dimanche 12 mai 2013

Méli-mélo à Daugavpils

De retour de Daugavpils, dans le sud-est de la Lettonie, un saut de 500 km aller-retour pour visiter le nouveau Centre Mark Rothko en vue d'éventuels articles et pour assister à une pièce de théâtre. Méli-mélo historico-linguistique.

Ville d'environ 100 000 habitants, soit un peu moins qu'avant la première guerre mondiale, alors qu'elle s'appelait encore Dvinsk, son nom russe. L'ex-Dünaburg, fondée par l'Ordre de Livonie, était en effet passée dans l'empire tsariste après le premier partage de la Pologne (1772). De nos jours, Daugavpils, deuxième ville de Lettonie (déjà évoquée dans ce blog), est majoritairement peuplée de membres de la "minorité" russophone. Langue le plus souvent entendue à Daugavpils: le russe. Langue le plus souvent lue dans les rues: le letton, seule langue officielle du pays.

Rothko, peintre, né Marcus Yakovlevich Rothkowitz en 1903 dans cette ville. Russe et yiddish parlés à la maison. Père pharmacien, juif peu porté sur la religion avant de renouer avec le judaïsme. Mère née à Saint-Pétersbourg dans une famille parlant russe et allemand. En 1913, celle-ci quitte l'Europe avec le jeune Marcus pour rejoindre son mari, parti en éclaireur aux Etats-Unis. Fin de la période russe du futur artiste.

Musée (ou Centre, les instigateurs ont dû trouver que ça sonnait plus d'aujourd'hui) inauguré le 24 avril 2013 dans la plus pauvre des régions lettones. Installé dans l'ancien arsenal que le tsar Nicolas Ier fit bâtir en bordure du fleuve (la Daugava en letton, la Dvina en russe, la Düna en allemand), dans un bel ensemble fortifié à la Vauban, rive droite, à l'ouest du centre-ville. A l'intérieur du vaste musée, sur deux étages, le gros de la signalisation est en trois langues, letton, russe et anglais, tout comme le site Internet. Parmi les oeuvres présentées, six tableaux originaux - dont deux aplats de couleurs - prêtés par des descendants du peintre américain mort en 1970. Ils seront, assure-t-on, changés tous les trois ans.



  
Théâtre de Daugavpils (ci-dessus), bâti par un architecte letton, Verners Vitands, et inauguré en 1937, peu avant la fin de la première indépendance de la République de Lettonie. Site Internet essentiellement en letton. Personnel du théâtre aux noms indiquant leur appartenance à la minorité russe du pays (comme Oļegs Šapošņikovs, le directeur), pas toujours à l'aise en letton.

Pièce à l'affiche ce soir-là, dans une salle annexe, Valentīna diena (Le jour de Valentine), "tragi-comédie" écrite par un auteur russe (de Russie), Ivan Viripaev. Fruit de la collaboration entre le théâtre de Daugavpils et l'Académie des arts de Lettonie. Deux élèves de l'Académie ont monté la pièce en guise de diplôme de fin d'études: à la mise en scène, un Russe letton, Georgijs Surkovs; et pour la scénographie, Dace Sloka, une Lettone qui ne parle pas russe (il y a toujours moyen de s'entendre, de se faire comprendre). Trois comédiens professionnels, russophones, jouent le jeu à fond. Trois représentations seulement. Pas de sous-titrage de la pièce en langue lettone: tout en russe, y compris le programme imprimé sur papier format A4 plié en trois. Les moyens du bord.

dimanche 17 mars 2013

La Norvège en mots


Vous reprendrez bien un peu de bidos? Sans façon? Ce n'est pas grave si l'on en croit les auteurs d'un Dictionnaire insolite de la Norvège. Car ce ragoût de viande de renne, préparé par les Sames (Lapons), "ne laisse pas un souvenir impérissable". Le bidos (bidoche?) a tout de même droit à son entrée dans ledit dictionnaire. Tout comme le lutefisk, plat à base de poisson que l'on fait fermenter dans une solution d'hydroxyde de sodium et que l'on sert à Noël, avec purée de pois et aquavit pour mieux faire passer le goût étrange (je m'en souviendrai longtemps).

Petits plats, grandes cuites, costumes traditionnels (bunad), coutumes et fêtes diverses, objets variés (tel le barbecue jetable), jurons, Joly (Eva), lieux, habitat, animaux, météo, fjords, îles, villes, ski, impôts, pôle (pas le Sud), fringues à la mode, héros inoxydables, explorateurs de tout poil, Grieg, Munch, Ibsen, prix Nobel de la paix (incontournable...), Little Karachi, un zeste de politique, etc. La liste des thèmes troussés chacun en un paragraphe concis s'étire comme le littoral du royaume...

Seul léger regret en refermant ce dictionnaire de format poche au style plaisant sans être trop familier, c'est l'absence d'un sommaire. Cela dit, cette absence incite à y pêcher en l'ouvrant au petit bonheur la chance. Tiens... Nachspiel, ou la "coutume qui consiste à prolonger une soirée après la fermeture des bars ou des discothèques". Les lignes qui s'ensuivent ne laissent aucun doute: les deux auteurs - qui avaient déjà signé un livre pour faire découvrir la Norvège aux enfants - ont pratiqué plus d'un nachspiel bien arrosé.



Dictionnaire insolite de la Norvège, Ingrid Van Houdenhove et Simon Descamps, 158 pages (dont une bibliographie), éditions Cosmopole, Paris 2012

jeudi 31 janvier 2013

A Tallinn, laissez moi payer le bus s'il vous plait

Reportage à Tallinn sur la gratuité des transports publics dans cette ville. Introduite le 1er janvier, la mesure n'est censée ne bénéficier qu'aux quelque 425 000 habitants de la capitale estonienne. En montant à bord du bus ce matin, j'ai donc voulu acheter un ticket de bus à l'unité, l'une des possibilités "offertes" aux non-résidents de Tallinn, ceux qui sont invités à continuer à payer.
1,60 euro pour un adulte, ce n'est pas donné, surtout lorsqu'on rapporte ce montant au salaire mensuel moyen en Estonie (855 euros brut). Mais bon, je peux bien m'offrir ça, il le faut même pour le reportage.
Je monte donc à bord du bus par la porte de devant et demande au conducteur dans un estonien approximatif:
- Üks pilet, palun.
Le sourcil relevé, le chauffeur de bus grisonnant ne me comprend visiblement pas.
- Üks pilet, palun! [M'enfin quoi, un billet s'il vous plait!]
- Ah... 1,60 euro. [en estonien]
Coup de chance, je connais déjà le prix du billet à l'unité.
Pas de chance, je n'ai pas la monnaie suffisante.
Je tends un billet de cinq euros. Le chauffeur me fait les gros yeux et, lâchant le volant, sa main droite virevolte dans l'air, du genre vous m'embêtez avec votre billet, passez et qu'on n'en parle plus.
Loyal à l'égard d'une mairie qui prend une telle mesure (à dix mois d'élections municipales, mais cela n'a bien sûr rien à voir), j'insiste un peu en tendant à nouveau mon billet de cinq. Même geste de la main de l'homme bourru, le regard déjà ailleurs, loin sur la chaussée.

Impossible de payer.
Oui, je peux en attester, les transports en commun sont vraiment gratuits!
Une habitante de Tallinn, qui elle n'a aucune obligation légale de payer mais doit tout de même valider sur une borne sa carte magnétique verte à chaque nouveau trajet, ne peut s'empêcher de sourire à ma déconvenue.

Un peu plus tard, je renouvelle mon expérience à bord d'un tramway, bien décidé à payer. La conductrice, plus compréhensive que son collègue, prend mon argent et, dans l'espace prévu à cet effet, glisse en échange le petit billet en papier blanc estampillé Tallinna Transpordiamet. Mission accomplie.



NB: l'article écrit après ce reportage est finalement paru dans La Croix du 8 mars 2013, consultable ici.

mercredi 17 octobre 2012

Histoire du prix Nobel: mes interlocteurs

L'une des conclusions de mon enquête sur les prix Nobel peut se résumer ainsi: le choix des lauréats est, plus souvent qu'on ne le croit, teinté par les convictions personnelles des membres des instances qui décernent ces prix. C'est le cas avant tout des prix les plus subjectifs, les Nobel de littérature et de la paix. Derrière les listes des lauréats, gravées dans le marbre de l'histoire, se dissimulent des débats, voire des joutes, internes aux différents comités Nobel. Comme ailleurs, les plus convaincants ont plus de chance d'obtenir gain de cause. Je le raconte dans mon livre, Histoire du prix Nobel, sorti en septembre chez François Bourin éditeur.
Celui-ci, publié juste avant la saison Nobel 2012, n'évoque donc pas l'attribution du prix de la paix à l'Union européenne. Une fois encore, c'est l'emprise de quelques personnes qui a fait pencher la décision dans ce sens-là. En l'occurrence, l'alliance entre le président du Comité Nobel norvégien et le secrétaire de cette instance de cinq personnes désignées par les principaux partis politiques du royaume. Tous deux étaient intimement convaincus que la construction européenne méritait un prix. Il en avait déjà été question par le passé mais, à l'image de la société norvégienne, le Comité Nobel était trop divisé sur le sujet.
Pour éviter que son président, Thorbjørn Jagland, n'obtienne gain de cause, une militante antieuropéenne convaincue avait été désignée, par un parti eurosceptique, pour siéger à ses côtés et contrecarrer ses plans. Las, cette femme, Ågot Valle, est tombée malade l'an dernier. Depuis janvier 2012, elle est remplacée par Gunnar Stålsett, un ancien évêque d'Oslo qui avait déjà siégé au Comité en tant que membre à part entière. Lequel Stålsett s'est montré plus malléable qu'Ågot Valle...
Que serait-il arrivé si cette dernière, ancienne vice-présidente du mouvement norvégien Non à l'UE, n'était pas tombée malade? Jagland aurait-il insisté? Jusqu'à quel point? Valle aurait-elle démissionné, comme un précédent membre du Comité, Kåre Kristiansen, en désaccord avec le choix de Yasser Arafat en 1994? Impossible de le savoir.
Ainsi s'écrit la petite histoire des prix Nobel...
Cela reste une affaire de personnes avant tout.

* * *

Je profite de cette occasion pour présenter ici quelques-unes des personnes que j'ai rencontrées et interviewées pour préparer mon livre (lorsque j'ai pu, j'ai pris des photos que je publie ici):

LA MACHINERIE NOBEL

Deux directeurs de la Fondation Nobel ont pris le temps de me recevoir à Stockholm: Michael Sohlman, en fonction pendant 19 ans, jusqu'à l'été 2011; et Lars Heikensten, son successeur à ce poste (photo). 


Extrait de mon livre, Histoire du prix Nobel:
"Lors de notre longue discussion, en mars 2012, Lars Heikensten aime à évoquer les différentes pistes qu’il souhaite explorer dans cette direction. Dans son modeste bureau, il lance des ballons d’essai, soigne ses formules, réfléchit tout haut, comme s’il s’agissait d’une répétition sans frais à un prochain conseil d’administration durant lequel il lui faudrait convaincre. Car il n’est pas le seul à décider à bord. Il doit composer avec les autres membres, délégués par chacune des institutions décernant les différents prix Nobel, plus anciens que lui dans la maison. Homme d’expérience, rompu aux questions économiques et financières, le nouveau directeur n’est alors encore qu’un quasi-débutant dans les affaires nobéliennes, comme il le laisse entendre ici ou là durant notre entretien. Je l’écoute donc défiler le cours de ses pensées pour y glaner quelques indices sur sa conduite à venir."


LE PRIX DE LA PAIX

Geir Lundestad, secrétaire du Comité Nobel norvégien et directeur de l'Institut Nobel à Oslo depuis 1990



Extrait d'Histoire du prix Nobel:
"Certes, il ne bénéficie pas du droit de vote lors de la réunion précédant l’annonce du prix. Mais l’homme est assez madré pour faire passer son point de vue. A l’aise dans son domaine, le verbe facile et toujours un mot pour rire, il a vite fait de vous ensuquer dans un discours extrêmement maîtrisé. Fausse décontraction à l’américaine, qui a dû séduire plus d’un hôte de l’Institut, lauréats compris. Du haut de sa grande taille, il vous accueille d’une poignée de main droite où manquent l’index et le majeur, emportés par une hache quand il avait sept ans. Puis il vous jauge en quelques questions, affable juste comme il faut, avant de dérouler d’un ton enjoué un argumentaire bien huilé."

Thorbjørn Jagland n'ayant pas donné suite à ma demande d'entretien, j'ai rencontré Kaci Kullmann Five, l'actuelle vice-présidente du Comité Nobel norvégien. Ancienne présidente du Parti conservateur, elle s'exprime dans un bon français, acquis alors qu'elle était jeune fille au pair en France.

Un ancien président du Comité Nobel, Francis Sejersted, a également eu la gentillesse de me recevoir alors qu'il a largement dépassé l'âge de prendre sa retraite.

Et puis il y a celui que j'appelle le poil à gratter du Comité Nobel norvégien, Fredrik S. Heffermehl:


Cet avocat, militant pacifiste et auteur d'un livre sur la question, estime que le testament d'Alfred Nobel est bafoué par le comité norvégien décernant le prix de la paix

Extrait d'Histoire du prix Nobel:
"La thèse de Heffermehl devient chez lui une idée fixe qu’il prêche avec une obstination proportionnellement inverse à l’intérêt qu’elle suscite désormais dans la presse locale. Plus on fait le sourd, plus il martèle son discours et retourne aux sources pour affûter ses arguments, persuadé qu’il est d’avoir raison."


LE NOBEL DE LITTERATURE

Horace Engdahl, membre de l'Académie suédoise depuis 1997, son secrétaire perpétuel de 1999 à 2009, membre du Comité Nobel à l'Académie,



Per Wästberg, membre de l'Académie suédoise, préside depuis 2005 le comité de cette institution chargé de sélectionner les candidats.

Extrait d'Histoire du prix Nobel:
"Le mois de janvier est une période creuse pour les institutions Nobel. Per Wästberg en profite pour voyager, écrire, écouter la radio, et accessoirement rencontrer un journaliste. Lorsqu’il me reçoit dans son salon blanc immaculé, au dernier étage d’un immeuble du quartier cossu d’Östermalm, à Stockholm, il pense déjà à ce qui l’attend. Une fois passé le délai du 1er février, assorti d’une semaine supplémentaire pour laisser le temps aux lettres d’arriver, il faudra remettre l’ouvrage sur le métier. Comme l’année précédente et celles d’avant. Depuis 2005, ce septuagénaire fluet préside le comité de l’Académie suédoise (cinq personnes sur les dix-huit « immortels »), à qui revient le gros du travail de sélection en vue d’attribuer le prix de littérature. « Une lecture colossale, dit-il, assis droit dans un fauteuil. Au début du processus, nous faisons face à plus de deux cents propositions différentes. »"


LES PRIX NOBEL SCIENTIFIQUES

Göran Hansson, secrétaire du Comité Nobel à l’Institut Karolinska (KI) depuis 2009, membre de l'Académie royale des sciences,

Erling Norrby, professeur suédois en virologie, membre du Comité Nobel au KI (1975-1993), secrétaire perpétuel de l’Acadé­mie royale des sciences (1997-2003),

Johan Thyberg, ex-professeur suédois de biologie moléculaire au KI et auteur d'un livre critique sur les liens entre le monde de la recherche médicale et des laboratoires pharmaceutiques.

Extrait d'Histoire du prix Nobel:
"Depuis 2004, il [Johan Thyberg] se penche, à ses heures perdues, sur la privatisation croissante de la recherche universitaire, qu’il dénonce d’abord dans quelques articles de presse accueillis dans un silence gêné. Il est alors amené à s’intéresser aux liens existant entre, d’un côté, les membres de l’Assemblée Nobel – les cinquante professeurs du KI désignant chaque année les lauréats du prix de médecine – et le Comité Nobel – les quinze membres de l’Assemblée en charge de la sélection des lauréats – et, de l’autre, le monde de l’entreprise privée. (...) « Plus j’avançais dans mes recherches, plus je découvrais des choses pires qu’entrevues au départ », se souvient Johan Thyberg lorsque je le rencontre dans un café de Stockholm."


MAIS AUSSI...

Kerstin M. Lundberg, critique littéraire suédoise,
Kristian Berg Harpviken, directeur de l'Institut de recherche sur la paix d'Oslo (PRIO),
Stein Tønnesson, historien et chercheur au PRIO et à l'Université d'Uppsala (Département de recherche sur la paix et les conflits),
Øyvind Tønnesson, historien norvégien
Iver Neumann, chef de recherche à l'Institut norvégien de politique étrangère (NUPI)
Helge Pharo
, historien, conseiller du Comité Nobel norvégien,
Asle Sveen, historien norvégien, ancien chercheur à l'Institut Nobel d'Oslo et coauteur d'un ouvrage de référence sur le prix de la paix (avec Ivar Libæk et Øivind Stenersen),
Bente Erichsen, directrice du Centre Nobel de la paix à Oslo,
Sundeep Waslekar, directeur d'un think-tank à Bombay, naguère engagé par les proches d'Indira Gandhi dans le but de faire du lobbying en sa faveur et de décrocher le Nobel de la paix pour cette dirigeante,
... et celles et ceux qui n'ont pas souhaité être identifiés. Je les remercie également.

vendredi 7 septembre 2012

"Histoire du prix Nobel", sources et méthode


 
Des bouquins sur Alfred Nobel et ses prix, il en existe des centaines et dans de nombreuses langues. Impossible de tout lire bien sûr. Et tant mieux puisque je ne voulais pas faire un concentré de ce qui existe déjà. L'idée, avec mon livre à paraître le 20 septembre, est de "revisiter" ce sujet déjà bien balisé avec un regard de journaliste et de l'ancrer dans le monde actuel.
Pour certaines parties du livre, et notamment celles ayant trait aux origines du prix et à la vie d'Alfred Nobel, je n'ai pas pu faire autrement que de puiser aux bonnes sources, en lisant les ouvrages qui m'ont semblé être les mieux informés et nourris d'informations de première main. Rédigés en majorité en langues scandinaves, ils sont énumérés dans la bibliographie qui clôt mon bouquin. Et, lorsque j'emprunte citations ou idées, je mentionne mes sources dans le corps du texte, avec toutefois le souci de ne pas multiplier les références pour que la lecture reste fluide.

Dans ces livres de référence, j'ai cherché ce qui me paraissait le plus en phase avec mon approche:
-- la décortication d'une mécanique qui, au départ, devait se construire ex nihilo et s'est huilée avec le temps
-- les facteurs expliquant les choix des différents "jurys" Nobel, nécessairement subjectifs en particulier dans les disciplines non-scientifiques.

A ces sources sont venues s'ajouter les documents disponibles dans les institutions décernant les différents Nobel. La subjectivité étant plus flagrante pour les prix de littérature et de la paix, c'est à l'Académie suédoise (Stockholm, 1ère photo ci-dessous) et à l'Institut Nobel norvégien (qui, notamment, assiste le Comité Nobel chargé de décerner le prix de la paix, à Oslo) que j'ai passé le plus de temps à fouiller dans les archives accessibles. 





J'y ai consulté notamment:

-- les listes des personnalités nominées pour les prix et celles des personnalités ayant proposé ces noms (lecture plus instructive qu'il n'y paraît, c'est là qu'on débusque des liens peu évidents par ailleurs, qu'on repère des retours d'ascenseur, qu'on voit qui a fait l'objet d'une campagne orchestrée pour décrocher un prix).
-- les rapports d'évaluation des personnalités nominées, rédigés par des membres du Comité Nobel norvégien et des experts qu'ils ont consultés (documents éclairant les raisons d'un couronnement et, a contrario, celles qui ont poussé à écarter des milliers de personnalités)
-- les évaluations et autres mises au point rédigées par les membres de l'Académie suédoise en charge de sélectionner les lauréats du prix de littérature (souvent écrites dans un suédois recherché, elles reflètent l'inlassable travail de filtrage effectué chaque année à Stockholm; diverses considérations s'entrecroisent: nationalités, catégories d'auteurs, analyses de leur style et conception de l'écriture, prises en compte de leurs opinions politiques ou autres)
-- les rapports administratifs et financiers annuels du Comité Nobel norvégien rédigés depuis 1901 (intéressant pour le fonctionnement interne d'une telle entité, même si leur rédaction sent la bureaucratie)

Hélas, il est impossible de consulter tout document interne concernant les Nobel émis durant les 50 dernières années. Ainsi en a décidé la fondation qui chapeaute le système Nobel (j'en explique les raisons dans le livre).
Ainsi, durant mon enquête réalisée essentiellement entre début décembre 2011 et fin mars 2012, il m'a été impossible de parcourir les listes, les évaluations, etc., concernant la période allant de cet hiver-là à la saison Nobel 1962 comprise. Ce n'est qu'à partir de janvier 2013 que les documents concernant l'année 1962 seront accessibles à ceux qui, après en avoir fait la demande, auront reçu le feu vert.

J'ai également eu accès à des livres et autres journaux intimes laissés derrière eux par divers membres des "jurys" Nobel. Plusieurs académiciens suédois ont raconté leurs souvenirs, j'en ai consulté quelques-uns - dont ceux de Lars Gyllensten - dans la belle bibliothèque de la ville de Stockholm (œuvre de l'architecte Gunnar Asplund).
Pour le prix de la paix, le journal rédigé pendant des décennies par celui qui était alors le président du Comité Nobel norvégien m'a été d'une aide précieuse. Là, dans cet exemplaire unique tapé à la machine, consultable dans la "salle des lectures spéciales" de la Bibliothèque nationale (Oslo), le Norvégien Gunnar Jahn lève par moments le voile sur:

-- les réunions des cinq membres du Comité Nobel (et de son secrétaire, qui n'a pas le droit de vote mais peut prendre part aux discussions) en vue de sélectionner les lauréats. On y découvre les dissensions internes, les inimitiés, les préjugés idéologiques des uns et des autres, les laborieuses tractations pour s'accorder sur un nom, etc.
-- les manœuvres et approches effectuées par certains pour obtenir le prix ou faire en sorte qu'une autre personnalité le reçoive
-- les sollicitations extérieures auxquelles est soumis le Comité Nobel
-- les préférences de l'auteur du journal, ses centres d'intérêt personnels qui, parfois, ô miracle, se traduisent par l'attribution d'un Nobel...

Autres mines d'informations écrites, les sites Internet de la Fondation Nobel (www.nobelprize.org), de l’Académie suédoise (www.svenskaakademien.se), de l’Académie royale des sciences (www.kva.se), de l’Institut Carolin de Stockholm (www.ki.se) et de l’Institut Nobel d’Oslo (www.nobelpeaceprize.org).

A côté de ce travail de recherche et de lecture plutôt solitaire, dans l'atmosphère feutrée des bibliothèques, j'ai rencontré des personnes bien vivantes, impliquées à divers niveaux dans les processus de décision et la machinerie Nobel. 

J'en parlerai ici dans un prochain billet. 


lundi 3 septembre 2012

Mon nouveau livre, une "Histoire du prix Nobel"



Les prix Nobel, ce sujet obligé qui tombe chaque année, aussi sûrement que l’automne sur la Scandinavie au moment où ils sont annoncés (en octobre) et l’hiver lorsqu’ils sont remis en grande pompe (le 10 décembre). Un beau "marronnier", comme on dit dans le jargon des médias, pour les journalistes en poste en Europe du Nord et ceux des rubriques sciences, littérature ou politique étrangère.

Les prix Nobel, des choix parfois étranges, souvent inattendus et qu'il est de bon ton, ici et là, de moquer. Des distinctions qui ne méritent pas pour autant l'importance que certains leur accordent. 

Alors pourquoi en parler? 

Parce que précisément ces prix font causer, surprennent, suscitent l'enthousiasme, le scepticisme ou les protestations. Aucune autre récompense du genre ne fait autant couler d'encre au niveau mondial. Comment est-ce possible? Pourquoi ces prix-là et pas d'autres? Comment la sauce Nobel a-t-elle pris?

Ce sont là quelques-unes des questions qui m'ont poussé à imaginer la rédaction d'un livre sur le sujet. Ayant eu l'occasion, depuis 1994, de répercuter et expliquer les choix des institutions décernant les différents prix Nobel, et les réactions qu'ils n'ont pas manqué de provoquer, je me suis mis à observer de plus près les mécanismes de ce phénomène unique en son genre.

Puis, après avoir trouvé un éditeur intéressé par mon projet, François Bourin, j'ai entrepris de décortiquer ladite mécanique. Pour ce faire, je suis remonté aux origines avec l'idée de trouver les raisons qui ont incité le Suédois AlfredNobel à consacrer, à titre posthume, le plus gros de sa fortune - l'une des plus rebondies de l'Europe de la fin du 19e siècle - à une initiative inédite et très ambitieuse pour l'époque: celle consistant à récompenser les meilleurs, quelle que soit leur nationalité, dans cinq domaines, littérature, physique, chimie, médecine (ou physiologie) et la paix.

La paix? Tiens, pourquoi? Et pourquoi confier le soin d'accorder ce prix non pas à des Suédois (comme pour les autres prix) mais à un comité nommé par le parlement norvégien? Comment celui-ci s'est-il acquitté d'une tâche a priori peu aisée? N'était-il pas trop lié aux dirigeants politiques norvégiens, voire à ceux d'autres pays? S'est-il défait de cette proximité? A quel prix, avec quels résultats?

Et comment se fait-il qu'on parle aussi d'un Nobel d'économie, alors que l'inventeur de la dynamite ne l'avait pas prévu dans son testament? Comment ce prix-là a-t-il pu se greffer sur les autres (en 1968), est-il aussi légitime qu'eux?

Pour chacun des prix de la galaxie Nobel, je raconte dans ce livre (à paraître le 20 septembre en France) comment le facteur humain a finalement joué un grand rôle dans l'attribution de ces fameuses récompenses. La part du subjectif, voire de l'affectif, est plus déterminante qu'il n'y paraît. Derrière les longues listes de lauréats (853 à ce jour!) se dessinent des liens, indétectables pour le public non-averti, entre certains de ces heureux élus et les personnes qui les ont distingués. On décèle aussi des phénomènes de mode, des influences dues au contexte mondial (fin de la domination de l'Europe, montée en puissance des Etats-Unis, Guerre froide, émergence de nouvelles grandes puissances et de continents, etc.).

Et puis, à ma grande surprise, j'ai retrouvé des traces de lobbying dès les toutes premières éditions des prix (la première remonte à 1901). Leur réputation s'affirmant avec le temps, les Nobel ont suscité de plus en plus de convoitises et donné lieu à des manœuvres souvent cousues de fil blanc en vue de décrocher la médaille en or et le chèque très confortable qui les accompagnent.
C'est l’un des autres fils rouges de ce livre. 

Prochain billet: la méthode et les sources utilisées pour ce livre.

jeudi 10 mai 2012

Cabotage


Mission accomplie, contrat rempli pour un projet de livre dont je reparlerai plus tard: ma pause sans blog peut donc s'interrompre. La reprise sera-t-elle molle ou intense, le rythme lambin ou effréné? Mystère. Cela dépendra de la densité du printemps et de l'été à venir, du nombre de visites que l'on viendra gentiment me rendre, du bon vouloir de rédactions, de mon inspiration du moment et de tant d'autres éléments plus ou moins prévisibles...
C'est reparti! 




Hambourg-Kirkenes, plus de 2200 kilomètres à vol de goéland argenté. Un bon gros millier de milles marins à remonter jusqu'au-delà du cercle arctique. C'est la distance qu'il faut à Petersen, le capitaine du Polarlys (aurore boréale, en norvégien), pour démêler les fils d'une intrigue qui se déroule à huis clos, à bord du bateau à vapeur qu'il commande. Une histoire louche, la mort d'une jeune femme, piquée à la morphine lors d'une orgie du côté de Montparnasse, doublée d'un meurtre, dans une cabine du navire, d'un policier allemand monté à bord in extremis, avant le départ de Hambourg par une après-midi de février.

Les amateurs de Georges Simenon ont sans doute reconnu la trame de l'un des premiers livres signés de son vrai nom par celui qui n'est alors qu'un jeune graphomane méconnu. Lorque Le passager du Polarlys paraît chez Fayard en 1932, le commissaire Maigret n'a encore qu'une affaire à son actif, celle résolue dans Pietr le Letton, publié un an plus tôt. Ne serait-ce que pour leurs titres, voilà deux romans qui ont aisément leur place dans ce blog nordico-balte. Même si de Lettonie il ne sera finalement que très peu question: étrangement, Pietr a pour patronyme Johannson (sic) et son frère jumeau, Hans, est un "sujet estonien", pour citer le rapport rédigé in fine par Maigret lors d'une enquête qui le mène... à Fécamp.
 
Dans Le passager du Polarlys, en revanche, on en a pour son argent en termes de dépaysement et de frimas nordiques. Pour 3,50 francs (prix initial de mon édition de poche publiée en 1965, acquise pour 50 centimes d'euro lors d'une braderie), le lecteur a droit à toute la gamme chromatique de la mer et du littoral norvégien, lorsque la brume daigne s'étioler. Avec l'officier de quart, il se prend des "paquets de mer" sur le dos et passe par tous les états de transe glaciale. Gare aux engelures!
Simenon ne fait pas dans la dentelle lorsqu'il oppose la pollution de la populeuse cité hanséatique à la pureté et au dénuement des côtes norvégiennes. Hambourg? "Un brouillard exceptionnel, jaune et gris, chargé de suie, crachotant une humidité glacée, pesait sur le port (...) Toutes les sirènes hurlaient à la fois, en une cacophonie qui couvrait le grincement des grues". Tandis qu'au-delà du port norvégien de Trondheim, les "routes n'existent plus et il est encore moins question de chemins de fer. Ce sont les vapeurs côtiers, dans le genre du Polarlys, qui doivent assurer toutes les communications, les relations postales et le transport des vivres" entre villages isolés. Celui que commande Petersen "n'avait rien de prestigieux. C'était un vapeur d'un millier de tonneaux, sentant la morue, le pont toujours encombré de fret".

De nos jours, si des routes en bitume ont été tirées le long du littoral déchiqueté et des tunnels creusés pour relier les fjords, si l'avion sert aux plus pressés, les navires côtiers continuent à jouer un rôle important dans l'acheminement de personnes et de biens. Le trajet est désormais assuré par les express côtiers de la fameuse compagnie Hurtigruten (voir ici leur emplacement au moment présent). Une douzaine de bâtiments aux noms fleurant bon le Septentrion... MS Nordstjernen, MS Trollfjord, MS Nordlys, MS Midnatsol, MS Nordkapp, etc. Il y a même un MS Polarlys, successeur de celui  dont s'est inspiré Simenon (photo).
Car, d'après ce que j'ai lu ici et , durant l'hiver 1929- 1930, le romancier a emprun- té l'un de ces vapeurs entre les ports de Bergen et de Kirkenes, alors gros bourg bâti dans l'extrême Nord norvégien, à la frontière avec la Finlande, non loin de Mourmansk la Soviétique. Le bateau était-il commandé par un capitaine ressemblant à celui du roman, Petersen, "petit homme énergique, trapu, costaud"? A suivre les réflexions de ce personnage, on se demande parfois si l'on n'a pas à faire à un double de Maigret, marié mais peu présent au foyer pour raison professionnelle, bourru sur les bords.
"Jamais Petersen n'avait été aussi mécontent de lui-même, aussi dérouté, et pourtant il. n'eût pas pu dire pourquoi. Cela ressemblait aux cauchemars imprécis qu'on fait certaines nuits d'indigestion."
En tout cas, Simenon a su capter ce qui constitue, à mon avis, l'un des traits caractéristiques des habitants du royaume. "En bon Norvégien de classe moyenne, écrit-il à propos du capitaine, il préférait ignorer les situations équivoques qui existent fatalement de par le monde".