu’on n’en sortira jamais. Dans un petit livre que j’ai envoyé en 1989 à tous ceux qui avaient participé à ce combat pour ma libération, Le Bordeaux retrouvé, je dis qu’être un otage, ce n’est pas un métier, ce n’est pas une fonction sociale. Mais très vite on devient le cabotin de sa propre souffrance, très vite on se raconte.
Alors quelque temps après ma libération [en 1988], je me suis dit « ça suffit, je refuse toutes les interviews qui ont trait à cette période-là ». En même temps, elle est là, bien sûr, mais ça reste par rapport à moi-même, à ma famille. Je ne peux pas dire que ça m’insupporte quand on me le rappelle. Il faut vivre avec ça, on ne peut rien contre. Mais c’est quelque chose de lourd. En plus, ce que l’on raconte est toujours très répétitif. Il y a une sorte de service minimum au-delà duquel on ne veut pas, ou on ne souhaite pas aller. Parce qu’il y a quelque chose qui est indicible, intransmissible. C’est la raison pour laquelle je reste incapable de raconter par écrit ces trois années.
J’y fais quelques allusions dans La Maison du retour : très peu à la captivité en tant que telle, mais au travers du retour, qui est aussi très difficile, très violent. Tu es plongé dans les ténèbres pendant trois ans et crac !, d’un seul coup tu remontes à la lumière tel Lazare sortant du tombeau… Tu as vécu dans le silence et tout d’un coup tu vois plein de gens autour de toi, tu as l’impression qu’ils sont en état d’ébriété. Tu as presque envie de retrouver le silence. D’ailleurs ma femme pensait que je ne m’en remettrais jamais. Mais elle et mes proches ont compris qu’il fallait que je passe par cette étape, comme un sas.

lundi 25 avril 2016

De retour de pêche en eaux baltes


ON CROISE de drôles de poissons en littérature. Prenez ce dénommé Brochet, qui donne son nom à une traduction française du dernier roman écrit par Eric Ambler, au titre original moins aquatique (The Care of Time, 1981). Charles Brochet est l'un des pseudos choisis par celui qui, au départ, a tout pour endosser le costard du Grand Méchant de l'histoire. Eric Ambler décrète que Charles Brochet s'appelle en réalité Karlis Zander, "né à Tallin [sic], en Estonie. D'une famille de langue allemande." Karlis sonne franchement letton mais passons sur ce détail (Simenon a bien choisi de baptiser l'un de ses Grands Méchants Pietr-le-Letton, déjà évoqué ici).

"Quand l'Union soviétique a envahi les pays Baltes, après l'attaque de la Pologne par les nazis, il [Karlis] était étudiant. (...) Il devait avoir dans les dix-huit ans. Dans ces pays-là, on devient vite adulte... et coriace. Les Russes ont coincé sa famille, mais lui il a pu s'échapper. Il faisait partie d'un groupe de réfugiés qui sont parvenus à Dantzig en bateau. Là, il s'est porté volontaire pour entrer dans la Wehrmacht et, après une période d'entraînement, on l'a envoyé dans une école d'infanterie, puis dans un service de transmission." Parcours presque classique pour la région, dirais-je. Ils sont des dizaines de milliers de Baltes à avoir ainsi vu dans l'armée allemande le seul moyen de lutter contre les Soviétiques après l'invasion de leurs pays et la déportation de parents, de proches ou de voisins.

Mais revenons à ce roman d'espionnage de bonne facture (tel l'incipit: "La lettre d'avertissement arriva le lundi, la bombe le mercredi. Ce fut une semaine chargée"), bien qu'un brin suranné. Après un passage sur le front russe au service de l'Abwehr, le service de renseignement de l'armée allemande, Karlis Zander parvint à traverser l'Europe dans le flot de personnes déplacées et à gagner l'Algérie. "Il ne connaissait que le métier de soldat." Là, il s'engagea donc dans une unité de paras de la Légion étrangère sous le nom de Carl Hecht, combattit en Indochine, fut blessé à Diên Biên Phu, évacué et fait citoyen français sous le nom de Charles Brochet.

Le sandre (zander en anglais) et le brochet (Hecht en allemand), autant de poissons carnivores pour nommer un personnage qui déjouera les pièges tendus, dans un décor alpin, par un émir fou à lier et ses sbires. Le tout sous le regard faussement naïf de Robert Halliday, le héros du roman. "Nègre" de profession, ce dernier est embauché pour remettre en forme un manuscrit écrit par Serge Netchaïev, personnage bien réel (1847-1882), lui, auteur d'un Catéchisme du révolutionnaire (qu'il aurait rédigé avec Bakounine) et présenté dans le roman comme un théoricien du "terrorisme moderne". L'étrange commande passée à Holliday ne s'avère être qu'un prétexte en vue de l'utiliser dans le cadre d'une machination où le manipulé ne sera pas nécessairement celui que l'on croit...


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Des brochets, on croise d'autres, inoffensifs, dans Metal, le roman autobiographique du Letton Jānis Joņevs paru en mars en français (chez Gaïa). L'occasion? Une partie de pêche épique ("en l'avant la canaille, à la nous la poiscaille!"), qui occupe une douzaine de pages du livre et dont l'issue est aussi pitoyable que le son du bâtonnet de dynamite balancé dans l'eau: ploc. Le temps d'une nuit de picole en bordure de rivière infestée de moustiques, Jānis, quinze ans à peine, se mesure à ses nouveaux potes, les "voyous".
"Avec eux, je pouvais me permettre de faire le con à ma guise." Un comportement, pense-t-il, qu'il ne saurait adopter en présence des membres de sa bande habituelle, les "métalleux". Avec eux, "on était toujours dans un état d'activité spirituelle, de tension et d'attention permanentes". C'est du moins comme ça qu'il voit les choses, Jānis, l'intello de la petite bande traînant dans la bourgade de Jelgava en 1994, année du départ des derniers soldats russes encore stationnés en Lettonie. Quasiment pas de politique dans ce roman, mais les préoccupations familières d'un groupe d'ados qui se cherchent et se retrouvent dans une passion immodérée pour le métal et ses dérivés tonitruants.

Jānis n'est pas un grand pêcheur ni ne pèche beaucoup. S'il le fait, en de vénielles occasions, c'est pour ne pas passer pour le ringard de la bande. Et en imaginant parfois ce que ses parents trouveraient à en redire. Il est attachant, ce jeune Jānis, qui languit d'enfin s'"intoxiquer à l'alcool" (il y parviendra vite), louche sur les filles sans oser les entreprendre (Diana "devait avoir l'air particulièrement sexy, car je me sentis, comme on dit, décontenancé. Hyper décontenancé"), a du mal à parler quand la fumée des premières cigarettes lui monte dans les yeux. Piètre guitariste, il hésite à former son groupe de black metal (surtout pas de pop, qui "représentait le conformisme de la majorité universelle face à quoi nous devions garder sans mollir notre position de minorité ricanante").

On est tous plus ou moins passé par cet état d'irrésolution juvénile, ce qui rend ce roman d'autant plus sympathique. Lancé à la baille, il ferait pas mal de ronds dans l'eau avec ses 350 pages, mais il ne se veut pas prétentieux pour un lats. Dialogues à l'emporte-pièce, souvent hilarants, touchants parfois (celui avec le soudeur rencontré un soir, non loin de la rue des Tractoristes) et finement traduits par Nicolas Auzanneau. Grâce à Jānis Joņevs (photo), on s'approprie l'univers de gamins de la Lettonie post-soviétique, qui ne jurent que par des groupes de musique anglo-saxons ou leurs copies locales, tout en citant des bribes du Maître et Marguerite.


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Entre l'histoire de Metal et celle d'Es esmu šeit (Je suis ici), moins de vingt ans ont passé. On continue à pêcher en Lettonie (le vol de filets a remplacé le bâton de dynamite comme méthode "alternative"). Le lats n'a pas encore été remplacé par l'euro dans ce film sorti à Riga cette année. Après l'entrée du pays dans l'UE et la crise-massue de 2008, les campagnes se dépeuplent. La mère de Raja, 17 ans, et de son frère cadet Robi est partie tenter l'aventure en Angleterre. Le père, lui, est mort. Les deux ados cohabitent avec une grand-mère acariâtre dans une ancienne ferme dont les arbres sont vendus par cette dernière, contre leur volonté, pour améliorer le quotidien.

La vie n'est pas gaie en Latgale, province parmi les plus pauvres de l'UE, limitrophe de la Russie et de la Biélorussie. Raja tente de garder la tête au-dessus de l'eau après le décès accidentel de la baderne, dont elle et Robi ne disent rien à personne. La pension continue donc à être versée mois après mois. Difficile de ne pas taper dedans pour s'enivrer avec les copains (Robi) ou s'acheter une robe (Raja) pour participer, à Rezekne, la "grande ville" du coin, à un concours de langue anglaise dont le 1er prix n'est autre qu'un aller et retour en avion pour Londres. L'occasion inespérée de retrouver la mère émigrée et de tenter de la faire revenir.

Je n'en dirai pas plus, si ce n'est que ce film réaliste - l'un des rares longs métrages lettons à avoir été récompensés hors du pays, en l'occurrence au dernier festival de Berlin sous le titre de Mellow Mud (Ours de cristal du Meilleur film dans la section Génération 14plus) - m'a séduit. Séduit comme on peut l'être par une histoire qui fleure le "no future". La vie telle qu'elle est vécue hors des routes goudronnées est filmée de manière crédible. Elle mérite d'être racontée, ainsi que le sort  d'une jeunesse oubliée, loin de la capitale. Enfin, le réalisateur, Renārs Vimba, ne sombre pas dans le misérabilisme ni dans les bons sentiments. A chaque fois que l'un de ces écueils semble affleurer, il donne un léger coup de barre et le film peut poursuivre son chemin, servi par le jeu sobre d'acteurs qui préfèrent souvent le silence à la parole (on n'est pas en Lettonie pour rien).


Coup de chapeau particulier à Elīna Vaska, qui interprète Raja non sans me rappeler, ne serait-ce qu'un peu, l'Isabelle Huppert des débuts, espiègle et buttée. Raja, une fille de la campagne à la sensualité naissante... et qui sait souquer ferme quand un pêcheur en pétard tente de la rattraper alors qu'elle s'enfuit avec ses poissons.

dimanche 30 août 2015

Étoile en papier d'un "communisme national" letton

CURIEUX de l'histoire de leur pays, des compagnons me mettent entre les mains quelques exemplaires d'un magazine letton remontant à l'occupation soviétique. Le papier est humide (et pour cause, nous descendons une rivière, il a plu la nuit précédente), les pages cornées collent les unes aux autres, les couleurs ne sont pas de première fraîcheur.

Trois des numéros de cette revue - Zvaigzne (L'Étoile) - remontent à 1961.

A la "une" de l'un d'eux, un visage d'une jeune femme en tenue traditionnelle. Tresses blondes, col blanc et nœud noué autour du cou, nœud rouge comme il se doit, rouge comme les lèvres qu'elle a entrouvertes: Zvaigzne est la revue éditée par le Comité central du Parti communiste letton.



La descente de rivière terminée, je fais une petite recherche sur Internet. Pour tomber sur un article consacré à Zvaigzne, écrit par un historien letton ayant analysé son contenu entre 1956 et 1959, en pleine période khrouchtchévienne. La revue y est décrite comme l'un des principaux véhicules d'un "communisme national" letton, soucieux de perpétuer des valeurs quasi patriotiques et parfois critique à l'encontre de certains travers du régime soviétique.

Inclus dans un volume consacré aux "régimes d'occupation dans les pays baltes, 1940-1991", l'article en question - signé Ilgvars Butulis - est disponible ici dans sa version longue, en letton (pages 697 à 707). Voici son résumé en anglais (les extraits noircis sont de mon fait):

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A Few Expressions of National Communism in the Magazine Zvaigzne (1956–1959)

Ilgvars Butulis

Summary

The paper gives an insight into expressions of national communism in the magazine Zvaigzne (Star) in the period from 1956 to 1959. At that time, the magazine was one of the most important mouthpieces of national communism in Latvia. The author analyses those publications in Zvaigzne that in some way express ideas of national communism. The paper outlines the themes of these materials and the range of expressed ideas.

The paper relies not only on articles, but also on pictures (photographs, reproductions of pieces of art, drawings) and comments to them. An important part of the source basis include transcripts of the meetings of the Bureau of the Central Committee of the Latvian Communist Party. The analysis of these sources allows outlining the major activities of Zvaigzne connected with national communism.

In communication with its readers, the magazine to a large extent avoided the didactic tone. It spoke a language untypical for a Soviet publication and depicted the daily life or ordinary citizens. Zvaigzne no longer strictly observed the hierarchy and treated even the highest authorities in a down-to-earth manner. The freer way of thinking of the magazine’s editors manifested itself also in a new approach to the depiction of the woman, without shunning elements of eroticism. The magazine was not even afraid to address painful social ailments; it showed the harsh life in collective farms, the disastrous situation in commerce, and contemplated the declined level of social culture. The image of the leader, the chairman that emerged from its pages was not at all flattering to the nomenclature.

Speaking about Latvia’s history, Zvaigzne specially focussed on proto-history and the Red Latvian Riflemen, underlining the specifics of the national history and cultivating love for the Fatherland. The magazine was the first press publication in Latvia at that time that dared openly to mention the deportations of 1949. In numerous articles and pictures on cultural and historical monuments the publicists of Zvaigzne called for rejection of the nihilistic attitude towards the heritage of the past, for organisation of its protection and for enlarging the borders of cultural heritage. The published pictures and articles cultivated traditions of national festivities: song festivals, wedding customs and especially the Midsummer celebrations.

The depiction of Latvia’s nature almost developed into idolatry under the slogan “Look at the beautiful Latvia and admire it!” Materials on art occupied an important position in the propaganda of national communist ideas. Publications on fine and applied arts to a large extent built the Latvian-in spirit environment of the magazine, called for rejection of the narrow understanding of realism underlining as the key values the national character and modernity of art. Articles and pictures on architecture also advocated modernity and national traditions. Materials dedicated to theatre called for brilliant theatricality and open combat of the shortcomings and negative features of the society.

Remaining typical representatives of their time and environment and without leaving the concepts and frameworks of socialism, authors of the magazine Zvaigzne advocated a more Latvian and democratic model of socialism than the official Soviet Russian-style stereotype of socialism.


[In OCCUPATION REGIMES IN THE BALTIC STATES 1940–1991. Symposium of the Commission of the Historians of Latvia, Volume 25; Research of the Commission of the Historians of Latvia, 2008
and Proceedings of the International Conference “Occupation Regimes in the Baltic States (1940–1990): Research results and problems”, 30–31 October 2008, Riga
]


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Me reviennent alors à l'esprit des choses lues ou entendues il y a déjà pas mal d'années. Une fois passée la fureur stalinienne, des leaders communistes lettons tentèrent - après la mort en 1953 du camarade Iossif Vissarionovitch Djougachvili - de promouvoir des mesures visant à préserver des valeurs "nationales". Tentèrent aussi de réduire l'arrivée de migrants en provenance du reste de l'URSS, de freiner la russification en cours.

Dans ma bibliothèque, je pioche Latvia in Transition, publié en 1996 au Cambridge University Press. L'auteur, Juris Dreifelds, professeur canadien d'origine lettonne, évoque ce courant "national" au sein du PC letton, animée par Eduards Berklavs, alors vice-président du Conseil des ministres de la République soviétique de Lettonie. Pour plus de détails, l'extrait du livre de Dreifelds est à lire ici (en anglais).

Berklavs, tout comme le 1er secretaire du PC letton, Jānis Kalnbērziņš, et quelque 2 000 autres "communistes nationaux", furent écartés en 1959. Une purge qui n'empêcha pas la parution en 1961, à la "une" de Zvaigzne, du visage - certes radieux, contemplant un avenir forcément meilleur encore - d'une mystérieuse femme en costume traditionnel letton.

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D'autres "unes" du même magazine:


1961
 

 
1961



1973

samedi 7 février 2015

Un Telegraf à optique européenne

JOURNAL EN RUSSE de Riga, Telegraf est à nouveau disponible dans les kiosques. De quotidien il s'est mué en mensuel, après une interruption de près d'un an pour cause de difficultés financières.


La "une" du 1er numéro de Telegraf nouvelle mouture est sobre: Poutine et la Lettonie. Pas de chef du Kremlin arborant des moustaches à la Hitler, comme ce photomontage publié au 1er semestre de 2014 par un hebdomadaire en langue lettonne, Ir, que j'ai connu plus inspiré. Le dossier de "une" de Telegraf, lui, relate l'évolution des relations entre les dirigeants lettons et le président russe depuis son arrivée au pouvoir. Mes (mé)connaissances en russe étant ce qu'elles sont, je n'ai pas pu me faire une idée plus précise quant à son contenu.

Rencontré un de ces soirs, Andrejs, l'un des responsables du mensuel, me dit que le magazine campera sur une ligne "proeuropéenne", au diapason de celle qui était généralement la sienne durant sa première vie de journal quotidien, inaugurée en septembre 2001. C'est ainsi que Telegraf s'ouvre sur un entretien de quatre pages avec Inna Steinbuka, la chef de la représentation de la Commission européenne en Lettonie.



Selon Andrejs, ce choix "proeuropéen" assumé prive le journal d'une bonne partie de son lectorat potentiel, plus prompt à adopter une grille de lecture de l'actualité faisant écho à celle en vigueur à Moscou. A défaut de pouvoir vérifier un tel penchant en cette période de grande prudence parmi les Russes de Lettonie, j'ai acheté mon exemplaire de Telegraf, en espérant que le journal subsistera longtemps. Fort besoin de pluralisme dans les médias de Lettonie, y compris sur le versant russophone.

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Encore faut-il pouvoir se l'offrir. A 1,49 € l'exemplaire (de 64 pages), ce n'est pas la fin du monde, certes, et un abonnement annuel revient à 10 €. Mais, comme pour tout journal acheté en Lettonie, cela représente un petit budget dès lors qu'on ne gagne que le salaire minimum (360 € bruts par mois) ou un peu plus.



Ce n'est pas la hausse des prix des transports en commun dans Riga qui améliorera la chose. Le passager étourdi ou pressé doit, depuis le 1er février, débourser 2 € pour s'offrir un billet de bus/trolleybus/tram lorsqu'il n'a d'autre choix que de l'acheter à bord, auprès de la personne le conduisant. Soit plus cher qu'un billet vendu à l'unité dans le métro parisien (1,80 €). Heureusement pour eux, retraités, étudiants et autres membres de familles nombreuses sont à peu près épargnés (cf. la grille de tarifs). Mais gare à l'oubli chez soi de sa carte de transports prépayés (qui met le voyage - pour une personne adulte en activité - à 1,15 €, tout de même). D'autant que les contrôles sont relativement fréquents. Un dernier détail: pour tout animal de compagnie, le ticket revient à 1,50 €...

lundi 27 octobre 2014

Dans une ancienne base aérienne de Lettonie



DES KILOMETRES de grillages agrémentés de barbelés, quelques rares vigiles, dont un logé dans la tour de contrôle qui vous envoie vers un autre, à l'autre bout de l'aérodrome. Discussion avec le moustachu en question à travers les barreaux d'un portail coulissant. Une bonne raison de frapper là. Le mécanisme s'enclenche. Le quinquagénaire qui l'a activé de l'intérieur n'est finalement pas mécontent d'avoir de la visite.

Les journées doivent être longues dans cette ancienne base aérienne soviétique de Tukums, dont l'existence remonte aux années 1930. Rebaptisée aéroport de Jurmala et dotée d'un terminal moderne légèrement démesuré, l'installation n'est guère fréquentée.


L'"aéroport" reçoit quelques jets privés par semaine, parfois moins, dit le placide vigile.
Rase campagne avec pour seuls voisins visibles quelques fermes isolées et une caserne désaffectée.
On imagine l'activité hivernale.


Ce jour-là, aucun vol ne semble attendu. Le parking et les hangars de service sont déserts. Sur le tarmac, le vent souffle plus qu'ailleurs. A l'horizon, des forêts noirâtres tapies sous le ciel de Zemgale.
Garés près de la piste d'atterrissage longue de 2500 mètres, trois coucous, dont un Yak-40 en piètre état apparent.









Un peu plus loin, deux autres appareils dont je n'ai pas retenu les noms (tout renseignement bienvenu via l'espace réservé aux commentaires).

UN PETIT...






... ET UN GRAND...


 




A l'une des extrémités de la piste d'atterrissage, derrière de lourdes portes jaune vif, d'autres appareils dorment à l'ombre. D'anciens avions militaires ayant volé pour le compte du Pacte de Varsovie ou ses alliés. Autant de pièces en attente, nous dit-on, de l'ouverture probable d'un musée.







lundi 11 août 2014

L'ancien siège du KGB à Riga (son & photos)


EN LETTONIE, l’ancien siège du KGB est ouvert au public pour la première fois depuis la fin de l’occupation soviétique de ce pays balte. L’occasion pour les visiteurs de découvrir ou de se remémorer, en principe jusqu'au 19 octobre, un lieu et un épisode sinistres d’une histoire encore récente.

Le lieu a ouvert ses portes le 1er mai, dans le cadre du programme de Riga 2014, la ville lettonne étant l'une des deux capitales européennes de la culture cette année. Je m'y étais rendu peu après l'ouverture, en compagnie de Gints Grube, responsable de la partie du programme consacrée à (ou ayant lieu dans) la rue Brivibas sur laquelle se trouve l'ancien siège du KGB. Une dépêche récente de l'AFP, signée de son correspondant dans le pays, Mike Collier, a attiré l'attention de la rédaction de RFI, qui m'a demandé de parler de cet événement pour son émission Bonjour l'Europe. Voici la petite discussion que j'ai eue ce 11 août avec le présentateur (son "lancement" n'est pas de moi). Le son est par endroits un peu déficient, toutes mes excuses, c'est la faute au réseau téléphonique sans fil... Vous trouverez, au-dessous de la vidéo-son, une bonne partie du contenu et quelques-unes des photos que j'avais prises pour illustrer le sujet. Lequel demande à être vu et ressenti sur place.





 Comment se présente le bâtiment et que voit-on?
C’est un immeuble de six étages, un immeuble Art nouveau assez stylé. Le KGB s’était installé là en 1940, au croisement de ce qui était alors la rue Lénine et d’une autre rue du centre de Riga. D’où le surnom donné à ce bâtiment: Stūra māja, "la Maison du coin". Cela évitait aux habitants d’avoir à prononcer le mot KGB, qui était tellement redouté. Et on comprend bien pourquoi lorsqu’on visite l’immeuble. Des dizaines de petites cellules peuplent le sous-sol. C’est là que les gens arrêtés par la police politique soviétique attendaient leur interrogatoire ou leur déportation vers la Sibérie. Il suffisait parfois d’une simple dénonciation pour se retrouver là, comme le rappellent les panneaux explicatifs installés dans l’entrée. Toujours au rez-de-chaussée, on voit la pièce qui a servi pendant un certain temps de chambre d’exécution.









Est-ce qu’il y a beaucoup de visiteurs? Comment réagissent-ils?
Oui, il y a du monde, dont pas mal de touristes étrangers. Riga est l’une des capitales européennes de la culture cette année. Les réactions varient. Des personnes âgées originaires de Lettonie tombent en larmes en visitant le lieu, certaines y ont été détenues. D’autres semblent si bien connaître les lieux qu’on se demande si elles n’ont pas travaillé là pour le KGB. On croise aussi des familles. Pas mal de jeunes découvrent là l’un des pires travers de l’occupation soviétique,  ça leur ouvre les yeux. En revanche, des visiteurs venus de Russie voisine ont du mal à croire à ce qu’ils voient. Certains affirment même que tout ça n’est que propagande antirusse, en cette période de tension entre l’Ouest et Moscou.



L’exposition se termine en octobre. Et ensuite, qu’est-ce que va devenir l’immeuble ?
C’est un point d’interrogation. L’Etat letton n’a pas encore décidé ce qu’il allait en faire. Après le retour à l’indépendance, en 1991, l’immeuble avait hébergé le QG de la police lettonne jusqu’en 2008. Depuis, il était inoccupé, là, sur l’un des grands axes de Riga. Il est possible qu’il redevienne une coquille vide, en attendant des investisseurs qui pourraient en faire des bureaux. A moins qu’un musée n’y soit ouvert en permanence. L’idée est dans l’air. Certains, dont pas mal d’intellectuels et d’artistes, souhaitent qu’on puisse y perpétuer la mémoire d’une époque dont l’histoire n’a pas encore été complètement écrite. Avec ses zones d’ombre, ses ambiguïtés aussi, puisque un nombre indéterminé de Lettons ont collaboré avec le KGB.





Je n'ai pas eu le temps d'en parler dans mon billet radio: à voir, dans les étages supérieurs de l'immeuble, là où travaillait encore la police lettonne il y a une demi-douzaine d'années, plusieurs expositions autour du totalitarisme et ses effets, la déportation en Sibérie avec, notamment, les quelques objets emportés par des Lettons.