dimanche 29 mai 2011

Tintin en Baltonie: les bijoux des oligarques

Tintin s'apprêtait à prendre des vacances bien méritées lorsqu'il reçut un sms de son rédacteur-en-chef:

URGENT STOP ALLEZ EN BALTONIE STOP COUP DE THEATRE STOP ENQUETEZ DISSOLUTION STOP

Son supérieur hiérarchique ne s'était jamais complètement fait aux nouvelles technologies. S'il le pouvait, il glisserait du papier troué pour télex dans son iPod.
Bref, tout cela ne faisait pas les affaires de notre reporter, qui avait prévu d'aller assister à un festival de cymbalum dans sa chère Syldavie. Mais, comme on lui avait appris à l'école de journalisme, quand il faut, il faut.
Par le premier avion, il arrivait en Baltonie, où il n'avait pas remis les pieds depuis les élections législatives. Les lecteurs les plus attentifs de ce blog s'en souviennent, c'était à l'automne dernier.
Tintin avait gardé un bon souvenir de son premier séjour dans cet autre plat pays, en dépit - ou à cause - de quelques paradoxes ou étrangetés relevés ici et là.
Pour son retour, il n'allait pas être déçu.

* * *

Sitôt sur place, il perçoit dans l'air des ondes différentes. Nulle fièvre ni ivresse, nul soulagement, non, mais une discrète ébullition. C'est que la police anti-corruption (le LOBC) et le président de cette république venaient de mettre les pieds dans le plat. Comment? En s'attaquant aux trois oligarques baltons, désormais officiellement suspectés d'enrichissement personnel illicite et autres combines pas jolies jolies.
Le coup de balai avait commencé quelques jours plus tôt. Descentes de police aux sièges de diverses compagnies ou institutions contrôlées par le trio qui, jusqu'à il y a deux ans, faisaient encore la pluie et le beau temps dans le pays.
Stupeur et incrédulité. Se pourrait-il que des enquêteurs aient enfin les coudées franches et suffisamment de biscuits pour s'en prendre aux trois hommes de manière frontale? Ou bien n'était-ce là qu'un énième coup d'épé dans l'eau, voire une manoeuvre de diversion?
Après tout ce qu'il avait entendu dire sur ces fameux oligarques, Tintin ne leur aurait jamais confié Milou, ne serait-ce que le temps d'une promenade le long de la Baltique. A côté d'eux, Rastapopolous, en dépit d'une certaine ressemblance, passerait pour un gentil garçon de plage.

* * *

L'affaire avait pris une toute autre dimension lorsque le président de la République baltonne, un certain monsieur Z (comme Zorro?), avait annoncé, samedi soir à l'heure du sauna, qu'il lançait une procédure en vue de dissoudre le parlement. Du jamais vu dans l'histoire contemporaine du pays! Et ce, moins de huit mois après les dernières législatives.
Quelle mouche avait donc bien pu piquer cette bonne pâte de président qui, jusqu'alors, n'était pas apparu comme un va-t-en-guerre?
Tintin, qui avait reçu pour mission d'enquêter, s'y met dare-dare. Très vite, il apprend qu'une majorité de députés s'étaient coalisés, deux jours plus tôt, pour mettre des bâtons dans les roues des enquêteurs du LOBC. Non, ils ne lèveraient pas l'immunité parlementaire d'un trois des oligarques, mesure nécessaire pour permettre aux inspecteurs de perquisitionner son domicile. "Sa femme s'occupe de leurs enfants à la maison, ça ne se fait pas d'envoyer la police", avait expliqué l'un des élus, très prévenant.
Sur les 100 députés que compte le parlement, seuls 35 avaient voté pour la levée de l'immunité. Et notamment ceux du parti du Premier ministre. Les autres - du moins les présents - s'étaient soit prononcés contre (ceux du parti cofondé par deux des oligarques, Tout pour la Baltonie), soit abstenus (les députés d'un parti soutenu et financé par le 3e oligarque, pourtant allié au parti du Premier ministre au sein de la coalition gouvernmentale).
Et ça, monsieur Z, le président, n'a pas apprécié du tout. Lors de son discours, il s'en est pris à ces élus qui défiaient ainsi les forces de l'ordre et plaçaient leurs intérêts personnels et ceux de leurs copains au-dessus de ceux de l'Etat. Est-ce ainsi qu'on remercie la population locale d'avoir accepté sans mouffeter d'importants sacrifices pour permettre au pays de sortir d'une crise économique abyssale? Toutes ces baisses de salaire, toutes ces hausses d'impôts, ces fermetures d'hôpitaux, tout cela aurait été enduré pour que de l'argent disparaisse dans les poches profondes des oligarques?

* * *

Pour le brave Tintin, toujours prêt à défendre la veuve et l'orphelin, cette indignation paraît justifiée. Il en fait part à des connaissances baltonnes, qui lui répondent par un sourire mi-figue mi-raisin.
Ells sourient parce qu'enfin quelqu'un a osé saisir le taureau par les cornes. Elles sourient aussi parce que ce quelqu'un, ce monsieur Z, ne doit son poste de président qu'aux dits oligarques... Eh oui, ce sont eux qui sont allés débusquer ce directeur d'hôpital, chirurgien reconnu (notamment auprès de la classe politique) pour le parachuter à la présidence de la République, en 2007. Le débauchage avait été bouclé lors d'une réunion tenue dans un zoo, à l'abri des regards indiscrets.
"Sacrés zèbres, ces oligarques. Ils ont misé sur un cheval qui, aujourd'hui, leur donne le coup de pied de l'âne", consigne Tintin dans son carnet de notes, pas mécontent de son piètre jeu de mots.
Drôle d'animal, aussi, ce monsieur Z, songe Tintin. Car, et c'est loin d'être anodin bien sûr, le coup de théâtre dont il est l'auteur - après consultation avec le procureur général et le premier ministre - est survenu moins d'une semaine avant le premier tour de l'élection présidentielle! Et dans ce pays, ce sont les députés qui, au suffrage universel indirect, élisent le titulaire de ce poste (en principe honorifique en matière de politique intérieure).
Qu'espère monsieur Z dans l'histoire, au moment où un autre candidat s'est déclaré contre lui? Difficile de croire qu'il est complètement désintéressé, suppute Tintin. Dans son discours, le président sortant estime, qu'avec son initiative, ses chances d'être réélu le 2 juin se sont grandement envolées. Est-ce aussi sûr? Ne parie-t-il pas sur un sursaut d'orgueil de députés piqués au vif, ou désireux de se refaire une virginité avant de se présenter aux électeurs? Et puis, question bête, un parlement sous le coup d'une procédure de dissolution est-il dans la capacité d'élire un président?

* * *

Tintin se perd en conjectures. D'autant qu'on lui explique, entre deux plats arrosés de mayonnaise vite avalés dans un bouiboui, qu'en Baltonie, la Constitution prévoit qu'une dissolution du parlement, avant d'être effective, doit être soumise à l'approbation de l'électorat. Il faudra donc que les Baltons disent si, oui ou non, ils veulent renvoyer leurs députés dans leurs chaumières. Si le "oui" l'emporte au référendum prévu fin juillet (hypothèse fort probable, au regard de l'impopularité des oligarques), les électeurs retourneront aux urnes pour choisir un nouveau parlement. En revanche, si le "non" gagne, le président devra quitter ses fonctions. Mais puisqu'il risque de ne pas être réélu en juin...
Tu parles d'une affaire alambiquée, c'est pire qu'en Belgique, soupire le jeune reporter.
Tintin se gratte la houppe. "Ca risque de coûter très cher à l'Etat balton ça, non? Qui plus est, en pleine cure d'austérité..." Certes, lui répond-on entre la poire et un verre de liqueur noirâtre, mais ce qui disparaît dans les poches profondes des oligarques coûte encore plus cher à l'Etat et aux contribuables.

* * *

Hmmm. Tintin aimerait bien en savoir plus sur les combines du trio infernal, mais il sent déjà que son article sera beaucoup trop long. Son rédacteur-en-chef lui en voudrait d'entrer dans les détails... "Attendez, Tintin, vous n'allez pas écrire un roman, ce n'est que la Baltonie!", s'était-il déjà entendu dire lors de son 1er séjour, lorsqu'il avait voulu dépasser les 4500 caractères, espaces inclus.
Espaces inclus... espèce d'inculte, avait-il pesté en son fort intérieur.
Pour cette nouvelle histoire, Tintin n'est même pas sûr d'avoir un tel volume à sa disposition, avec tout le ramdam mondial qui truste les rubriques étrangères des journaux. Il maugrée. Pourquoi n'a-t-il jamais lancé un blog pour évacuer le trop-plein d'infos et de frustration qu'il traîne en lui, de reportage en reportage?
Heureusement, il connaît une revue spécialisée sur Internet qui pourrait lui prendre une version plus étoffée de ce nouvel épisode a priori décisif de la vie politique baltonne. La revue ne rapporte pas une queue de cerise, mais l'affaire le vaut bien. Peut-être arrivera-t-il même à placer quelques anecdotes succulentes sur les réactions des oligarques sur la sellette.
Le soir, notre reporter fourbu rentre à l'hôtel et s'endort sans même penser à Milou, confié au capitaine Haddock le temps de sa mission. La nuit, une pensée l'assaille. Et si Rastapopoulos était de mèche avec les oligarques?

mardi 17 mai 2011

Submarino, l'envers du décor danois

Les marginaux à Copenhague, les trouve-t-on encore à Christiania? Les quelque 1000 occupants, devenus résidents officiels de ce qui est l'un des squatts les plus réputés et anciens d'Europe, viennent d'accepter de racheter les lieux. Ils n'ont guère eu le choix, certes, poussés qu'ils étaient par l'Etat danois, sous peine de devoir évacuer cette ancienne caserne occupée depuis quatre décennies. Mais tout de même, voilà des anciens hippies engagés dans une opération immobilière évaluée à entre 100 et 150 millions de couronnes danoises. En euros, cela fait entre 13,5 et 20 millions. Soit environ 16 000 euros à débourser par "squatteur". Après tout, pourquoi pas, s'ils en ont les moyens: le quartier est quasi-central, l'espace vaste, l'herbe abondante...

Non, les vrais marginaux danois sont ailleurs. On les trouve dans Submarino, le roman de Jonas T. Bengtsson, par exemple. S'ils sont le fruit de son imagination, les personnages que campent ce jeune auteur danois paraissent sortis tout droit des bas-fonds de la Copenhague actuelle, et non pas d'un squatt en voie de boboïsation bien entamée, malgré les dealers qui continuent à s'y livrer à leurs petits business.

La vie est sombre dans Submarino. Deux frères vivotent, chacun dans son coin, côtoient le vide, le frôlent. Le roman se déroule donc dans la Copenhague des années 2000. Ou plutôt en marge, dans les interstices d’une société danoise réputée confortable, qu’on devine à peine. L'antithèse d'un roman de Jens Christian Grøndhal (déjà évoqué sur ce blog).

Les deux personnages de Bengtsson ne sont pas vraiment des frères, en fait. Ce sont des "gamins d’institution" qu'une femme avait pris en charge avant qu'ils n'entrent dans une adolescence qui s'avèrera plus que précoce et bâclée. Ces années communes auprès d’une "mère" alcoolique et d'un petit frère en langes scandent un récit en deux parties. Une pour chacun des frères qui, adultes, racontent leur existence à la première personne.

Nick vit dans un foyer et soulève de la fonte pour oublier une rupture douloureuse avec une réfugiée bosniaque. Son "frère", jamais nommé le long des 530 pages, élève seul son jeune fils, Martin. Il replonge dans la drogue, devient petit dealer, manque à ses devoirs de papa. Certains épisodes sont désespérants de tristesse.

Jonas T. Bengtsson (photo) nous emmène dans une salle de musculation, dans une laverie automatique, dans un ("vrai") squatt ou des fast-foods turcs. Mais aussi dans une école maternelle, seul lieu d'où émane un peu de chaleur. Si le style est simple, fait de phrases sèches, il n’est pas banal pour autant, évite la vulgarité gratuite, même si le sexe y est sordide et triste. Avec ce second roman, le Danois de 35 ans livre un récit maîtrisé, sans concession ni pathos. Pas étonnant que Submarino ait été adapté au cinéma par Thomas Vinterberg: c'est ce réalisateur qui avait concocté le très joyeux Festen, idéal avant des agapes familiales...





Je n'ai pas encore vu le film tiré de Submarino mais, comme souvent, la bande annonce ne sert pas le roman, dont la traduction française - signée Alex Fouillet - a été publiée (début 2011 chez Denoël) après la sortie du long métrage dans l'Hexagone. Pour faire un peu plus connaissance avec Bengtsson, à lire cet entretien réalisé par lexpress.fr. Où l'intéressé se réclame de Per Olov Enquist, et non de Dickens, et dit "aimer souvent définir (son) travail comme un croisement entre Eminem et Ingmar Bergman".

lundi 2 mai 2011

Lettonie, 20 ans de passé

Soirée tranquille l'autre jour chez un couple de Lettons que j'apprécie et qui me réservent à chaque fois un bon accueil. Leur maison avec jardin bordélique se situe dans un quartier excentré de Riga, auquel on accède par des rues pavées à l'ancienne. Concentré de petites friches industrielles, de boutiques qui vivotent, loin des supermarchés, de ruelles annexes traversées par des chats mal léchés, d'habitations en brique beige dont les fenêtres du bas sont recouvertes de contreplaqué ou barrées de grilles en fer, de jardinets et de "parcs" non entretenus qui, une fois le printemps installé, donneront à l'ensemble une touche de foutoir luxuriant.

Je ne sais plus comment j'en suis arrivé à parler avec lui - mi-publicitaire mi-artiste, la quarantaine un peu anxieuse - de la vingtaine d'années qui ont filé depuis le retour à l'indépendance de la Lettonie, autoproclamé le 4 mai 1990 par le Soviet suprême de cette république alors encore soviétique et confirmé en août 1991. Une époque très incertaine, où les Lettons vivaient encore Sous deux drapeaux (Zem Diviem Karogiem), selon l'allégorie popularisée par le groupe pop-rock Jumprava dans ce qui constitue l'un des hymnes d'alors:





Disons que c'est lui, mon hôte, qui est parti dans une longue tirade, alors que je n'avais pas posé de questions (pour une fois). Bribes d'un quasi-monologue qui, pour cause d'arrivée d'autres invités, s'est terminé aussi abruptement qu'il n’avait commencé:

Tu sais, quand j'y repense, je ne sais plus ce que j'ai fait de mes 1ères années dans la Lettonie "libre". Nous étions tous dans une sorte de coma postsoviétique... Non, enfin, pas tous, tous les gens qui étaient autour de moi, mais aussi une bonne partie du pays, oui, je crois. Nous n'avons rien fait pendant ces années-là. Enfin, nous avons juste vécu sans savoir ce que nous étions en train de faire. On nous avait parlé de "l'économie de marché" mais on ne savait pas ce que ça voulait dire. On essayait des choses en se disant que c'était peut-être ça. Mais personne n'en savait rien! Chacun se lançait dans un petit business, voulait vendre et acheter. Mais on n'avait pas les outils pratiques ni théoriques pour le faire, on ne connaissait rien aux règles, on avançait à l'aveuglette. Sauf les plus malins qui s'en sont mis plein les poches. On aurait dû être plus actifs sans doute. Enfin, je parle pour moi en tout cas. Les 1ères années, j'ai étudié puis j'ai commencé à faire de l'art. Mais quand j'y repense, je crois que j'ai perdu mon temps. Tout le monde a perdu son temps.

Ce n'est pas sûr, on ne perd jamais vraiment son temps, ai-je objecté autant pour consoler le gaillard, qui me surprenait par sa confession, que parce que je le pense vraiment. Cette période de flottement était sans doute inévitable, non?

Peut-être, a-t-il admis, guère convaincu. Ce n'est pas du jour au lendemain qu'un tel changement pouvait avoir lieu, que nous allions penser autrement, sans contrainte, que "l'économie de marché" dont on nous parlait allait s'installer. N'empêche qu'il ne s'est rien passé dans ce pays entre 1991 et 1998 environ. Puis les choses ont commencé à aller vite, très vite, pendant dix ans. Jusqu'à la crise. Depuis, tout est redevenu calme...

Pour terminer, une petite sélection forcément subjective de photos pouvant, parmi tant d'autres (tout comme le point de vue de mon interlocuteur ne reflète qu'une facette), symboliser ces deux décennies en lame de rasoir, telle que je les perçois hors du centre même de Riga:








dimanche 17 avril 2011

Finlandais pour de vrai

Ainsi les Vrais Finlandais devraient faire une percée aux élections législatives de ce dimanche.
Encore un parti politique qui joue sur la peur de l'autre, sur les angoisses face aux changements, sur le penchant naturel à l'égoïsme et l'autodéfense, sur la lassitude à l'égard des contradictions de l'Union européenne, etc.
Encore un leader, Timo Soini (pris en photo le 12 avril), qui a l'art, par quelques formules choc, de simplifier les choses face à une réalité nécessairement complexe, car qui peut nier que le monde est complexe?
Lors de mon séjour à Helsinki, cette semaine, pour raconter le phénomène des Vrais Finlandais dans le journal La Croix, j'ai repensé au dernier roman en date d'un auteur du cru, Kari Hotakainen, qui mériterait d'être plus connu des lecteurs francophones. La Part de l'homme a été publié en 2009 en Finlande (sous le titre Ihmisen osa), où il a reçu le prix Runeberg, et est paru en février en France (aux éditions JC Lattès, dans une traduction signée Anne Colin du Terrail). J'ai repensé à ce livre, parce qu'il donne quelques clés pour mieux comprendre pourquoi près d'un cinquième de l'électorat finlandais est assez perdu pour envisager de voter pour une formation très poujado-démagogue.

Kari Hotakainen sait se glisser dans la peau de ses personnages pour se faire l'interprète de leurs interrogations, leurs doutes ou leurs obsessions. "J’écris des sortes de monologues et soudain, je me trouve dans le cerveau, ou dans les tripes, d’un personnage… Il en découle un flux de mots", m'avait-il dit lors d'un entretien, en janvier dernier à Helsinki.
Au travers de ces personnages, l'écrivain brosse le tableau d'une société finlandaise déroutée par les changements rapides dont elle est le théâtre depuis quelques décennies.
Il en va notamment de l'arrivée d'immigrants, phénomène encore récent dans ce pays. "Il y a 25 ans, s'est souvenu Kari Hotakainen lors de notre rencontre, quand je suis arrivé de ma campagne pour m'installer à Helsinki, on ne croisait pas encore de Noirs dans les rues. Je me souviens avoir été marqué par une visite à ma soeur, qui vivait en Suède. Dans son immeuble, à Uppsala, il y avait des gens de sept nationalités différentes. C'était quelque chose de très nouveau pour moi. La Finlande était encore une île au milieu de l'océan."

S'il estime l'immigration "positive" pour son pays, l'écrivain a voulu, dans son roman, donner le pour et le contre, "décrire les parts d'ombre et de lumière". C'est ainsi que l'un des personnages principaux, Salme Malmikunnas, mercière à la retraite vivant dans une bourgade éloignée de la capitale, confie au petit ami noir d'une de ses filles que "la Finlande n'est pas prête" pour lui.
Voici l'extrait en question:
"Nous n'avions pas eu beaucoup l'occasion, dans ce pays, de pratiquer les échanges internationaux, parce qu'une génération avait consacré sa jeunesse à la guerre et la suivante à s'en remettre (...) Ce pays n'est pas achevé, lui ai-je dit, malgré tous les efforts faits pour le construire. Il n'est pas prêt, surtout pour quelqu'un de ta couleur, car il l'est à peine pour nous, qui sommes gris. Tu vas devoir à t'habituer à beaucoup de choses."

Ailleurs, Salme réfléchit à l'évolution en cours:
"A l'époque, il y avait du travail pour tous ceux qui en voulaient. Puis le monde a changé et avec Paavo nous n'y avons plus rien compris.(...) Paavo et moi appartenons à un autre monde. Ce n'est pas que nous soyons contre le changement, mais il faut bien dire que nous sommes complètement largués. Et c'est très bien ainsi, inutile de s'accrocher quand la comprenette ne suit pas. L'essentiel est que les enfants restent dans la course au moins jusqu'au prochain virage."

Ce que Salme et son mari Paavo ne savent pas, ou ne veulent pas savoir, c'est que leurs rejetons, eux aussi, sont "largués". C'est le cas de leur fils Pekka, qu'ils croient être en train de mener une honnête carrière dans le commerce, à leur image. En réalité, Pekka est un paumé qui hante les cérémonies d'enterrement pour manger des plats chauds ou qui, pour mendier, se déguise en SDF péruvien jouant El Condor Pasa à la flute de Pan.
Etat d'âme:
"Il se considérait comme le premier immigré de souche, et son sort était de ce fait plus dur encore que celui des arrivants habituels, accueillis pour la plupart avec bienveillance par les autorités en raison des guerres civiles faisant rage dans leur patrie. (...) Pekka soutenait que son pays natal était devenu en dix ans si différent et insolite que même un autochtone pouvait s'y sentir étranger. (...) Chaque fois qu'il abordait ces questions, Pekka était contraint de préciser qu'il n'avait rien contre les immigrés, il se sentait simplement semblable à eux. Moins l'avantage de l'exotisme. Il avait air plus finlandais que nature et ne pouvait donc pas compter sur les sentiments maternels ou paternels des personnes pleines d'empathie."

Kari Hotakainen campe aussi un très convaincant salopard, Kimmo Hienlahti, un de ces nouveaux riches tels que la Finlande en a produits à partir des années 1980. Kimmo le beau parleur issu d'un milieu rural très modeste, dont le bagout lui a permis de faire fortune dans ce pays de taiseux. Voici quelques scènes où il est à l'oeuvre:

... à propos d'ouvriers estoniens qui lui ont refait son jardin:
"Il les avait payés au noir huit euros de l'heure et, une fois le travail fini, leur avait offert deux bouteilles d'alcool qu'ils avaient refusées en lui demandant à la place un euro de plus de l'heure. Cracher sur la boisson et réclamer plus d'argent! On voyait à quel point le monde avait changé."

... ou au hasard d'une rencontre dans Helsinki:
"Une bande de jeunes crève-la-faim s'avança à sa rencontre, chaloupant sur toute la largeur de la rue. (...) Je vous comprends, vous êtes jeunes, tout juste sortis de l'école et déjà au chômage, je suis conscient que vos gestes et attitudes n'ont pas pour but de me blesser personnellement (...) Même si je vous comprends, il m'est impossible de masquer mon mépris, dû au fait que j'ai pour ma part gagné de mes mains mon argent, dont un tiers sert à subvenir aux besoins de gens de votre espèce."

Un jour, Kimmo décide, une fois n'est pas coutume, de prendre le bus:
"Le chauffeur de bus était noir (...) En réponse à son regard interrogateur, il lui annonça en mauvais finnois la somme, deux vingt. Kimmo n'avait que des billets de cent euros, dont il tendit le moins froissé au chauffeur. Ce dernier soupira et secoua la tête. Moi aussi je peux secouer la tête en soupirant, songea Kimmo, et te dire en bon finnois ce que je pense de la mondialisation que j'ai un jour soutenue avant de changer d'avis. Si j'avais su qu'en pratique elle était synonyme de liberté pour tout et pour tous, je m'y serais opposé."

Plus loin, ledit chauffeur noir, qui n'est autre que le gendre de Salme l'ancienne mercière, se rebelle mentalement contre un passager désagréable avec lui:
"Si ça peut te consoler, je peux te dire que moi aussi je suis raciste. Je trouve les Finlandais simples d'esprit. Par devant, vous vous aplatissez, mais par derrière vous ronchonnez. (...) Oui. Je vous considère comme une race inférieure. Mais je vous respecte parce que vous avez survécu seuls, dans ce froid sidérant. Vous n'avez pu trouver d'appui nulle part, avec l'ours russe à vos frontières. Je ne parle même pas de la Suède, ce n'est pas un pays mais une base de loisirs."

Contrairement à l'impression que peuvent donner ces citations, La Part de l'homme n'est pas dénué d'humour, loin de là. Les scènes initiales, cocasses, campent un écrivain qui, parce qu’il "n’a pas de vie", convainc une retraitée a priori son histoire - Salme Malmikunnas - de lui livrer la sienne, moyennant 7 000 euros. "Dans cette femme qui 'n'aime pas les livres inventés', m'a raconté Kari Hotakainen, j’ai mis beaucoup de mes parents, des gens simples et directs qui, comme elle, tenaient une boutique dans une petite ville, loin de Helsinki."
Le roman dessine un univers où, finalement, les plus âgés ne s’avèrent pas les plus déboussolés face au "progrès". Et où les "méchants", aussi nantis soient-ils, peuvent y laisser des plumes... "Je suis obsédé par l’idée de vengeance", concède Kari Hotakainen, qui a vu Taxi Driver, le film de Martin Scorsese, "plus de dix fois" dans ses jeunes années. Mais point de violence gratuite chez ce romancier (dont son Rue de la tranchée, prix Finlandia 2002 puis du Conseil nordique, a aussi été traduit en français). Grand amateur de Buster Keaton, dont il a écrit une biographie fictive, il préfère manier les ressorts du burlesque doux-amer. On est loin de l'artillerie lourde déployée par Timo Soini, le chef des Vrais Finlandais.

NB (le 19 avril 2011): les Vrais Finlandais ont obtenu 19% des voix (contre 4,1% aux précédentes législatives de 2007) et seront, sauf imprévu, invités aux pourparlers en vue de la formation d'une coalition gouvernementale. Les résultats complets sont disponibles ici (en suédois).

dimanche 3 avril 2011

Le bon ange

Une petite fille avait un lapin. Elle habitait en ville, dans un appartement, avec sa mère. Et le lapin donc, depuis qu'une connaissance le lui avait donné pour son anniversaire. Né à la campagne, l'animal dodu eut un peu de mal à se faire à la vie urbaine. Mais choyé par la petite fille, il finit par prendre goût à sa caisse en plastique tapissée de feuilles de salade. Les carottes qu'elle lui donnait avait presque la même saveur que celles sur lesquelles il fit ses dents. La petite fille allait les chercher au grand marché spécialement pour lui.
Un jour, le lapin tomba malade. Sans doute avait-il le mal du pays. La petite fille, elle, mit son manque d'appétit sur le compte d'une émission qu'ils avaient regardée ensemble à la télévision. A travers le grillage de sa cage, le lapin avait entrevu une belle lapine, héroïne d'un dessin animé. La maman, un moment amusée, assura à sa fille qu'un lapin ne pouvait pas voir la télé et que si son petit cœur battait, ce ne saurait être pour une lapine.
La petite fille n'y crut pas une minute. Pour consoler son lapin, elle continua à lui parler de la princesse lapine, tout en guettant son prochain passage à la télé. Celui-ci tarda et le lapin d'amour mourut.
Drame dans l'appartement. La fille était bouleversée. Sa tristesse prit la maman de court. Comment lui faire oublier? Elle dit à sa fille qu'elles ramèneraient le lapin à la campagne pour qu'il repose là où il était né, entouré des siens. Avec sa maman et son papa? Oui, avec sa maman et son papa. On lui creusera une petite tombe rien que pour lui, surmontée de deux grosses carottes entrecroisées.
La petite fille réfléchit, sécha ses larmes et partit dans sa chambre, pendant que la maman puisait dans un bocal les pièces de monnaie qu'il faudrait dépenser pour le voyage.
Le lendemain, on sortit de l'appartement, en direction de la gare routière, où attendaient les bus en partance pour la campagne. La maman avait installé délicatement le lapin dans un sac en skaï vert. Le fond du sac avait été garni de la plus fraîche des salades trouvée au marché le matin même. La fermeture était restée en partie ouverte, pour laisser passer un peu d'air.
En remontant la rue qui menait à la gare routière, la mère et la fille, main dans la main, se heurtèrent à un gros monsieur pressé. Qui arracha le sac en skaï de l'autre main de la maman et s'enfuit en courant. Après l'avoir vu disparaître au coin de la rue, la petite fille, d'abord sans voix, se mit à hurler. Des passants firent mine de ne pas voir la scène. Agenouillée à ses côtés, la maman prit sa fille dans ses bras. Après avoir susurré bien des mots inutiles, elle fut prise d'une inspiration. Ne pleure pas, tu vois, ce monsieur qui a pris notre sac, c'est un bon ange. Il s'occupera encore mieux de notre lapin que nous et l'emmènera directement au paradis.

N. B.: librement adapté d'un fait divers raconté ces jours-ci à la télévision lettone.
La photo de la salade a été broutée sur ce blog, merci à lui.
Pour l'anecdote, il s'agit du 100ème billet posté sur Nordiques & Baltes.

mardi 22 mars 2011

Pôles magnétiques


Il est des personnages et des créatures sortis de l’imaginaire nordique qu’on ne souhaiterait pas croiser ailleurs que dans un conte ou dans un roman. Imprimés qu’ils sont sur le papier, le risque est moindre qu’ils ne nous sautent à la figure. Encore que… Un troll, par exemple, a plus d’un tour dans son sac que les lecteurs ignorent. Les sagas islandaises en regorgent, tout comme de revenants maléfiques (les têtes roulent dans La Saga de Grettir). On y croise aussi des géants plus ou moins bien intentionnés et des créatures féminines venant hanter le sommeil de guerriers (La Saga de Gisli Sursson).

Bien sûr, ces êtres surnaturels, qui rôdent dans des œuvres écrites entre le 12e et le 14e siècles, ne sont pas le pain quotidien des générations d’auteurs nordiques qui se sont succédé depuis. Mais ils peuvent réapparaître de temps à autre, à l’improviste, de manière évidente ou par simple allusion. Certes, pas toujours dans les œuvres les plus abouties ni les plus exigeantes. Qu’à cela ne tienne, ces résurgences sont le signe d’une certaine continuité et de la popularité des caractères extraordinaires. Ainsi en croise-t-on dans La Saga de Valhalla, trilogie conçue au début des années 2000 par Johanna Hildebrandt, auteure suédoise à succès.

Dans une autre trilogie autrement plus célèbre hors de Scandinavie, Millenium, Stieg Larsson ne se contente pas de doter sa jeune héroïne de pouvoirs quasi surnaturels (n’a-t-il pas voulu faire de Lisbeth Salander une version moderne de Fifi Brin d’Acier, création ô combien insolite de la Suédoise Astrid Lindgren?). En donnant naissance à l’infâme Ronald Niedermann – le demi-frère de Lisbeth –, Larsson puise dans la mythologie nordique à double titre. Ce « géant blond » ne craint personne, il résiste même aux projectiles. Mais il perd tous ses moyens dès lors qu’il se trouve seul à la campagne, persuadé qu’il est d’être surveillé par des créatures rampantes sorties « tout droit des enfers ».


Partir à la recherche des fantômes qui planent sur la littérature nordique comporte donc quelques risques. Cela dit, l’imaginaire littéraire en Europe du Nord n’est pas peuplé que de lutins et de monstres. Certes, la nature dramatique avec ses fjords et ses forêts impénétrables, le climat rude et l’obscurité hivernale se prêtent au lugubre. Un tel environnement, cumulé au poids de la peu guillerette religion luthérienne et au rejet qu’elle put engendrer, a influencé des œuvres sombres, graves ou austères, à l’image de films d’Ingmar Bergman ou du théâtre de Lars Norén. Cette noirceur-là n’est pas un mythe…


Il se pourrait bien, pourtant, que l’humour soit l’un des autres fils conducteurs de la création littéraire nordique au fil des siècles. Oui, l’humour, quitte à aller à l’encontre des clichés. Comme antidote ou pour le simple plaisir d’épicer un récit dans une région où les contes ont longtemps été plus écoutés que lus. On ne s’ennuie pas à cheminer au fil des sagas d’Islande, ni à suivre les pérégrinations du barde Väinämöinen dans le Kalevala, l’épopée nationale finlandaise nourrie de poèmes populaires. Ceux-ci, ordonnés, voire un peu arrangés à sa manière par un spécialiste de médecine magique (Elias Lönnrot) au milieu du 19ème siècle, nous font assister ici à une joute oratoire, là à des noces. On y courtise, on y joue du kantele, la cithare locale. On incendie aussi, on trompe, on noie et on trucide mais cela, impossible d’y échapper à l’époque…


L’absurde, la facétie et l’humour décalé marquent autant certains contes populaires anonymes que les récits d’auteurs plus récents ayant pignon sur rue. Un exemple? Ce concours d’exagérations proférées en public pour gagner la main d’une princesses menteuse et la moitié d’un royaume – épisode des aventures d’Askeladden, un héros récurrent de contes norvégiens recueillis au 19ème siècle – pourrait fort bien avoir été disputé par Museau, Bjørken, William le Noir et quelques autres chasseurs du Groenland imaginés par le Danois Jørn Riel dans sa savoureuse série de « racontars » arctiques.


L’Islandais Halldór Laxness nous a, quant à lui, gratifiés d’une superbe parodie de La Saga des Frères jurés (conçue au 13ème siècle), dans laquelle il se gausse d’un patrimoine qu’il maîtrise sur le bout des doigts. Tout au long de cette imposante Saga des fiers à bras, publiée en 1952, celui qui allait obtenir le prix Nobel trois plus ans tard « se déchaîne, du grotesque au macabre, de la farce grossière au pastiche gaillard », se réjouit Régis Boyer dans la préface de l’ouvrage qu’il a traduit.


Grand loufoque devant l’éternel, le Finlandais Arto Paasilinna ne renierait pas l’approche de Laxness, ni certaines bouffonneries médiévales. De même, en écho à la fin du monde (Ragnarök) évoquée de manière prophétique dans les anciens manuscrits islandais, entonne-t-il un Cantique de l’apocalypse joyeuse. Alors que la troisième guerre mondiale approche et que « New York s’est noyée dans la merde », une sorte de phalanstère vit un moment de grâce autour d’une église en bois bâtie dans l’Est de la Finlande, selon la volonté du « dernier bolchevik de la planète » en quête du rachat de son âme…


Paasilinna touche à une autre des lignes de force de la littérature nordique: la description souvent critique de la transition, plus rapide que dans les grandes nations européennes, de contrées restées longtemps pauvres et rurales vers une modernité plus prospère, avec son cortège de bouleversements. Elle a d’abord donné naissance au courant des « écrivains prolétaires », avec pour défricheur le Danois Martin Andersen Nexø. Ecrit au début du siècle dernier, son Pelle le Conquérant, un artisan en butte à la misère et aux « profiteurs », sera suivi d’une pléthore de camarades d’infortune. Ils verront le jour en particulier en Suède, la plus industrialisée de la région.


Autodidactes, ces écrivains étaient issus de la classe ouvrière, comme Eyvind Johnson et Harry Martinsson, ou de familles paysannes, tels Ivar Lo-Johansson et Vilhelm Moberg, auteur d’une magistrale œuvre en quatre volets sur ces Suédois partis chercher du travail en Amérique (1949-1959), regroupés en français sous le titre de Saga des émigrants. Cette génération a accompagné la montée en puissance de la social-démocratie, qui a modelé la région et les mentalités des populations nordiques, désormais attachées à l’Etat-providence.


Alors que les écrivains prolétaires continuent à faire quelques émules, c’est toutefois les fissures du « modèle » social nordique, les dérives de la société de consommation et les atteintes à la nature que, désormais, la plume de Paasilinna et d’autres s’attachent à décrire. Ancien flotteur de bois sur les rivières de Finlande, l’auteur du Lièvre de Vatanen représente le versant « écolo-humoriste » de ce courant littéraire engagé.


A l’inverse d’il y a quelques décennies encore, c’est la désindustrialisation d’une région en mal de nouveaux repères qui sert de toile de fond. Démantèlement du « modèle » et déconstruction du style littéraire et du mode de narration classiques vont d’ailleurs souvent de pair. Où il s’avère plus facile de revenir, par la suite, à une écriture plus traditionnelle que de colmater les brèches de l’Etat-providence et du consensus social nordique… Chacun à leur manière, les Norvégiens Kjartan Fløgstad et Dag Solstad, tous deux nés dans les années 1940, symbolisent cette période de tâtonnements, d’expérimentations et de renonciations douces-amères.


Le roman policier est l’autre canal – pour ne pas dire l’égout, plus populaire et encombré – par lequel s’écoule le trop-plein de malaise et de frustrations générées par une société qui s’est voulue parfaite. Depuis l’apparition de l’inspecteur Martin Beck, créé dès les années 1960 par le couple suédois Maj Sjöwall et Per Wahlöö [déjà évoqué ici sur ce blog], pionniers du genre dans la région, il ne cesse de charrier les immondices du fameux « modèle ». Jusqu’à l’écœurement. En quittant l
e rayon polar d’une librairie de Stockholm, d’Oslo ou de Copenhague, on a la désagréable impression qu’en lisière de chaque forêt et qu’au fond de chaque lac gît un cadavre.

N.B.: ce texte, que j'ai écrit en janvier, a été publié dans le dossier que Le Magazine littéraire a consacré, dans son édition de ce mois de mars, aux littératures nordiques à l'occasion du salon du livre de Paris, dont les portes sont ouvertes jusqu'à ce soir. Le titre (Pôles magnétiques) n'est pas de ma composition.

mardi 15 mars 2011

A Helsinki, pour le confort de la musique

Alvar Aalto est une icône en Finlande. Cela n'empêche pas certains de ses compatriotes de critiquer franco la mauvaise acoustique régnant dans un des bâtiments qu'il a conçus à Helsinki, le Finlandia Hall.


A en croire les propos entendus et lus ici ou là, l'architecte, tout aussi réputé soit-il, était passé à côté de son sujet... Sans parler du manteau blanc de cet ouvrage, un marbre de Carrare allergique au froid, qui défraye la chronique depuis les années 1990.


Bref, les pensionnaires du Finlandia - le Philarmonique de Helsinki - ont été très heureux d'apprendre, il y a une quinzaine d'années, qu'ils iraient jouer ailleurs. Cela n'a pas été une mince affaire mais la ville de Helsinki et l'Etat ont fini par se mettre d'accord sur le financement d'un nouvel espace qui serait dédié à la musique, classique avant tout.
Quelque 160 millions d'euros plus tard, l'ouvrage est sorti de terre, "mis en acoustique" par le Japonais Yasuhisa Toyota, orfèvre, dit-on, en la matière. Encore inachevée, la carcasse verdâtre du Centre, carapace de verre, se dresse en contrebas du parlement, au milieu d'un des éternels grands chantiers de la capitale finlandaise.
Là, dans un périmètre délimité à l'autre extrémité par la gare ferroviaire et la baie de Töölö, s'accumulent quelques bâtisses modernes dans un fouillis architectural plus propre à Bruxelles qu'à une capitale nordique.


On y trouve... le musée d'art contemporain (Kiasma), dessiné par l'Américain Steve Holl:


...l'imposant QG du groupe de médias éditant notamment le Helsingin Sanomat, le principal quotidien du pays (qui publie en ligne une version anglaise consistante):


...et, depuis peu donc, le Centre de musique, avec ses six salles de concert, dont une de 1708 places:


Cet hiver, alors qu'une épaisse couche de neige recouvrait encore Helsinki, la directrice musicale du lieu, Helena Hiilivirta, m'a fait faire le tour du propriétaire.


Je me propose de vous en faire profiter, avant l'inauguration du lieu, le 31 août. Chaussez le casque, c'est parti pour une visite!





Le Centre de musique de Helsinki s'annonce d'ores et déjà comme un des principaux lieux où écouter de la musique autour de la Baltique. Sans doute moins spectaculaire que les nouveaux opéras de Copenhague (du Danois Henning Larsen) et d'Oslo (du bureau norvégien Snøhetta). Mais tout de même! C'est là que répèteront et joueront les musiciens de l'Orchestre symphonique de la radio finlandaise, ceux du Philarmonique de Helsinki et les élèves pas manchots non plus de l'Académie Sibelius, dont j'ai parlé ici récemment.