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lundi 27 octobre 2014
Dans une ancienne base aérienne de Lettonie
DES KILOMETRES de grillages agrémentés de barbelés, quelques rares vigiles, dont un logé dans la tour de contrôle qui vous envoie vers un autre, à l'autre bout de l'aérodrome. Discussion avec le moustachu en question à travers les barreaux d'un portail coulissant. Une bonne raison de frapper là. Le mécanisme s'enclenche. Le quinquagénaire qui l'a activé de l'intérieur n'est finalement pas mécontent d'avoir de la visite.
Les journées doivent être longues dans cette ancienne base aérienne soviétique de Tukums, dont l'existence remonte aux années 1930. Rebaptisée aéroport de Jurmala et dotée d'un terminal moderne légèrement démesuré, l'installation n'est guère fréquentée.
L'"aéroport" reçoit quelques jets privés par semaine, parfois moins, dit le placide vigile.
Rase campagne avec pour seuls voisins visibles quelques fermes isolées et une caserne désaffectée.
On imagine l'activité hivernale.
Ce jour-là, aucun vol ne semble attendu. Le parking et les hangars de service sont déserts. Sur le tarmac, le vent souffle plus qu'ailleurs. A l'horizon, des forêts noirâtres tapies sous le ciel de Zemgale.
Garés près de la piste d'atterrissage longue de 2500 mètres, trois coucous, dont un Yak-40 en piètre état apparent.
Un peu plus loin, deux autres appareils dont je n'ai pas retenu les noms (tout renseignement bienvenu via l'espace réservé aux commentaires).
UN PETIT...
... ET UN GRAND...
A l'une des extrémités de la piste d'atterrissage, derrière de lourdes portes jaune vif, d'autres appareils dorment à l'ombre. D'anciens avions militaires ayant volé pour le compte du Pacte de Varsovie ou ses alliés. Autant de pièces en attente, nous dit-on, de l'ouverture probable d'un musée.
vendredi 3 décembre 2010
WikiLeaks éclaire les bisbilles scandinaves
La dernière livraison en date de documents confidentiels américains publiés par WikiLeaks - du moins ce que l'on en sait - nous apporte des éléments beaucoup plus intéressants dans une perspective nordique. C'est de cela dont je veux parler aujourd'hui. Les télégrammes des ambassades des Etats-Unis à Oslo et à Stockholm, rendu publics par le site honni par Washington et pas mal d'autres capitales, lèvent un coin de voile sur le jeu ayant entouré la décision norvégienne d'acquérir des F-35 américains pour remplacer, dans la seconde moitié des années 2010, ses F-16 vieillissants.
Annoncée en novembre 2008, cette décision prise au détriment du JAS Gripen suédois a, vous vous en doutez, une portée qui excède celle d'un simple contrat industriel, même si la somme en jeu n'est pas anecdotique (environ 2 milliards d'euros pour 48 appareils). Car le choix d'Oslo a donné un coup de frein sérieux, au moins de manière temporaire, à l'élan de coopération nordique qui se dessinait en matière de défense. Il a aussi, semble-t-il, douché les espoirs d'une coordination basée sur une vraie confiance mutuelle entre ces pays sur d'autres dossiers. Les bisbilles régionales ne sont pas prêtes de cesser.
Si les idées de Stoltenberg senior devaient avoir une certaine substance, le gouvernement dirigé par son fiston travailliste n'était-il pas "obligé" de commander le JAS Gripen, qui équipe déjà l'armée suédoise? La Norvège était attendue au tournant. D'autant que, comme le serinait Saab (son maître d'oeuvre), l'appareil suédois avait déjà ses preuves: il a été commandé, entre autres, par l'Afrique du Sud et la
Thaïlande, qui l'exploitent au quotidien, contrai- rement au F-35 encore en cours de dévelop- pement. Qui plus est, l'appareil suédois (photo) représentait, sur le papier, l'avantage d'être moins cher que l'américain.C'était sans compter avec quelques paramètres qui ont fait la différence:
* Le prix des avions n'est pas l'élément le plus décisif pour un pays devenu très riche grâce au pétrole.
* La proximité géographique, culturelle, linguistique, historique, etc. n'est pas un argument suffisant pour vendre un avion de guerre.
* Les vieux liens entre Oslo et Washington, tissés de longue date et particulièrement durant la Guerre froide, ne sont pas aussi distendus que ne l'espéraient les Suédois (eux aussi très proches des Américains, en dépit d'une non-appartenance à l'Otan). Certes, le gouvernement en poste depuis 2005 est une coalition de centre gauche censée être moins proaméricaine qu'une alternative de centre droite, mais dès lors que les intérêts géopolitiques du royaume sont en jeu...
* Un pays membre de l'Alliance atlantique a tendance à acheter du matériel "compatible Otan", donc construit par un autre Etat membre. Un atout pour le F-35 même si une bonne partie des pièces du JAS Gripen sont en fait d'origine américaine.
* Les Suédois ont pris leurs désirs pour des réalités.
Après deux ans de réflexion, Oslo finit donc par opter (oh surprise!) pour l'appareil américain (photo), en l'estimant supérieur au suédois sur tous les points. Grise mine à Stockholm. Les Suédois s'en étonnèrent en public et en privé, persuadés que leurs cousins norvégiens avaient lu trop rapidement le mode d'emploi du JAS Gripen. Dégât colatéral: l'espoir d'une coopération nordique en matière de défense en prit un coup, que certains tentent depuis de revigorer, par des petits pas concrets ou par des déclarations d'intention volontairement provocantes (je vous invite à lire mon récent article publié dans L'Express).* * *
Que nous apprennent les documents américains publiés désormais grâce à WikiLeaks?
A en croire les télégrammes des ambassades à Oslo et à Stockholm, dont le quotidien suédois Aftonbladet a publié des extraits dans son édition du 3 décembre, le gouvernement norvégien a nettement moins tergiversé qu'il ne l'a laissé entendre aux Suédois. On découvre notamment que, dès le 23 octobre 2008, alors qu'Oslo affirmait publiquement encore évaluer le dossier JAS Gripen, le secrétaire d'Etat à la défense (Espen Barth Eide) a "donné tous les signaux selon lesquels le F-35 serait choisi", lors d'une rencontre avec un général américain (Roger Brady). Le lendemain même, c'était au tour du ministre des affaires étrangères (Jonas Gahr Støre) de confier à l'ambassadeur américain (Benson Whitney) que "si nous ne faisons pas d'erreur, tout ira bien". Ce n'était pourtant pas gagné d'avance, étant donné la publicité négative dont avait initialement souffert le F-35.
Le 20 novembre 2008, quelques heures après que le ministre suédois de la défense (Sten Tolgfors) se fut exprimé de manière optimiste quant aux chances du JAS Gripen, le choix de son rival américain était annoncé officiellement par le gouvernement d'Oslo.
Les amicales pressions améri- caines, retracées dans les télégram- mes confi- dentiels cités par Aftonbladet, se sont donc révélé d'une grande efficacité. En filigrane se profile aussi le travail de détection et de conquête d'un allié dans la place. A Oslo, l'ambassade américaine (photo) a repéré Espen Barth Eide, alors considéré comme l'un des brillants représentants de la jeune garde travailliste. Celui-ci fit l'objet, selon les mêmes sources, d'un rapport destiné entre autres à la CIA et aux services de renseignements militaires américains: ses points forts et ses faiblesses, ses ambitions (un poste aux Nations unies), ses centres d'intérêt privés, etc. Depuis sa mise en cause par les documents publiés par WikiLeaks, l'intéressé a démenti avoir donné de quelconques signaux aux diplomates américains.Et pour être sûre de bien savonner la planche suédoise, l'ambassade américaine à Stockholm avait, en juillet 2008, plaidé en faveur (et obtenu) le report très opportun d'une décision de Washington quant à la vente d'un système radar made in USA dont les Suédois voulaient doter leur JAS Gripen. Pas de décision sur le radar américain? Il était donc encore moins intéressant pour les Norvégiens d'acheter l'avion suédois!
Ce petit déballage proposé par WikiLeaks n'est pas une surprise pour les experts militaires. La vente d'armes n'a jamais été une affaire de saints (Saab en sait quelque chose, lui qui a été soupçonné d'avoir - avec son ex-partenaire britannique BAE Systems - versé des pots-de-vin pour la vente du même Gripen, comme évoqué ici ou là). Mais voir des détails du genre passer de l'état de simples suppositions/rumeurs à celui d'informations étayées par des documents confidentiels (non-démentis par les autorités américaines) n'est pas le moindre intérêt des fuites organisées par WikiLeaks, quelles que soient les réserves qu'on puisse avoir sur les motivations de cette organisation et sur le bien-fondé de l'hypothétique "transparence totale" dont elle s'est fait l'apôtre.
vendredi 9 juillet 2010
A l'abri des remparts de Gotland
Gotland est aussi d'actualité pour une autre raison, moins évidente.
Depuis le 1er juillet, les jeunes Suédois n'ont plus à se soucier du service militaire. Il a été supprimé. Certes, ils n'étaient plus nombreux ces derniers temps à partir sous les drapeaux. Quelque 7 000 l'an dernier, contre plus de 50 000 à la fin des années 1960. Mais c'est tout de même une institution suédoise qui disparaît, comme je le raconte dans le
Or la décision de faire appel à la population masculine pour défendre le pays fut prise pour éviter que ne se reproduise la mésaventure arrivée à Gotland en 1808: en dépit des remparts de Visby, l'armée tsariste réussit à prendre pied sur l'île et à envahir la place forte. L'occupation dura un mois, le temps pour la Russie de négocier en position de force un traité qui fit passer dans sa besace le grand-duché de Finlande, sous contrôle suédois depuis six siècles.
Une fois l'ennemi russe reparti de l'île, la cour de Stockholm décida de mobiliser quelque 7 000 Gotlandais âgés de 15 à 50 ans, de les équiper et de les entraîner au combat. Puis à partir 1812, on donna à tous les jeunes hommes valides du pays une formation militaire de douze jours. Au fil du temps, sa durée s'allongea. Et à partir de 1901, un service militaire obligatoire fut instauré dans sa forme contemporaine (à gauche, un appelé pas vraiment comme les autres, Göran Persson, premi
er ministre de 1996 à 2006). Tant mieux pour eux, les appelés n'eurent pas à connaître l'odeur de la poudre autrement que lors de manoeuvres. La neutralité officielle de la Suède et les entailles à ce principe durant la 2e guerre, ainsi qu'une dose de chance, les préservèrent des combats "pour de vrai". A partir du mois de juillet 2010, c'est une armée de métier qui assurera le boulot.Cela dit, l'évolution incertaine de la Russie (va-t-elle ou non remiser définitivement toute ambition territoriale?) a incité un des membres de la coalition gouvernementale au pouvoir à Stockholm à exiger plus de vigilance. Pour le parti libéral, il est irresponsable de baisser la garde. Et cette petite formation politique d'appeler, entre autres, à la renaissance du régiment de Gotland, démantelé depuis une demi-douzaine d'années. Elle a en tête, en particulier, la construction en cours du gazoduc sous-marin Nord Stream devant relier les environs de Saint-Pétersbourg au nord de l'Allemagne pour le compte d'un consortium dirigé par le géant russe Gazprom. Les tuyaux passeront non loin de Gotland (plan ci-dessous, trouvé sur le site de la compagnie). Pour certains experts suédois, il est plus que probable que l'Etat russe veillera au grain de très très (trop?) près. L'oeil de Moscou serait alors juste aux portes de Visby.
jeudi 25 février 2010
Pierre Lellouche en tournée Mistral décoiffante
Finalement c'est à Pierre Lellouche, et non à Hervé Morin, qu'est revenu le soin d'aller faire passer la pillule "Mistral" auprès des Baltes. Comme je le racontais ici le 22 décembre dernier, le ministre français de la défense était attendu de pied ferme le long de la Baltique. Est-ce pour tenter d'esquiver que Paris a préféré dépêcher un responsable moins exposé? En tant que secrétaire d'Etat chargé des affaires européennes, Pierre Lellouche n'est pas en prise directe avec le dossier de la vente du porte-hélicoptères de classe Mistral (photo AFP lors d'une escale de démonstration à Saint-Pétersbourg en novembre dernier).Cela n'a pas empêché les Lituaniens, hier, de faire savoir à l'émissaire français ce qu'ils pensaient du projet bien avancé de vente de ce navire ultramoderne à la Russie, voisine directe dont on apprécie guère ici le réarmement progressif. Ce contrat, s'il était conclu, constituerait en outre un précédent au sein de l'Otan: aucun de ses membre n'a jusqu'à présent osé vendre un tel équipement à l'héritière de l'URSS qui, aujourd'hui, se revendique volontiers de ce passé encore tout frais.
On imagine la tonalité tonique de l'entretien entre Pierre Lellouche et la dynamique présidente Dalia Grybauskaite qui, en général, n'y va pas par quatre chemins... J'ai pu le constater lors d'une interview très tac-au-tac réalisée avec cette ancienne ceinture noire de karaté pour la revue Politique Internationale, publié dans sa dernière livraison (n° 126).

Dalia Grybauskaite a eu beau jeu de rappeler à son hôte qu'un minimum de consultations politiques s'imposait entre "partenaires stratégiques". La France et la Lituanie sont toutes deux membres de l'Otan et, qui plus est, ont signé l'an dernier un accord de partenariat stratégique.
Pierre Lellouche s'est en tiré en affirmant que Paris n'avait pas encore reçu de demande officielle russe d'achat du Mistral. Et que, de toutes façons, ledit navire serait livré sans équipement militaire. Donc pas de transfert de technologie militaire à la Russie! Ce message, il le répètera cet après-midi en Lettonie et demain en Estonie, tout en limitant au maximum les rencontres avec la presse (au nom d'un agenda chargé).
Cela ne semble pas pour autant chagriner Moscou qui, d'après des experts militaires lituaniens cités par l'agence Reuters, est surtout intéressée par la capacité du Mistral à déployer rapidement des troupes en un endroit donné. Comptons sur la Russie, si elle achète le navire, pour rapidement l'armer comme il faut. Auprès de marchands d'armes russes, qui auraient besoin d'être réconfortés après le camouflet Mistral; ou auprès de marchands français, pourquoi pas?
samedi 20 février 2010
Exit la "non-alliance", la Suède est active... euh, "non-passive"!
Tout est affaire de nuances, surtout lorsqu’on aborde la politique de sécurité suédoise. Chaque année en cette saison, experts et diplomates soupèsent le moindre mot prononcé par le ou la ministre des affaires étrangères du royaume dans le discours inaugurant le traditionnel débat parlementaire sur la chose.
Coïncidence, je passais par Stockholm ce jour-là (le 17 février), de retour d'Islande. Pourquoi ne pas en profiter pour écouter Carl Bildt présenter, dans sa nouvelle mouture, la doctrine diplomatique de son pays? Laquelle évolue peu à peu. Dans la nuance, comme il se doit... Pour résumer, d'officiellement "neutre" depuis 1814, ce qui lui a permis de passer entre les gouttes des deux grandes guerres du siècle dernier, la Suède est devenue "neutre en temps de guerre et non-alliée en temps d
e paix" après la disparition de l'URSS. Puis le "neutre" a disparu à la faveur de l'adhésion à l'UE. Le royaume s'est alors proclamé "libre d'alliance militaire". Cela signifie quoi? Qu'il n'est pas lié par des accords l'engageant dans des garanties de défense réciproques - et donc qu'il est censé pouvoir se défendre tout seul (en dépit du net rapetissement de ses forces armées). Cela ne l'empêche pas de prendre part à "une large coopération militaire internationale". D'où la présence ponctuelle de soldats suédois en Afghanistan (au sein d'une opération menée par l'Otan...), en Afrique, etc.
Alors qu'a donc dit Carl Bildt (photo), le 17 février, du haut de son magistère diplomatique, lui qui - contrairement à la plupart de ses homologues européens - a les coudées franches dans son domaine de prédilection? Il a beaucoup parlé, comme à son habitude, et dans toutes les directions. Mais il y a une expression qu'il n'a pas prononcée... La "non-alliance" militaire! Alors... à la trappe, la fameuse réserve de la Suède dans le domaine?
Non, du moins pas en apparence. Du calme, nous sommes à Stockholm! Le bon Carl Bildt nous a doctement expliqué que, si d'aventure les autres Etats membres de l'UE et les pays nordiques non-membres (Norvège et Islande) venaient à être frappés par une "catastrophe naturelle" ou être la victime d'une "agression", "la Suède ne resterait pas passive".
De "non-alliée", la puissance régionale devient donc "non-passive". On ne peut s'empêcher de sourire devant tant de hardiesse. Les pays concernés peuvent être rassurés! Si j'étais un citoyen estonien ou letton mal dans sa peau pour cause d'activisme russe à ses frontières, je m'empresserais d'envoyer un courriel de remerciements à Stockholm... Au sein du gouvernement suédois, les alliés libéraux de Carl Bildt se sont montrés plus démonstratifs dans leur volonté de faire face à l'imprévisible Russie, y compris en proposant de remilitariser l'île de Gotland, au large duquel passera bientôt le gazoduc Nord Stream si cher à Vladimir Poutine.
On sent bien toutefois que Bildt aurait aimé pousser le bouchon plus loin dans sa formulation. Ne pas rester passif, c'est trop peu pour cet ancien émissaire dans les Balkans, adepte de l'action et du verbe haut, voire tranchant (la comparaison de l'attaque russe d'août 2008 contre la Géorgie avec la doctrine de Hitler, c'est lui). Mais l'ancien premier conservateur doit composer avec une opinion publique suédoise ultra-prudente, qui a horreur qu'on la brusque. Le pays n'a pas connu de guerre sur son territoire depuis près de deux siècles, c'est presque inscrit dans les gênes de ses neuf millions d'habitants.
Le seul fait que l'inflexion sémantique impulsée par Bildt ait eu lieu à sept mois des
élections législatives est donc un (petit) événement en soi. D'autant plus qu'entre lignes, il annonce que la Suède est prête à se porter au secours de pays membres de l'Otan (tous ses voisins nordiques et baltes le sont, Finlande exceptée)! Cette évolution, le ministre l'a justifiée - à raison - par l'entrée en vigueur du traité de Lisbonne, qui comprend une clause d'assistance mutuelle entre Etats membres de l'UE en cas d'"agression armée". Cela lui a permis de montrer du doigt Bruxelles à ceux qui, à gauche, lui reprochent de bousculer les choses et conduire en catimini la Suède vers l'Otan.
Pourtant, le même traité de Lisbonne stipule aussi que la clause précitée "n'affecte pas le caractère spécifique de la politique de sécurité et de défense de certains Etats membres", c'est-à-dire ceux qui se veulent encore "neutres" ou "non-alliés": la Finlande, l'Irlande et... la Suède? Eh bien non, plus maintenant, à en croire l'orientation prise par le gouvernement actuel.
A y regarder de plus près, la formule choisie par Bildt contient ce qu'il faut d'imprécision pour être interprétée de manières très différentes. Laissons de côté le scénario de la catastrophe naturelle, nécessairement plus consensuel, et concentrons-nous sur celui d'une agression (qu'elle soit d'ordre terroriste ou militaire). Que signifie l'expression "ne pas rester passif"? La gamme de réactions qu'elle autorise est vaste, de la simple condamnation officielle à l'assistance militaire, en matériel voire en hommes. Dans ce dernier cas, on serait loin de la neutralité si longtemps chérie par les Suédois.
Et Carl Bildt de préciser sa pensée dans la phrase suivante: "Nous attendons de ces pays [les membres de l'UE et la Norvège, pour la plupart membres de l'Otan] qu'ils agissent de la même façon", donc "non passive", si la Suède était la cible d'une agression.
Le principe d'entraide mutuelle entre pays membres d'une même organisation en cas d'agression contre l'un d'entre eux, cela ne vous rappelle pas vaguement le fonctionnement de l'Otan, avec son fameux article 5? La Suède n'en est pas (encore?) à frapper à la porte de cette alliance militaire mais, sous la conduite des conservateurs et de leurs alliés libéraux, elle s'en rapproche tout doucement.
Les législatives du 19 septembre dans le pays ne se joueront pas sur ce dossier mais de leur résultat dépendra l'enterrement définitif de la non-alliance militaire suédoise, voire de sa toute récente "non-passivité"...
Coïncidence, je passais par Stockholm ce jour-là (le 17 février), de retour d'Islande. Pourquoi ne pas en profiter pour écouter Carl Bildt présenter, dans sa nouvelle mouture, la doctrine diplomatique de son pays? Laquelle évolue peu à peu. Dans la nuance, comme il se doit... Pour résumer, d'officiellement "neutre" depuis 1814, ce qui lui a permis de passer entre les gouttes des deux grandes guerres du siècle dernier, la Suède est devenue "neutre en temps de guerre et non-alliée en temps d
e paix" après la disparition de l'URSS. Puis le "neutre" a disparu à la faveur de l'adhésion à l'UE. Le royaume s'est alors proclamé "libre d'alliance militaire". Cela signifie quoi? Qu'il n'est pas lié par des accords l'engageant dans des garanties de défense réciproques - et donc qu'il est censé pouvoir se défendre tout seul (en dépit du net rapetissement de ses forces armées). Cela ne l'empêche pas de prendre part à "une large coopération militaire internationale". D'où la présence ponctuelle de soldats suédois en Afghanistan (au sein d'une opération menée par l'Otan...), en Afrique, etc.Alors qu'a donc dit Carl Bildt (photo), le 17 février, du haut de son magistère diplomatique, lui qui - contrairement à la plupart de ses homologues européens - a les coudées franches dans son domaine de prédilection? Il a beaucoup parlé, comme à son habitude, et dans toutes les directions. Mais il y a une expression qu'il n'a pas prononcée... La "non-alliance" militaire! Alors... à la trappe, la fameuse réserve de la Suède dans le domaine?
Non, du moins pas en apparence. Du calme, nous sommes à Stockholm! Le bon Carl Bildt nous a doctement expliqué que, si d'aventure les autres Etats membres de l'UE et les pays nordiques non-membres (Norvège et Islande) venaient à être frappés par une "catastrophe naturelle" ou être la victime d'une "agression", "la Suède ne resterait pas passive".
De "non-alliée", la puissance régionale devient donc "non-passive". On ne peut s'empêcher de sourire devant tant de hardiesse. Les pays concernés peuvent être rassurés! Si j'étais un citoyen estonien ou letton mal dans sa peau pour cause d'activisme russe à ses frontières, je m'empresserais d'envoyer un courriel de remerciements à Stockholm... Au sein du gouvernement suédois, les alliés libéraux de Carl Bildt se sont montrés plus démonstratifs dans leur volonté de faire face à l'imprévisible Russie, y compris en proposant de remilitariser l'île de Gotland, au large duquel passera bientôt le gazoduc Nord Stream si cher à Vladimir Poutine.
On sent bien toutefois que Bildt aurait aimé pousser le bouchon plus loin dans sa formulation. Ne pas rester passif, c'est trop peu pour cet ancien émissaire dans les Balkans, adepte de l'action et du verbe haut, voire tranchant (la comparaison de l'attaque russe d'août 2008 contre la Géorgie avec la doctrine de Hitler, c'est lui). Mais l'ancien premier conservateur doit composer avec une opinion publique suédoise ultra-prudente, qui a horreur qu'on la brusque. Le pays n'a pas connu de guerre sur son territoire depuis près de deux siècles, c'est presque inscrit dans les gênes de ses neuf millions d'habitants.
Le seul fait que l'inflexion sémantique impulsée par Bildt ait eu lieu à sept mois des
élections législatives est donc un (petit) événement en soi. D'autant plus qu'entre lignes, il annonce que la Suède est prête à se porter au secours de pays membres de l'Otan (tous ses voisins nordiques et baltes le sont, Finlande exceptée)! Cette évolution, le ministre l'a justifiée - à raison - par l'entrée en vigueur du traité de Lisbonne, qui comprend une clause d'assistance mutuelle entre Etats membres de l'UE en cas d'"agression armée". Cela lui a permis de montrer du doigt Bruxelles à ceux qui, à gauche, lui reprochent de bousculer les choses et conduire en catimini la Suède vers l'Otan.Pourtant, le même traité de Lisbonne stipule aussi que la clause précitée "n'affecte pas le caractère spécifique de la politique de sécurité et de défense de certains Etats membres", c'est-à-dire ceux qui se veulent encore "neutres" ou "non-alliés": la Finlande, l'Irlande et... la Suède? Eh bien non, plus maintenant, à en croire l'orientation prise par le gouvernement actuel.
A y regarder de plus près, la formule choisie par Bildt contient ce qu'il faut d'imprécision pour être interprétée de manières très différentes. Laissons de côté le scénario de la catastrophe naturelle, nécessairement plus consensuel, et concentrons-nous sur celui d'une agression (qu'elle soit d'ordre terroriste ou militaire). Que signifie l'expression "ne pas rester passif"? La gamme de réactions qu'elle autorise est vaste, de la simple condamnation officielle à l'assistance militaire, en matériel voire en hommes. Dans ce dernier cas, on serait loin de la neutralité si longtemps chérie par les Suédois.
Et Carl Bildt de préciser sa pensée dans la phrase suivante: "Nous attendons de ces pays [les membres de l'UE et la Norvège, pour la plupart membres de l'Otan] qu'ils agissent de la même façon", donc "non passive", si la Suède était la cible d'une agression.
Le principe d'entraide mutuelle entre pays membres d'une même organisation en cas d'agression contre l'un d'entre eux, cela ne vous rappelle pas vaguement le fonctionnement de l'Otan, avec son fameux article 5? La Suède n'en est pas (encore?) à frapper à la porte de cette alliance militaire mais, sous la conduite des conservateurs et de leurs alliés libéraux, elle s'en rapproche tout doucement.
Les législatives du 19 septembre dans le pays ne se joueront pas sur ce dossier mais de leur résultat dépendra l'enterrement définitif de la non-alliance militaire suédoise, voire de sa toute récente "non-passivité"...
mardi 22 décembre 2009
Quand souffle le Mistral
Comme je l'indiquais dans L'Express, le ministre français de la défense est attendu de pied ferme en Lituanie. Hervé Morin aura fort à faire pour calmer les inquiétudes de ses interlocuteurs, au moment où Paris envisage très sérieusement de vendre à la Russie un ou plusieurs porte-hélicoptères. Ce navire n'est pas un vieux rafiot amianté dont la France veut se débarrasser en le refourguant en catimini à un lointain pays en voie de développement. Ce bâtiment ultra-moderne, dit de classe Mistral, est un fleuron de la Marine nationale, dixit Le Figaro.D'où le malaise suscité par cette nouvelle à Vilnius, mais aussi dans les autres capitales baltes. L'idée de voir l'imprévisible voisin russe doté d'un jouet de ce tonneau en mer Baltique n'amuse guère les Baltes, pas plus que les Polonais. Ni les Géorgiens, d'ailleurs, côté mer Noire. On peut les comprendre, au moment où le Kremlin remobilise la nation russe autour d'un discours nationaliste et remuscle les capacités militaires de son armée.
On peut aussi légitimement douter de l'intérêt que représente pour Paris la possible vente d'un tel navire à Moscou. Certes, ça ferait du bien à la balance commerciale française... Mais si cette transaction était menée à bon port, le capital confiance à l'égard de notre beau pays en prendrait un nouveau coup dans la région. Mais aussi parmi ses alliés traditionnels.
Car jamais jusqu'à présent un Etat membre de l'Otan n'a vendu du matériel militaire de cet acabit à la Russie.
Faut-il vraiment que Paris montre la voie? Pourquoi procurer un outil supplémentaire à Moscou qui l'aiderait à mener une politique perçue comme agressive et aventuriste par des pays appartenant à la même alliance militaire que la France? Une politique russe dont le président Sarkozy a d'ailleurs pu juger de la redoutable efficacité lors de sa médiation visant à arrêter les combats entre la Géorgie et la Russie.
Il est vrai que c'était à l'été 2008, il y a une éternité.
mardi 13 octobre 2009
Balle dans le pied
Les militaires danois ont de l'imagination.
Pour discréditer le livre qu'a publié l'un des leurs, censé être trop bavard sur les activités des forces spéciales en Afghanistan, pourquoi ne pas faire comme si les islamistes allaient s'en servir pour nuire à la sécurité du paisible royaume?
C'est l'idée qui a germé dans l'esprit d'un responsable de l'état-major. Ni vu ni connu, il a fait traduire en arabe une bonne quinzaine de pages du bouquin incriminé, par un service de traduction automatique.
Laquelle version a atterri opportunément dans la messagerie électronique d'un quotidien populaire danois qui, bien sûr, s'est empressé d'en faire part à ses lecteurs.
Réaction offusquée de la défense danoise et de son ministre en titre:
- Regardez, braves gens, les islamistes ont déjà traduit le livre! Nous avions raison de vouloir interdire sa publication.
La supercherie a été dévoilée depuis. Le responsable de la traduction et le chef du service de communication
de l'armée ont été suspendus de leurs fonctions et sont poursuivis pour faute grave. Le chef d'état-major des armées, lui, a dû démissionner.
Pendant ce temps, le livre en question, écrit par un ancien membre des forces spéciales danoises, Thomas Rathsak (photo, source: Scanpix), jouit d'une publicité dont il n'aurait jamais osé rêver avant que les stratèges danois ne s'en emparent...
Pour discréditer le livre qu'a publié l'un des leurs, censé être trop bavard sur les activités des forces spéciales en Afghanistan, pourquoi ne pas faire comme si les islamistes allaient s'en servir pour nuire à la sécurité du paisible royaume?
C'est l'idée qui a germé dans l'esprit d'un responsable de l'état-major. Ni vu ni connu, il a fait traduire en arabe une bonne quinzaine de pages du bouquin incriminé, par un service de traduction automatique.
Laquelle version a atterri opportunément dans la messagerie électronique d'un quotidien populaire danois qui, bien sûr, s'est empressé d'en faire part à ses lecteurs.
Réaction offusquée de la défense danoise et de son ministre en titre:
- Regardez, braves gens, les islamistes ont déjà traduit le livre! Nous avions raison de vouloir interdire sa publication.
La supercherie a été dévoilée depuis. Le responsable de la traduction et le chef du service de communication
de l'armée ont été suspendus de leurs fonctions et sont poursuivis pour faute grave. Le chef d'état-major des armées, lui, a dû démissionner.Pendant ce temps, le livre en question, écrit par un ancien membre des forces spéciales danoises, Thomas Rathsak (photo, source: Scanpix), jouit d'une publicité dont il n'aurait jamais osé rêver avant que les stratèges danois ne s'en emparent...
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