lundi 6 juin 2011

Tintin en Baltonie: on marche sur la tête

- La prochaine fois que tu me survends une histoire, je te vire!

Jamais encore Tintin n'avait entendu son rédacteur-en-chef le tutoyer. Dans le taxi qui l'emmène à l'aéroport, il repense à cette conversation, désagréable il faut bien le dire, avec son supérieur qui, décidément, ne comprend rien à rien.

Tout avait pourtant commencé de manière courtoise:

- Alors, mon cher Tintin, content de vous entendre. Qu'est-ce que vous nous ramenez de beau?

- Eh bien, comment dire, j'ai quelques pistes prometteuses...

- Des pistes prometteuses? Ah ah, j’aime votre humour! Dites moi donc ce que vous avez trouvé de croquignolet…

- C’est-à-dire que je suis encore en train de creuser...

- De creuser? Soyez plus précis, je vous prie.

- Eh bien, je prépare un portrait du nouveau président balton, qui...

- Comment ça, le "nouveau" président? Mais vous m'aviez dit que le sortant - comment s'appelle-t-il déjà? Euh… oui, monsieur Z! - vous m’aviez dit qu’il allait être réélu!

- Non, pas du tout, j'avais simplement émis l'hypothèse que son coup de poker, la procédure de dissolution du parlement, pourrait inciter les députés à le reconduire pour quatre ans, plutôt que d'apparaître comme des moutons peureux aux ordres des oligarques...

- Et donc, si je vous entends bien, vous vous êtes trompé!

- Disons qu'en avançant cette hypothèse, j'ai peut-être pris mes désirs pour des réalités...

- Dites donc, Tintin, on ne vous paye pas une semaine d'enquête en Baltonie pour "avancer des hypothèses", surtout si c'est pour vous planter! Vous allez me faire le plaisir de boucler vos valises et de revenir illico au journal, on a besoin de vous aux chiens écrasés!

Tintin sursauta. Comme d’habitude il avait été maladroit au téléphone (pourquoi une telle franchise?). Mais c'est la 1e fois que son rédac' chef le menaçait d'un retour à la case zéro. Notre reporter avait commencé comme simple localier dans les pages régionales de son journal.

- Attendez chef, j'ai plein de choses à raconter! Même si monsieur Z n'a pas été réélu, il y a un début de prise de conscience dans la population baltonne. Les gens, et notamment les jeunes, commencent à comprendre que seule une mobilisation collective permettra de réduire l'influence des oligarques! Et d'ailleurs, l'affaire n'est pas finie. Il y aura sans doute des nouvelles élections législatives à la rentrée, et là...

- Là quoi? Vous êtes en train de me dire que vos copains baltons vont se mettre à faire la révolution, comme ça, du jour au lendemain!? Et puis quoi encore... Ils m'ont plutôt l'air d'être de sacrées carpettes, oui! En tous cas, ne comptez pas sur moi pour publier une seule ligne sur le thème du "début d'une prise de cons- cience". C'est du foutage de gueule intégral, Tintin! D'ailleurs, c'est bien simple, la prochaine fois que tu me sur- vends une histoire comme ça, je te vire!

Tintin avait encore à l'oreille le bip-bip-bip stressant de la communication interrompue. Le chef lui avait raccroché au nez. Même au plus bas de l'affaire des bijoux de la Castafiore, il n'avait pas réagi de manière aussi virulente. Bigre, il allait falloir ramer sec pour éviter d'être muté à l'agence du canard à Moulinsart.

* * *

Comment faire? Tintin regardait le paysage - entrepôts, concessionnaires automobiles, supermarchés, stations-service - défiler dans le taxi qui le conduisait à l'aéroport. Avait-il été trahi par son enthousiasme naturel, qui d'ordinaire faisait sa force? S'était-il fait bourrer le mou par des sources trop partisanes? Plus tard, il lui faudrait reprendre ses notes pour voir s'il n'avait pas surinterprété telle ou telle déclaration.

Pourtant, non, il n'avait pas l'impression d'être tombé dans un quelconque panneau. Si ledit monsieur Z n'avait pas été réélu, ce n'était pas parce que son diagnostic était faux, bien au contraire. Sa défaite était la manifestation éclatante du phénomène qu'il avait touché du doigt juste avant l'élection: l'omnipotence des oligarques en Baltonie. Ces messieurs avaient réussi à l'écarter, lui, le pion choisi en 2007 pour sa docilité et devenu, tout d'un coup, trop gênant.

Et qui donc va succéder à monsieur Z à la présidence? Un certain monsieur Petitbouleau, ancien cadre du Parti communiste local (du temps où, déjà, Tintin - cet éternel gamin - s’était rendu au Pays des Soviets). Le bougre était ensuite devenu président d'une banque avant d’investir dans la terre. Son expérience politique récente se limite à celle de député, lui qui a été élu l'an dernier sous les couleurs d'un parti financé par M. Lambert (monsieur L), le plus influent des oligarques baltons. Lequel parti siège au gouvernement avec celui du premier ministre...

Pourquoi diable n'ai-je pas dit ça à mon rédac' chef, au lieu de me perdre dans des explications vaseuses? Ca m'aurait évité des ennuis, soupire Tintin, alors que l'aéroport approche.

Mais le plus embêtant, songe-t-il, ce n'est pas tant mon sort personnel, c'est celui d'un petit pays finalement assez attachant dont les principales instances de décision politique - le parlement, le gouvernement et la présidence de la république - sont désormais sous l'influence plus ou moins directe d'un seul et même homme, monsieur L.

* * *


A l'aéroport, notre reporter idéaliste a le pressentiment qu'il reviendra ici plus vite que prévu. Si ce n'est pas pour le compte de son journal, ce sera à titre personnel, avec Milou. Il fait une halte au kiosque à journaux. Et là que voit-il, sur un présentoir? Le gros titre d'un quotidien: "Le dossier criminel engagé contre Monsieur L examiné par un tribunal de Riga".

Tintin se souvient avoir entendu dire qu'en effet, cet oligarque était sous le coup de poursuites judiciaires depuis trois ans pour corruption, blanchiment d'argent acquis illégalement, abus de pouvoir, et que, comme par hasard, la procédure s'éternisait. Les chefs d'accusation, qui visent aussi un de ses enfants, tiendraient à peine en 140 volumes!

Son billet d'avion en main, il se dit que décidément la Baltonie est une étrange contrée. L'oligarque le plus influent de la place peut, tout en étant poursuivi en justice, se permettre de tirer les ficelles à distance depuis son fief éloigné de la capitale baltonne, avoir un pied au gouvernement et faire élire un de ses sbires à la présidence de la république. Excusez du peu.

mercredi 1 juin 2011

Tintin en Baltonie: coup de bistouri

A sa grande surprise, Tintin obtient de rester quelques jours de plus en Baltonie. Son rédacteur en chef est de bonne humeur lorsqu'il l'appelle depuis sa chambre d'hôtel.

- Ecoutez Tintin, je sens que le sujet vous passionne. Entre nous, nos lecteurs n'en ont pas grand-chose à battre de ce qui se trame en Baltonie mais bon, je vous accorde trois jours de plus. Cela dit, attention, vous me ramenez...
- Je sais, je vous ramène une belle histoire, avec de la couleur, du vécu, de l'intime, pas du jus de crâne de politologue...
- Ca, évidemment, bien sûr! Mais surtout, surtout, vous me ramenez une note de frais qui ne soit pas astronomique. Le journal doit rendre des comptes à ses actionnaires, vous le savez, et la pub, c'est pas fameux...
- Comptez sur moi, je connais la musique.

* * *

Muni de ce blanc-seing, Tintin va enfin pouvoir approfondir le sujet. Le chef a vu juste, le sujet le passionne. Que le lectorat français n'en ait pas grand-chose à faire, il peut bien l'imaginer mais il trouve ça dommage. Car, songe-t-il, voilà un pays européen placé devant un choix tel qu'il n'a jamais été aussi clairement présenté auparavant: se complaire dans un système hérité d'un autre âge, fondé sur la magouille, l'opacité et le clientélisme, ou écarter les tristes acteurs de cette farce pour repartir sur des bases plus saines.

Vaste programme. Même Tintin, grand naïf devant l'éternel, se rend compte de l'immensité de la tâche. Pas facile de s'extraire d'un moule dans lequel on baigne depuis des décennies. Le clapotis d'un jus recuit résonne dans tous les locaux d'entreprises, les salles de conseil municipal, les ex-kolkhozes ravaudés aux normes européennes et les krogi à bière. Et tout le monde s'en accommode plus ou moins. On connait les règles non-dites et on en tire parfois profit à des fins personnelles.

Et pourquoi pas, après tout? Tintin, tout frais débarqué de son univers confortable et politiquement correct, se dit qu'il n'a pas le droit de juger. Il peut tout juste espérer un peu moins d'injustice. Car dans le système dont il pressent les contours, il devine de vrais abus et une lassitude profonde chez ceux, les plus nombreux, qui sont du mauvais du côté du manche.

* * *

Parvenir à modifier la trajectoire mentale et structurelle d'un pays exige une mobilisation collective ou, pour le moins, un soutien tacite d'une majorité qui, en Baltonie, sera toujours silencieuse. Or, sous la loupe de l'actualité, il n'y a pour l'instant que quelques individus qui se démènent. Le président Z, en particulier, qui est à l'origine du choix cornélien qui se profile de manière de plus en plus évidente.

Tintin se souvient que cet homme-là, avant d'entrer par hasard en politique, maîtrisait le bistouri comme pas un. Se pourrait-il que derrière son geste politique, le lancement d'une procédure de dissolution du parlement balton, il y ait celui du chirurgien à l'oeuvre pour éviter que la gangrène ne se généralise? C'est en tout cas l'image utilisée par l'un des interlocuteurs de Tintin. Même si le président Z n'est sans doute pas dénué d'arrière-pensées politiques, il est possible qu'il ait conçu son intervention télévisée comme une opération chirurgicale. Le geste qui peut sauver.

Tintin, ce grand idéaliste, aime bien l'idée. Il n'est pas sûr qu'elle tienne la route mais elle aurait le mérite, au-delà de la formule qui plaira sûrement à son rédac' chef, de donner un sens à ce qui, pour quelques sceptiques croisés ici, en manque.

Quoi qu'il en soit, notre reporter se réjouit déjà d'aller traîner jeudi matin du côté du parlement balton. Les députés ont pour consigne d'élire un nouveau président pour quatre ans. Monsieur Z, le sortant, a maintenu sa candidature, prêt à affronter le verdict d'une assemblée d'élus jouissant d'encore moins de crédit dans l'opinion que lui. Cette journée du 2 juin s'annonce prometteuse.

dimanche 29 mai 2011

Tintin en Baltonie: les bijoux des oligarques

Tintin s'apprêtait à prendre des vacances bien méritées lorsqu'il reçut un sms de son rédacteur-en-chef:

URGENT STOP ALLEZ EN BALTONIE STOP COUP DE THEATRE STOP ENQUETEZ DISSOLUTION STOP

Son supérieur hiérarchique ne s'était jamais complètement fait aux nouvelles technologies. S'il le pouvait, il glisserait du papier troué pour télex dans son iPod.
Bref, tout cela ne faisait pas les affaires de notre reporter, qui avait prévu d'aller assister à un festival de cymbalum dans sa chère Syldavie. Mais, comme on lui avait appris à l'école de journalisme, quand il faut, il faut.
Par le premier avion, il arrivait en Baltonie, où il n'avait pas remis les pieds depuis les élections législatives. Les lecteurs les plus attentifs de ce blog s'en souviennent, c'était à l'automne dernier.
Tintin avait gardé un bon souvenir de son premier séjour dans cet autre plat pays, en dépit - ou à cause - de quelques paradoxes ou étrangetés relevés ici et là.
Pour son retour, il n'allait pas être déçu.

* * *

Sitôt sur place, il perçoit dans l'air des ondes différentes. Nulle fièvre ni ivresse, nul soulagement, non, mais une discrète ébullition. C'est que la police anti-corruption (le LOBC) et le président de cette république venaient de mettre les pieds dans le plat. Comment? En s'attaquant aux trois oligarques baltons, désormais officiellement suspectés d'enrichissement personnel illicite et autres combines pas jolies jolies.
Le coup de balai avait commencé quelques jours plus tôt. Descentes de police aux sièges de diverses compagnies ou institutions contrôlées par le trio qui, jusqu'à il y a deux ans, faisaient encore la pluie et le beau temps dans le pays.
Stupeur et incrédulité. Se pourrait-il que des enquêteurs aient enfin les coudées franches et suffisamment de biscuits pour s'en prendre aux trois hommes de manière frontale? Ou bien n'était-ce là qu'un énième coup d'épé dans l'eau, voire une manoeuvre de diversion?
Après tout ce qu'il avait entendu dire sur ces fameux oligarques, Tintin ne leur aurait jamais confié Milou, ne serait-ce que le temps d'une promenade le long de la Baltique. A côté d'eux, Rastapopolous, en dépit d'une certaine ressemblance, passerait pour un gentil garçon de plage.

* * *

L'affaire avait pris une toute autre dimension lorsque le président de la République baltonne, un certain monsieur Z (comme Zorro?), avait annoncé, samedi soir à l'heure du sauna, qu'il lançait une procédure en vue de dissoudre le parlement. Du jamais vu dans l'histoire contemporaine du pays! Et ce, moins de huit mois après les dernières législatives.
Quelle mouche avait donc bien pu piquer cette bonne pâte de président qui, jusqu'alors, n'était pas apparu comme un va-t-en-guerre?
Tintin, qui avait reçu pour mission d'enquêter, s'y met dare-dare. Très vite, il apprend qu'une majorité de députés s'étaient coalisés, deux jours plus tôt, pour mettre des bâtons dans les roues des enquêteurs du LOBC. Non, ils ne lèveraient pas l'immunité parlementaire d'un trois des oligarques, mesure nécessaire pour permettre aux inspecteurs de perquisitionner son domicile. "Sa femme s'occupe de leurs enfants à la maison, ça ne se fait pas d'envoyer la police", avait expliqué l'un des élus, très prévenant.
Sur les 100 députés que compte le parlement, seuls 35 avaient voté pour la levée de l'immunité. Et notamment ceux du parti du Premier ministre. Les autres - du moins les présents - s'étaient soit prononcés contre (ceux du parti cofondé par deux des oligarques, Tout pour la Baltonie), soit abstenus (les députés d'un parti soutenu et financé par le 3e oligarque, pourtant allié au parti du Premier ministre au sein de la coalition gouvernmentale).
Et ça, monsieur Z, le président, n'a pas apprécié du tout. Lors de son discours, il s'en est pris à ces élus qui défiaient ainsi les forces de l'ordre et plaçaient leurs intérêts personnels et ceux de leurs copains au-dessus de ceux de l'Etat. Est-ce ainsi qu'on remercie la population locale d'avoir accepté sans mouffeter d'importants sacrifices pour permettre au pays de sortir d'une crise économique abyssale? Toutes ces baisses de salaire, toutes ces hausses d'impôts, ces fermetures d'hôpitaux, tout cela aurait été enduré pour que de l'argent disparaisse dans les poches profondes des oligarques?

* * *

Pour le brave Tintin, toujours prêt à défendre la veuve et l'orphelin, cette indignation paraît justifiée. Il en fait part à des connaissances baltonnes, qui lui répondent par un sourire mi-figue mi-raisin.
Ells sourient parce qu'enfin quelqu'un a osé saisir le taureau par les cornes. Elles sourient aussi parce que ce quelqu'un, ce monsieur Z, ne doit son poste de président qu'aux dits oligarques... Eh oui, ce sont eux qui sont allés débusquer ce directeur d'hôpital, chirurgien reconnu (notamment auprès de la classe politique) pour le parachuter à la présidence de la République, en 2007. Le débauchage avait été bouclé lors d'une réunion tenue dans un zoo, à l'abri des regards indiscrets.
"Sacrés zèbres, ces oligarques. Ils ont misé sur un cheval qui, aujourd'hui, leur donne le coup de pied de l'âne", consigne Tintin dans son carnet de notes, pas mécontent de son piètre jeu de mots.
Drôle d'animal, aussi, ce monsieur Z, songe Tintin. Car, et c'est loin d'être anodin bien sûr, le coup de théâtre dont il est l'auteur - après consultation avec le procureur général et le premier ministre - est survenu moins d'une semaine avant le premier tour de l'élection présidentielle! Et dans ce pays, ce sont les députés qui, au suffrage universel indirect, élisent le titulaire de ce poste (en principe honorifique en matière de politique intérieure).
Qu'espère monsieur Z dans l'histoire, au moment où un autre candidat s'est déclaré contre lui? Difficile de croire qu'il est complètement désintéressé, suppute Tintin. Dans son discours, le président sortant estime, qu'avec son initiative, ses chances d'être réélu le 2 juin se sont grandement envolées. Est-ce aussi sûr? Ne parie-t-il pas sur un sursaut d'orgueil de députés piqués au vif, ou désireux de se refaire une virginité avant de se présenter aux électeurs? Et puis, question bête, un parlement sous le coup d'une procédure de dissolution est-il dans la capacité d'élire un président?

* * *

Tintin se perd en conjectures. D'autant qu'on lui explique, entre deux plats arrosés de mayonnaise vite avalés dans un bouiboui, qu'en Baltonie, la Constitution prévoit qu'une dissolution du parlement, avant d'être effective, doit être soumise à l'approbation de l'électorat. Il faudra donc que les Baltons disent si, oui ou non, ils veulent renvoyer leurs députés dans leurs chaumières. Si le "oui" l'emporte au référendum prévu fin juillet (hypothèse fort probable, au regard de l'impopularité des oligarques), les électeurs retourneront aux urnes pour choisir un nouveau parlement. En revanche, si le "non" gagne, le président devra quitter ses fonctions. Mais puisqu'il risque de ne pas être réélu en juin...
Tu parles d'une affaire alambiquée, c'est pire qu'en Belgique, soupire le jeune reporter.
Tintin se gratte la houppe. "Ca risque de coûter très cher à l'Etat balton ça, non? Qui plus est, en pleine cure d'austérité..." Certes, lui répond-on entre la poire et un verre de liqueur noirâtre, mais ce qui disparaît dans les poches profondes des oligarques coûte encore plus cher à l'Etat et aux contribuables.

* * *

Hmmm. Tintin aimerait bien en savoir plus sur les combines du trio infernal, mais il sent déjà que son article sera beaucoup trop long. Son rédacteur-en-chef lui en voudrait d'entrer dans les détails... "Attendez, Tintin, vous n'allez pas écrire un roman, ce n'est que la Baltonie!", s'était-il déjà entendu dire lors de son 1er séjour, lorsqu'il avait voulu dépasser les 4500 caractères, espaces inclus.
Espaces inclus... espèce d'inculte, avait-il pesté en son fort intérieur.
Pour cette nouvelle histoire, Tintin n'est même pas sûr d'avoir un tel volume à sa disposition, avec tout le ramdam mondial qui truste les rubriques étrangères des journaux. Il maugrée. Pourquoi n'a-t-il jamais lancé un blog pour évacuer le trop-plein d'infos et de frustration qu'il traîne en lui, de reportage en reportage?
Heureusement, il connaît une revue spécialisée sur Internet qui pourrait lui prendre une version plus étoffée de ce nouvel épisode a priori décisif de la vie politique baltonne. La revue ne rapporte pas une queue de cerise, mais l'affaire le vaut bien. Peut-être arrivera-t-il même à placer quelques anecdotes succulentes sur les réactions des oligarques sur la sellette.
Le soir, notre reporter fourbu rentre à l'hôtel et s'endort sans même penser à Milou, confié au capitaine Haddock le temps de sa mission. La nuit, une pensée l'assaille. Et si Rastapopoulos était de mèche avec les oligarques?

mardi 17 mai 2011

Submarino, l'envers du décor danois

Les marginaux à Copenhague, les trouve-t-on encore à Christiania? Les quelque 1000 occupants, devenus résidents officiels de ce qui est l'un des squatts les plus réputés et anciens d'Europe, viennent d'accepter de racheter les lieux. Ils n'ont guère eu le choix, certes, poussés qu'ils étaient par l'Etat danois, sous peine de devoir évacuer cette ancienne caserne occupée depuis quatre décennies. Mais tout de même, voilà des anciens hippies engagés dans une opération immobilière évaluée à entre 100 et 150 millions de couronnes danoises. En euros, cela fait entre 13,5 et 20 millions. Soit environ 16 000 euros à débourser par "squatteur". Après tout, pourquoi pas, s'ils en ont les moyens: le quartier est quasi-central, l'espace vaste, l'herbe abondante...

Non, les vrais marginaux danois sont ailleurs. On les trouve dans Submarino, le roman de Jonas T. Bengtsson, par exemple. S'ils sont le fruit de son imagination, les personnages que campent ce jeune auteur danois paraissent sortis tout droit des bas-fonds de la Copenhague actuelle, et non pas d'un squatt en voie de boboïsation bien entamée, malgré les dealers qui continuent à s'y livrer à leurs petits business.

La vie est sombre dans Submarino. Deux frères vivotent, chacun dans son coin, côtoient le vide, le frôlent. Le roman se déroule donc dans la Copenhague des années 2000. Ou plutôt en marge, dans les interstices d’une société danoise réputée confortable, qu’on devine à peine. L'antithèse d'un roman de Jens Christian Grøndhal (déjà évoqué sur ce blog).

Les deux personnages de Bengtsson ne sont pas vraiment des frères, en fait. Ce sont des "gamins d’institution" qu'une femme avait pris en charge avant qu'ils n'entrent dans une adolescence qui s'avèrera plus que précoce et bâclée. Ces années communes auprès d’une "mère" alcoolique et d'un petit frère en langes scandent un récit en deux parties. Une pour chacun des frères qui, adultes, racontent leur existence à la première personne.

Nick vit dans un foyer et soulève de la fonte pour oublier une rupture douloureuse avec une réfugiée bosniaque. Son "frère", jamais nommé le long des 530 pages, élève seul son jeune fils, Martin. Il replonge dans la drogue, devient petit dealer, manque à ses devoirs de papa. Certains épisodes sont désespérants de tristesse.

Jonas T. Bengtsson (photo) nous emmène dans une salle de musculation, dans une laverie automatique, dans un ("vrai") squatt ou des fast-foods turcs. Mais aussi dans une école maternelle, seul lieu d'où émane un peu de chaleur. Si le style est simple, fait de phrases sèches, il n’est pas banal pour autant, évite la vulgarité gratuite, même si le sexe y est sordide et triste. Avec ce second roman, le Danois de 35 ans livre un récit maîtrisé, sans concession ni pathos. Pas étonnant que Submarino ait été adapté au cinéma par Thomas Vinterberg: c'est ce réalisateur qui avait concocté le très joyeux Festen, idéal avant des agapes familiales...





Je n'ai pas encore vu le film tiré de Submarino mais, comme souvent, la bande annonce ne sert pas le roman, dont la traduction française - signée Alex Fouillet - a été publiée (début 2011 chez Denoël) après la sortie du long métrage dans l'Hexagone. Pour faire un peu plus connaissance avec Bengtsson, à lire cet entretien réalisé par lexpress.fr. Où l'intéressé se réclame de Per Olov Enquist, et non de Dickens, et dit "aimer souvent définir (son) travail comme un croisement entre Eminem et Ingmar Bergman".

lundi 2 mai 2011

Lettonie, 20 ans de passé

Soirée tranquille l'autre jour chez un couple de Lettons que j'apprécie et qui me réservent à chaque fois un bon accueil. Leur maison avec jardin bordélique se situe dans un quartier excentré de Riga, auquel on accède par des rues pavées à l'ancienne. Concentré de petites friches industrielles, de boutiques qui vivotent, loin des supermarchés, de ruelles annexes traversées par des chats mal léchés, d'habitations en brique beige dont les fenêtres du bas sont recouvertes de contreplaqué ou barrées de grilles en fer, de jardinets et de "parcs" non entretenus qui, une fois le printemps installé, donneront à l'ensemble une touche de foutoir luxuriant.

Je ne sais plus comment j'en suis arrivé à parler avec lui - mi-publicitaire mi-artiste, la quarantaine un peu anxieuse - de la vingtaine d'années qui ont filé depuis le retour à l'indépendance de la Lettonie, autoproclamé le 4 mai 1990 par le Soviet suprême de cette république alors encore soviétique et confirmé en août 1991. Une époque très incertaine, où les Lettons vivaient encore Sous deux drapeaux (Zem Diviem Karogiem), selon l'allégorie popularisée par le groupe pop-rock Jumprava dans ce qui constitue l'un des hymnes d'alors:





Disons que c'est lui, mon hôte, qui est parti dans une longue tirade, alors que je n'avais pas posé de questions (pour une fois). Bribes d'un quasi-monologue qui, pour cause d'arrivée d'autres invités, s'est terminé aussi abruptement qu'il n’avait commencé:

Tu sais, quand j'y repense, je ne sais plus ce que j'ai fait de mes 1ères années dans la Lettonie "libre". Nous étions tous dans une sorte de coma postsoviétique... Non, enfin, pas tous, tous les gens qui étaient autour de moi, mais aussi une bonne partie du pays, oui, je crois. Nous n'avons rien fait pendant ces années-là. Enfin, nous avons juste vécu sans savoir ce que nous étions en train de faire. On nous avait parlé de "l'économie de marché" mais on ne savait pas ce que ça voulait dire. On essayait des choses en se disant que c'était peut-être ça. Mais personne n'en savait rien! Chacun se lançait dans un petit business, voulait vendre et acheter. Mais on n'avait pas les outils pratiques ni théoriques pour le faire, on ne connaissait rien aux règles, on avançait à l'aveuglette. Sauf les plus malins qui s'en sont mis plein les poches. On aurait dû être plus actifs sans doute. Enfin, je parle pour moi en tout cas. Les 1ères années, j'ai étudié puis j'ai commencé à faire de l'art. Mais quand j'y repense, je crois que j'ai perdu mon temps. Tout le monde a perdu son temps.

Ce n'est pas sûr, on ne perd jamais vraiment son temps, ai-je objecté autant pour consoler le gaillard, qui me surprenait par sa confession, que parce que je le pense vraiment. Cette période de flottement était sans doute inévitable, non?

Peut-être, a-t-il admis, guère convaincu. Ce n'est pas du jour au lendemain qu'un tel changement pouvait avoir lieu, que nous allions penser autrement, sans contrainte, que "l'économie de marché" dont on nous parlait allait s'installer. N'empêche qu'il ne s'est rien passé dans ce pays entre 1991 et 1998 environ. Puis les choses ont commencé à aller vite, très vite, pendant dix ans. Jusqu'à la crise. Depuis, tout est redevenu calme...

Pour terminer, une petite sélection forcément subjective de photos pouvant, parmi tant d'autres (tout comme le point de vue de mon interlocuteur ne reflète qu'une facette), symboliser ces deux décennies en lame de rasoir, telle que je les perçois hors du centre même de Riga:








dimanche 17 avril 2011

Finlandais pour de vrai

Ainsi les Vrais Finlandais devraient faire une percée aux élections législatives de ce dimanche.
Encore un parti politique qui joue sur la peur de l'autre, sur les angoisses face aux changements, sur le penchant naturel à l'égoïsme et l'autodéfense, sur la lassitude à l'égard des contradictions de l'Union européenne, etc.
Encore un leader, Timo Soini (pris en photo le 12 avril), qui a l'art, par quelques formules choc, de simplifier les choses face à une réalité nécessairement complexe, car qui peut nier que le monde est complexe?
Lors de mon séjour à Helsinki, cette semaine, pour raconter le phénomène des Vrais Finlandais dans le journal La Croix, j'ai repensé au dernier roman en date d'un auteur du cru, Kari Hotakainen, qui mériterait d'être plus connu des lecteurs francophones. La Part de l'homme a été publié en 2009 en Finlande (sous le titre Ihmisen osa), où il a reçu le prix Runeberg, et est paru en février en France (aux éditions JC Lattès, dans une traduction signée Anne Colin du Terrail). J'ai repensé à ce livre, parce qu'il donne quelques clés pour mieux comprendre pourquoi près d'un cinquième de l'électorat finlandais est assez perdu pour envisager de voter pour une formation très poujado-démagogue.

Kari Hotakainen sait se glisser dans la peau de ses personnages pour se faire l'interprète de leurs interrogations, leurs doutes ou leurs obsessions. "J’écris des sortes de monologues et soudain, je me trouve dans le cerveau, ou dans les tripes, d’un personnage… Il en découle un flux de mots", m'avait-il dit lors d'un entretien, en janvier dernier à Helsinki.
Au travers de ces personnages, l'écrivain brosse le tableau d'une société finlandaise déroutée par les changements rapides dont elle est le théâtre depuis quelques décennies.
Il en va notamment de l'arrivée d'immigrants, phénomène encore récent dans ce pays. "Il y a 25 ans, s'est souvenu Kari Hotakainen lors de notre rencontre, quand je suis arrivé de ma campagne pour m'installer à Helsinki, on ne croisait pas encore de Noirs dans les rues. Je me souviens avoir été marqué par une visite à ma soeur, qui vivait en Suède. Dans son immeuble, à Uppsala, il y avait des gens de sept nationalités différentes. C'était quelque chose de très nouveau pour moi. La Finlande était encore une île au milieu de l'océan."

S'il estime l'immigration "positive" pour son pays, l'écrivain a voulu, dans son roman, donner le pour et le contre, "décrire les parts d'ombre et de lumière". C'est ainsi que l'un des personnages principaux, Salme Malmikunnas, mercière à la retraite vivant dans une bourgade éloignée de la capitale, confie au petit ami noir d'une de ses filles que "la Finlande n'est pas prête" pour lui.
Voici l'extrait en question:
"Nous n'avions pas eu beaucoup l'occasion, dans ce pays, de pratiquer les échanges internationaux, parce qu'une génération avait consacré sa jeunesse à la guerre et la suivante à s'en remettre (...) Ce pays n'est pas achevé, lui ai-je dit, malgré tous les efforts faits pour le construire. Il n'est pas prêt, surtout pour quelqu'un de ta couleur, car il l'est à peine pour nous, qui sommes gris. Tu vas devoir à t'habituer à beaucoup de choses."

Ailleurs, Salme réfléchit à l'évolution en cours:
"A l'époque, il y avait du travail pour tous ceux qui en voulaient. Puis le monde a changé et avec Paavo nous n'y avons plus rien compris.(...) Paavo et moi appartenons à un autre monde. Ce n'est pas que nous soyons contre le changement, mais il faut bien dire que nous sommes complètement largués. Et c'est très bien ainsi, inutile de s'accrocher quand la comprenette ne suit pas. L'essentiel est que les enfants restent dans la course au moins jusqu'au prochain virage."

Ce que Salme et son mari Paavo ne savent pas, ou ne veulent pas savoir, c'est que leurs rejetons, eux aussi, sont "largués". C'est le cas de leur fils Pekka, qu'ils croient être en train de mener une honnête carrière dans le commerce, à leur image. En réalité, Pekka est un paumé qui hante les cérémonies d'enterrement pour manger des plats chauds ou qui, pour mendier, se déguise en SDF péruvien jouant El Condor Pasa à la flute de Pan.
Etat d'âme:
"Il se considérait comme le premier immigré de souche, et son sort était de ce fait plus dur encore que celui des arrivants habituels, accueillis pour la plupart avec bienveillance par les autorités en raison des guerres civiles faisant rage dans leur patrie. (...) Pekka soutenait que son pays natal était devenu en dix ans si différent et insolite que même un autochtone pouvait s'y sentir étranger. (...) Chaque fois qu'il abordait ces questions, Pekka était contraint de préciser qu'il n'avait rien contre les immigrés, il se sentait simplement semblable à eux. Moins l'avantage de l'exotisme. Il avait air plus finlandais que nature et ne pouvait donc pas compter sur les sentiments maternels ou paternels des personnes pleines d'empathie."

Kari Hotakainen campe aussi un très convaincant salopard, Kimmo Hienlahti, un de ces nouveaux riches tels que la Finlande en a produits à partir des années 1980. Kimmo le beau parleur issu d'un milieu rural très modeste, dont le bagout lui a permis de faire fortune dans ce pays de taiseux. Voici quelques scènes où il est à l'oeuvre:

... à propos d'ouvriers estoniens qui lui ont refait son jardin:
"Il les avait payés au noir huit euros de l'heure et, une fois le travail fini, leur avait offert deux bouteilles d'alcool qu'ils avaient refusées en lui demandant à la place un euro de plus de l'heure. Cracher sur la boisson et réclamer plus d'argent! On voyait à quel point le monde avait changé."

... ou au hasard d'une rencontre dans Helsinki:
"Une bande de jeunes crève-la-faim s'avança à sa rencontre, chaloupant sur toute la largeur de la rue. (...) Je vous comprends, vous êtes jeunes, tout juste sortis de l'école et déjà au chômage, je suis conscient que vos gestes et attitudes n'ont pas pour but de me blesser personnellement (...) Même si je vous comprends, il m'est impossible de masquer mon mépris, dû au fait que j'ai pour ma part gagné de mes mains mon argent, dont un tiers sert à subvenir aux besoins de gens de votre espèce."

Un jour, Kimmo décide, une fois n'est pas coutume, de prendre le bus:
"Le chauffeur de bus était noir (...) En réponse à son regard interrogateur, il lui annonça en mauvais finnois la somme, deux vingt. Kimmo n'avait que des billets de cent euros, dont il tendit le moins froissé au chauffeur. Ce dernier soupira et secoua la tête. Moi aussi je peux secouer la tête en soupirant, songea Kimmo, et te dire en bon finnois ce que je pense de la mondialisation que j'ai un jour soutenue avant de changer d'avis. Si j'avais su qu'en pratique elle était synonyme de liberté pour tout et pour tous, je m'y serais opposé."

Plus loin, ledit chauffeur noir, qui n'est autre que le gendre de Salme l'ancienne mercière, se rebelle mentalement contre un passager désagréable avec lui:
"Si ça peut te consoler, je peux te dire que moi aussi je suis raciste. Je trouve les Finlandais simples d'esprit. Par devant, vous vous aplatissez, mais par derrière vous ronchonnez. (...) Oui. Je vous considère comme une race inférieure. Mais je vous respecte parce que vous avez survécu seuls, dans ce froid sidérant. Vous n'avez pu trouver d'appui nulle part, avec l'ours russe à vos frontières. Je ne parle même pas de la Suède, ce n'est pas un pays mais une base de loisirs."

Contrairement à l'impression que peuvent donner ces citations, La Part de l'homme n'est pas dénué d'humour, loin de là. Les scènes initiales, cocasses, campent un écrivain qui, parce qu’il "n’a pas de vie", convainc une retraitée a priori son histoire - Salme Malmikunnas - de lui livrer la sienne, moyennant 7 000 euros. "Dans cette femme qui 'n'aime pas les livres inventés', m'a raconté Kari Hotakainen, j’ai mis beaucoup de mes parents, des gens simples et directs qui, comme elle, tenaient une boutique dans une petite ville, loin de Helsinki."
Le roman dessine un univers où, finalement, les plus âgés ne s’avèrent pas les plus déboussolés face au "progrès". Et où les "méchants", aussi nantis soient-ils, peuvent y laisser des plumes... "Je suis obsédé par l’idée de vengeance", concède Kari Hotakainen, qui a vu Taxi Driver, le film de Martin Scorsese, "plus de dix fois" dans ses jeunes années. Mais point de violence gratuite chez ce romancier (dont son Rue de la tranchée, prix Finlandia 2002 puis du Conseil nordique, a aussi été traduit en français). Grand amateur de Buster Keaton, dont il a écrit une biographie fictive, il préfère manier les ressorts du burlesque doux-amer. On est loin de l'artillerie lourde déployée par Timo Soini, le chef des Vrais Finlandais.

NB (le 19 avril 2011): les Vrais Finlandais ont obtenu 19% des voix (contre 4,1% aux précédentes législatives de 2007) et seront, sauf imprévu, invités aux pourparlers en vue de la formation d'une coalition gouvernementale. Les résultats complets sont disponibles ici (en suédois).

dimanche 3 avril 2011

Le bon ange

Une petite fille avait un lapin. Elle habitait en ville, dans un appartement, avec sa mère. Et le lapin donc, depuis qu'une connaissance le lui avait donné pour son anniversaire. Né à la campagne, l'animal dodu eut un peu de mal à se faire à la vie urbaine. Mais choyé par la petite fille, il finit par prendre goût à sa caisse en plastique tapissée de feuilles de salade. Les carottes qu'elle lui donnait avait presque la même saveur que celles sur lesquelles il fit ses dents. La petite fille allait les chercher au grand marché spécialement pour lui.
Un jour, le lapin tomba malade. Sans doute avait-il le mal du pays. La petite fille, elle, mit son manque d'appétit sur le compte d'une émission qu'ils avaient regardée ensemble à la télévision. A travers le grillage de sa cage, le lapin avait entrevu une belle lapine, héroïne d'un dessin animé. La maman, un moment amusée, assura à sa fille qu'un lapin ne pouvait pas voir la télé et que si son petit cœur battait, ce ne saurait être pour une lapine.
La petite fille n'y crut pas une minute. Pour consoler son lapin, elle continua à lui parler de la princesse lapine, tout en guettant son prochain passage à la télé. Celui-ci tarda et le lapin d'amour mourut.
Drame dans l'appartement. La fille était bouleversée. Sa tristesse prit la maman de court. Comment lui faire oublier? Elle dit à sa fille qu'elles ramèneraient le lapin à la campagne pour qu'il repose là où il était né, entouré des siens. Avec sa maman et son papa? Oui, avec sa maman et son papa. On lui creusera une petite tombe rien que pour lui, surmontée de deux grosses carottes entrecroisées.
La petite fille réfléchit, sécha ses larmes et partit dans sa chambre, pendant que la maman puisait dans un bocal les pièces de monnaie qu'il faudrait dépenser pour le voyage.
Le lendemain, on sortit de l'appartement, en direction de la gare routière, où attendaient les bus en partance pour la campagne. La maman avait installé délicatement le lapin dans un sac en skaï vert. Le fond du sac avait été garni de la plus fraîche des salades trouvée au marché le matin même. La fermeture était restée en partie ouverte, pour laisser passer un peu d'air.
En remontant la rue qui menait à la gare routière, la mère et la fille, main dans la main, se heurtèrent à un gros monsieur pressé. Qui arracha le sac en skaï de l'autre main de la maman et s'enfuit en courant. Après l'avoir vu disparaître au coin de la rue, la petite fille, d'abord sans voix, se mit à hurler. Des passants firent mine de ne pas voir la scène. Agenouillée à ses côtés, la maman prit sa fille dans ses bras. Après avoir susurré bien des mots inutiles, elle fut prise d'une inspiration. Ne pleure pas, tu vois, ce monsieur qui a pris notre sac, c'est un bon ange. Il s'occupera encore mieux de notre lapin que nous et l'emmènera directement au paradis.

N. B.: librement adapté d'un fait divers raconté ces jours-ci à la télévision lettone.
La photo de la salade a été broutée sur ce blog, merci à lui.
Pour l'anecdote, il s'agit du 100ème billet posté sur Nordiques & Baltes.