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vendredi 11 mai 2018

Ingmar, rêve, cauchemar

2018 est, entre autres, l'année du centenaire de la naissance d'Ingmar Bergman. L'occasion de reproduire ici, très légèrement remanié, un long article que j'avais écrit pour la revue lettonne Rigas Laiks après un reportage sur les traces du Suédois à Fårö, l'île où il passa la fin de sa vie. L'article, qui relate aussi les difficultés rencontrées par les personnes s'étant mis en tête de perpétuer le souvenir de Bergman sur l'île, remonte à 2011. J'ai donc ajouté, en bas de ce texte, quelques précisions le mettant à jour. Autant le dire tout de suite, les nouvelles en provenance de Fårö sont plutôt bonnes. Toutes les photos:
© Antoine Jacob


LE CRAQUEMENT étouffé des aiguilles de pin sous la semelle se mêle au clapot des vaguelettes. La mer est maintenant à un jet de pierre. Entre sous-bois et eaux sombres de la Baltique, une plage étroite de galets. Décor austère à souhait en cette journée de grisaille. Dans le champ visuel, soudain, une silhouette se faufile entre des troncs. L’individu, petit sac au dos, s’éloigne sans demander son reste. C’est apparemment le même homme entraperçu un peu plus tôt dans la matinée, pédalant sur le sentier en terre. Avec son parka aux couleurs fluo, il n’a pas l’air d’un habitant de l’île. Sans doute un touriste égaré. A moins qu’il ne s’agisse d’un de ces admirateurs inconditionnels d’Ingmar Bergman. La propriété où habitait le maître avant sa mort en 2007 commence de l’autre côté du muret en pierres qui coupe la plage à angle droit. Mais comment cet inconnu aurait-il pu le savoir ? Rien n’annonce au promeneur qu’on approche du Saint des Saints, le fief du cinéaste qui, de son vivant, redoutait les curieux comme la peste. Un fil de fer barbelé court au-dessus du muret, protection dérisoire.

 
Le vent s’est calmé, le plafond de nuages s’étire vers l’Est, vers la Courlande si proche. Avec un peu de chance, il ne pleuvra plus de l’après-midi sur l’île de Fårö, au nord de Gotland. Le moment est venu d’aller rendre visite aux occupants de Hammars, la résidence de Bergman, qu’il avait fait construire au bord de l’eau, en 1967. Car la maison, si elle reste fermée au public, est désormais accessible à des artistes, suédois ou étrangers. Nul besoin de travailler dans le cinéma ou le théâtre, ni même d’être un inconditionnel de l’œuvre de Bergman, pour postuler à une place.


Anniken Amundsen, la Norvégienne qui ouvre la porte ce jour-là, crée des œuvres d’art, précises et menues, à l’aide de filets de pêche. Elle, son compagnon Dag et leurs deux jeunes enfants, plus blonds encore que Bibi Andersson, sont les premiers à résider à Hammars sur une longue période (trois mois). La journée, ils passent autant de temps qu’ils veulent dans ce qui fut le refuge permanent de Bergman à partir de 2003, là où il avait choisi d’attendre la mort, avec souvenirs, films et musique. Le soir, les pensionnaires du moment émigrent vers une maison en chaux blanche traditionnelle, tapie non loin de là parmi les pins, pour y passer la nuit. 

Hors de question de désacraliser la chambre à coucher de l’ancien propriétaire des lieux, plongée dans la pénombre. Le grand lit est recouvert d’une étoffe blanche ajourée aux allures de linceul. Sur la table de nuit en bois, blanche elle aussi, on distingue des mots, une forêt de mots en suédois griffonnés par Bergman. On l’imagine assis sur le bord du lit, crayon en main, donnant libre cours à son imagination, à la lumière de la lampe de chevet. Tout n’est pas lisible – à la fin de sa vie, il avait perdu de sa lucidité. Ici, on décrypte un prénom, Ingrid, celui de sa dernière épouse, avec laquelle il vécut un quart de siècle, jusqu’à sa mort en 1995. Là, on lit DRÖM, rêve, MARDRÖM, cauchemar. Parmi quelques croquis, une sorte d’écureuil sorti tout droit d’un dessin animé de Walt Disney. 


« Les premiers jours après notre arrivée à Hammars, nous étions très intimidés par l’atmosphère de la maison et l’aura de son ancien occupant, susurre Anniken. Puis nous nous sommes habitués. Mais nous éprouvons toujours un grand respect pour l’endroit ». Comment faire autrement lorsque, dans la petite salle de musique, on a la chance de pouvoir passer des heures à écouter La Flûte enchantée et d’autres 33 tours dans le fauteuil en cuir du maître, sous la lampe ayant servi au tournage de Scènes de la vie conjugale (Scener ur ett äktenskap)? Appuyé contre un mur en frisette, une récompense décernée en 2006 -- for outstanding contribution to the world of theatre -- par la Fondation internationale Stanislavsky de Moscou. 


Au bout de la grande pièce qui sert de bibliothèque, c’est un autre moustachu qui fixe le visiteur. Figure tutélaire, August Strindberg veille sur des milliers de volumes accaparant tous les murs. De cette pièce jusqu’à la « salle de méditation », à l’autre extrémité de la maison sans étage, les pièces s’alignent en enfilade sur 56 mètres, de part et d’autre d’une vaste salle de séjour au mobilier scandinave confortable mais sans prétention, flanquée d’une gigantesque cheminée. Pour Anniken et sa famille, le logis est un peu grand. Impossible de s’entendre d’un bout à l’autre. « Mais on ne va pas crier, pas ici… », sourit l’artiste. 

Ou si cela arrive, c’est bien involontaire. « Tout à l’heure, souffle Anniken, j’ai vraiment eu peur en levant la tête de ma table de travail : juste en face de moi, il y avait un homme, qui me scrutait de l’autre côté de la vitre ! » De quoi pousser un cri d’orfraie, d’autant que la nature avoisinante possède un je-ne-sais-quoi d’inquiétant. Sans doute sont-ce les réminiscences de films de Bergman qui jouent un sale tour. Les animaux tués par un sadique dans Une passion (En passion) tourné à Fårö, ou encore la vision de la mort, personnifiée dans Le septième sceau (Det sjunde inseglet)


« L’inconnu voulait me parler, reprend la Norvégienne. Il m’a raconté toute une histoire. Comme quoi il vient ici depuis des années en provenance d’Allemagne, son pays, qu’il connaît tous les films de Bergman par cœur, que peu après sa mort, il avait à nouveau fait le déplacement pour se recueillir sur sa tombe, puis qu’il avait rencontré un de ses enfants, Linn Ullmann, ici-même dans cette maison. Un type très étrange… » Ne portait-il pas une parka fluo, par hasard ? « Oui, avec des petites lunettes et un sac à dos ». 

On comprend mieux pourquoi le maître appréciait que les habitants de l’île le protègent des curieux. Aux personnes qui demandaient où se trouvait sa maison, ils répondaient par le silence, lorsqu’ils ne les envoyaient pas dans la direction opposée… L’intéressé l’avait souligné dans un entretien accordé à un chanteur folk natif de Gotland, Tobias Fröberg : « Je ne suis pas antisocial vis-à-vis des îliens. Nous éprouvons un respect mutuel. J’aime beaucoup leur mentalité, leur détermination à rester accrochés à Fårö, malgré les difficultés. S’ils s’en sortent sans assistance, c’est parce qu’ils ont les gênes adéquates. »  


A l’entendre, Bergman n’était pas loin de partager ce patrimoine génétique. Lorsqu’il mit la première fois le pied sur cette petite île, en avril 1960, à l’âge de 41 ans, il ressentit comme une révélation. « Voici ton paysage, il correspond à l’image que tout au fond de toi tu te fais des formes, des proportions, des couleurs, des horizons, des bruits, des silences, de la lumière et des reflets », écrivit-il plus tard dans son récit autobiographique, Laterna Magica

Pourtant, déjà auréolé de premiers succès à l’étranger dont un Ours d’or à Berlin pour Les fraises sauvages (Smultronstället), Bergman n’avait aucun a priori positif en montant sur le bac qui reliait – et relie encore – Gotland à Fårö. Il rêvait de tournage sur les îles Orcades, au nord de l’Écosse, pour son long-métrage à venir, A travers le miroir (Såsom i en spegel). Les studios de cinéma suédois SF estimaient l’idée trop coûteuse et le prièrent de trouver un décor plus proche de Stockholm. Le réalisateur se résolut à faire un tour à Fårö pour la forme, sans abandonner ses envies d’Écosse.



La nature âpre et sauvage de l’île suédoise l’envoûta de suite. Il lui suffit d’une première virée vers la pointe Sud en compagnie de son chef-opérateur Sven Nykvist pour penser : c’est là que je veux habiter. « Je n’avais jamais ressenti cela auparavant. C’était magique ». Quatre ans plus tard, à l’occasion du tournage de Persona sur la même île, il décida de s’y installer une partie du temps. C’est ainsi qu’il fit construire Hammars, malgré les objections d’un architecte pointilleux travaillant à l’administration locale.

* * *

LE CIMETIÈRE s’étend au pied de l’église en chaux blanche. Son clocher ne se voit pas de tous les coins de l’île, qui est plus étendue qu’elle n’y paraît (un cinquième du lac Léman environ). Il faut pousser une grille en fer forgé qui couine, contourner sur sa gauche l’édifice du XIVème siècle et remonter une allée en gravier jusqu’au fond à gauche. Le coin est herbu, à l’exception d’un passage en dur menant à une simple pierre tombale bombée. Deux noms gravés l’un au-dessus de l’autre :



Un couple de touristes approche. « Ingrid Bergman était mariée avec lui ? », demande la femme en suédois. « Tu veux dire l’actrice ? On dirait... Moi non plus, je ne savais pas », répond l’homme, le sourcil haut. En ce jour de semaine estivale, les visiteurs plus ou moins bien informés sur la vie du cinéaste – non, ce n’est pas l’actrice de Casablanca qui repose là, mais sa 5ème et dernière épouse, née Ingrid Karlebo – défilent au rythme de l’arrivée des bacs, le Nina et le Bodilla, qui font la navette avec Gotland. Le cimetière, à quelques kilomètres du quai, est la première étape obligatoire pour les vacanciers à la foulée paresseuse. Une attraction comme une autre pour bon nombre d’entre eux. 

Sur un panneau en bois fiché en bordure du parking, une feuille en papier plastifiée présente les films à l’affiche dans le petit cinéma local, le Roy. La programmation est erratique et chaque film n’est projeté qu’une fois. Cet été-là, deux œuvres suédoises et quatre hollywoodiennes divertiront les amateurs de comédies et de polars. A côté, un prospectus bleu pâle prévient du départ de deux « Safari Bergman », à douze jours d’intervalle… 

Le bus part de l’ancienne école de Fårö. A son bord, une guide bénévole raconte les liens particuliers qui unissaient le plus réputé des habitants de l’île aux quelque 450 autres personnes qui y résident à l’année. Sur une route parfois cahotante, les passagers sont conduits jusqu’aux lieux de tournage des quatre films réalisés ici par le Suédois. Grâce à un écran de télévision installé au-dessus du pare-brise, on compare les décors naturels tels qu’il les avait filmés avec les originaux, qui défilent de part et d’autre du bus. Le passé, le présent. Halte obligée sur la plage de La Honte (Skammen), d’où Jan et Eva fuient la guerre et les cadavres qui les entourent. Sentinelles de calcaire aux formes suggestives, les raukar continuent à camper d’inquiétants personnages. 


Plus tard, Jannike Åhlund, la directrice de la fondation qui organise le « safari », admet que ce terme n’est pas vraiment bergmanien. « Nous avons un peu forcé le trait, c’est vrai, mais c’est pour attirer des gens qui, sinon, n’auraient pas songé entreprendre ce petit périple sur les traces de Bergman », plaide-t-elle sur la terrasse herbeuse d’un des rares cafés-restaurants de l’île. Loin d’elle l’idée de commercialiser l’image de la célébrité locale. Mais maintenir vivant cet héritage, « cela coûte de l’argent… » Et il en manque pour atteindre cet objectif.

Car l’État suédois, lui, ne s’est guère montré coopératif. Après la mort du metteur en scène, le 30 juillet 2007, le gouvernement dirigé par le conservateur Fredrik Reinfeldt fit savoir qu’il ne comptait pas débourser la moindre couronne pour aider la fondation Centre Bergman Fårö dans son projet. Selon lui, il avait déjà assez fait en cofinançant l’entretien et la numérisation des archives du cinéaste. Des caisses par dizaines, où le réalisateur de Persona avait entassé méticuleusement tous ses écrits, dessins, factures… Une mine de renseignements désormais conservée, et ouverte aux chercheurs, dans les sous-sols de l’Institut suédois du film, à Stockholm.

En ce début d’été 2011, les finances de la fondation sont au plus bas. Les fonds européens escomptés ne sont pas arrivés, pour cause d’absence de cofinancement local. Or cet argent devait servir à transformer l’ancienne école de Fårö – un don de la commune – en un Centre Bergman, avec expositions, cinéma, bibliothèque, café… Si un cabinet d’architectes de Stockholm (Tham & Videgård) a remporté l’appel d’offre, les travaux, qui devaient commencer cette année, sont reportés à des jours meilleurs. 

La situation devient inquiétante, regrette Jannike Åhlund, l’ex-directrice du festival du film de Göteborg. En l’absence de nouvelles subventions, l'édition 2011 de la Semaine Bergman pourrait fort bien être la dernière. Organisé par la fondation depuis 2004, ce rendez-vous attire des personnalités du cinéma et du théâtre, le temps de rencontres, de projections et de concerts. La Semaine Bergman a déjà vu défiler Ariane Mnouchkine, Wim Wenders, Kenneth Branagh, Andrej Zvjagintsev, István Szabó, etc. En 2006, un an avant sa mort, « Bergman avait participé à une bonne partie du programme, en vieil homme sentimental qu’il était devenu », se souvient sa directrice.

* * *

L’ÉDIFICE en cours de construction pour perpétuer l’héritage artistique d’un des plus grands cinéastes et hommes de théâtre européens demeure donc fragile. Il a toutefois gagné en solidité depuis qu’a été réglé le sort de Hammars, et des quatre autres propriétés de Bergman sur l’île. L’affaire était pourtant mal partie. Très vite après sa disparition, à l’âge de 89 ans, le gouvernement avait annoncé qu’il ne rachèterait pas les propriétés. Il fallut chercher ailleurs. Dans son testament, rédigé en 1995, le défunt avait prévu, pour éviter toute querelle familiale, que ses maisons et leurs contenus seraient vendus et l’argent récolté réparti entre ses huit enfants. Y aurait-il une bonne âme pour tout racheter d’un bloc et financer des activités artistiques à Hammars, comme Bergman l’avait souhaité de son vivant, dans une lettre écrite dès 1973 ?

Une petite annonce fut publiée dans le magazine américain Variety afin de débusquer un riche acheteur à Hollywood. Mais l’île suédoise est éloignée, peu facile d’accès et… rude d’aspect. Les hivers y sont longs. Il fallait s’appeler Bergman pour s’y sentir dans son élément. Un ancien premier ministre suédois, le social-démocrate Ingvar Carlsson, joua les intermédiaires. « Après le refus d’une riche famille suédoise domiciliée à l’étranger, j’étais devenu très pessimiste », raconte ce septuagénaire, croisé sur Fårö. 


La surprise fut totale lorsqu’à l’été 2009, on apprit qu’un Norvégien ayant fait fortune dans les nouvelles technologies, Hans Gude Gudesen, avait discrètement acquis toutes ses propriétés, vendues aux enchères par l’intermédiaire de Christie’s, à Londres. Montant estimé : 40 millions de couronnes suédoises (3,9 millions d'euros). Ce grand admirateur de Bergman avait aussi racheté presque tous ses meubles et effets personnels. 

Pour Kerstin Kalström, la solution qui a prévalu « a tout d’une saga ». Comme la plupart des autres personnes habitant sur Fårö à l’année, « j’avais peur qu’une célébrité étrangère ne rafle la mise pour venir quelques mois l’été, sans montrer aucun intérêt pour l’île ni pour l’œuvre de Bergman »,  raconte cette retraitée en servant du café dans sa ferme entourée de champs pour moutons. 

Kerstin Kalström a fait connaissance avec Bergman en 1979, lorsqu’il tournait son second documentaire sur les habitants de Fårö, qui appréciaient leur hôte célèbre, à défaut de toujours le comprendre. Son mari, Birger, avait appris à Max von Sydow à pêcher pour le tournage d’Une passion (1969). Plus tard, il aida à la rénovation de l’étable que Bergman transforma en cinéma privé, dans le hameau de Dämba. Il le croisait parfois, au volant de sa voiture, lorsqu’il allait visionner ses deux films quotidiens, en milieu d’après-midi et le soir.

"Vois le film - si tu oses!"
Le réalisateur affectionnait en particulier les vieux films noir et blanc, qu’il puisait dans une vaste collection qu’il s’était fait livrer de Stockholm. Son préféré, le premier chef-d’œuvre du film muet suédois, Ingeborg Holm, de Victor Sjöström (1913). C’est là, dans cette petite salle de projection dotée de 15 fauteuils, qu’il invita des habitants de l’île et d’autres personnes ayant travaillé au tournage de Scènes de la vie conjugale à sa « première mondiale ». A l’étage, on trouve encore une table de montage, sur laquelle œuvra Andreï Tarkovski pour donner naissance au Sacrifice, qu’il avait tourné sur Fårö. 

Le fait que ce patrimoine suédois soit racheté par un Norvégien a fait tiquer certains sur l’île. « C’est sûr que nous avons dû ravaler un peu de notre orgueil, dit Kerstin Kalström, mais c’était sans doute le prix à payer… » L’ensemble de maisons acquises par le Norvégien fut transmis à la fondation Propriétés Bergman, chargée de maintenir une vie artistique en ces lieux. C’est cette structure qui s’occupe de sélectionner les artistes qui se succèdent à Hammars. 

Née en 1966, l’écrivaine Linn Ullmann, la fille que le cinéaste eut avec l’une de ses actrices fétiches – la Norvégienne Liv Ullmann, séduite lors du tournage de Persona –, déploya beaucoup d’énergie pour mettre le projet sur les rails. D’Oslo, où elle se consacre à nouveau à l’écriture, elle répond à nos questions par courrier électronique. « Les maisons de Fårö ont toujours été associées au travail et à la création artistique, je voulais que cela continue ainsi. » C'est chose faite.



[MISE A JOUR: Depuis la parution de cet article (alors traduit en letton par Gita Grīnberga) dans Rigas Laiks, l'héritage d'Ingmar Bergman sur son île est mieux assuré. Le Centre Bergman a vu jour dans l'ancienne école de Fårö. Il est équipé notamment d'une salle de cinéma. La fondation qui gère le Centre, désormais présidée par Jannike Åhlund, est financée de manière plus stable. La Semaine Bergman a survécu, sa prochaine édition aura lieu du 25 au 1er juillet 2018. Hammars, la maison où habitait le cinéaste et metteur en scène, est toujours accessible à celles et ceux qui en font la demande.
[Enfin, pour les passionnés de Bergman, du cinéma et du théâtre suédois, je propose l'entretien que j'avais réalisé avec le comédien Erland Josephson, vieux complice d'Ingmar, pour un article paru dans Le Monde. Entretien que j'ai posté sur ce blog dans sa version intégrale.
[Toutes les photos: © Antoine Jacob]

lundi 25 avril 2016

De retour de pêche en eaux baltes


ON CROISE de drôles de poissons en littérature. Prenez ce dénommé Brochet, qui donne son nom à une traduction française du dernier roman écrit par Eric Ambler, au titre original moins aquatique (The Care of Time, 1981). Charles Brochet est l'un des pseudos choisis par celui qui, au départ, a tout pour endosser le costard du Grand Méchant de l'histoire. Eric Ambler décrète que Charles Brochet s'appelle en réalité Karlis Zander, "né à Tallin [sic], en Estonie. D'une famille de langue allemande." Karlis sonne franchement letton mais passons sur ce détail (Simenon a bien choisi de baptiser l'un de ses Grands Méchants Pietr-le-Letton, déjà évoqué ici).

"Quand l'Union soviétique a envahi les pays Baltes, après l'attaque de la Pologne par les nazis, il [Karlis] était étudiant. (...) Il devait avoir dans les dix-huit ans. Dans ces pays-là, on devient vite adulte... et coriace. Les Russes ont coincé sa famille, mais lui il a pu s'échapper. Il faisait partie d'un groupe de réfugiés qui sont parvenus à Dantzig en bateau. Là, il s'est porté volontaire pour entrer dans la Wehrmacht et, après une période d'entraînement, on l'a envoyé dans une école d'infanterie, puis dans un service de transmission." Parcours presque classique pour la région, dirais-je. Ils sont des dizaines de milliers de Baltes à avoir ainsi vu dans l'armée allemande le seul moyen de lutter contre les Soviétiques après l'invasion de leurs pays et la déportation de parents, de proches ou de voisins.

Mais revenons à ce roman d'espionnage de bonne facture (tel l'incipit: "La lettre d'avertissement arriva le lundi, la bombe le mercredi. Ce fut une semaine chargée"), bien qu'un brin suranné. Après un passage sur le front russe au service de l'Abwehr, le service de renseignement de l'armée allemande, Karlis Zander parvint à traverser l'Europe dans le flot de personnes déplacées et à gagner l'Algérie. "Il ne connaissait que le métier de soldat." Là, il s'engagea donc dans une unité de paras de la Légion étrangère sous le nom de Carl Hecht, combattit en Indochine, fut blessé à Diên Biên Phu, évacué et fait citoyen français sous le nom de Charles Brochet.

Le sandre (zander en anglais) et le brochet (Hecht en allemand), autant de poissons carnivores pour nommer un personnage qui déjouera les pièges tendus, dans un décor alpin, par un émir fou à lier et ses sbires. Le tout sous le regard faussement naïf de Robert Halliday, le héros du roman. "Nègre" de profession, ce dernier est embauché pour remettre en forme un manuscrit écrit par Serge Netchaïev, personnage bien réel (1847-1882), lui, auteur d'un Catéchisme du révolutionnaire (qu'il aurait rédigé avec Bakounine) et présenté dans le roman comme un théoricien du "terrorisme moderne". L'étrange commande passée à Holliday ne s'avère être qu'un prétexte en vue de l'utiliser dans le cadre d'une machination où le manipulé ne sera pas nécessairement celui que l'on croit...


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Des brochets, on croise d'autres, inoffensifs, dans Metal, le roman autobiographique du Letton Jānis Joņevs paru en mars en français (chez Gaïa). L'occasion? Une partie de pêche épique ("en l'avant la canaille, à la nous la poiscaille!"), qui occupe une douzaine de pages du livre et dont l'issue est aussi pitoyable que le son du bâtonnet de dynamite balancé dans l'eau: ploc. Le temps d'une nuit de picole en bordure de rivière infestée de moustiques, Jānis, quinze ans à peine, se mesure à ses nouveaux potes, les "voyous".
"Avec eux, je pouvais me permettre de faire le con à ma guise." Un comportement, pense-t-il, qu'il ne saurait adopter en présence des membres de sa bande habituelle, les "métalleux". Avec eux, "on était toujours dans un état d'activité spirituelle, de tension et d'attention permanentes". C'est du moins comme ça qu'il voit les choses, Jānis, l'intello de la petite bande traînant dans la bourgade de Jelgava en 1994, année du départ des derniers soldats russes encore stationnés en Lettonie. Quasiment pas de politique dans ce roman, mais les préoccupations familières d'un groupe d'ados qui se cherchent et se retrouvent dans une passion immodérée pour le métal et ses dérivés tonitruants.

Jānis n'est pas un grand pêcheur ni ne pèche beaucoup. S'il le fait, en de vénielles occasions, c'est pour ne pas passer pour le ringard de la bande. Et en imaginant parfois ce que ses parents trouveraient à en redire. Il est attachant, ce jeune Jānis, qui languit d'enfin s'"intoxiquer à l'alcool" (il y parviendra vite), louche sur les filles sans oser les entreprendre (Diana "devait avoir l'air particulièrement sexy, car je me sentis, comme on dit, décontenancé. Hyper décontenancé"), a du mal à parler quand la fumée des premières cigarettes lui monte dans les yeux. Piètre guitariste, il hésite à former son groupe de black metal (surtout pas de pop, qui "représentait le conformisme de la majorité universelle face à quoi nous devions garder sans mollir notre position de minorité ricanante").

On est tous plus ou moins passé par cet état d'irrésolution juvénile, ce qui rend ce roman d'autant plus sympathique. Lancé à la baille, il ferait pas mal de ronds dans l'eau avec ses 350 pages, mais il ne se veut pas prétentieux pour un lats. Dialogues à l'emporte-pièce, souvent hilarants, touchants parfois (celui avec le soudeur rencontré un soir, non loin de la rue des Tractoristes) et finement traduits par Nicolas Auzanneau. Grâce à Jānis Joņevs (photo), on s'approprie l'univers de gamins de la Lettonie post-soviétique, qui ne jurent que par des groupes de musique anglo-saxons ou leurs copies locales, tout en citant des bribes du Maître et Marguerite.


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Entre l'histoire de Metal et celle d'Es esmu šeit (Je suis ici), moins de vingt ans ont passé. On continue à pêcher en Lettonie (le vol de filets a remplacé le bâton de dynamite comme méthode "alternative"). Le lats n'a pas encore été remplacé par l'euro dans ce film sorti à Riga cette année. Après l'entrée du pays dans l'UE et la crise-massue de 2008, les campagnes se dépeuplent. La mère de Raja, 17 ans, et de son frère cadet Robi est partie tenter l'aventure en Angleterre. Le père, lui, est mort. Les deux ados cohabitent avec une grand-mère acariâtre dans une ancienne ferme dont les arbres sont vendus par cette dernière, contre leur volonté, pour améliorer le quotidien.

La vie n'est pas gaie en Latgale, province parmi les plus pauvres de l'UE, limitrophe de la Russie et de la Biélorussie. Raja tente de garder la tête au-dessus de l'eau après le décès accidentel de la baderne, dont elle et Robi ne disent rien à personne. La pension continue donc à être versée mois après mois. Difficile de ne pas taper dedans pour s'enivrer avec les copains (Robi) ou s'acheter une robe (Raja) pour participer, à Rezekne, la "grande ville" du coin, à un concours de langue anglaise dont le 1er prix n'est autre qu'un aller et retour en avion pour Londres. L'occasion inespérée de retrouver la mère émigrée et de tenter de la faire revenir.

Je n'en dirai pas plus, si ce n'est que ce film réaliste - l'un des rares longs métrages lettons à avoir été récompensés hors du pays, en l'occurrence au dernier festival de Berlin sous le titre de Mellow Mud (Ours de cristal du Meilleur film dans la section Génération 14plus) - m'a séduit. Séduit comme on peut l'être par une histoire qui fleure le "no future". La vie telle qu'elle est vécue hors des routes goudronnées est filmée de manière crédible. Elle mérite d'être racontée, ainsi que le sort  d'une jeunesse oubliée, loin de la capitale. Enfin, le réalisateur, Renārs Vimba, ne sombre pas dans le misérabilisme ni dans les bons sentiments. A chaque fois que l'un de ces écueils semble affleurer, il donne un léger coup de barre et le film peut poursuivre son chemin, servi par le jeu sobre d'acteurs qui préfèrent souvent le silence à la parole (on n'est pas en Lettonie pour rien).


Coup de chapeau particulier à Elīna Vaska, qui interprète Raja non sans me rappeler, ne serait-ce qu'un peu, l'Isabelle Huppert des débuts, espiègle et buttée. Raja, une fille de la campagne à la sensualité naissante... et qui sait souquer ferme quand un pêcheur en pétard tente de la rattraper alors qu'elle s'enfuit avec ses poissons.

dimanche 26 février 2012

Erland Josephson, entretien (Bergman, Liv Ullmann, la mort, etc.)

La nouvelle de la mort d'Erland Josephson m'incite à interrompre la pause que j'observe ici depuis début décembre dernier. Ce fin comédien, décédé à 88 ans, restera bien sûr étroitement associé à l'oeuvre d'Ingmar Bergman, avec lequel il travailla tant au cinéma qu'au théâtre. C'était justement pour parler de ces passions - Bergman, rencontré très jeune, théâtre, cinéma - que j'avais frappé à la porte de Josephson en vue d'un entretien à paraître dans Le Monde. Il m'avait reçu avec gentillesse le 7 décembre 2004, dans le petit bureau dont il disposait encore au 6e étage de Dramaten, le grand théâtre de Stockholm où il avait interprété quelque 75 rôles.
Nous avions surtout parlé de Sarabande, le dernier film réalisé par Bergman (disparu depuis, lui aussi, le 30 juillet 2007) pour la télévision publique suédoise, alors qu'il allait être diffusé en France. Sarabande, conçue par le réalisateur comme la suite de Scènes de la vie conjugale, tourné trente ans plus tôt avec les mêmes acteurs: Erland Josephson et Liv Ullmann.
Plutôt que de le garder sous le coude, je livre ici l'entretien dans sa version quasi-intégrale, le journal, par manque de place, n'en ayant publié qu'une partie dans son édition datée du 15 décembre 2004:


Comment est née l’idée de tourner Sarabande?

Cela a commencé comme une sorte de plaisanterie, entre Ingmar, Liv et moi, au sujet de ce qui avait pu arriver à Johan et Marianne, les personnages de Scènes de la vie conjugale. Un jour, l’un de nous – j’aime à croire que c’est moi – a proposé, pour rire, de faire un film sur leur vie trente ans après. Nous nous sommes alors aperçus que nous avions tous les trois la même idée. Du stade de jeu, c’est devenu un script très sérieux. Plus tard, Ingmar a dit que non, ce film n’avait rien à voir avec Scènes de la vie conjugale, mais il est évident que si. Pourquoi sinon avoir appelé les personnages Johan et Marianne ? Ils portent en eux l’expérience ce qui leur est arrivé il y a trente ans. Ils véhiculent une dimension supplémentaire, parce que leur passé est plus proche que chez la plupart des gens.



Etait-ce difficile pour vous de vous retrouver à nouveau dans la peau de Johan?

Non, pas du tout. Ingmar a d’ailleurs été très surpris par le fait que je puisse être aussi méchant que mon personnage l’est dans Sarabande. Au passage, je n’ai rien contre, je trouve que c’est plutôt flatteur de pouvoir jouer quelqu’un de méchant, de démoniaque… J’ai moi-même été surpris qu’Ingmar ne m’en croit pas capable ! Parce que je ressens souvent que je suis quelqu’un de méchant. Cela dit, il ne faut pas me confondre avec mes rôles. Je ne me sens aucune affinité particulière avec ce Johan. Il m’a fallu chercher des raisons à cette méchanceté. Il y a en Johan une froideur, une solitude, une rupture avec la vie.

Comment s’est passé le tournage?

Nous avons pris un grand plaisir, comme de vieux amis peuvent le faire. Ingmar est quelqu’un avec qui il est très drôle de travailler, même s’il exige beaucoup des gens. Nous nous souvenons tous les deux de cette période comme de moments très forts, débordants d’enthousiasme. Et puis nous nous connaissons tellement bien que nous nous comprenons au moindre geste. Nul besoin d’analyser ou d’expliquer grand-chose. Je comprends ce qu’Ingmar veut dire dans son script et il comprend ce que je veux exprimer en jouant.
Certaines de mes scènes étaient très chargées d’émotions. Celle, horrible, entre Johan et son fils était très drôle à tourner du point de vue de l’interprétation. De même la scène finale, dans laquelle Johan entre dans la chambre de Marianne. C’est un moment d’une grande nudité, aux deux sens du terme… Elle tourne autour du thème très bergmanien de la solitude, de la peur de se retrouver seul, de l’impression de sentir son existence menacée.
Etant donné l’émotion des scènes et le fait qu’elles touchent à nos propres expériences personnelles, il était inévitable que, de temps à autre, de vieux conflits refassent surface. Ingmar et Liv ont vécu plusieurs années ensemble, ils n’ont pas tous réglés entre eux. Mais c’est salutaire de vouloir tirer les choses au clair, plutôt que de feindre d’ignorer les tensions.

Est-ce que Bergman a changé, avec les années, dans sa façon de diriger les acteurs?

Non, je ne trouve pas. Certes, il est devenu plus ouvert, plus calme et détendu, il crie moins qu’avant. Mais dans son ton, dans sa façon d’analyser et de créer une atmosphère sur le tournage, il n’a guère changé. Il peut aussi être irrité par les récents changements technologiques. De nouveaux équipements apparaissent, qu’il n’arrive pas à maîtriser de la même façon que ceux avec lesquels il a grandi. Pour les acteurs aussi, les conditions techniques ont un peu changé. Certaines possibilités sont apparues, d’autres ont disparu.

Que vous rappelez-vous du tournage de Scènes de la vie conjugale?

Nous étions assez isolés sur Fårö [l’île suédoise de la mer Baltique où réside Bergman, que j'évoque ici]. Nous étions vraiment au calme. Notre vie sociale se mêlait à la vie professionnelle, ce qui était très agréable et bon pour la concentration. J’ai des souvenirs assez clairs de comment cela s’est passé. Je n’ai pas revu le film très souvent et il est évident que mes souvenirs sont aujourd’hui influencés par le fait qu’on me le ramène.

Le tournage de Sarabande vous a-t-il replongé trente ans en arrière?

Non, je ne pense pas. Sarabande est une œuvre en soi, un matériau unique qui a sa propre identité. Certes, c’était une bonne chose d’avoir participé à Scènes de la vie conjugale pour jouer dans Sarabande, mais ce n’était pas une condition nécessaire. Nous avons été très étonnés par l’accueil très positif donné à Sarabande. Je ne sais pas pourquoi nous en avions douté. C’était sans doute une façon de se protéger contre d’éventuelles critiques, en fin de carrière.

Qu’est-ce qui était le plus drôle à faire, tourner dans Scènes ou dans Sarabande? Est-ce possible de comparer?

Non, il y avait des moments drôles dans les deux films. C’était très amusant de se quereller avec Liv dans Scènes… Et puis il y a des détails ici et là que j’aime me rappeler et que je pense avoir réussis.

Comment était-ce de vous retrouver une fois de plus avec Liv Ullmann sur un plateau de tournage?

Liv et moi, nous nous connaissons bien depuis très longtemps. Quand nous nous parlons au téléphone, il nous faut très peu de temps pour retrouver une grande proximité. C’est vraiment une des personnes qui me sont les plus proches. Mais je dois dire que nous avons eu un peu de mal, lors de la première rencontre de préparation au tournage. C’était un peu comme au début du film, d’ailleurs, lorsque Marianne arrive chez Johan. Nous nous retrouvions là avec l’obligation de nous parler, de nous rapprocher l’un de l’autre. C’est un thème bergmanien qu’avait aussi abordé Ibsen dans La Maison de poupée. L’histoire de gens qui se marient, qui vivent ensemble mais qui n’arrivent jamais vraiment à se parler.

Est-ce que Bergman vous a expliqué durant le tournage ce qu’il voulait dire dans Sarabande?

Il n’a pas passé beaucoup de temps à analyser ses intentions. Tout était assez clair. Nous en sommes vite arrivés à ce qui devait être, c’est-à-dire une sorte de recherche de la plus haute éloquence. On commence alors à lire le scénario d’une autre façon et on découvre l’importance de telle ou telle scène, de ce qu’elle veut dire, de ce qu’elle a à donner. Nous, les comédiens, nous cherchons les moments où nous pouvons exprimer au mieux ce que nous pouvons. Nous sommes des machines à expression indépendantes… Peut-être que le mot « machine » n’est pas très adapté. En tout cas, Ingmar sait très bien nous faire donner le meilleur de nous-mêmes, et nous arrivons aussi à lui donner en retour.

Les relations entre père et fils est un autre thème cher à Bergman. Etait-ce important pour lui de revenir une fois de plus sur le sujet?

Je ne crois pas qu’Ingmar userait du terme important, à cause de sa connotation contraignante et lourde. Mais le thème du père qui maltraite son fils, c’est quelque chose de très personnel chez Bergman, cela le touche beaucoup. Le papa de Sarabande n’a rien réussi dans sa vie, c’est une épave humaine, il est méchant dans l’échec. En cela, il est différent des papas rencontrés dans d’autres films d’Ingmar, même s’il est aussi dominant et sans scrupules qu’eux.



Johan représente-t-il Ingmar Bergman en tant que père?

Là, vous entrez dans un domaine très sensible. Cela peut très bien être ça. Mais il se voit comme un père conciliant. Un de ses fils est mort. Il en a ressenti un fort sentiment de culpabilité [silence]. Ce qui est douloureux avec Johan, c’est qu’il ne peut tout simplement pas aimer son fils. Or c’est tabou d’éprouver des sentiments mauvais pour ses enfants, ça ne se se fait pas. Lorsque cela arrive, on s’expose à des difficultés émotionnelles et pratiques. Mais on peut se demander si cela est arrivé à Johan parce qu’il s’est réfugié dans sa solitude, ou parce qu’il est victime de sa propre méchanceté… et de son amour pour Anna, l’épouse décédée de son fils.

L’un des autres thèmes abordés dans Sarabande est la mort, la peur de mourir ou l’attente…

C’est naturel, à notre âge, de penser à la mort. Ingmar [qui a 85 ans quand sort ce film en Suède] a une attitude très ambiguë vis-à-vis du désir de mourir, de la volonté de vivre. Mais on ne sait pas si, dans le film, Ingmar évoque son propre rapport à la mort. Ce qui est sûr, c’est qu’il parle beaucoup de son histoire personnelle lorsque le fils, Henrik, est assailli par un sentiment d’abandon, après la disparition de l’être très cher qu’était sa femme [le film est dédié à Ingrid, l’épouse du réalisateur décédée en 1995].

Avez-vous l’habitude de parler de la mort avec Bergman lors de vos discussions téléphoniques hebdomadaires ?

Oui, cela nous arrive. Nous n’avons pas forcément le même avis. Ingmar veut volontiers croire à une nouvelle vie après celle-ci. Moi, cela ne m’intéresse pas tellement… Depuis 1974 ou 1976, je ne sais plus, nous nous sommes appelés presque tous les samedis. Les thèmes varient, ils sont très souvent d’ordre très personnel. Parfois nous n’avons pas grand-chose à nous dire, mais nous pouvons toujours parler! Nous partageons tant de références communes, nous avons travaillé si souvent ensemble, pour le théâtre, le cinéma, la télévision.

Peut-on savoir de quoi avez-vous parlé samedi dernier?

C’était très privé : il avait des maux d’estomac! Nous avons appris de Strindberg à mélanger trivialité et grandeur, merdre et cieux… Strindberg signifie tant de choses pour Ingmar, et nous tous. C’était un génie doté d’une langue fantastique, il nous ouvre de nombreux espaces.

Comment se porte Bergman, tout seul dans sa propriété de l’île de Fårö?

Il trouve que c’est très agréable de vivre dans l’isolement. Mais il s’ennuie énormément sans ses comédiens! Cela dit, il ne veut plus rien entreprendre. C’est du moins ce qu’il affirme. Je crois qu’il le pense sérieusement cette fois-ci. Il pourrait toutefois peut-être changer d’avis. Il l’a déjà fait par le passé. Il lui faudrait trouver une forme plus légère et facile de s’exprimer: c’est si lourd, un film. Cela pourrait être, je crois, une sorte de théâtre de chambre avec quelques comédiens. Il lui reste quelques histoires à raconter. Il m’en a parlé un petit peu. Je ne peux pas en dire plus. Il a tellement fait de choses, été si assidu au travail. Je ne connais aucun autre réalisateur qui voit autant de films. Il regarde aussi du théâtre, notamment d’Allemagne, diffusé par une chaîne de télévision. Il n’a pas perdu de sa curiosité.

Et vous?

Moi non plus. Nous venons de terminer, dimanche dernier, la présentation à Dramaten d’une belle pièce de Beckett. Je viens de commencer l’écriture d’une pièce de théâtre. Mais je ne sais pas trop ce que cela deviendra. L’ordinateur et moi ne sommes pas de grands amis en ce moment… Et j’ai d’autres projets. S'il serait peut-être temps pour moi de m’arrêter, je ne pense pas comme cela. D’autres devront le faire pour moi. En attendant, j’ai la mémoire qui fonctionne.

L’image qu’ont les Suédois de Bergman semble s’être améliorée avec le temps...

C’est vrai. Les critiques qui ont accueilli ses œuvres de jeunesse étaient vraiment horribles, négatives. Dans les années 1940 et au début des années 1950, il était sous pression. Ce n’est que lorsqu’il est devenu célèbre à l’étranger et récompensé au festival de Cannes qu’on a commencé à mieux l’apprécier en Suède. D’outsider, il est devenu quelqu’un qui est en train, actuellement, de prendre le statut de saint national.
Mais il a eu la force de ne faire que ce qu’il voulait absolument. S’il l’avait souhaité, il aurait pu gagner énormément d’argent en agissant autrement. Mais ce n’était pas l’essentiel pour lui. Il est resté très concentré sur son œuvre.

Bergman semble aussi être devenu plus modeste ces dernières années, moins arrogant, plus accessible aussi...

C’est toujours plus facile lorsqu’on a du succès, que tout va bien… Il est devenu également moins agressif dans ses « sorties ». Il n’a plus besoin de l’être, contrairement à avant.

Cela a-t-il contribué à le rendre plus compréhensible en Suède?

Oui, je trouve qu’il est beaucoup mieux compris qu’avant. J’ai du mal à répondre aux questions… Ingmar est quelqu’un de phénoménal à interviewer lorsqu’il l’accepte. Moi, j’ai un peu de mal, parce que je pense toujours l’inverse de ce que je dis… Lorsque je réponds quelque chose, je me demande « est-ce vrai ce que je viens de dire ? »… Je ne suis jamais convaincu par mes propres vérités. Bergman ne laisse jamais l’incertitude le freiner.

FIN

vendredi 4 novembre 2011

Musique du vendredi: Sinua, sinua rakastan

1968. A Paris, le Quartier latin est en ébullition. Un peu partout en Europe, des jeunes étouffent et se défoulent. Pendant ce temps-là, quelque part en Finlande...





Cette mélopée trèèès langoureuse deviendra vite un tube dans la Finlande d'Urho Kekkonen, période fin de règne. Sinua, sinua rakastan. Je t'aime... Kaj Chydenius en est le compositeur. Ce sera l'un de ses plus grands succès populaires.



Intitulé Asfalttilampaat (Les moutons d'asphalte), le film noir et blanc est signé Mikko Niskasen. En Suède, les distributeurs ont cru bon de remanier le titre: Asphatkärleken (L'amour d'asphalte). Torride.


mardi 17 mai 2011

Submarino, l'envers du décor danois

Les marginaux à Copenhague, les trouve-t-on encore à Christiania? Les quelque 1000 occupants, devenus résidents officiels de ce qui est l'un des squatts les plus réputés et anciens d'Europe, viennent d'accepter de racheter les lieux. Ils n'ont guère eu le choix, certes, poussés qu'ils étaient par l'Etat danois, sous peine de devoir évacuer cette ancienne caserne occupée depuis quatre décennies. Mais tout de même, voilà des anciens hippies engagés dans une opération immobilière évaluée à entre 100 et 150 millions de couronnes danoises. En euros, cela fait entre 13,5 et 20 millions. Soit environ 16 000 euros à débourser par "squatteur". Après tout, pourquoi pas, s'ils en ont les moyens: le quartier est quasi-central, l'espace vaste, l'herbe abondante...

Non, les vrais marginaux danois sont ailleurs. On les trouve dans Submarino, le roman de Jonas T. Bengtsson, par exemple. S'ils sont le fruit de son imagination, les personnages que campent ce jeune auteur danois paraissent sortis tout droit des bas-fonds de la Copenhague actuelle, et non pas d'un squatt en voie de boboïsation bien entamée, malgré les dealers qui continuent à s'y livrer à leurs petits business.

La vie est sombre dans Submarino. Deux frères vivotent, chacun dans son coin, côtoient le vide, le frôlent. Le roman se déroule donc dans la Copenhague des années 2000. Ou plutôt en marge, dans les interstices d’une société danoise réputée confortable, qu’on devine à peine. L'antithèse d'un roman de Jens Christian Grøndhal (déjà évoqué sur ce blog).

Les deux personnages de Bengtsson ne sont pas vraiment des frères, en fait. Ce sont des "gamins d’institution" qu'une femme avait pris en charge avant qu'ils n'entrent dans une adolescence qui s'avèrera plus que précoce et bâclée. Ces années communes auprès d’une "mère" alcoolique et d'un petit frère en langes scandent un récit en deux parties. Une pour chacun des frères qui, adultes, racontent leur existence à la première personne.

Nick vit dans un foyer et soulève de la fonte pour oublier une rupture douloureuse avec une réfugiée bosniaque. Son "frère", jamais nommé le long des 530 pages, élève seul son jeune fils, Martin. Il replonge dans la drogue, devient petit dealer, manque à ses devoirs de papa. Certains épisodes sont désespérants de tristesse.

Jonas T. Bengtsson (photo) nous emmène dans une salle de musculation, dans une laverie automatique, dans un ("vrai") squatt ou des fast-foods turcs. Mais aussi dans une école maternelle, seul lieu d'où émane un peu de chaleur. Si le style est simple, fait de phrases sèches, il n’est pas banal pour autant, évite la vulgarité gratuite, même si le sexe y est sordide et triste. Avec ce second roman, le Danois de 35 ans livre un récit maîtrisé, sans concession ni pathos. Pas étonnant que Submarino ait été adapté au cinéma par Thomas Vinterberg: c'est ce réalisateur qui avait concocté le très joyeux Festen, idéal avant des agapes familiales...





Je n'ai pas encore vu le film tiré de Submarino mais, comme souvent, la bande annonce ne sert pas le roman, dont la traduction française - signée Alex Fouillet - a été publiée (début 2011 chez Denoël) après la sortie du long métrage dans l'Hexagone. Pour faire un peu plus connaissance avec Bengtsson, à lire cet entretien réalisé par lexpress.fr. Où l'intéressé se réclame de Per Olov Enquist, et non de Dickens, et dit "aimer souvent définir (son) travail comme un croisement entre Eminem et Ingmar Bergman".

mardi 16 novembre 2010

La bataille de Normandie n'a pas eu lieu

Aurais-je séjourné depuis trop longtemps dans des contrées où le passé communiste reste ultrasensible? Je me suis posé la question après une soirée passée en Normandie, dans le cadre du festival des Boréales. C'était vendredi dernier au Drakkar, le cinéma de Dives-sur-Mer. Dans cette municipalité du Calvados située entre Cabourg et Deauville, la majorité est communiste depuis 1953! Une anomalie pour bon nombre d'habitants des pays d'Europe centrale et orientale ayant eu à vivre dans l'univers autoritaire et absurde façonné par Staline et ses successeurs. Comment pouvait-on élire à l'époque une équipe municipale se réclamant d'une idéologie aussi obtuse? Et voter en faveur de son maintien depuis près de 60 ans? Bien que je puisse énumérer quelques raisons - locales (le passé industriel) et nationales - valables et compréhensibles vues de France, j'admets aisément que, pour d'anciens ressortissants de l'URSS ou des pays "frères", le doute est permis.
Ce soir-là donc, nous allions visionner un film sur la fin de l'occupation soviétique en Estonie. Un documentaire (The Singing Revolution), qui raconte la manière dont les habitants de cette république ont réussi, à l'aide du chant, à s'extraire pacifiquement du magma soviétique, tout en contribuant à précipiter sa décomposition. En voici la bande annonce:



Je savais que le film en question ne faisait pas dans la dentelle. Réalisé par un couple d'Américains, James (d'origine estonienne) et Maureen Tusty, admiratifs de la lutte des indépendantistes baltes, il possède cette patine idéologique qui tend à noircir le trait plus que nécessaire. Le documentaire ne présente pas moins l'intérêt de rassembler des images d'archives souvent émouvantes, parfois étonnantes (comme le sermon administré par Mikhaïl Gorbatchev à quelques caciques du PC estonien devenus indépendantistes). Et de faire parler une flopée d'acteurs de cette transition dont on continue à s'étonner qu'elle ait pu avoir lieu sans effusion de sang. Certes, il y eut des morts dans les républiques voisines de Lituanie et de Lettonie, mais leur nombre (moins de 30) resta étonnamment faible étant donné les enjeux.
A l'issue du film, il était prévu que je réponde aux questions du public. Dans cette salle de ciné au décor désuet tel que je les apprécie, je m'attendais à une bataille d'idées, à un barrage d'objections provenant de spectateurs sceptiques quant au penchant ultralibéral pris par les pays baltes depuis 20 ans, ou irrité par la tonalité manichéenne du documentaire rythmé par une voix off parfois redondante. Celui-ci ne venait-il pas d'être projeté dans une petite ville dont le maire communiste (présent à la projection et d'abord sympathique) a été réélu confortablement avec quelque 70% des voix?
Mais de bataille il n'y eut point. Une bonne heure durant, je répondais à des questions souvent judicieuses mais inoffensives du public. A tel point que je dus raconter de mon propre chef les désillusions vécues par les Baltes depuis le retour à l'indépendance. Il ne serait pas dit ce soir-là que les lendemains de révolution (tout aussi chantante fusse-t-elle) étaient nécessairement radieux.
Pourquoi un tel manque de répondant? Soit les vrais militants du PCF étaient restés au chaud chez eux vendredi soir, ayant mieux à faire; soit ils ne sont plus que l'ombre de ce qu'ils étaient à la "grande époque". Hypothèse sans doute la plus réaliste et qui m'incite à répondre par la positive à ma question de départ...

* * *

Etant en France pour le festival des Boréales, puis pour un colloque sur la Norvège à Caen et une dizaine de jours de vacances, le rythme de mes billets sur ce blog s'en ressentira un peu, comme vous l'avez peut-être déjà remarqué. Il reprendra sa cadence habituelle en décembre.
D'ici là, j'ai une question à soumettre aux férus d'histoire et/ou de chansons: à Dives-sur-Mer, l'une des personnes présentes au cinéma Le Drakkar m'a assuré avoir entendu la mélodie de J'irai revoir ma Normandie entonnée par une chorale estonienne lors d'un périple dans ce pays balte. S'agit-il d'un simple emprunt au patrimoine culturel français, y a-t-il une raison historique? Tout élément de réponse sera le bienvenu.

lundi 23 août 2010

L'immobilisation

Un voyage sur une île suédoise, en bonne compagnie, m'a inspiré une petite nouvelle que je publie ici.

Les pneus du taxi rouge n’avaient plus prise dans la gadoue. De la main, je fis signe au chauffeur qu’il ne valait mieux pas insister. Sur son visage, croisé dans le rétroviseur extérieur, je lisais l’incompréhension. Comment lui, l’homme du pays, avait-il pu se laisser piéger de la sorte? Les pneus patinèrent une énième fois, le moteur mugit de confusion puis s’éteignit. Immobile, les deux mains sur le volant, il tentait de retrouver son calme. Nous sortîmes du véhicule. Ses ailes arrière étaient maculées de tâches brunâtres, des pépins incrustés dans une pastèque. Le conducteur, un grand type au crâne chauve, donna un coup de pied dans un des pneus. On m’avait décrit les habitants de l’île comme flegmatiques... Je lui en fis la remarque, pour détendre l’atmosphère. Il aurait pu m’envoyer balader mais non.

- Vous savez, dit-il en allumant une cigarette, je vous ai menti tout à l’heure. Je ne suis pas d’ici mais du continent. Ca fait un mois que je me suis installé sur l’île et à peine une semaine que j’ai commencé avec le taxi.

J’aurais dû m’en douter. Avant l’immobilisation, nous avions tourné en rond durant une bonne heure. Ne sachant pas où se trouvait mon objectif, je n’avais rien osé dire au chauffeur. Et puis ses hésitations pouvaient s’expliquer par le piètre état des routes et des sentiers de terre. Les pluies incessantes des derniers jours avaient noyé la campagne. J’avais hésité à commander le taxi mais, si près du but, je n’avais plus la patience d’attendre.

Lorsqu’il était arrivé à l’hôtel avec sa voiture rouge, je lui avais trouvé l’air engageant. Trop peut-être pour un chauffeur de taxi, mais j’avais mis cela au crédit des habitants de ce pays. Lorsque, l’air dégagé, je lui avais énoncé notre destination, c’était à peine s’il avait tiqué. Bon signe. Après tout, sans doute n’étais-je pas le premier à vouloir me rendre à cette adresse. Et pourquoi l’aurais-je été? L’île portait tant l’empreinte de son hôte prestigieux qu’elle devait attirer son lot de curieux et d’amateurs plus ou moins originaux.

- Vous avez vu ses films?

Ma question visait plus à rompre le silence qu’à engager la conversation. Il avait répondu que non et tourné le bouton de l’autoradio. Aux flonflons qui s’en échappaient, j’aurais préféré une sonate de Beethoven mais je ne m’en formalisais pas. Calé sur la banque arrière, je pouvais commencer à me décontracter. Du bout des doigts, je palpais la poche intérieure gauche de ma veste. L’enveloppe était bien là.

Qu’en penserait M.? Après tout, c’est grâce à elle que je me trouvais là, sur cette île décharnée. Ou à cause d’elle, je ne pouvais pas me décider. En tout cas, si elle savait, elle en rirait de son rire cristallin qu’elle avait l’habitude de décocher à la moindre de mes initiatives maladroites. A l’époque, j’étais le champion du comique involontaire. Ce rire, je l’aimais, il me rassurait, c’était un rire tendre et affectueux. Dans l’obscurité des salles de ciné, elle changeait de tonalité. Son rire se faisait plus guttural et retentissant, quel que soit le genre du film que nous regardions. Un jour, à la sortie d’une salle, je lui fis part de mon observation, avec la gêne de l'amoureux bêta. Elle émit à nouveau son cher rire cristallin. Mais c’est pour mieux exorciser, m’avait-elle glissé en me prenant par le bras.

M. avait une passion pour le cinéma nordique qui moi me laissait, comment dire, froid. Trop de sentiments contenus, d’espaces dépeuplés, de silences, trop de rien. Pour elle, c’était l’apothéose sur grand écran. Et toujours ce rire guttural dans le noir. Oui, pour le coup, il y avait quelques beaux démons à exorciser… Avec le temps, j’avais ressenti un certain plaisir à voir ces films du Nord avec elle. On y trouvait des œuvres maîtrisées, resserrées au corset quand ce n’était pas à la camisole. Et puis, dans cet océan de rigueur et de non-dit, il y avait quelques îlots de plénitude qui éblouissaient d’insouciance. M. les trouvait niais. Elle préférait le noir, j’étais dans le poivre et sel.

- Bon et qu’est-ce qu’on fait maintenant?

Le chauffeur de taxi me regardait comme s’il attendait de moi une réponse que, de toute évidence, je ne pouvais donner. Il m’étonnait. Je regardais aux alentours. Au-delà de murets en pierres plates, montés à la main il y a des lustres, des champs jaunâtres s’étendaient jusqu’à de lointains bosquets. Je devinais la mer sans la voir. Avant de quitter l’hôtel, j’avais étudié une carte mais, une fois en route, j’avais vite perdu mes repères. L’île était plus étendue qu’elle n’y paraissait. Je faisais confiance au chauffeur, ce que je commençais à regretter.

- Euh… Qu’est-ce qu’on fait? Vous n’avez pas un portable?

- Il est à plat.

- Le mien est à l’hôtel…

En cette saison, impossible de compter sur l’arrivée d’une voiture providentielle. Sur la route, nous n’avions croisé que deux personnes à vélo, un homme et une femme sensiblement plus jeune que lui, enveloppés dans des cirés aux teintes automnales. Ils n’avaient pas l’air suédois, si ça signifie encore quelque chose. Le couple devait être loin d’ici maintenant. Toute présence de vie autour de nous se limitait aux agneaux cendre et charbon qui paissaient, impassibles, et à quelques rapaces planant dans le ciel chargé de nuages. On se serait cru dans un film noir et blanc du vieillard à qui je destinais ma visite.

Il se remit à pleuvoir. Une pluie drue qui tambourinait sur la carrosserie. Malgré une vitre au quart baissée, la buée et la fumée de cigarette envahissaient l’habitacle de la voiture. Après avoir gentiment partagé les sandwichs qu’il se destinait pour la journée, le chauffeur me proposa une partie d’échec.

- Non merci, je ne joue pas.

- Et les cartes?

- Sans façon.

- Vous n’êtes pas joueur?

- Vous êtes psychologue.

- Non, je suis chauffeur de taxi.

- Un chauffeur de taxi bien équipé.

- Les journées peuvent être longues sur l’île.

- Surtout en plein hiver... Pourquoi n’avez-vous pas commencé en été?

- Je n’aime pas les gens.

- Donc vous ne travaillez que quand il n’y a personne?

- Disons que je préfère.

- Pourtant, pour jouer, il faut être deux?

- Avec les cartes, je fais des patiences. Quant aux échecs, on trouve toujours de nouveaux clients. Vous êtes sûr que vous ne voulez pas y jouer, juste une partie?

J’allais accepter, lorsqu’on frappa à la vitre. Je sursautais. Le chauffeur me regardait droit dans les yeux. Je fis descendre la vitre : les deux cyclistes du matin, trempés, nous demandaient leur chemin dans un anglais approximatif mâtiné de français. Eux aussi cherchaient la maison du cinéaste renommé. Ils déchantèrent lorsqu’ils comprirent que nous n’allions pas leur être d’une grande aide. Mais grâce à leur téléphone portable, nous allions pouvoir être dépannés.

La nuit suivante, à l’hôtel, je fis un drôle de rêve. Par un subterfuge incompréhensible, j’avais réussi à pénétrer à l’intérieur de l’ancienne ferme qui abritait la salle de projection privée du vieux cinéaste. Je la reconnaissais, je l’avais vue dans un documentaire à la télé. Je n’en revenais pas. Le lieu était plongé dans la pénombre. Je poussais la porte capitonnée qui séparait l’entrée, avec ses deux projecteurs mafflus, de la salle où le maître avait son fauteuil attitré. Le saint des saints. Au moment où j’allais descendre les quelques marches qu’il arpentait plusieurs fois par jour, j’entendis un bruit à l’étage : un grincement suivi d’un coup mat, suivis à intervalles réguliers d’autres grincements et d’autres coups mats. Sur la pointe des pieds, je montais l’escalier menant à l’étage. Y avait-il quelqu’un? Les bruits se faisaient plus distincts.

En entrant dans la pièce, sous les combles, je m’attendais à tout sauf à cela : la fenêtre du fond était ouverte et M. jouait à la pousser de la main, à toute volée, provoquant le grincement des gonds et le choc de la fenêtre qui revenait aussitôt vers elle. Je ne la reconnaissais pas, ses longs cheveux bruns flottaient. J’avançais pour lui dire d’arrêter, qu’on ne pouvait pas faire ça ici, surtout pas ici, comment ne pouvait-elle pas comprendre, elle qui vénérait le vieux cinéaste plus que tout! Debout devant la fenêtre ouverte, M. riait à gorge déployée, de son rire guttural, comme je ne l’avais jamais encore entendu. Je voulus la saisir, la calmer, interrompre le jeu stupide de la fenêtre. J’avançais. Le sol se déroba sous mes pieds, mon corps passa par la fenêtre et tomba dans le vide. Le rire de M. avait disparu.