dimanche 26 avril 2020

Relire "L'extradition des Baltes" avec PO Enquist

 
- ÇA NE TE dérange pas si je fume?

PO Enquist venait de s'attabler dans sa petite cuisine, l'enregistreur tournait déjà. Nous nous étions donné rendez-vous dans l'appartement qu'il conservait à Söder, ancien quartier populaire de Stockholm, où il venait encore travailler de temps en temps. La santé n'était plus au beau fixe mais les idées toujours bien en place. La maladie a fini par l'emporter, ce samedi 25 avril, à l'âge de 85 ans.

L'entretien en question a eu lieu il y a plus de quatre ans. J'étais heureux de rencontrer enfin celui dont quelques livres, plus que d'autres, m'avaient accompagné lors de mon approche de la Suède, dans les années 1980.  



La cathédrale olympique, Hess, Le départ des musiciens et surtout L'extradition des Baltes. Lu bien avant que je ne parte vivre à Stockholm et ne foule pour la première fois un sol balte, ce roman documentaire m'avait plu pour l'enquête fouillée menée par le personnage principal (l'auteur), ses réflexions, les aller-retours dans l'histoire nordico-balte de la seconde moitié du XXe siècle. Grâce à lui, j'avais aussi découvert le rôle ambigu de certains dirigeants suédois à l'égard de Moscou dans l'immédiat après-guerre et celui, plus ambigu encore, vis-à-vis de l'Allemagne nazie durant la guerre même. L'un expliquant en partie l'autre. Des épisodes peu glorieux (quelle nation n'en a pas quelques-uns en réserve?) qui, d'une façon ou d'une autre, continuent à marquer la Suède et certains pans de sa politique récente.

C'est précisément L'extradition des Baltes (titré Legionärerna -- Les légionnaires -- à sa parution en Suède) qui, en janvier 2016, m'avait incité à entrer en contact avec Per Olov Enquist, ou PO Enquist, comme tout le monde l'appelle dans son pays. On m'avait proposé de contribuer à un ouvrage collectif à venir, en langue française, centré autour des relations entre États scandinaves et baltes. Un ouvrage à caractère universitaire, sérieux au possible, dont j'ai encore le sommaire dans ma boite mail. Une fois acceptée ma proposition d'entretien avec l'écrivain, alors âgé de 81 ans, il avait été assez facile d'obtenir son adresse électronique puis son accord. 

Le 26 janvier en début d'après-midi, un homme d'un mètre 97, chevelure blanche épaisse, me faisait entrer dans son appartement. En le quittant, la nuit tombait sur Stockholm. La discussion avait duré deux bonnes heures. Je viens de réécouter l'enregistrement. Au début, cigarette au bout des doigts, PO Enquist m'observait, accueillant mais un brin perplexe. Qui était donc ce "jeune" journaliste français (enfin, une trentaine d'années de moins...) venu recueillir de vieux souvenirs suédo-baltes?- Tu as lu le livre?... 
  
Je n'ai pas eu trop de mal à le convaincre que oui, et plus d'une fois. La dernière dans les jours qui avaient précédé la rencontre, jusque dans le ferry qui m'avait transporté de Riga à Stockholm. Une bonne nuit de traversée, de quoi réfléchir aux questions à poser, à les mettre dans le bon ordre, à les formuler dans ma tête. 

L'ouvrage collectif auquel cet entretien était destiné n'a finalement pas vu le jour. Je reproduis ici l'entretien tel que je l'avais envoyé après la rencontre de Stockholm, précédé d'une introduction que j'avais rédigée pour camper le décor. Assez long (et sérieux comme le veut ce type d'ouvrage), l'article ne concerne qu'une partie infime de l’œuvre d'Enquist. Mais puisqu'il a trait à une affaire mêlant Nordiques et Baltes, tout comme ce blog, je préfère le mettre à la disposition de quiconque y trouvera un intérêt plutôt que de le conserver dans mon ordinateur.


 

* * *

L’extradition des Baltes, « un traumatisme suédois » 

Entretien avec l'écrivain suédois PO Enquist


« Legionärerna (les Légionnaires, en français), c’est un vieux livre… Il a été beaucoup débattu mais, d’une manière générale, bien accepté. Que voulez-vous savoir exactement ? » Ainsi débute l’entretien reproduit ci-dessous, accordé le 21 janvier 2016 à Stockholm, par l’un des écrivains suédois vivants les plus réputés. Le livre auquel Per Olov Enquist (né le 23 septembre 1934) fait allusion est le roman-documentaire grâce auquel sa notoriété a commencé a débordé du cadre national. Un an après sa parution, en 1968, il obtient le prix de littérature du Conseil nordique, une consécration à l’échelle de l’Europe du Nord. « Le roman, justifie alors le jury, constitue une expression artistique éclairée de la tentative de compréhension par un homme moderne de sa propre situation et de celle du monde contemporain, à travers l’examen hautement nuancé d’un chapitre difficile de l’histoire scandinave d’après-guerre ». Le titre de la version française, parue en 1985 chez Actes Sud, est plus explicite quant à l’épisode en question : L’Extradition des Baltes 

Dans le chaos de l’Europe de l’après-Seconde guerre mondiale, la remise aux autorités soviétiques, en janvier 1946, de cent quarante-six militaires baltes ayant fui en Suède le retour de l’Armée rouge est passé quasiment inaperçue hors des pays concernés. L’époque est à l’échange de prisonniers de guerre entre puissances vainqueurs, dans un continent meurtri et peuplé de personnes déplacées. Mais en Suède, nation alors officiellement « neutre » et épargnée par le conflit, la décision du gouvernement, en réponse à une note diplomatique de Moscou, suscite un barrage de critiques. Ce qui est conçu initialement comme une mesure de routine, adoptée sans publicité aucune en juin 1945 par le gouvernement d’unité nationale en place durant la guerre, tourne peu à peu à l’affaire d’État. L’URSS veut récupérer « ses »citoyensayant combattu pour les nazis, en plus des soldats allemands ayant quitté le front de l’Est après l’acte de capitulation entré en vigueur le 8 mai 1945. Une grève de la faim des détenus consécutive à l’annonce de l’extradition, des mutilations volontaires et le suicide de deux d’entre eux, achèvent de conférer un aspect dramatique à l’extradition.  

Bien que des ministres le représentant aient pris part à cette décision, le camp conservateur, avec l’appui de l’Eglise luthérienne de Suède, change d’avis. D’après eux, ces militairescent trente Lettons, neuf Estoniens et sept Lituaniens risquent une mort certaine, une fois renvoyés sur le littoral oriental de la mer Baltique, leurs pays d’origine faisant désormais partie de l’URSS. Les livrer à Moscou serait faire montre de faiblesse. De plus, la Russie, qu’elle soit bolchevique ou non, représente toujours un danger pour le royaume, il faut s’en méfier. Enfin, estiment les conservateurs, la Suède s’étant proclamée neutre durant la guerre, elle n’est pas tenue de remettre à une puissance des soldats ayant combattu pour une autre.  

Mais du côté du Parti social-démocrate, de nouveau seul à gouverner à partir du 31 juillet 1945 et donc responsable de la mise en pratique de l’extradition, on a d’autres préoccupations. On tient à se conduire avec l’Union soviétique comme avec n’importe quel État reconnu par la communauté internationale, d’autant qu’elle a joué un grand rôle dans la victoire. Les entailles à la neutralité suédoise faites durant la guerre en faveur de l’Allemagne nazie – et évoquées dans la presse soviétique incitent aussi Stockholm à traiter avec diligence la requête de Moscou. On a sur la conscience les concessions faites à Berlin : transit autorisé, via le territoire suédois, de plus de deux millions de militaires allemands et leurs équipements, vers et en provenance de Norvège et de Finlande, vente (jusqu’en 1944) de minerai de fer payé par de l’or volé aux Juifs, etc. (1) 

De plus, le profil des militaires baltes arrivés en Suède, par la mer, en mai 1945 n’est pas des plus clairs. Partis de la province lettonne de Courlande ou du port de Dantzig (l’actuel Gdansk polonais), ces hommes ont appartenu à la Légion lettonne, une unité de la Waffen-SS. Ont-ils été enrôlés de force ou sont-ils des engagés volontaires ? Se sont-ils cantonnés, sous l’uniforme allemand, à se battre contre l’Armée rouge ou ont-ils également participé à l’extermination de Juifs, de Roms et d’autres civils ? Les réponses qu’ils donnent sur leurs actes et leurs parcours sont-elles dignes de foi ? Autant de questions auxquelles les autorités suédoises ont beaucoup de peine à répondre.  
Plus de vingt ans plus tard après l’extradition, effectuée à bord du navire Beloostrov, Per Olov Enquist tente de clarifier les choses, à la lumière d’archives devenues accessibles et d’entretiens. Entre autres, il rencontre quatorze anciens légionnaires lettons à Riga en 1967. Aux termes de son « enquête », relatée en détails dans le livre, l’écrivain aboutit à sa propre « conclusion » (présentée toutefois avec certaines « réserves »): a priori aucune exécution, même si un lieutenant letton a été condamné à mort pour son rôle dans l’extermination de 33 000 Juifs à Daugavpils (est de la Lettonie) ; environ trente-cinq condamnations aux travaux forcés, visant essentiellement ceux ayant servi un temps dans un corps policier letton ou allemand ; plus de cent extradés considérés « sans taches » par les autorités soviétiques mais, néanmoins, en butte à certaines discriminations dans la vie de tous les jours, jusqu’à la mort de Staline (1953) 

Cette tentative de bilan vaut à son auteur, après parution, d’être critiqué par ceux qui considèrent que l’extradition n’aurait pas dû avoir lieu, les anticommunistes suédois et baltes étant les plus virulents. Depuis la fin de la guerre, la rumeur véhiculée parmi les quelque 40 000 civils baltes ayant trouvé refuge en Suède veut que les légionnaires, une fois extradés, ont été exécutés, arbitrairement et sans procès. L’information est quasiment invérifiable mais elle fait son chemin. D’où un sentiment aigu de culpabilité éprouvé après coup par certains des dirigeants politiques suédois ayant décidé et mis en application l’extradition controversée.  

Ce sentiment, en partie évoqué dans son livre par Per Olov Enquist, est également alimenté par la reconnaissance de jure, par le gouvernement suédois, de l’annexion soviétique des trois républiques baltes. Stockholm est l’une des rares capitales occidentales à avoir franchi ce pas. « Pour nous, les Etats baltes étaient toujours un territoire russe – il en avait été ainsi pendant plusieurs centaines d’années et jusqu’en 1920 », argumente un haut responsable social-démocrate cité par l’écrivain. Autant d’éléments qui ont porté une ombre aux relations entre Suédois et Baltes de la diaspora et de « l’intérieur ». Beaucoup plus tard, les gouvernements suédois s’efforceront d’afficher un soutien sans faille à ces voisins orientaux lorsque ceux-ci entreprendront de quitter l’URSS, puis après leur retour à l’indépendance, en 1990-1991. Quarante anciens extradés seront reçus par le roi Carl XVI Gustaf, en juin 1994 à Stockholm.  Au nom du gouvernement de centre-droite, la ministre des Affaires étrangères, la conservatrice Margaretha af Ugglas, exprimera son regret en qualifiant l’extradition d’« injustice » 

Pourquoi avez-vous écrit ce livre, et pourquoi à ce moment-là, dans les années 1960 ? 

PO Enquist. – J’ai commencé à travailler à ce livre en 1965, une période assez particulière. A l’époque, tout le monde parlait de la confrontation entre les deux grands blocs, de la politique des Etats-Unis, de la guerre du Vietnam et des bombardements qui y commençaient, etc. Mais ce qui me trottait dans la tête, c’était l’expression suédoise Baltutlämningen (l’extradition des Baltes). Elle existait dans le débat national depuis aussi longtemps qu’il m’en souvienne. Empreinte de mystère, elle évoquait le scandale, « un traumatisme suédois », comme on avait coutume de dire. Qu’y avait-il derrière cette expression, que voulait-on dire par « un traumatisme suédois » ? Et puis il y avait ces photos d’archive, dramatiques, des soldats allemands, environ trois mille d’entre eux, et baltes sur le point d’être extradés de Suède. Ayant toujours été très intéressé par les questions historiques, j’ai commencé à creuser. 
Ce livre est mon seul roman documentaire. Du moins je le revendique comme tel. Dans Les légionnaires, quand j’écris « je », il s’agit bien de moi, impossible d’y échapper. C’est moi qui ai mené les recherches, qui suis allé aux Etats-Unis, au Royaume-Uni et en Lettonie pour retrouver des extradés, qui ai interviewé tous ces politiciens suédois que l’on retrouvera dans le livre. A l’époque, j’étais jeune, énergique, infatigable… Quand je repense à ces années, je suis surpris par ce jeune homme de trente-deux ans environ, qui n’arrêtait jamais et qui faisait preuve d’une grande voracité. J’éprouve du respect à son égard. Aujourd’hui, je n’aurais pas la force d’entreprendre un tel travail… 

Pourquoi parlait-on de « traumatisme suédois » ? Etait-ce aussi votre point de vue ?  

En commençant le livre, je n’avais aucune opinion sur la question. Tous les points de vue étaient représentés dans cette affaire. Il y avait ceux, notamment au sein du mouvement ouvrier, qui voulaient renvoyer ces Baltes chez eux. Il avait ceux qui trouvaient cela scandaleux qu’on puisse extrader ces gens vers l’URSS. Les journaux étaient truffés de prises de position. Ce n’est pas sans me rappeler le débat actuel sur les réfugiés.  

Lorsque vous avez entamé votre travail sur ces légionnaires baltes, que saviez-vous d’eux ? Aviez-vous une vision claire de leurs parcours personnels, de leurs faits de guerre ? 

Je ne savais pas grand-chose. C’était un travail fascinant que j’ai adoré faire. Tout était neuf et compliqué pour moi. Et c’était d’autant plus fascinant que le tableau n’était ni noir ni blanc. J’avais l’impression de mener un travail d’enquêteur, presque comme un inspecteur de police ou un détective. Parfois, j’ai l’impression, avec ce livre, d’avoir été un précurseur, avant qu’on ne se mette à écrire autant de romans policiers en Suède. Je tombais sur des faits et des gens stupéfiants. C’était littéralement saisissant. Je ne cessais de découvrir et d’apprendre. Pour préparer le livre, j’ai lu tout ce qui était à lire sur le sujet et j’ai interviewé tous les responsables encore vivants. Et l’image qui s’est dessinée au bout du compte était loin d’être univoque. Certes, il s’agissait bien d’un traumatisme, d’un scandale, mais en même temps c’était une histoire très compréhensible. Elle avait été causée non pas par des êtres méchants, mais par des êtres bons qui croyaient agir comme il le fallait. Il est évident que tout cela me paraissait d’autant plus intéressant.  

Le sentiment de culpabilité des responsables suédois auquel vous faites allusion dans le livre existait-il encore au moment où vous entamez votre enquête, au milieu des années 1960 ?  

Ce sentiment était encore palpable, c’était évident.  
 
Ce n’est donc pas la parution de votre livre qui l’a relancé ? 

Non. Avant la parution, il faut le rappeler, le débat s’était en quelque sorte « institutionnalisé ». Mais si l’on en parlait de moins en moins, au fil du temps, le sujet n’était pas pour autant devenu moins douloureux. Ernst Wigforss et Östen Undén, deux des partisans de l’extradition (2), me l’ont confié personnellement durant mon enquête. Beaucoup de hauts responsables au sein de la classe politique suédoise de l’après-guerre avaient été impliqués dans cette histoire, y compris Tage Erlander, le futur Premier ministre (3). Et tout le monde attendait la parution du livre avec inquiétude. Je me souviens qu’Ernst Wigforss m’a écrit par la suite pour me dire que la lecture du livre lui avait été pénible. Mais qu’il l’avait bien aimé, malgré tout. D’autres m’ont dit à peu près la même chose. Le débat fut particulièrement intense dans les deux-trois années qui suivirent la parution des Légionnaires. J’ai dû défendre mon livre. Quoi qu’on ait pu en penser, le dilemme douloureux persistait. En général, les arguments qu’on m’opposait n’étaient pas catégoriques, du genre « vous avez tort ». Le plus souvent, le débat était de bonne qualité. Meilleur que s’il avait eu lieu en 1946, juste après l’extradition. Des deux côtés, on avait pris un peu le temps de la réflexion. Y compris parmi les Baltes qui vivaient en Suède depuis la fin de la guerre et qui consistaient des communautés très actives, éduquées, douées pour les langues, avec leurs lots dintellectuels.  

Votre bagage politique et idéologique de l’époque vous a-t-il influencé dans votre approche du sujet ?  

Il me faut préciser un peu d’où je viens. Ma mère enseignait dans une université populaire. Elle militait pour le Parti libéral. J’ai grandi dans cet environnement et, dans ma jeunesse, j’adhérai à ces idées. Puis j’ai glissé vers la social-démocratie lors de mes années universitaires à Uppsala. J’y suis resté. Au plus fort des années 1960, ce n’était pas commun parmi les jeunes de Suède d’être social-démocrate. Mais je mettais un point d’honneur à dire que j’en étais et que je le resterais. J’ai fait connaissance avec Tage Erlander, avec Olof Palme, je les connaissais assez bien. Cela ne signifie pas pour autant que j’étais aveugle et béat 

En bon social-démocrate, aviez-vous en tête l’idée, au moment de concevoir le livre, de défendre la décision d’extrader les Baltes ? Car après tout, ce sont les dirigeants sociaux-démocrates de l’époque qui prônaient cette mesure, avec le soutien du mouvement syndical. 

Non ! Et puis cela n’aurait pas été très excitant. Si j’avais découvert des éléments inconnus qui auraient embarrassé le Parti social-démocrate, je me serais empressé de les utiliser. Rien ne m’aurait arrêté. Et puis certains sociaux-démocrates étaient férocement opposés à l’extradition. D’autres, dont Öster Undén, doutaient. Cela dit, Tage Erlander m’a dit, après la parution du livre, qu’il avait été étonné de voir que je ne l’avais pas critiqué davantage pour le rôle qu’il avait joué dans la politique suédoise en matière d’accueil des réfugiés durant la Seconde guerre mondiale. Je ne m’étais pas douté de l’influence qu’il avait pu avoir, en tant que secrétaire d’Etat (4). A l’époque, je savais à peine ce qu’impliquait une telle fonction. Aujourd’hui, je ne serais plus aussi aveugle, moi qui suis marié à une femme ayant eu ce poste dans un autre ministère…  

Aviez-vous néanmoins une thèse à défendre avec ce livre, teniez-vous à prouver quelque chose ?  

Mon instinct de départ était de raconter une histoire qui était encore mal connue. Et plus je creusais, plus je réalisais que tout cela était inexploré. La compilation de ce matériau était inédite. C’était la première fois qu’on écrivait un livre de fond sur le sujet. Je n’étais pas un béotien dans le domaine. J’avais étudié les sciences politiques et l’histoire à Uppsala. L’un de mes professeurs était un expert dans l’utilisation critique des sources. Cela m’a beaucoup servi quand j’ai entamé mon travail d’enquête 
Si je devais reprendre le livre pour une nouvelle édition, je dirais que Per Albin Hansson était le vrai responsable de la décision d’extrader, en tout cas plus que ce je ne l’avais laissé entendre à l’époque. Östen Undén et Ernst Wifgorss dans le rôle de chef idéologue, oui. Mais c’est Per Albin qui a usé de son autorité pour faire adopter la décision. Une dizaine d’années après la publication du livre, j’ai consulté des archives du ministère des Affaires étrangères désormais accessibles. Je n’y ai rien trouvé d’inattendu, si ce n’est le rôle décisif de Per Albin au moment de la prise de décision initiale, en juin 1945. De nombreuses personnes y ont pris part, mais c’est lui qui dirigeait le gouvernement de grande coalition avec les conservateurs. Ensuite la paix est arrivée. Le gouvernement n’a plus alors compté que des sociaux-démocrates en son sein, avec bon nombre de personnalités déjà présentes dans le cabinet précédent.  
Il faut se rappeler du contexte. Je vous ai parlé de ces plus de quarante mille civils qui avaient fui les pays baltes vers la Suède. Qu’allait-on faire d’eux ? Cette question n’était pas évoquée au niveau officiel mais elle planait sur les débats. Une des possibilités à l’étude consistait à tous les renvoyer vers leurs pays, c’est-à-dire l’Union soviétique qui avait annexé les républiques baltes. Je ne saurais dire si Per Albin Hansson y était favorable. Mais lorsque les responsables politiques ont pris la mesure du tollé provoqué par la décision d’extrader le petit groupe des militaires baltes, ces Waffen SS, ils ont réalisé quelle tempête susciterait un renvoi des très nombreux civils. Les civils baltes, au fond d’eux, pouvaient remercier leurs compatriotes en uniforme. On peut dire, pour utiliser un terme religieux, que ces derniers ont été « sacrifiés » au bénéfice des civils, qu’il ne fut dès lors plus question de renvoyer. Le coût politique d’une telle mesure aurait été extrêmement lourd.  

Croyez-vous qu’une fois la décision prise d’extrader ces militaires baltes, les responsables politiques suédois espéraient que le débat qu’elle avait causé s’éteindraitsans tarder et qu’on passerait à autre chose ?  

Ce que je sais, c’est que les dirigeants suédois ont grandement pris en compte les points de vue des puissances sorties vainqueurs de la guerre. Or ces pays ont, eux aussi, commis d’énormes erreurs. Le Royaume-Uni, en particulier, qui a décidé de renvoyer vers l’URSS les membres de l’armée Vlassov, ce qui était une folie (5). Et puis, en arrière-plan, il ne faut pas oublier, bien entendu, le rôle de la Suède durant la guerre. Beaucoup de recherches ont eu lieu ces dernières décennies à ce sujet, mais à la fin du conflit, on ne savait que peu de choses. Or les dirigeants s’étaient comportés de manière très gentille avec l’Allemagne nazie, en autorisant le passage sur le territoire suédois des soldats en permission, des minerais, de l’acier, des roulements à billes. Dans ce contexte, et en gardant à l’esprit la décision britannique dont je viens de parler, le gouvernement suédois pouvait-il montrer du doigt l’URSS en l’accusant de vouloir traiter des militaires baltes de manière inhumaine s’ils étaient extradés vers son territoire ? Devoir prendre cette position politique avait de quoi rendre nerveux de nombreux dirigeants suédois.  

Dans le livre, vous laissez entendre que l’extradition des militaires baltes était un moyen pour les Suédois d’essayer de faire oublier la politique amicale menée à l’égard de l’Allemagne nazie. 

Je crois que pour la Suède, la Guerre froide a commencé avec l’extradition des Baltes. Auparavant, le pays avait campé sur sa « neutralité », malgré les concessions faites à l’Allemagne. Celle-ci avait été vaincue, l’armée soviétique avait écrasé l’ennemi. Et puis voilà que, durant l’été et l’automne 1945, se posait publiquement la question en Suède de savoir si l’Union soviétique était un Etat de droit. Car au fond, c’est de cela dont il retournait. Si l’on répondait « oui, l’URSS est un Etat de droit dont plus de dix millions de soldats sont morts pour sauver l’Europe du fascisme », alors il n’y avait aucune crainte à avoir en extradant des Baltes. En revanche, si l’on considérait que ce pays était une « dictature barbare et sanguinaire », comme on l’affirmait dans le camp conservateur, il y avait de quoi craindre pour la vie de ces légionnaires. Au centre du débat, se trouvaient 146 personnes.  

Que vous inspiraient ces membres d’une ancienne unité des Waffen-SS ? Leurs états de service ont-ils eu un effet particulier sur votre travail ? 

Après mes premiers voyages en Lettonie soviétique, en 1967, j’ai compris – et c’est un point de vue que je défends encore aujourd’hui – que la plupart des membres de la Légion lettonne était certainement « ok », si je puis m’exprimer ainsi. Ils l’avaient rejointe pour diverses raisons, tous n’avaient pas été contraints de le faire. Mais ce n’étaient pas des salauds. Une minorité, en revanche, avaient servi au sein d’unités de police en Lettonie, en Lituanie ou en Biélorussie. Ceux-ci avaient participé activement à l’extermination des Juifs et d’autres civils. Et lorsque le front s’est déplacé vers l’Ouest, ils ont rejoint les légionnaires pour se fondre parmi eux, pour se protéger. Ils n’étaient pas nombreux, mais ils étaient bel et bien là, notamment parmi les plus âgés. Le sujet est encore sensible de nos jours dans les pays baltes. Combien y avait-il de gens comme eux, exactement ? La question était, et demeure, délicate. Après avoir effectué mes recherches, était-ce à moi d’écrire noir sur blanc qu’un tel ou un tel avait eu des comportements douteux et condamnables ? Qui étais-je, moi, jeune Suédois, pour les dénoncer ainsi ? J’ai dû m’abstenir. Je savais que tous avaient survécu à leur retour en Lettonie occupée. 

Aviez-vous des informations de ce genre concernant un nombre important d’extradés ?  

Non, mais cela suffisait qu’il y en eut une demi-douzaine, qui n’étaient pas des moindres, même s’ils n’ont pas joué un rôle de premier plan dans le débat suédois. Ils avaient affirmés avoir été enrôlés de force. 

Pour préparer votre livre, vous avez voulu vous rendre en Lettonie soviétique. Comment se sont passés ces voyages, comportaient-ils des risques, pour vous comme pour les anciens extradés  

J’en avais beaucoup discuté avant de partir, surtout avec les sociaux-démocrates lettons qui vivaient en exil en SuèdeBruno Kalnins, notamment, qui était devenu une figure de la social-démocratie, vice-président de l’Internationale socialiste. Tous m’avaient prévenu que je serais suivi par le KGB. Ils m’avaient aussi demandé expressément de ne pas chercher à rencontrer secrètement ces anciens extradés. Si je ne courrais personnellement aucun risque, de telles rencontres clandestines auraient pu leur nuire, à eux. On m’a prié de passer par l’ambassade soviétique, pour expliquer le pourquoi de ma démarche et pour obtenir le visa nécessaire. Ce qu’on me donna. Je n’ai jamais regretté d’avoir agi de la sorte, parce que cette stratégie apparaissait évidente à tous parmi les Lettons en exil, qu’ils furent de gauche ou de droite. Le fait est aussi que j’avais rassemblé énormément d’adresses. Une fois sur place, j’ai pu voir beaucoup de monde, sans doute plus que ne l’imaginaient les autorités soviétiques. La plupart d’entre eux parlaient allemand, c’était facile de communiquer entre nous. Je n’ai jamais fait appel à un interprète, sauf à une occasion, et cet interprète était lui-même un ancien légionnaire. Sinon, je ne crois pas avoir été suivi. Mais la chambre d’hôtel que l’on m’a donnée devait être sur écoute.  
J’ai fait trois voyages pour le livre. La première fois pour trois-quatre jours uniquement, les autres fois plus longtemps. Il me fallait avancer à tâtons. Tout le monde m’a dit alors que j’étais naïf. Non, je ne l’étais pas ! J’étais plutôt cynique. Tout ce que je pouvais trouver là-bas était intéressant, y compris les informations manipulées. Il existe une belle définition du terme « désinformation » : ce ne sont pas de gros mensonges mais un mélange de mensonges et de vérités. Et il peut parfois être très excitant de découvrir des demi-mensonges  

Qu’est-il advenu de ces Baltes extradés ? 

J’ai une vision très claire de ce qui leur est arrivé, qui correspond aussi à ce que j’ai écrit dans le livre. Après leur extradition, un mythe a circulé selon lequel ils avaient tous été exécutés. Les Baltes en exil savaient que c’était un mensonge. Mais cela ne les dérangeait pas au contraire, puisque le doute planait encore – renvoi ou non ?sur le sort à venir des civils baltes qui avaient fui en Suède. Pendant mon enquête, j’ai pu rencontrer des Lettons qui avaient été déportés en Sibérie ou à Vorkouta et qui m’ont raconté. Tous les extradés avaient été emprisonnés pour une période de six mois. Ensuite, près d’une quarantaine ont été envoyés dans des camps. Une fois leurs diverses peines purgées, tous les extradés ont éprouvé des difficultés à trouver du travail. C’était mal vu d’avoir servi au sein de la Légion lettonne. Mais aucune personne n’a été exécutée (6). J’en suis aussi sûr qu’on puisse l’être. Après la fin de l’occupation, jai de nouveau posé la question à une bonne quarantaine de ces extradés, lors de leur visite en Suède. Le dossier est clos de ce côté-là.  

Croyez-vous qu’il n’y a pas eu d’exécution en raison du débat suscité en Suède par leur extradition ?  

Oui, le débat a sauvé de nombreuses vies, c’est évident ! Les autorités soviétiques ont compris que si l’extradition de cent quarante-six personnes avait pu provoquer un tel tollé, il valait mieux être prudent dans la manière de traiter ces extradés.  

Pouviez-vous vous faire une idée de ce qu’avait été la réalité, avant et après l’extradition ?  

Oui, une idée presque fidèle à la réalité. Tout est dans le presque… Oui, on peut trouver de très nombreux fragments objectifs de vérité et prendre position à leur propos. On peut aussi chercher à réfléchir par soi-même, de manière intense. C’était une grande crise politique pour la Suède mais l’extradition en soi ne concernait qu’un nombre très réduit de personnes : cent quarante-six. Grand Dieu, ce n’est rien quand on compare avec les réfugiés, trois millions ici, quatre millions là ! Parfois je trouve que ce débat autour des Baltes était un peu exagéré. Alors qu’il battait son plein, la Suède a expédié vers l’URSS quelque trois mille soldats allemands, des soldats « normaux » appartenant à la Wehrmacht et qui venaient de Norvège ou du Danemark. Nous nous en souvenons nettement moins. Pourtant nous savions bien quel sort attendait ces Allemands. Combien ont survécu dans les camps de Sibérie, avant le voyage d’Adenauer ayant permis d’obtenir leur libération ?  
Quoi qu’il en soit, il est possible de démonter les mécanismes d’une crise politique. Et l’on s’aperçoit que les individus jouent souvent un rôle extraordinaire. Dans les années 1960, on ne cessait de parler de la puissance des peuples, des torrents populaires, tout tournait autour des peuples et on sous-estimait le rôle des gens. Mais ce que j’ai appris, avec ce livre, c’est que les individus jouaient un très grand rôle. Et qu’en contemplant des personnes, on apprenait beaucoup de choses, y compris lors de crises de petite ampleur, comme l’extradition des Baltes. Et j’en déduis qu’on peut apprendre tout autant des individus en cas de grandes crises.  

Est-ce une des conclusions de votre livre sur les Baltes : que tout dépend avant tout des individus ?  

Oui et non. Prenez l’exemple d’Ernst Wigforss, membre influent du gouvernement suédois, ministre des Finances dont la parole pesait lourd. Il avait grandi avec l’idée de justice politique. Puisque l’Union soviétique avait perdu tant de millions de personnes durant la guerre, son cœur lui disait qu’il fallait être reconnaissant à l’égard de ce pays, alors que nous les Suédois n’avions pas fait grand-chose durant la guerre. Il était mû par une réflexion plus large que la sienne propre. Lorsqu’une seule et même personne, aussi intelligente soit-elle, se retrouve au milieu d’une crise politique : c’est cela qui est fascinant et qu’il faut expliquer, même si ce n’est pas facile, bien des années après l’événement. Démonter le système…  

Une fois votre livre paru en Suède, avez-vous pu continuer à vous rendre en Lettonie avant le retour à l’indépendance ?  

Oui, j’y allais de temps à temps, dans les années 1970 et 80. Je m’étais fait quelques amis sur place. J’ai pu me déplacer hors de Riga. Notamment à Daugavpils, dans l’Est, lorsqu’on y a monté une de mes pièces. Le théâtre y était de bonne qualité. Et puis un beau jour, on m’a signifié que je n’étais plus le bienvenu. Le rideau est tombé. C’est arrivé après un reportage d’une semaine que j’avais fait pour le journal Expressen, en 1983, sur les difficultés économiques rencontrées dans les pays baltes. Une fois sur place, j’ai pris la mesure de l’ampleur des problèmes. Il fallait faire la queue durant des heures devant les magasins d’alimentation, où on ne trouvait que trois fois rien. Bref, des faits qui étaient peu connus du monde occidental. A mon retour à Stockholm, j’ai raconté ce que j’avais vu dans cinq longs reportages. Que n’avais-je pas écrit ! Six mois plus tard, je demandais un nouveau visa pour je ne sais plus quelle raison. Refus catégorique à l’ambassade. On me dit que j’avais écris des mensonges sur l’économie soviétique, etc. C’était ultrasensible. A l’époque, on pouvait mentionner les déportations de Baltes vers la Sibérie ou les atteintes à la liberté d’expression. Mais raconter que l’économie était sur le point de s’écrouler, les autorités ne le supportaient pas ! L’économie devait croître année après année. Et gare à celui qui touchait à ce grand principe.  

Comment votre livre a-t-il été accueilli, une foisl’indépendance retrouvée dans les pays baltes  

Quand mon livre est sorti en langue lettonne – en 1994, si ma mémoire est bonne, les réactions ont été plutôt positives. Mais les légionnaires étaient, et restent, un thème très controversé, explosif même. Cela s’explique par la participation des Lettons à l’extermination des Juifs qui habitaient le pays. Cette communauté a été, proportionnellement, l’une des plus frappées par l’Holocauste. Et des Lettons ont grandement participé. Cela reste une question très sensible dans ce pays devenu membre de l’Union européenne. Il est difficile de l’aborder sans susciter la controverse. A ma connaissance, aucun travail de fond n’a encore été fait en Lettonie. Il y a certes eu quelques analyses mais le thème reste politiquement dangereux.  

Remontons un peu dans le temps. Que pensaient vos compatriotes des Lettons, et des Baltes, en général au moment de la parution de votre livre en Suède ?  

J’ai appris une chose. Quand j’ai commencé à écrire ce livre, en 1965, j’étais le seul intellectuel suédois à savoir quoi que ce soit à propos des pays baltes. Les autres s’en moquaient complètement. Désintérêt général ! J’avais beau leur dire que c’était passionnant, que ces territoires avaient appartenu un temps à la Suède, au XVIIème siècle (7), on me répondait « oui, oui… » Quant aux Lettons vivant en exil en Suède, ils considéraient que se rendre en République soviétique de Lettonie revenait à lécher le cul de l’occupant. Ils n’y allaient donc pas plus que les Suédois. Si bien que le ferry qui faisait la navette une fois par semaine entre Stockholm et Riga durant l’été, le Nadejda Kroupskaïa, du nom de l’épouse de Lénine, était quasiment vide. Entièrement subventionné et bon marché, mais vide.  

Pour quelles raisons vos compatriotes ne s’intéressaient si peu à ces territoires pourtant si proches  

Il y avait tellement d’événements qui paraissaient plus intéressants, tellement de pays plus lointains, plus exotiques. Le Vietnam, par exemple, ou les Etats-Unis, l’Amérique latine, l’Afrique. Mais lorsque je demandais à des amis et à d’autres s’ils s’étaient déjà rendus en Lettonie, ils me répondaient que non, ils n’étaient pas encore allés à Tallinn… C’était de ce niveau. Encore aujourd’hui, pas mal de Suédois font la confusion.

Ce manque d’intérêt, cette indifférence étaient-ils liés à la mauvaise conscience suédoise liée à l’extradition des Baltes ?  

Je me demande d’abord si ce n’était pas dû au fait qu’à l’époque, il y avait tellement de Russes en Lettonie. Lors d’une de mes visites, je me suis retrouvé sur une plage de la cité balnéaire de Jurmala, près de Riga. Il y avait une marée de Russes massés là, sur une trentaine de kilomètres de plage… Un million de Russes, disait-on. Des gens pas très ragoûtants. Je crois aussi que le faible intérêt suédois s’expliquait en partie par le fait que ce voisinage proche était fermé de manière quasi hermétique. Même ceux qui avaient des connaissances sur ces pays ne voulaient pas y aller, parce que ces territoire étaient occupés. Et ce, même si le gouvernement suédois avait reconnu de jure l’annexion soviétique. A ce propos, la notion même d’occupation faisait l’objet d’un différend en Suède. Un ancien ministre social-démocrate des Affaires étrangères, Sten Andersson, avait affirmé que « non, nous ne considérons pas que les pays baltes sont occupés ». C’était en 1989-1990. Autant dire qu’il avait mal choisi son moment pour dire une telle chose…  
Cela dit, la parution de mon livre, en 1968, n’a pas fait disparaître la mauvaise conscience. Elle demeure. Je crois que le souvenir de l’extradition des Baltes a longtemps marqué les esprits des dirigeants suédois, jusqu’à tout récemment. Cela me paraît évident, notamment dans la « politique des bras ouverts » du conservateur Fredrik Reinfeldt, jusqu’à ce qu’il ne perde le pouvoir en 2014. Puis dans celle menée par le nouveau gouvernement, emmené par les sociaux-démocrates avec la participation des Verts, du moins jusqu’à son durcissement à la fin de 2015. Je ne cherche pas à accorder plus d’importance à mon livre qu’il n’en a. Mais il a fait beaucoup parler de lui, à l’époque, en ramenant à la surface des souvenirs pénibles. Il a contribué à faire de la problématique de l’accueil des réfugiés un sujet très sensible pour les autorités. L’extradition des Baltes a servi de poil-à-gratter. La tradition de générosité du pays ne peut presque pas s’expliquer autrement que par cela.  


NOTES 
1. Lire Les taches sombres de la Suède « neutre », par Antoine Jacob, Le Monde, le 13 octobre 2000 
2. Ernst Wigforss et Östen Undén siégeaient dans le gouvernement composé uniquement de sociaux-démocrates impliqué dans l’extradition des Baltes, décidée par le précédent gouvernement (« de coalition nationale »). Le premier, l’un des idéologues du parti, était en charge des Finances, le second des Affaires étrangères.  
3. A la mort de Per Albin Hansson, en octobre 1946, Tage Erlander, également social-démocrate, lui succéda et dirigea le gouvernement jusqu’à 1969.  
4. En tant que secrétaire d’Etat  au ministère des Affaires sociales, Tage Erlander était l’un des plus hauts responsables de la création de camps d’internement en Suède pendant la Seconde guerre mondiale. S’y retrouvèrent des militants communistes, des sympathisants de l’Union soviétique, mais aussi des membres de minorités ethniques, tels des Roms, des Juifs (lorsque ces derniers n’étaient pas expulsés du pays) 
5. Cette « armée » était composée de Russes qui combattirent l’Armée rouge sous les ordres d’un de ses anciens généraux, Andreï Vlassov, ayant changé de camp à l’été 1942 après avoir été fait prisonnier par les Allemands. Les pays alliés de l’URSS y extradèrent les rescapés de cette « armée » pour ne pas nuire aux relations, déjà compliquées, qu’ils entretenaient avec Moscou.  
6. La fiche Wikipedia en suédois consacrée à l’extradition des Baltes mentionne l’exécution de trois des extradés, sans toutefois ne citer la source de cette information 
7. Le royaume de Suède s’étendit, pendant près de cent ans (formellement de 1629 à 1721), à une région qui couvre la partie nord de la Lettonie et le sud de l’Estonie actuelles. Baptisée alors Livonie, cette région tomba dans l’escarcelle suédoise au détriment de la Pologne, vaincue par le pays scandinave. Elle fut ensuite cédée au tsar Pierre 1er de Russie après la défaite suédoise lors de la Grande guerre du Nord (1700-1721). 

vendredi 31 janvier 2020

Le tunnel géant des compères et l'argent chinois




CES DEUX compères finlandais, Peter et Kustaa, ont une grande "vision" en mode startup, celle de rallier les littoraux finlandais et estonien par un tunnel ferroviaire deux fois plus long que celui creusé sous la Manche. Avec, reliées au tunnel, deux îles artificielles, dont la plus grande, à une quinzaine de km au large de Helsinki, hébergerait 50 000 habitants dans des gratte-ciels, vache à lait du projet. 

Cette île aurait quatre "langues officielles", dont le mandarin. Oui, parce que ces sympathiques compères finlandais, rencontrés il y a peu à Helsinki, aiment la Chine. Ils y ont de si bons contacts qu'ils ont trouvé des investisseurs prêts à mettre 15 milliards d'euros sur la table (dont 10 milliards sous la forme d'un emprunt). Un fond chinois -- domicilié à Londres, ça fait plus sérieux -- qui est totalement désintéressé, bien sûr. 

Peter Vesterbacka (en rouge) et Kustaa Valtonen y croient dur comme fer: ils sauront garder la main sur leur projet dans la FinEstBay (admirez le modeste jeu de mots). Qu'on se le dise: l'argent chinois n'est qu'un "facilitateur". Et puisqu'il est là, enfin presque, autant en profiter pour dynamiser plus encore "le triangle du succès" Helsinki-Tallinn-Stockholm, "plus forte de concentration de talents au monde". En attendant d'y ajouter les startuppers de Saint-Pétersbourg, une fois cette ville connectée à Helsinki par un train rapide que promeuvent aussi les deux compères. 

Un lobbying moins voyant, mené de concert avec des maires et des hommes d'affaires du cru, est également en cours en faveur de la construction d'une ligne ferroviaire entre la ville de Rovaniemi (patrie du père Noël, comme chacun sait), dans le nord de la Finlande, et l'extrême nord norvégien. Car, assure-t-on, c'est par cette région arctique qu'arriveront de plus en plus de cargos en provenance d'Asie, une fois rendu plus navigable le passage du Nord-Est, au nord de la Russie, grâce... au réchauffement climatique. 

Fraîchement débarquées, ces marchandises chinoises n'auraient alors plus qu'à glisser vers les grands marchés européens en empruntant l'axe ferroviaire nord-sud imaginé: Laponie, Rovaniemi, Helsinki, le futur tunnel sous-marin vers Tallinn, puis la Pologne grâce au Rail Baltica, la ligne de train rapide en cours de construction dans les pays baltes, financée à 85% par des fonds de l'UE. Et hop! D'une simplicité enfantine. Gageons que le coronavirus aura été éradiqué d'ici là.

Telle est donc la vision de Peter et Kuusta, qui ne comprennent pas (ou feignent de ne pas comprendre) pourquoi les autorités finlandaises et estoniennes sont nettement moins emballées qu'eux par un projet pourtant aussi stimulant. Bizarre tout de même qu'on puisse ainsi se montrer sceptiques. Et dire que ce manque d'enthousiasme local risque de gâcher la fête de Noël 2024! C'est la date imaginée par nos volubiles compères pour l'ouverture du grandiose tunnel. Car, assurent-ils, les mégatunneliers chinois sont si puissants qu'ils auront largement le temps de boucler le chantier d'ici là. Même si l'on parle d'un ouvrage qui serait alors le plus long tunnel au monde. Pour en en savoir plus sur ce projet et les visées chinoises dans la région, lire l'article que publie L'Express cette semaine.



Après avoir discuté deux fois une heure avec le néanmoins sympathique Peter Vesterbacka, je me dirige à pied vers le ferry qui relie Helsinki à Tallinn. C'est sûr que l'entrepreneur finlandais (ex-Angry Birds) promet une traversée nettement plus rapide qu'avec les navettes actuelles: moins d'une demi-heure, contre deux heures avec le navire de la compagnie Tallink. Mais le tarif annoncé (50 euros l'aller) est le double de celui que j'ai payé en ce samedi (jour chargé pour cette liaison attirant Finlandais en goguette et Estoniens rentrant du boulot). Et puis, rien à faire, je préfère monter à bord d'un bateau, avec la lenteur des manœuvres, le décor portuaire qui s'éloigne doucement, les moments passés comme en suspension entre deux rives, plutôt que de m'enfermer à bord d'un train sous-marin... 

Le terminal ultramoderne se profile au bout de la rue. Des bourrasques de pluie fine venues du large commencent à transformer mon manteau et mon bonnet en éponge. A 13h30, le Star larguera les amarres. Me revient une rencontre, près de vingt ans plus tôt, avec l'un des grands écrivains estoniens, Jaan Kross, pour un article à paraître dans Le Monde. Dans son appartement de Tallinn, il m'avait parlé, comme d'un rêve inatteignable, du jour où un pont ou un tunnel relierait son pays à la Finlande, vue pendant l'occupation soviétique comme une fenêtre sur le monde libre. Mort en 2007, que penserait-il aujourd'hui du projet des compères Peter et Kuusta avec leur argent chinois?

dimanche 19 mai 2019

Encore les prix Nobel (avec introduction)

DEPUIS la parution de mon livre Histoire du prix Nobel en 2012 (chez François Bourin Éditeur), de nouveaux lauréats ont été récompensés, certains plus contestés que d'autres. Plus frappant, un scandale mêlant sexe et pouvoir a secoué l'Académie suédoise qui décerne le prix de littérature. L'affaire a eu un tel retentissement dans le pays que l'attribution de la récompense pour 2018 n'a pas eu lieu. Sauf imprévu, l'Académie, remaniée depuis l'affaire, distinguera deux lauréats en octobre prochain: l'un pour l'année 2018, l'autre pour 2019.

En attendant, je reproduis ci-dessous l'introduction de mon Histoire du prix Nobel qui, hormis ces épisodes les plus récents, reste entièrement d'actualité (lien vers Amazon). Si tant est qu'on puisse parler d'actualité pour décrire l'histoire de ces prix, leurs rouages, les raisons des choix des jurys, les manœuvres en coulisses, etc. Au fait, l'introduction existe aussi en anglais et en allemand, en vue d'une éventuelle traduction du livre mis à jour.

Cliquez ici en savoir plus sur la méthode et mes sources utilisées durant l'enquête; et sur les interlocuteurs rencontrés pour le livre.


*  *  *



L’heure de fermeture approche. En ce milieu d’après-midi norvégien, l’obscurité hivernale qui tombe dehors peint la surface des fenêtres en un bleu-gris de plus en plus opaque. Un habitué de la bibliothèque de l’Institut Nobel ferme un livre dans un claquement mat, un autre ramène une revue à sa place, sur une étagère, avant d’enfiler sa parka et de sortir. On ne se salue pas, mais on sait, pour les plus assidus d’entre nous, qu’on se reverra là le lendemain, peut-être dès 8 heures, à l’ouverture. Dans une petite salle annexe, j’entends encore s’activer le bibliothécaire en chef et son adjointe. Bientôt, après mon départ, ils éteindront la lumière et verrouilleront derrière eux la lourde porte en bois sombre. 

Et si, cette fois-ci, je ne partais pas ? L’idée m’a effleuré plus d’une fois de me dissimuler dans un recoin pour me laisser enfermer. Passer une nuit seul dans l’Institut Nobel norvégien, ce n’est pas raisonnable bien sûr. De plus, le lieu est sans doute équipé d’un système d’alarme. Une caméra vous observe dans le hall d’entrée. Tout de même… Le comité qui décerne chaque année le prix Nobel de la paix, dont on connaît l’éclat mondial, tient ses réunions dans le même bâtiment, à l’étage supérieur. La majeure partie de la documentation qui lui sert à sélectionner les lauréats se trouve quelque part dans les archives. Une mine d’informations pour historiens et chercheurs voulant décrypter les choix de ce comité de cinq « sages » norvégiens et mieux comprendre comment fonctionne la mécanique Nobel. 

Lors de mes premières journées passées à la bibliothèque, j’ai découvert par inadvertance que la clé que l’on demande au personnel pour avoir accès aux toilettes, au rez-de-chaussée de l’Institut, ouvre aussi la porte voisine. Après un vestibule sans intérêt, je me suis trouvé dans un espace nettement plus vaste rempli de rayons de livres et d’armoires en fer-blanc sur plusieurs rangées. Des monceaux de documents dorment là, dans la pénombre. Impossible bien sûr d’en jauger le contenu d’un seul coup d’œil. Plus tard, de retour à ma place de travail, je n’ai pu m’empêcher de fantasmer sur les informations réunies dans cette pièce obscure. Certes, une bonne partie d’entre elles sont accessibles à tout chercheur ou journaliste après qu’il en a dûment fait la demande pour mener un projet bien précis. Mais comment ne pas penser aux données confidentielles qui, elles, sont entassées au fond d’armoires, à l’abri des regards indiscrets ?

Car le système sur lequel reposent tous les prix Nobel – paix, littérature, médecine, physique, chimie – et celui des sciences économiques greffé en 1969, s’il est transparent dans son mode de fonctionnement et les règles qui le régissent, ne l’est plus dès lors qu’on approche de son cœur décisionnel. Pour quelles raisons les différentes entités habilitées à décerner la plus prestigieuse des récompenses choisissent-elles tel ou tel lauréat, et pourquoi à un moment donné plutôt qu’à un autre ? Quelle importance accorder au facteur humain dans ce processus de décision ? Les préférences idéologiques, les inimitiés personnelles, les accointances relationnelles ou amicales, les défiances de principe à l’égard de représentants de telle ou telle nation, peuvent-elles demeurer étrangères à bien des choix ? Présentés souvent comme le summum de l’excellence littéraire, le nec plus ultra de la recherche scientifique, le couronnement d’un engagement en faveur d’une grande cause, les prix Nobel ne peuvent pas être objectifs. Or cet aspect-là, que je décoderai dans ces pages autant que possible, n’est pas destiné à être connu hors d’un cercle restreint de personnes impliquées. Il n’existe d’ailleurs pas de minutes des délibérations ayant lieu au sein des différents comités attribuant les prix Nobel.

En outre, les chercheurs et journalistes triés sur le volet n’ont accès aux quelques documents confidentiels concernant chaque prix Nobel que cinquante ans après qu’il a été décerné. Une période tampon instaurée en 1973 par la Fondation Nobel, la gardienne du temple sise à Stockholm. Un demi-siècle, c’est long. Il faudra attendre jusqu’en 2062 et au-delà pour savoir quels étaient les autres lauréats potentiels en lice pour les prix 2012 et les suivants ; qui les avait présentés aux différentes instances décernant les prix ; sur quels arguments ces dernières se sont appuyées dans leurs choix respectifs, etc. Ces détails auront alors perdu tout le sel de l’actualité et ne risqueront plus de prêter le flanc à la critique, si ce n’est peut-être de la part de quelques chercheurs entêtés. Mais ne nous plaignons pas : avant 1973, il n’était même pas question de soulever ainsi le couvercle sur la marmite Nobel. Tout devait mitonner dans le plus grand secret, et pour toujours. On est loin de l’image idéalisée d’une Scandinavie hypertransparente et accessible. 

Que cette cuisine interne reste à l’abri des regards extérieurs durant plusieurs décennies, c’est néanmoins logique et compréhensible du point de vue de la Fondation Nobel. Le système repose notamment sur l’avis d’experts ad hoc consultés par les institutions décernant les prix. Divulguer trop tôt leurs rapports risquerait de nuire à la carrière de leurs auteurs, notamment dans les disciplines scientifiques. Une telle discrétion a également contribué à façonner la réputation inégalée de ces récompenses accordées depuis 1901 dans les domaines de la physique, de la chimie, de la médecine, de la littérature et de la paix (et depuis 1969 pour les sciences économiques). Quelle autre récompense est attendue avec autant d’intérêt par les milieux de l’édition et les écrivains, par la communauté scientifique ou les cercles politico-diplomatiques ? Quelle distinction jouit d’un tel écho dans les médias qu’il porte aux oreilles du grand public des patronymes jusqu’alors souvent inconnus de ce dernier ? Le nom Nobel en soi est devenu une marque de fabrique synonyme de qualité éprouvée et d’éminence durable. Lisez-le à l’envers et vous verrez apparaître un autre mot. Nobel… Lebon. Voire le Bien, si l’on s’en tient au prix de la paix. Lequel reflète une vision souvent très occidentale, loin des préoccupations initiales du fondateur des prix, ce qui ne va pas sans agacer certains puristes. 

Bref, ces distinctions Nobel décernées en Suède (sauf la paix, attribuée en Norvège) visent à récompenser la fine fleur de chacune des disciplines concernées. Ou du moins ce qui est censé l’être. Car le choix de certains lauréats, je le raconterai dans cette enquête historique, n’a pas toujours été clairvoyant. D’autres personnalités, au contraire, n’ont jamais été primées alors qu’elles auraient pu légitimement prétendre l’être. L’exemple le plus connu concerne Mahatma Gandhi, oublié du Nobel de la paix. Une fois encore, les facteurs humains, politiques et géostratégiques ont leur importance. C’est le cas en particulier pour le comité qui attribue cette récompense-là. Cinq personnes seulement le composent, toutes citoyennes de Norvège, pays prospère qui se tient en marge de l’Europe dans une atmosphère gentiment provinciale, loin des soucis de la planète (sauf, gigantesque exception, lorsqu’un « croisé » issu du cru sème la terreur parmi ses congénères au nom d’une guerre contre le multiculturalisme, comme ce fut le cas le 22 juillet 2011). 

Ces « sages », nous le verrons, ne sont pas toujours sélectionnés pour leurs compétences dans les domaines de la politique étrangère, de l’histoire des relations internationales ou des questions de sécurité et de désarmement. En fait, c’est de moins en moins le cas. Et lorsque leurs choix se portent sur des lauréats discutables, la polémique n’en prend que plus d’ampleur. La dernière d’entre elles, surgie dans le sillage du prix 2009 accordé au président Barack Obama, vaut au comité norvégien de traverser une petite crise de légitimité et suscite un débat sur sa composition. Son indépendance aussi est remise en question, notamment par la Chine, furieuse de l’attribution du prix au dissident Liu Xiaobo en 2010. Sans se glisser dans la peau des dirigeants de Pékin, on peut effectivement se demander si la poignée d’anciens politiciens norvégiens qui siègent dans cette instance sont les mieux à même de décerner une récompense devenue mondialement connue. 

Le Nobel de littérature, lui aussi, reflète parfois de manière évidente les inclinations des membres de l’Académie suédoise qui le décernent. C’est le plus subjectif des six prix de la galaxie Nobel, comme l’ont reconnu les quelques académiciens que j’ai rencontrés à Stockholm. Mais la longue liste des personnalités récompensées – tout comme celle des grands absents – renvoie également aux mentalités et aux courants intellectuels successifs qui ont dominé la Scandinavie, plus ou moins au diapason du reste de l’Europe occidentale. La lente ouverture aux littératures sud-américaines, asiatiques, africaines, n’a lieu qu’à partir de la fin des années 1960. Et que dire de la place accordée aux femmes par les « immortels » suédois ? Pendant quarante-cinq ans, entre 1946 et 1991, une seule leur paraît digne de recevoir leur prix. Là encore, l’une des images que nous renvoie la Scandinavie, celle d’une région en pointe dans l’égalité entre les sexes, en prend un coup. 

Tout bien considéré, le bilan de l’institution Nobel reste toutefois extraordinaire, au sens propre du terme. Cela mérite, pour commencer, un retour aux sources, jusqu’à l’inventeur suédois Alfred Nobel, l’homme qui découvre la dynamite. Qu’est-ce qui le pousse, au début de la Belle Époque, à vouloir ainsi créer ces récompenses ? Les réactions en Suède et en Norvège à l’annonce du testament sont pour le moins mitigées. De nos jours, ces pays n’ont pas à le regretter, chaque édition annuelle des prix générant une couverture médiatique appréciable et globalement positive, « entre traditions et modernité ». C’est le cas en particulier pour les cérémonies de remise des prix, le 10 décembre, jour anniversaire de la mort de Nobel, en présence des familles royales régnantes. La fortune que le savant laisse derrière lui, pour récompenser les lauréats et financer une machine bien huilée, attise également les curiosités. Comment est-elle gérée, en cette période de crise économique ? De plus en plus pratiqué à Oslo et Stockholm, le recours aux sponsors privés constitue-t-il un risque pour l’indépendance des prix et pour la « marque Nobel », expression qui traduit à elle seule une évolution vers la sphère commerciale ? Ce sont quelques-unes des questions que j’aborderai dans ce livre, ainsi que les liens parfois très étroits qui unissent l’instance décernant le prix de médecine à de grandes entreprises pharmaceutiques. 

Enfin, la nature humaine étant ce qu’elle est, une enquête sur les mécanismes et les coulisses des prix Nobel serait incomplète si elle ne narrait pas, en filigrane, les efforts déployés par d’innombrables personnalités en vue d’accrocher cette belle distinction à leur palmarès. Comble de la réussite professionnelle et consécration universelle souvent synonyme de retombées pécuniaires non négligeables, pareille récompense ne peut que susciter la convoitise des plus assoiffés de reconnaissance, d’honneurs et d’émoluments. Dès leur lancement, ces prix font l’objet de campagnes en vue de promouvoir tel ou tel candidat. Leur retentissement grandissant, le lobbying s’accroît. De la simple visite de courtoisie au recours à des entremetteurs plus ou moins influents en passant par les cadeaux, la gamme de moyens mis en œuvre est assez large. En tout cas, assure-t-on à Stockholm et à Oslo, l’état d’esprit scandinave est incompatible avec ce genre de manœuvres. Ce qui ne veut pas dire, tant s’en faut, que les comités décernant les Nobel ne sont pas influencés dans leurs décisions – nous allons voir de quelle manière.